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Droits de l’homme et entreprises: quelles suites donner à la Recommandation CM/Rec(2016)3 du Comité des Ministres?

Avis de commission | Doc. 15005 | 30 octobre 2019

Commission
Commission des questions sociales, de la santé et du développement durable
Rapporteur :
M. Mikayel MELKUMYAN, Arménie, CE/AD
Origine
Renvoi en commission: Doc. 14377, Renvoi 4330 du 13 octobre 2017. Commission chargée du rapport: Commission des questions juridiques et des droits de l'homme. Voir le Doc. 15004. Avis approuvé par la commission le 3 octobre 2019.

A Conclusions de la commission

1. La commission des questions sociales, de la santé et du développement durable accueille favorablement le rapport élaboré par M. Elshad Hasanov (Azerbaïdjan, NI) au nom de la commission des questions juridiques et des droits de l’homme. Elle souscrit aux conclusions du rapport et soutient fermement l’appel lancé à l’intention des États membres du Conseil de l’Europe en vue d’intensifier leurs actions pour mettre en œuvre les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme ainsi que la Recommandation CM/Rec(2016)3 du Comité des Ministres sur les droits de l’homme et les entreprises.
2. Parallèlement, la commission souhaite souligner l’importance de la Charte sociale européenne (STE no 35 et no 163) comme référence juridique majeure dans ce contexte, notamment pour traiter les problèmes du travail des enfants et du travail forcé en Europe. La commission estime également que les travailleurs migrants et les victimes de la traite des êtres humains constituent des catégories de population particulièrement vulnérables qui nécessitent une protection supplémentaire. Enfin, elle propose d’envisager de réviser la Recommandation CM/Rec(2016)3 afin de couvrir de manière plus explicite les groupes de population vulnérables comme les travailleurs migrants, les minorités et les personnes handicapées, et de renvoyer aux obligations des États membres vis-à-vis de ces groupes découlant de la Charte sociale européenne. Les travaux en cours du Conseil de l’Europe sur l’intelligence artificielle et sur les droits environnementaux peuvent être aussi des raisons supplémentaires de réviser cette recommandation en 2021.
3. La commission propose donc quelques amendements pour renforcer le texte.

B Amendements proposés

Amendement A (au projet de résolution)

Reformuler le paragraphe 2 comme suit:

«L’Assemblée note que, de nos jours, les entreprises transnationales ou multinationales sont de plus en plus influentes. Elles peuvent être bénéfiques pour la société et contribuer à la réalisation des droits humains, par exemple en garantissant une approche fondée sur des valeurs et principes dans leurs affaires et en fonctionnant de manière à assumer leurs responsabilités fondamentales dans les domaines des droits humains, du travail, de l’environnement et de la lutte contre la corruption, ainsi que par la création d’emplois et le paiement des impôts. Cependant, elles peuvent aussi être impliquées dans des violations des droits humains, par exemple lorsqu’elles fixent des conditions de travail dangereuses ou qui relèvent de l’exploitation, pratiquent le travail forcé et le travail des enfants, polluent l’environnement, pratiquent une discrimination à l’emploi ou surveillent leurs salariés sur le lieu de travail. De nombreuses atteintes présumées aux droits humains dans lesquelles sont impliquées des entreprises se produisent dans des pays tiers, surtout hors d’Europe, ce qui rend l’accès aux voies de recours très compliqué pour les victimes. Toutefois, des enfants ou des ressortissants étrangers (européens ou non), par exemple, sont aussi exploités au sein même de l’Europe (y compris victimes de la traite), ce qui nécessite une vigilance et une protection accrues de la part des autorités nationales compétentes.»

Amendement B (au projet de résolution)

Au paragraphe 8, remplacer «appelle» par «exhorte».

Amendement C (au projet de résolution)

Au paragraphe 8.3, après les mots «ces deux instruments», ajouter:

«ainsi que la Charte sociale européenne (STE no 35 et no 163),»

Amendement D (au projet de résolution)

Au paragraphe 8.4.6, après le mot «travailleurs», insérer le mot «migrants».

