Défis et réponses en matière alimentaire: l’expérience du Maroc
Rapport d'information
| Doc. 16425
| 05 juin 2026
- Commission
- Commission des questions sociales, de la santé et du développement durable
- Rapporteur :
- M. Allal AMRAOUI,
Maroc
- Origine
- Renvoi en commission:
Doc.16365, Renvoi 4959 du 20 avril 2026. Rapport d’information approuvé
par la commission le 4 juin 2026. 2026 - Troisième partie de session
1 Introduction
1. A travers une valorisation
du Maroc comme cas d’étude, le présent rapport d’information s’inscrit
dans le suivi de
Résolution
2577 (2024) et la
Recommandation
2286 (2024) «Garantir le droit humain à l’alimentation» de l’Assemblée
Parlementaire. S’appuyant en particulier sur les travaux de l’Organisation
des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Assemblée
promeut la nécessité d’une approche fondée sur les droits humains,
considérant le droit à l’alimentation comme un droit fondamental
impliquant que l’alimentation soit disponible, accessible, durable
et adéquate.
2. Cette approche rejoint la définition de la sécurité alimentaire
adoptée lors du Sommet mondial de l’alimentation de 1996, fondée
sur quatre dimensions complémentaires: la disponibilité des denrées alimentaires,
l’accès physique et économique à l’alimentation, l’utilisation nutritionnelle
adéquate des aliments et la stabilité de ces différentes dimensions
dans le temps. Dans cette perspective, la sécurité alimentaire ne peut
être réduite aux seuls volumes de production ou aux équilibres commerciaux.
Dans son acception de «résilience alimentaire», elle implique également
la diversification des systèmes de production, la réduction des
dépendances stratégiques, une gestion durable des ressources naturelles
ainsi qu’une gouvernance alimentaire fondée sur les droits des individus,
la préservation de la biodiversité, la protection des écosystèmes et
la soutenabilité environnementale à long terme.
3. Dans ce contexte, le Maroc offre un terrain d’analyse particulièrement
intéressant. Situé au carrefour de l’Europe, de l’Afrique et du
monde arabe, le pays occupe une position stratégique sur le plan
géopolitique et commercial. Comme dans de nombreux autres pays,
la sécurité alimentaire s’y est imposée comme un enjeu stratégique
majeur au cœur duquel le secteur agricole et agro-alimentaire occupe
une place centrale. Dans le même temps, le Maroc figure parmi les
pays les plus exposés aux effets du changement climatique.
2 Les défis du
système alimentaire du Maroc
4. La sécurité alimentaire du
Maroc repose sur un équilibre complexe entre production agricole
nationale, recours aux importations céréalières et gestion durable
des ressources naturelles. Les céréales, et en particulier le blé,
occupent une place centrale dans l’alimentation des ménages marocains:
le pain constitue un produit de base de la consommation quotidienne
et les cultures du blé tendre et de l’orge représentent à elles-seules
plus de 60 % des surfaces céréalières cultivées.
5. La céréaliculture marocaine est très dépendante des précipitations.
Or depuis le début des années 2000, le Maroc est entré dans une
situation de stress hydrique chronique. En l’espace de soixante
ans, les ressources en eau disponibles par habitant sont passées
de plus de 2 500 m³ par an à une disponibilité comprise entre 500
et 700 m³ par an et par habitant, soit un niveau largement inférieur
au seuil critique de 1 000 m³ et proche du seuil de pénurie absolue
fixé à 500 m³
Note.
6. Les précipitations ont diminué d’environ 15 % au cours des
cinquante dernières années, tandis que la température moyenne a
augmenté de 1,5 degrés depuis les années 1990. Sachant que l’agriculture
concentre près de 80 % des prélèvements hydriques, ces changements
ont des effets directs sur les rendements agricoles lors des périodes
de sécheresse sévère. Avant les pluies exceptionnelles de l’hiver
2025-2026 qui ont permis une récolte céréalière historique de 9
millions de tonnes, proche du double des récoltes en période de
sécheresse, le Maroc avait connu sept années de sécheresse en continu
avec des pertes de rendement des cultures céréalières pouvant atteindre
30 % dans les zones les plus exposées
Note.
