Monsieur le Président, avant toute chose je voudrais dire combien je suis heureux de l’occasion qui m’est donnée de prendre aujourd’hui la parole devant l’Assemblée Consultative du Conseil de l’Europe.
Je ne saurais commencer mon discours sans exprimer la joie et l’espérance que me donne le message que nous avons reçu ce matin, un message qui nous dit que la guerre au Vietnam touche à son terme. Il faut espérer que les souffrances indicibles endurées par le peuple vietnamien pendant de nombreuses années prendront maintenant fin. Un effort aussi bien national qu’international sera maintenant nécessaire afin d’apporter une aide humanitaire à ce pays dévasté et d’assurer sa reconstruction.
Je voudrais aussi exprimer la joie que j’éprouve de pouvoir m’adresser à votre Assemblée à un moment où l’Europe se trouve au seuil d’une phase nouvelle. Plus que jamais depuis la dernière guerre, je crois que le sentiment est largement partagé que nous nous trouvons à l’orée d’une nouvelle époque de l’histoire de l’Europe, je dirais même du monde.
Je voudrais en particulier relever deux aspects de l’évolution actuelle sur lesquels se fonde cette impression:
Il y a, d’une part, le développement technique et économique qui modifie les sociétés de façon toujours plus marquée et intervient profondément dans l’existence de chaque individu. Ce développement pose sans cesse de nouveaux problèmes et lance de nouveaux défis, qui sont répercutés au-delà des frontières nationales et qui ne manquent pas de donner à beaucoup un sentiment d’impuissance et l’impression d’être à la merci de forces complètement déshumanisées.
D’autre part, on assiste à un développement politique qui, né le 5 mai 1949 comme un rêve d’après-guerre, semble aujourd’hui ouvrir de nouvelles voies et fait espérer qu’il sera possible de créer des formes de coopération pouvant servir à résoudre ces nouveaux problèmes et à relever ces nouveaux défis, à condition, bien entendu, que nous ayons assez d’imagination, de courage et de talent pour exploiter ces formes de coopération.
L’attitude de mon pays est naturellement largement marquée par le fait qu’à partir du 1er janvier 1973 le Danemark est le seul pays nordique faire partie de la Communauté européenne. Le référendum qui a eu lieu au Danemark sur cette question, en octobre 1972, a clairement montré qu’il y avait une nette majorité en faveur de la participation de notre pays à cette forme de coopération internationale. Le débat qui a précédé le référendum a donné à l’ensemble de la population danoise l’occasion de faire un examen de conscience et de s’interroger sur ce que nous voulions et sur les objectifs que doit se fixer la coopération européenne. Chez les adversaires de l’adhésion, le débat a été marqué par la crainte voir le Danemark absorbé par les grandes nations et par une lourde machine bureaucratique. De leur côté, les partisans, qui ont totalisé les 2/3 des voix exprimées, ont souligné les intérêts économiques considérables qui militent en faveur de l’adhésion du Danemark à la Communauté européenne et ils ont accordé du poids à un fait prometteur, à savoir, que les grandes nations, qui naguère s’étaient fait la guerre au sens propre du terme comme sur le terrain économique, étaient maintenant engagées dans une coopération intensive. Si je devais résumer ce débat et la conclusion qui s’en est dégagée – conclusion sur laquelle les partisans et les adversaires de la Communauté Economique Européenne semblent s’être largement accordés – je dirais que nous étions d’accord sur la nécessité d’une coopération plus poussée en Europe et que nous le sommes restés, mais que nous nous sommes éloignés les uns des autres lorsque nous avons dû décider des formes de coopération qu’il convenait de choisir et de l’étendue de l’abandon de souveraineté que notre pays pouvait accepter. Mais, comme je l'ai dit, l’idée d’une coopération plus poussée en Europe a rallié tous les suffrages.
Le départ pris par les activités de la Communauté européenne élargie, départ auquel nous avons assisté et contribué, est à mon avis prometteur: je ne veux pour preuve que les décisions prises à la réunion au sommet, à Paris, les 19 et 20 octobre 1972, et les déclarations faites à l’occasion des débuts de la nouvelle Communauté il y a quelques semaines. De tous côtés, l’accord se fait sur l’objectif nouveau qui propose d’améliorer la qualité de la vie et de créer une Europe qui assume sa responsabilité en tant que l’une des parties les plus riches du monde, et il semble qu’une volonté de coopérer, une volonté constructive, se fasse jour. Le proche avenir montrera sa solidité devant l’assaut des intérêts particuliers.