Amendement E (au projet de résolution)

Au paragraphe 8.4.6, après les mots «peuples autochtones», ajouter «, les minorités, les personnes handicapées».

Amendement F (au projet de résolution)

Ajouter un nouveau paragraphe 8.5 libellé comme suit:

«à renforcer, en se fondant sur les instruments juridiques susmentionnés et la Charte sociale européenne, les pouvoirs et la capacité des inspections du travail pour détecter les cas de violations des droits humains et enquêter à ce sujet au niveau national, afin de mieux protéger les groupes de population vulnérables des traitements inhumains et dégradants, des violences, du travail forcé et de l’exploitation.»

Amendement G (au projet de recommandation)

Ajouter un nouveau paragraphe 1.9 libellé comme suit:

«d’envisager de réviser la Recommandation CM/Rec(2016)3 afin de couvrir de manière plus explicite les violations des droits humains liées au genre et les groupes de population vulnérables comme les travailleurs migrants, les minorités et les personnes handicapées, et de renvoyer aux obligations des États membres vis-à-vis de ces groupes découlant de la Charte sociale européenne.»

C Exposé des motifs par M. Mikayel Melkumyan, rapporteur pour avis

1. «Considérant que le but du Conseil de l'Europe est de réaliser une union plus étroite entre ses membres» et de «favoriser leur progrès économique et social»Note, l’importance des normes relatives aux droits humains pour toutes les parties prenantes et l’efficacité de leur protection ne sauraient être sous-estimées. En adoptant la Recommandation CM/Rec(2016)3 en mars 2016 – à l’instigation de l’Assemblée parlementaire – le Comité des Ministres réaffirmait que les droits humains étaient «indivisibles, interdépendants et intimement liés» par nature et reconnaissait que les entreprises devaient respecter ces droits. Parallèlement à la Convention européenne des droits de l’homme (ci-après «la Convention», STE n° 5), la Charte sociale européenne (ci-après «la Charte», STE n° 35 et n° 163) est mise en avant comme référence majeure dans ce contexte.
2. L’Assemblée estime que les droits sociaux sont des droits fondamentaux de l’être humain. Je souhaite donc souligner le devoir à la fois des États et des entreprises de protéger les droits humains – y compris les droits sociaux. Je le fais dans un esprit de complémentarité au rapport de la commission des questions juridiques et des droits de l’homme, qui met plus spécifiquement l’accent sur la Convention et sur les «Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme: mise en œuvre du cadre de référence «protéger, respecter et réparer» (ci-après «les Principes directeurs des Nations Unies»), mais un peu moins sur la Charte. J’aurais apprécié que le rapport donne des exemples concrets d’entreprises qui ne respectent pas les droits humains ou qui les soutiennent à la lumière d’instruments existants de droit non contraignant («soft law») et le cas échéant, des engagements spontanés dans le cadre de la responsabilité sociale des entreprises.
3. Certes, de nombreuses atteintes aux droits humains commises par des entreprises se produisent hors de l’Europe, mais nous ne devons pas fermer les yeux sur les méfaits commis sur notre continent. En Europe, par exemple, des travailleurs migrants ressortissants de pays européens ou non européens sont soumis à l’exploitation par le travail forcé, en particulier s’ils sont sans papiers ou victimes de la traite. En outre, le travail des enfants existe aussi en Europe; cette question doit être examinée de plus près, comme le suggère la Résolution 1993 (2014) de l’Assemblée sur «Un travail décent pour tous», qui souligne «la nécessité de veiller à une meilleure application de l’interdiction du travail des enfants de moins de 15 ans, énoncée dans la Charte sociale européenne» (voir proposition d’amendement A). Outre les documents de référence publiés par les organisations internationales au sujet de la responsabilité des entreprises en matière de droits humains (mentionnés au paragraphe 15 de l’exposé des motifs), il convient de mentionner l’Observation générale n° 16 (2013) du Comité des droits de l’enfant de l’ONU sur les obligations des États concernant les incidences du secteur des entreprises sur les droits de l’enfantNote.