7. Ces évolutions ont des conséquences sociales importantes.
Le secteur agricole représente près d’un quart de l’emploi national
et plus de 60 % de l’emploi rural. Plus de 130 000 personnes ont
perdu leur emploi en 2024 à la suite des mauvaises récoltes liées
à la sécheresse, contribuant à une hausse du chômage national s’établissant
à 13,3 % (redescendu à 10,8 % au premier trimestre 2026
Note).
Les femmes issues de milieux ruraux sont particulièrement vulnérables
à ces évolutions
Note.
Elles représentent une part importante de la main-d’œuvre agricole
et assurent souvent des fonctions multiples: travail agricole, transformation
des aliments, collecte de l’eau, entretien des ménages et participation
aux coopératives rurales. Dans plusieurs régions, la raréfaction
de l’eau accroît le temps qu’elles consacrent à l’approvisionnement
domestique en eau, réduit les possibilités de production agricole
et limite leurs revenus
Note.
8. Cette situation renforce mécaniquement la dépendance du Maroc
aux importations stratégiques. Le pays importe massivement du blé
tendre, du maïs et certains intrants agricoles afin de couvrir la
demande intérieure. Par conséquent, le Maroc est très exposé aux
fluctuations des prix mondiaux ainsi qu’aux perturbations des chaînes
d’approvisionnement internationales observées depuis la crise sanitaire
et les chocs géopolitiques à la suite de l’invasion de l’Ukraine
et des guerres menées au Moyen-Orient.
9. Face à ces crises successives, les débats publics au Maroc
ont récemment porté sur la question de l’autosuffisance alimentaire
du pays au sens de produire chez soi ce que l’on consomme, se libérer
des marchés mondiaux, et garantir la stabilité sociale. Sans en
contester les gains économiques, ces débats ont également mis en
lumière que la dépendance aux importations pour plusieurs produits
alimentaires de base de la consommation nationale coexistait avec
le choix d’un modèle agricole productiviste
Note.
Le Maroc est en effet aussi un exemple de réussite agricole avec
un modèle très performant dans certaines filières exportatrices
(cf. infra).
10. Les débats publics portent aussi sur la dimension de durabilité
du modèle alimentaire. Outre que les cultures exportatrices les
plus compétitives sont fortement consommatrices d’eau dans un contexte
de stress hydrique structurel, dans son avis publié en mai 2026,
le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a mis en
lumière que l’intensification agricole avait accentué la pression
sur les sols déjà naturellement fragiles et contribué à leur érosion,
mais aussi sur les variétés locales. Le Maroc a ainsi perdu près
de 75 % de ses variétés locales de céréales en raison de l’introduction
massive de cultures importées standardisées et gourmandes en intrants
chimiques
Note.
11. Dans cette perspective, les défis du système alimentaire marocain
sont multidimensionnels. Ils concernent la gestion durable des ressources
hydriques, l’adaptation climatique de l’agriculture, la réduction des
dépendances stratégiques, l’équilibre entre agriculture d’exportation
et sécurité alimentaire nationale, ainsi que la capacité des politiques
publiques à garantir un accès durable et abordable à l’alimentation.
3 Les réponses
apportées par les politiques agricoles marocaines
12. Pour répondre à ces défis,
le Maroc a engagé depuis deux décennies une transformation ambitieuse
de son modèle agricole
Note.
3.1 Modernisation
agricole et spécialisation des filières
13. Lancé en 2008, le Plan Maroc
Vert a constitué la principale réforme structurelle du secteur agricole marocain.
Son ambition reposait sur un double objectif: développer une agriculture
moderne, compétitive et tournée vers les marchés internationaux,
tout en développant une agriculture solidaire soutenant les petits producteurs.
14. Le premier objectif a été atteint. Le Maroc peut se targuer
aujourd’hui d’un modèle très performant dans certaines filières
exportatrices. En deux décennies, il s’est imposé comme un acteur
majeur de l’agro-export: tomates, agrumes, fruits rouges, produits
de la mer transformés, pastèques et melons, olives, huile d’olive,
et avocats principalement. L’Union européenne, avec qui le Maroc
a signé un accord d’association en 1996 qui a été élargi en 2012
avec des accords de libéralisation agricole, absorbe aujourd’hui
l’essentiel de ces exportations agroalimentaires.