Les rapports entre les superpuissances exigent plus que jamais une voix européenne. Le dialogue entre ces superpuissances est fortement marqué par les développements techniques en matière d’armements et il tend, compte tenu d’autres facteurs en jeu sur la scène mondiale, à indiquer que ce n’est plus tant dans le domaine traditionnel de la sécurité que les grands problèmes se poseront à l’avenir. On aura sans doute toujours besoin d’une force armée l’on ne pourra guère renoncer aux systèmes d’alliances. Le monde – y compris sa partie européenne – a encore du chemin à faire avant que ces notions ne soient mises au rancart. La détente est fonction de l’existence et de la «crédibilité» des systèmes de sécurité: je crois que ceux-ci conditionnent la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, qui se prépare actuellement. L’heureuse évolution des relations entre les deux Allemagnes est, certes, le résultat d’une volonté politique mais, là aussi, les systèmes de sécurité existants ont joué un rôle décisif.
Cela dit, je crois que nous allons vers une époque où des problèmes tout autres occuperont le cœur et l’esprit des hommes. La lutte éternelle entre les peuples tendra à prendre la forme d’une émulation dont l’enjeu sera l’aptitude à organiser la société selon les vœux des hommes ou, en d’autres termes, une rivalité pour le cadre de vie.
La nouvelle Communauté qui a vu le jour le 1er janvier 1973 sera un facteur décisif dans l’évolution de l’Europe. Dans un grand nombre de domaines, elle deviendra le centre de décisions d’une très grande portée et non pas seulement pour les pays qui en font partie. C’est avec plaisir que je saisis cette occasion pour souligner le désir du Gouvernement danois de voir la nouvelle Communauté Economique Européenne adopter une attitude d’ouverture vis-à-vis du monde extérieur à la Communauté; devant cette Assemblée il est naturel de mentionner aussi les pays membres du Conseil de l’Europe qui ne font pas partie de la Communauté Economique Européenne; il n’en est aucun avec lequel nous ne souhaitions coopérer le plus étroitement possible. Mais l’esprit d’ouverture ne saurait en rester là. La Communauté doit reconnaître ses obligations: elle doit faire face aux obligations qui sont les siennes – en tant que partenaire dans la coopération – vis-à-vis des autres pays industrialisés de l’Ouest, des Etats-Unis d’Amérique et du Canada, comme de l'Union Soviétique et du monde communiste ainsi que du Tiers monde.
Le Gouvernement danois souhaite que les neuf pays de la Communauté mettent en commun leurs forces, au service d’une politique visant à s’opposer à ce matérialisme étroit dont beaucoup ont eu tendance à penser – à tort d’ailleurs – qu’il a jusqu’à maintenant caractérisé la coopération entre les Six.
Que l’on ne se méprenne pas sur ce que je dis. Je sais fort bien que c’est le progrès matériel qui forme la base de notre existence et de nos activités, et il faut que cette base soit assurée.
La nouvelle orientation dont j’espère et dont je crois qu’elle sera suivie par la Communauté Economique Européenne pourrait avoir comme thème principal: l’amélioration de la qualité de la vie. C’est d’ailleurs un point sur lequel le sommet de Paris a marqué son accord.
Me voici revenu au développement technique et économique qui modifie la vie quotidienne à un degré toujours croissant, qui pose de nouveaux problèmes et qui lance de nouveaux défis.
Les sous-produits du bien-être matériel croissant des pays riches nous amènent à reconnaître que la richesse a aussi ses problèmes, qu’il nous faut apprendre à surmonter. Nous voulons maintenir un niveau d’emploi élevé et assurer de bonnes conditions matérielles à nos populations, mais nous ne voulons pas être étouffés par les déchets de la production industrielle. Le respect du cycle de la nature doit être le leitmotiv des efforts des hommes politiques pour diriger l’évolution de la société en vue d’améliorer la qualité de la vie. Celle-ci, cependant, concerne aussi la politique de l'environnement à un autre titre. Je pense notamment ici à l’épanouissement de l’homme dans son travail quotidien. Comment assurer à chaque homme la place qui lui revient et la possibilité de participer plus directement aux affaires de la société dans laquelle il vit, ou aux décisions qui le touchent de près. Nous nous trouvons ici devant un impératif qui se pose à toutes les sociétés industrialisées et dont la solution affectera de nombreux domaines de la vie en société.
Une tâche consistera à démocratiser la vie économique de sorte que l’augmentation du capital devienne la copropriété des salariés, et que soit ainsi instauré le droit de posséder plus qu’une chemise et une voiture. La liberté individuelle d’autrefois, qui s’exprimait par exemple dans la vie économique par le slogan «A chacun sa boutique», perd du terrain. Une nouvelle forme d’individualisme fondée sur l’effort collectif est nécessaire. Nous devons renoncer à une certaine forme de liberté pour en conquérir une autre dont il faut espérer qu’elle sera plus grande.