4. Les conclusions annuelles du Comité européen des droits sociaux soulignent les multiples manquements des pays européens à leurs obligations juridiques internationales, notamment la Charte sociale européenne, dans les domaines du droit du travail, du droit à des conditions de travail saines et sûres, ainsi que du droit à l’égalité de traitement, à la non-discrimination et à la dignité au travail. Les citoyens n’ont pas la possibilité d’introduire des recours individuels contre d’éventuelles violations, par un État ou une entreprise, de leurs droits garantis par la Charte, et la procédure des réclamations collectives n’est ouverte qu’aux citoyens des États ayant ratifié le protocole pertinent de la Charte. De plus, la plupart des États parties à la Charte ont formulé de nombreuses réserves et l’information sur les engagements nationaux au titre de la Charte n’est pas largement diffusée dans le monde des entreprises, si bien que dans les faits, la protection des droits fondamentaux relatifs au travail reste inégale en Europe.
5. C’est pourquoi j’estime que le projet de résolution présenté, y compris les mesures proposées aux États membres du Conseil de l’Europe pour mettre en œuvre les Principes directeurs des Nations Unies et la Recommandation CM/Rec(2016)3 sur les droits de l’homme et les entreprises, devrait également faire référence aux normes énoncées dans la Charte (voir propositions d’amendements C, D,E et F) et transmettre le sens de l’urgence pour les États membres d’agir (amendement B). En outre, j’estime qu’il manque, dans la Recommandation CM/Rec(2016)3, des dispositions mentionnant spécifiquement la nécessité de mesures de protection supplémentaires pour les minorités et les personnes handicapées, ainsi que contre les atteintes aux droits humains à caractère sexiste. Ces éléments importants, qui font défaut, devraient être pris en compte lors d’une future révision de la recommandation (voir proposition d’amendement G). Tout en s’engageant dans le travail du Groupe de travail intergouvernemental à composition non limitée des Nations Unies sur les sociétés transnationales et autres entreprises et les droits de l'homme, les États membres du Conseil de l’Europe devraient chercher à clarifier le sens de la responsabilité social des entreprises et les devoirs des entreprises envers la société et l’environnement qui en découlent.
6. Comme le souligne M. Nils Muižnieks, ancien Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, dans un article publié peu après l’adoption de la Recommandation CM/Rec(2016)3, «certaines entreprises multinationales sont devenues si puissantes que leurs ressources financières surpassent celles d’États de taille moyenne»Note; ces entreprises ont, parallèlement aux États, un impact considérable, pour le meilleur ou pour le pire, sur les droits humains. Il est certainement nécessaire de les responsabiliser davantage dans ce domaine, notamment face au développement de zones d’ombre qui brouillent les frontières entre la responsabilité des États et celle des entreprises, comme M. Hasanov le fait remarquer à juste titre dans sa conclusion.
7. Compte tenu des travaux menés actuellement par la commission des questions sociales, de la santé et du développement durable sur l’économie des plateformes, l’impact de l’intelligence artificielle sur le marché du travail et les objectifs de développement durable (notamment en matière de lutte contre le changement climatique et de protection de la santé publique), j’estime que la Recommandation CM/Rec(2016)3 devra faire l’objet de mises à jour supplémentaires pour répondre aux défis sociétaux qui se font jour et qui auront un impact significatif sur nos droits fondamentaux. Je suis particulièrement préoccupé par la nécessité de mieux protéger la vie privée et les données personnelles dans les opérations commerciales des réseaux sociaux, des moteurs de recherche et des plateformes.
8. Enfin, je pense qu’il est grand temps pour nous tous d’unir nos forces pour mettre fin à l’impunité des entreprises qui commettent des crimes environnementaux et mettent en danger notre santé, notre bien-être et, en fin de compte, notre vie. À cet égard, je me félicite de la priorité annoncée de la future présidence géorgienne du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe, qui entend explorer de manière plus ambitieuse la dimension environnementale de la protection des droits humains.