L'Assemblée,
Vu la Recommandation 30 (1950) sur la nécessité urgente de venir en aide aux réfugiés;
Vu la Recommandation 13 (1951) sur les problèmes des réfugiés et des excédents de population;
Vu la Recommandation 35 (1952) relative au financement international du reclassement des réfugiés et des excédents de population ;
Considérant que l'adaptation spirituelle des jeunes réfugiés venant d'au-delà du rideau de fer est une tâche engageant la responsabilité européenne;
Considérant que l'oeuvre entreprise par des organisations telles que la « Communauté d'Education européenne » constitue déjà une base pour la réalisation de cette tâche,
Recommande au Comité des Ministres :
Les contrastes énormes qui se sont développés après la guerre entre l'Europe orientale et l'Europe occidentale ont provoqué un mouvement constant de réfugiés venant de l'Est, vers l'Ouest, à travers le rideau de fer. Ces contrastes sont de nature économique, politique, sociale et spirituelle.
L'élément le plus frappant de ce mouvement est que, sur une moyenne de 15.000 à 20.000 réfugiés par mois, un facteur demeure constant : la moitié des réfugiés se compose de jeunes de moins de 25 ans.
Tout semble indiquer qu'aussi longtemps que ces contrastes entre l'Europe orientale et l'Europe occidentale subsisteront, le flot des réfugiés ne cessera pas. Au contraire, il faut plutôt s'attendre à le voir augmenter que diminuer.
De toutes ces constatations confirmées par les statistiques, on peut donc déduire que dans la conscience de la jeunesse des pays d'au-delà du rideau de fer se fait une comparaison entre 1' « Est » et 1' « Ouest » et que, jusqu'à ce jour, 1' « Ouest » possède toujours une force d'attraction puissante pour la jeunesse d'Europe orientale.
Deuxième observation en corrélation avec ce problème : un pourcentage croissant de jeunes réfugiés retournent, après un temps plus ou moins long (cette période varie en moyenne entre 6 et 12 mois) dans la patrie qu'ils avaient quittée. Ils n'arrivent pas à s'adapter aux conditions de vie de l'Ouest. Ce pourcentage de jeunes retournant à l'Est, qui pendant le premier semestre de l'année 1954 était d'environ 10 %, est passé dans l'intervalle à environ 20 %.
La jeune génération confronte donc sans cesse les formes sociales d'Europe orientale avec celles d'Europe occidentale.
La Communauté d'Éducation européenne (Rideau de Fer), fondée en septembre 1953 sur une initiative hollandaise, s'est donné pour tâche d'étudier le problème des jeunes réfugiés, de ceux qui retournent derrière le rideau de fer et des facteurs qui influencent aussi bien positivement que négativement l'intégration de la jeunesse réfugiée, et de chercher les moyens propres à leur assurer une aide efficace.
Elle est partie de deux principes :
Le plus grand danger pour la pensée démocratique libre se révélera seulement au moment où l'Europe orientale aura la possibilité de décider librement de son sort. Si aujourd'hui 20 % des 10.000 jeunes réfugiés, après avoir pris contact avec l'Ouest, se décident à retourner au sein de la société totalitaire, qu'adviendra-t-il lorsque ceux qui ne se sont pas enfuis devront se décider?
Une analyse des facteurs spirituels a convaincu la Communauté d'Education européenne que, certes, il existe dans l'Ouest de nombreuses faiblesses, résumées généralement sous le nom de « crise de la culture », mais que les raisons profondes qui font si souvent échouer l'intégration et incitent au retour à l'Est ne doivent pas être recherchées avant tout dans ces faiblesses, mais dans le fait que les réfugiés, venus de milieux très divers et marqués par l'éducation politique qu'ils ont subie systématiquement, n'ont pas la possibilité, par leurs propres moyens, de trouver la voie d'accès à la vie libre de l'Ouest.
Ouvrir ce monde aux jeunes réfugiés, leur donner une introduction qui leur fasse trouver le contact intérieur avec ce monde, ces tâches doivent être considérées comme parmi les plus importantes dans les débats entre l'Est et l'Ouest.