Comme je l’ai dit, c’est de grand cœur que le Danemark s’engage dans la coopération dans le cadre de la Communauté Economique Européenne. Mais cela ne signifie pas que nous réduirons notre participation active au sein d’autres organismes internationaux de coopération dont nous sommes membres.
Le Conseil de l’Europe a justifié dès sa création sa raison d’être, y compris comme lieu de rencontre des parlementaires des pays démocratiques d’Europe. Il a été possible ainsi d’aboutir à une interaction entre les idées des différents parlements nationaux et de fonder sur une inspiration réciproque tant les travaux législatifs au plan national qu’une prise de position dans les différents pays en faveur de la coopération internationale. Le Conseil de l’Europe a été un catalyseur extrêmement utile; il a influencé l’opinion des pays de l’Europe occidentale dans un sens positif, en faveur de la coopération internationale. Entre autres choses, il a été une serre où l’idée européenne a pu vivre et se développer.
L’exécution de ces tâches par le Conseil de l’Europe continuera de revêtir une grande importance pour la coopération internationale. Quand mon prédécesseur, M. Jens Otto Krag rendit visite au Conseil de l’Europe en 1966, son discours était principalement axé sur les moyens de surmonter la division de l’Europe en deux organisations de marchés. Aujourd’hui, cette question n’est plus à l’ordre du jour dans la forme qu’elle avait alors. Nous pouvons maintenant regretter qu’il n’ait pas été possible de surmonter entièrement cette division. C’est ainsi que nous avons dû emprunter une voie plus longue et plus compliquée. Aussi le Gouvernement danois regrette-t-il que l’élargissement de la Communauté Economique Européenne n’ait compris que les trois pays qui viennent d’y adhérer. Nous devons naturellement respecter les motifs qui ont été décisifs pour la position de chaque pays vis-à-vis de la Communauté. Mais, pour être francs, nous aurions été doublement heureux de notre adhésion à la Communauté Economique Européenne si la Norvège aussi avait dit oui lors du référendum de septembre 1972.
L’adhésion du Danemark à la Communauté n’a pas eu pour corollaire que mon pays ne s’intéresse plus aux pays membres du Conseil de l’Europe qui ne sont pas membres de la Communauté Economique Européenne. Nous croyons que le Conseil de l’Europe continuera d’avoir un rôle important à jouer, principalement comme organe de contact à différents niveaux. Plutôt que de s’amoindrir après l’élargissement de la Communauté Economique Européenne de 6 à 9 membres, l’importance de réunions entre les parlementaires des 17 pays s’accroîtra. Il est important que les mécanismes de fonctionnement du Conseil de l’Europe soient bien structurés pour concourir à ces fonctions de médiation. Sa structure même et son organisation interne doivent évoluer de pair avec le développement général de la société et s’adapter aux tâches modifiées, aux tâches nouvelles qu’exige notamment l’évolution de l’Europe. Nous devons éviter les doubles emplois entre organisations européennes et veiller à ce que leurs travaux soient plutôt complémentaires et servent le but commun, à savoir une coopération européenne plus efficace.
Dans un grand nombre de domaines techniques, le Conseil de l’Europe a apporté une contribution extrêmement précieuse. II faut à cet égard mentionner le domaine des droits de l’homme, et partant, la volonté de fonder toute action sur la démocratie. L’œuvre entreprise dans les domaines de la culture, de l’enseignement et du droit revêt également une très grande importance. Dans ces domaines, le Conseil de l’Europe a acquis une expérience et des données qui le mettent en position de continuer à promouvoir une coopération précieuse entre les pays occidentaux.
Qu’il me soit permis de terminer ce discours par un conseil qui comporte en même temps une invitation au Conseil et à son Assemblée. Après l'élargissement de la Communauté, je crois que le Conseil de l’Europe pourra mieux contribuer à la coopération européenne à la fois en développant ses propres activités et en les adaptant à celles de la Communauté.
Au Danemark, nous disons que tous les chemins mènent à Rome. Je crois que c’est un dicton qui se répète dans toute l’Europe. Des chemins différents conduisent aussi à une coopération accrue entre les peuples de l’Europe. De nombreuses difficultés se sont amassées: des divergences sur les fins et les moyens, des guerres et des crises économiques. Nous nous trouvons aujourd’hui dans une situation où la coopération connaît de grandes possibilités de développement. Il ne faut pas qu’elles soient étouffées par la bureaucratie, l’étroitesse d’esprit ou le manque d’adaptation aux exigences et aux idées des temps nouveaux. C’est là que l’action du Conseil de l’Europe peut continuer à apporter une contribution considérable.
(Applaudissements)