15. Cette ouverture commerciale s’est accompagnée d’investissements
importants dans les stations de conditionnement, les infrastructures
logistiques, les ports comme Tanger Med ainsi que dans les technologies d’irrigation
modernes. Le Plan National d’Investissement Agricole, mobilisant
environ 15 milliards de dirhams (environ 1,4 milliards d’euros)
entre 2010 et 2025, a financé près de 200 projets destinés à soutenir
l’innovation agronomique.
16. Si le Plan Maroc Vert a également permis la structuration
des petits agriculteurs à travers les coopératives et les groupements
de producteurs, la dimension solidaire voulue à l’origine a surtout
été rendue possible par la stratégie Génération Green 2020-2030
(cf. infra)
17. Les effets redistributifs des politiques menées depuis 2008
sont néanmoins controversés car les gains de productivité et les
investissements se sont concentrés dans les grandes exploitations
irriguées et les filières à forte valeur ajoutée. Cela dit, dans
un pays où le taux d’activité est jugé insuffisant par les institutions financières
internationales
Note,
promouvoir ces choix stratégiques est nécessaire car cela permet
de soutenir l’emploi. Le secteur agricole représente en effet environ
12 % du PIB national, 19 % des exportations et constitue un pilier
essentiel de l’emploi, avec 26 % de l’emploi national et plus de
62 % de l’emploi rural
Note.
3.2 Gestion de l’eau
18. La question de l’eau est centrale
dans les politiques agricoles marocaines. L’un des principaux leviers mobilisés
a été le développement massif de l’irrigation localisée dite «goutte-à-goutte»,
qui apporte l’eau directement au pied des plantes, en quantité mesurée.
La superficie équipée en goutte-à-goutte a plus que quadruplé, passant
d’environ 128 000 hectares en 2008 à plus de 540 000 hectares aujourd’hui.
19. Les autorités marocaines estiment que cette technologie permet
des économies d’eau de 30 % à 60 % selon les cultures et les régions.
Des expérimentations menées dans les régions du Tadla, de Marrakech
ou d’Agadir montrent également des gains énergétiques importants
grâce à des systèmes à basse pression. Le Programme National pour
l’Approvisionnement en Eau Potable et l’Irrigation (PNAEPI) poursuit
cette dynamique en visant l’équipement d’un million d’hectares d’ici
2030
Note.
20. Toutefois, les effets réels du goutte-à-goutte sur la consommation
globale d’eau sont controversés. Cette technologie améliore effectivement
l’efficacité de l’irrigation à l’échelle de la parcelle, en permettant
de produire davantage avec moins d’eau. Cependant, les économies
réalisées ne se traduisent pas toujours par une baisse des prélèvements
hydriques à l’échelle des bassins. Dans plusieurs régions, elles
ont été utilisées au bénéfice de l’extension des surfaces irriguées
ou le développement de cultures plus intensives et plus rémunératrices,
comme les fruits rouges ou les pastèques, donc pour accroître la
production agricole plutôt que pour réduire la pression sur les
ressources hydriques. Cet effet rebond illustre les limites d’une
approche reposant trop exclusivement sur l’innovation technologique
sans encadrement global des usages de l’eau
Note.
21. Le Maroc investit parallèlement dans des infrastructures hydriques
de grande ampleur destinées à sécuriser l’approvisionnement en eau
face à l’intensification du stress hydrique: barrages, interconnexions
de bassins hydrauliques, réutilisation des eaux usées traitées et
stations de dessalement. Ces politiques reposent principalement
sur une logique de sécurisation de l’offre hydrique afin de maintenir
les activités agricoles et économiques
Note.
22. Parallèlement, d’autres programmes défendent une approche
plus territoriale et écosystémique de la gestion de l’eau. Le projet
OASIL, conduit techniquement par la FAO, vise ainsi à revitaliser
les agroécosystèmes oasiens de la région de Drâa-Tafilalet, à préserver
leurs équilibres hydriques et renforcer la résilience des populations
locales face au changement climatique
Note.
23. Cette coexistence d’approches traduit la volonté du Maroc
de concilier modernisation technologique, sécurité hydrique et durabilité
environnementale dans le cadre du plan national de l’eau 2020-2050.
Le pays aujourd’hui largement salué pour sa vision de long terme
face aux défis du stress hydrique et du changement climatique a,
en effet, engagé d’importants investissements. Parmi les orientations
majeures figure le développement massif du dessalement de l’eau
de mer, avec l’objectif de couvrir, à l’horizon 2030, près de 60 %
des besoins en eau potable du pays grâce à cette ressource non conventionnelle.