La Communauté d'Education européenne a cherché et trouvé une méthode qui, sur la base des expériences faites, offre l'aide nécessaire à l'intégration spirituelle. Alors que le pourcentage usuel de réfugiés rentrant derrière le rideau de fer est actuellement de 20 °/0, aucun des jeunes à qui cette aide a été offerte n'est retourné dans l'Est. Il est donc possible de trouver une solution à ce problème, de comprendre la mentalité des jeunes réfugiés, déformée par le communisme, et d'y remédier par une thérapeutique fructueuse. Il est possible de se préparer dans un sens positif aux grands débats qui, un jour ou l'autre, se dérouleront librement entre l'Europe orientale et l'Europe occidentale.
Le centre de gravité du problème n'est pas dans les circonstances matérielles, mais dans le domaine spirituel. L'éducation et la propagande bolcheviques tendent à modifier toute l'orientation intellectuelle et spirituelle de l'homme, et à l'arracher aux traditions européennes démocratiques. C'est là que se trouve le centre de gravité du problème : dans le domaine politique.
Après de nombreuses expériences vécues en profondeur, on a constaté que l'on ne peut entrer plus avant dans la discussion — et par là tirer au clair tout ce qui, pour le jeune réfugié, est encore obscur ou confus — que si l'on est prêt, en dehors de toute politique de parti, à une franche discussion politique. Pour les interlocuteurs occidentaux, les conditions préalables sont les suivantes :
Sur cette base ont été organisés des cours qui, en général, ne durent pas plus de deux semaines. Les thèmes mis en discussion — après une courte introduction — sont classés en deux groupes :
Une grande liberté préside au choix des thèmes qui sont fixés en fonction de l'actualité. On a ainsi remarqué qu'il était essentiel, pour rendre compréhensible les thèmes du groupe (a), de mettre en lumière les rapports des hommes isolés avec les organisations ou institutions avec lesquelles il entre fréquemment en contact de par la vie de société : offices du travail, organisations de jeunesse, syndicats, etc.
Les thèmes du groupe (b) ont alimenté des discussions sur le Conseil de l'Europe, l'O. T. A. N., la C. E. C. A. et d'autres sujets d'actualité, comme par exemple les Accords de Paris, la Conférence de Genève, la souveraineté de la République Fédérale d'Allemagne, etc.
Est-il nécessaire de dire que jamais il n'a été question de défendre devant les participants une opinion politique préconçue? Le but poursuivi n'a pas varié : en partant de l'actualité, dégager les idées maîtresses et la signification réelle, du point de vue occidental, du thème proposé.
Un fait est certain : on a toujours constaté à quel point ce travail de dégagement est nécessaire. Bien souvent, ce n'est qu'après de tels entretiens qu'on a obtenu des réfugiés un minimum de compréhension pour les conceptions occidentales, alors qu'auparavant ils se trouvaient, faute des éclaircissements indispensables, devant une confusion chaotique.
Les cours, qui sont en même temps un mode d'organisation des loisirs, ont toujours lieu en dehors des camps de réfugiés. Chaque groupe comprend au maximum 25 à 30 participants. Des promenades en commun, des jeux de sociétés, des représentations cinématographiques ou théâtrales sont prévus pour l'agrément des participants et créent un climat de confiance qui facilite énormément la libre discussion des problèmes.
Si le flot de réfugiés est avant tout composé de personnes de la zone soviétique ou de la République Démocratique d'Allemagne, nous voudrions relever que nous ne sommes pas en face d'un problème allemand d'ordre national, mais d'un problème d'envergure européenne qui nous impose une responsabilité européenne. Non seulement pour les raisons mentionnées sous 2(6), mais aussi parce que nos expériences nous apprennent constamment que la jeunesse réfugiée a vraiment besoin de se mesurer avec les valeurs spirituelles de l'Ouest, et qu'elle s'intéresse bien moins aux problèmes spécifiquement allemands d'aujourd'hui qu'à la tension entre le monde libre et le monde captif. La participation d'interlocuteurs non-allemands à ces cours a toujours facilité sensiblement l'ouverture d'esprit aux conceptions démocratiques.
A titre d'essai, une série de cours pour jeunes réfugiés ont déjà, sur une initiative privée, eu lieu hors d'Allemagne, dans des pays d'Europe occidentale comme la Suisse et la Hollande. Ces cours ont produit des résultats inattendus, d'une part parce que les jeunes réfugiés ont appris à connaître les conditions de vie libre d'autres pays envers lesquels ils sont beaucoup moins critiques qu'envers l'Allemagne occidentale, d'autre part parce que les contacts de la jeunesse réfugiée avec la jeunesse suisse, hollandaise, etc., ont été extrêmement fructueux pour les deux parties. La jeunesse non-allemande s'est sentie confirmée dans ses convictions, et sa foi dans les valeurs européennes s'en est trouvée raffermie.