Cette stratégie vise à renforcer la solidarité territoriale: l’approvisionnement
des villes du littoral par l’eau desalinisée permettra de mobiliser
davantage les ressources conventionnelles au profit du monde rural
et du développement agricole. La station de dessalement de Chtouka
constitue l’un des projets emblématiques de cette stratégie dans
une région particulièrement touchée par la surexploitation des nappes
phréatiques. Dans cette perspective, les réflexions de la Banque
mondiale, notamment dans son récent rapport «Nourrir et prospérer»,
rejoignent les orientations marocaines en soulignant que les futurs
gains de productivité agricole dans les pays confrontés au stress
hydrique dépendront de l’amélioration de l’efficacité des usages,
de la modernisation des systèmes d’irrigation, de la réutilisation
des eaux non conventionnelles et d’une gouvernance intégrée des
ressources hydriques. Elles mettent également en avant la nécessité
d’articuler innovation technologique, préservation des écosystèmes
et régulation des usages afin d’assurer la durabilité des politiques
hydriques à long terme
Note.
3.3 Inclusion sociale,
coopératives et développement territorial
24. Lancée en 2020 dans la continuité
du Plan Maroc Vert, la stratégie Génération Green marque une nouvelle
étape des politiques agricoles marocaines en plaçant davantage le
capital humain, l’emploi rural et l’inclusion sociale au cœur des
priorités publiques. Les coopératives agricoles jouent dans cette
perspective un rôle central. Elles permettent aux petits producteurs
de mutualiser leurs moyens de production, d’améliorer leur accès
aux marchés et de renforcer leur pouvoir de négociation. Elles constituent
également des espaces de formation, d’apprentissage et de professionnalisation.
25. L’objectif affiché est de faire émerger une classe moyenne
agricole, de renforcer l’entrepreneuriat des jeunes ruraux et de
favoriser une meilleure intégration économique des femmes dans les
territoires agricoles. Comme l’a souligné le directeur de l’Agence
pour le développement agricole (ADA), les femmes et les jeunes sont
placés au centre des actions soutenues par la stratégie Génération
Green, avec des indicateurs spécifiques de suivi et d’accompagnement
Note.
26. Le développement des produits du terroir constitue un levier
important de la stratégie. L’ADA a ainsi accompagné plus de 530
groupements de producteurs dans l’amélioration du conditionnement,
de la transformation et du marketing de leurs produits, et plus
de 380 groupements ont obtenu le label collectif «Terroir du Maroc».
Une plateforme numérique nationale dédiée à la commercialisation
des produits du terroir a également été développée afin de faciliter
l’accès des coopératives aux marchés nationaux et internationaux
Note.
27. Entre 2021 et 2026, plus de 3,6 milliards de dirhams (330
à 335 millions d’euros) ont ainsi été investis dans les programmes
d’agriculture solidaire, accompagnant des centaines de coopératives
de jeunes agriculteurs et de femmes rurales. Les coopératives féminines
d’huile d’argan, de safran ou de plantes aromatiques constituent
souvent les exemples les plus visibles de cette dynamique, auxquelles
s’ajoutent les coopératives de dattes dans les oasis du Drâa-Tafilalet,
les groupements de producteurs de figues de barbarie dans les zones
arides, ou encore les coopératives spécialisées dans le miel, les
plantes médicinales et les produits caprins dans les régions montagneuses
Note.
3.4 L’émergence d’une
transition agroécologique
28. Même si le Maroc ne dispose
pas encore d’une stratégie agroécologique à l’échelle nationale,
les politiques agricoles marocaines intègrent progressivement les
principes de l’agroécologie. Face aux constats posés notamment par
le CESE (cf. supra) et une prise de conscience croissante des limites
environnementales du modèle intensif, l’agroécologie est de plus
en plus perçue comme une solution d’avenir permettant d’améliorer
les sols et de limiter les coûts de production pour les petits agriculteurs
grâce à des pratiques plus durables: développement de techniques
de conservation des sols, de semis direct, réduction des intrants chimiques,
compostage, paillage, diversification des cultures, préservation
de la fertilité des sols, plantation d’espèces considérées comme
plus résilientes au stress hydrique (olivier, amandier, caroubier
ou cactus), etc.
29. Ces orientations s’inscrivent dans les programmes d’agriculture
solidaire de la stratégie Génération Green. Selon les données du
ministère de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement
rural, des Eaux et Forêts, plus de 109 000 hectares auraient ainsi
été plantés entre 2021 et 2026 avec des espèces adaptées aux conditions
arides et semi-arides
Note.
Si ces programmes ne relèvent pas toujours de l’agroécologie au
sens strict du terme, ils traduisent néanmoins une volonté croissante
de diversification des systèmes de production et de meilleure adaptation
aux contraintes climatiques.
30. Dans la même logique, la Banque mondiale soutient depuis 2017
plusieurs programmes de diversification agricole et de gestion durable
de l’eau visant à renforcer la résilience des exploitations agricoles face
aux sécheresses. Selon ses bilans institutionnels, ces programmes
auraient permis la conversion d’environ 300 000 hectares vers des
cultures jugées plus résilientes ainsi que la formation de près
de 50 000 agriculteurs aux pratiques dites «climato-intelligentes»
dans les régions les plus exposées au stress hydrique, notamment
le Souss-Massa, le Drâa-Tafilalet ou certaines zones céréalières
du centre du pays. Ces approches restent toutefois plus proches
d’une logique d’adaptation climatique et d’efficience hydrique que d’une
véritable transformation agroécologique des systèmes agricoles.
31. L’intégration plus explicite de l’agroécologie dans les politiques
publiques reste récente. En décembre 2025, dans le cadre de la stratégie
Génération Green, six conventions de partenariat ont été signées
à Rabat entre l’ADA et des consortiums d’organisations non gouvernementales,
avec le soutien de l’Union européenne et de l’Agence française de
développement, afin d’accompagner les petites exploitations agricoles
vers des pratiques agroécologiques
Note. Ce
programme de «Revitalisation des territoires ruraux par l’emploi
et l’entrepreneuriat dans le secteur agricole et para-agricole»
(IHYAE) prévoit dans les régions de Fès-Meknès, de l’Oriental et
de Souss-Massa la conversion de 8 000 hectares aux pratiques agroécologiques,
l’amélioration des performances économiques de 2 700 exploitations
familiales agricoles ainsi que l’appui à la commercialisation des
produits issus de l’agroécologie. Le programme met également l’accent
sur l’insertion économique des jeunes ruraux et l’autonomisation
des femmes dans les territoires agricoles vulnérables.
32. Le développement de réseaux comme le Réseau des Initiatives
Agroécologiques au Maroc (RIAM) participe également à la diffusion
des connaissances, à la formation des agriculteurs et à l’émergence
d’une société civile agricole mobilisée autour des enjeux de transition
écologique
Note.
4 Vers une approche
plus systémique et globale de la sécurité alimentaire
33. Les réponses aux défis alimentaires
marocains ne pourront faire l’impasse des enjeux de gouvernance.
34. En ce qui concerne la gestion de l’eau, depuis plusieurs années,
la FAO et la Banque mondiale insistent sur la nécessité d’une gestion
plus intégrée et participative des ressources hydriques dans les
régions arides. Ces institutions insistent sur l’importance d’associer
les collectivités locales, les agriculteurs et les usagers de l’eau
à la gouvernance des ressources naturelles afin d’améliorer la résilience
des territoires face au changement climatique
Note.
35. Dans plusieurs régions rurales du Maroc, la gestion de l’eau
continue par exemple de s’appuyer sur des formes communautaires
anciennes. Dans certaines oasis du Sud marocain, des associations
d’usagers participent toujours à la répartition de l’eau d’irrigation
selon des règles collectives héritées de pratiques traditionnelles
Note. Dans son rapport précité, le
CESE souligne d’ailleurs l’importance de préserver ces savoirs locaux
dans un contexte de raréfaction des ressources hydriques.
36. La question du gaspillage alimentaire apparaît également comme
un enjeu croissant de sécurité alimentaire. Selon le Programme des
Nations unies pour l’environnement (PNUE), près de 100 kg de nourriture par
habitant seraient gaspillés chaque année au Maroc, soit environ
3,3 millions de tonnes de produits alimentaires jetés, y compris
des produits importés. Plusieurs initiatives de la société civile
cherchent à réduire ce gaspillage alimentaire. L’association marocaine
Zero Zbel a mené par exemple des campagnes de sensibilisation sur
le gaspillage du pain et la réduction des déchets alimentaires dans
les ménages urbains. Certaines initiatives locales encore très limitées
développent également des systèmes de redistribution des invendus
alimentaires ou de valorisation des déchets organiques par compostage.