Il semble donc essentiel, pour la mise en oeuvre d'un programme d'aide à cette action d'intégration spirituelle, de trouver les moyens financiers qui permettent d'organiser des cours à l'intention des jeunes réfugiés dans les divers pays d'Europe.
Prenons les chiffres minimum. Depuis un an, le nombre moyen de réfugiés a varié entre 15.000 et 20.000 par mois. Les derniers mois, ce nombre a même fortement augmenté et a dépassé 25.000.
Invariablement, de ce total, environ 50 % a été composé par des jeunes gens de moins de 25 ans. Cela veut donc dire qu'en moyenne 10.000 jeunes gens par mois nous arrivent.
De ces 10.000, environ un quart peut être considéré d'un âge assez mûr pour juger consciemment les différences entre le monde occidental et le monde de la contrainte, c'est-à-dire 2.500. Si l'on part de la supposition que 20 % d'entre eux ne se contentent pas de raisonnements matériels et ne sont donc pas satisfaits du seul fait que le niveau de vie à l'Occident est incomparablement plus élevé que derrière le rideau de fer, il nous reste un minimum de 500 par mois qui sont en danger de rejeter l'Occident et de retourner derrière le rideau de fer.
On devrait donc faire passer ce minimum de 500 par mois par des stages comme ils ont été décrits dans les paragraphes précédents.
Puisque, pour un travail effectif, on ne peut pas prendre plus de 25 personnes par stage, on devrait donc arriver à un total de vingt stages par mois.
Il ne paraît pas désirable de tenir les stages dans des centres fixes. D'abord, cela exigerait l'entretien de bâtiments, etc. Ensuite, cela aurait pour conséquence d'affaiblir les possibilités de contacts entre la population occidentale et les réfugiés.
Il est préférable de tenir les stages dans des lieux choisis en collaboration avec les organisations nationales et locales existantes. Ces organisations pourraient aider grandement dans l'organisation locale des stages, ce qui diminuerait en même temps les frais et l'appareil bureaucratique nécessaire, et renforcerait les contacts entre la population locale et les réfugiés.
En général, les stages ne dureraient pas plus longtemps que deux à trois semaines. La meilleure méthode serait de loger les participants chez des familles.locales, ce qui présente l'avantage double d'intensifier les contacts et de diminuer les frais.
Les stages comprendraient :
des introductions sur la vie, la pensée, l'histoire et la structure de la société occidentale, suivies par des discussions;
des excursions dans des entreprises, des conseils municipaux, visites de musées et de théâtres, etc., toujours suivies par des discussions.
Pour chaque stage, il faudrait deux experts au service de l'organisation centrale. Ils doivent posséder des connaissances étendues, aussi bien de la mentalité de la jeunesse d'outre le rideau de fer que de la pensée occidentale. Ils peuvent s'adjoindre des représentants locaux de la vie intellectuelle, culturelle, politique, économique et sociale, qui, eux aussi, donneront des introductions et répondront aux questions.
Il est impossible d'atteindre, dès le début, le but final de 20 stages par mois. Il semble possible d'y parvenir par étapes, une première étape visant à l'organisation de 5 stages par mois.
Évidemment, les stages seraient tenus non seulement en Allemagne, mais encore dans les autres pays occidentaux de l'Europe.
Les frais de ces stages n'atteindront leur montant définitif que progressivement, au fur et à mesure de la mise en oeuvre du projet dans son ensemble. Ils sont susceptibles de subir des modifications à la lumière de l'expérience acquise.
Le Gouvernement et les organisations gouvernementales et privées de la République Fédérale d'Allemagne ont déjà déployé une certaine activité dans ce domaine. La plupart des réfugiés étant d'origine allemande, il est naturel que le concours financier allemand couvre la partie essentielle de ces frais.
En accordant leur contribution à cette oeuvre, il ne s'agirait donc pour les gouvernements des autres pays membres du Conseil de l'Europe en premier chef que d'un acte de solidarité européenne. Celui-ci permettrait de donner aux jeunes réfugiés le sentiment de ne pas être accueillis exclusivement par leur propre patrie, mais encore par la communauté de l'Europe libre.