37. À l’échelle régionale, le Maroc cherche un renforcement des
partenariats régionaux euro-méditerranéens et à se positionner comme
un acteur régional de référence dans les domaines de l’agriculture, de
la gestion de l’eau et de l’adaptation climatique en Afrique. Lors
du Sommet des Nations Unies sur les systèmes alimentaires en 2025,
le pays a ainsi plaidé pour la création d’un fonds international
dédié à la sécurité alimentaire africaine et mis en avant les initiatives
de coopération sud-sud dans le domaine agricole
Note. Dans
cette perspective, une institution euro-méditerranéenne, comme le
Centre Nord-Sud du Conseil de l'Europe, pourrait participer aux
réflexions et mettre en avant l’importance d’une gouvernance inclusive
et d’une coopération régionale renforcée face aux défis climatiques,
sociaux et alimentaires communs.
38. Enfin, dans le prolongement de l’approche fondée sur les droits
humains défendue par l’Assemblée dans la
Résolution 2577 (2024) et la
Recommandation
2286 (2024) «Garantir le droit humain à l’alimentation», plusieurs
pistes de réflexion émergent également autour du renforcement du
cadre juridique de la sécurité alimentaire. Les États sont notamment
invités à inscrire le droit à l’alimentation dans leur législation
nationale, voire dans leurs textes constitutionnels. La FAO dispose
à cet égard d’une expertise reconnue ainsi que d’outils d’accompagnement
législatif permettant de soutenir les États dans l’élaboration de
cadres juridiques adaptés aux enjeux de sécurité alimentaire.
39. Si la Constitution marocaine de 2011 ne reconnaît pas un droit
à l’alimentation, son préambule ainsi que l’article 19 réaffirment
l’attachement du Royaume aux conventions internationales ratifiées
en matière de droits civils, politiques, économiques, sociaux, culturels
et environnementaux. Le Maroc est partie au Pacte international
relatif aux droits économiques, sociaux et culturels dont l’article
31 reconnaît le droit d’accès à l’eau et à un environnement sain.
Dans cette perspective, une reconnaissance explicite du droit à
l’alimentation au niveau national pourrait renforcer la cohérence
des politiques alimentaires marocaines autour des enjeux agricoles,
sociaux, environnementaux et sanitaires.
5 Conclusion
40. En définitive, l’expérience
marocaine illustre à la fois les vulnérabilités croissantes auxquelles
sont confrontés les systèmes alimentaires dans les régions arides
et la capacité des politiques publiques à expérimenter des réponses
multiples face à ces défis. Confronté à un stress hydrique structurel,
à l’intensification du changement climatique et à une forte dépendance
aux marchés internationaux pour certains produits stratégiques,
le Maroc a engagé depuis deux décennies une transformation profonde
de son agriculture, combinant modernisation des filières, investissements
hydriques, soutien aux territoires ruraux et émergence progressive
d’approches plus durables. Si ces politiques demeurent traversées
par des tensions – entre productivisme et durabilité, exportation
et sécurité alimentaire nationale, innovation technologique et préservation
des ressources naturelles –, elles témoignent néanmoins d’une réelle
volonté d’adaptation et d’anticipation.
41. Le cas marocain montre ainsi que la sécurité alimentaire ne
peut être pensée uniquement sous l’angle de la production agricole,
mais doit être abordée dans une perspective plus systémique intégrant
la gestion durable de l’eau, la justice sociale, la résilience climatique,
la gouvernance territoriale et les droits humains. Par sa position
stratégique entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe, mais aussi
par les initiatives qu’il développe dans les domaines de l’agriculture
durable, de la coopération sud-sud et de l’adaptation climatique, le
Maroc apparaît aujourd’hui comme un laboratoire particulièrement
instructif des transitions alimentaires en Méditerranée et en Afrique.
À ce titre, son expérience peut utilement nourrir les réflexions
du Conseil de l’Europe et des institutions euro-méditerranéennes
sur les conditions d’une sécurité alimentaire plus résiliente, inclusive
et durable.