Logo Assembly Logo Hemicycle

Commémoration des victimes de la Grande Famine (Holodomor) en ex-URSS

Avis de commission | Doc. 12181 | 09 mars 2010

Commission
Commission des questions juridiques et des droits de l'homme
Rapporteur :
M. Paul ROWEN, Royaume-Uni, ADLE
Origine
Renvoi en commission: Doc. 11512, Renvoi 3423 du 14 avril 2008 et Doc. 11542, Renvoi 3435 du 18 avril 2008. Commission saisie du rapport: commission des questions politiques. Voir Doc. 12173. Avis approuvé par la commission le 28 janvier 2010. 2010 - Deuxième partie de session
Thesaurus

A Conclusions de la commission

La commission des questions juridiques et des droits de l’homme approuve la ferme condamnation du crime contre l’humanité que constitue la politique menée par le régime soviétique en 1932-1933 dans le but d’exterminer physiquement les populations paysannes en Ukraine et d’autres régions peuplées d’Ukrainiens de souche, mais aussi au Kazakhstan et dans d’autres parties de l’ex-Union soviétique. Cette politique a fait des millions de victimes, mortes de faim. Toutefois, le rapport de la commission des questions politiques ne montre pas de manière suffisamment claire que cette politique était explicitement dirigée contre la population ukrainienne. Dans l’intérêt d’une véritable réconciliation, cette vérité historique doit être pleinement reconnue et ne pas être noyée dans la masse des autres crimes commis par le régime soviétique contre d’autres groupes ethniques et sociaux.

B Propositions d’amendements au projet de résolution

Amendement A (au projet de résolution):

Changer le titre du rapport pour le suivant: «La commémoration des victimes de l’Holodomor en Ukraine et des grandes famines au Kazakhstan et dans d’autres régions de l’ex-Union soviétique».

Amendement B (au projet de résolution):

Dans le projet de résolution, à la première phrase du paragraphe 5, après le membre de phrase «qui a le plus souffert,», insérer les mots «et dans des territoires du Caucase du Nord, à population majoritairement ukrainienne,».

Amendement C (au projet de résolution):

Dans le projet de résolution, au paragraphe 5, après la première phrase, ajouter la phrase suivante:

«Cette privation délibérée de nourriture avait pour but de créer des conditions de vie à même d’entraîner la destruction physique partielle du peuple ukrainien.»

Amendement D (au projet de résolution):

Dans le projet de résolution, à la deuxième phrase du paragraphe 5, remplacer les mots «sont reconnus par la loi ukrainienne comme» par les mots «devraient être reconnus comme».

Amendement E (au projet de résolution):

Dans le projet de résolution, remplacer le paragraphe 15 par le texte suivant:

«L’Assemblée appelle les historiens et juristes de toute l’Europe à conduire des recherches communes indépendantes, en toute impartialité et sans parti pris politique, de manière à faire toute la lumière sur les faits entourant cette tragédie humaine et à les apprécier à la lumière du droit international actuel.»

C Exposé des motifs, par M. Rowen, rapporteur

1. Les faits objectifs entourant l’Holodomor ukrainien sont à présent relativement bien établis, malgré des décennies de faux-fuyants et de désinformation savamment orchestrés: entre 3 et 10 millionsNote de paysans sont morts de faim et de maladies liées à la malnutrition à la suite de la politique stalinienne de collectivisation forcée de l’agriculture, menée en confisquant systématiquement toutes les denrées alimentaires, dans les régions agricoles d’Ukraine, du KazakhstanNote et dans certaines régions de Russie (les plus durement touchées furent la région de Kouban et certaines parties du Caucase du Nord, qui comptaient aussi d’importantes populations ukrainiennes). A l’automne 1932Note, les régions, villages et fermes collectives qui ne parvenaient pas à livrer les quantités de céréales impossibles qui leur étaient imposées étaient placés sur «liste noire» et soumis à des «amendes en nature» collectives. Ils étaient alors cernés par des unités armées du NKVD, qui empêchaient tout approvisionnement de l’extérieur et interdisaient à la population d’aller chercher de la nourriture ailleurs. Les magasins et les habitations étaient fouillés armes au poing et toutes les denrées alimentaires et autres produits de première nécessité confisqués. En vertu de la loi dite «loi des cinq épis», les paysans affamés qui commettaient un «vol», aussi minime fût-il, pouvaient être condamnés à dix ans de camp ou à la peine de mortNote. Tout particulièrement au cours de la deuxième année de cette famine artificielle et cruelle, il était interdit aux paysans de quitter les régions touchéesNote et toute «introduction» de nourriture dans la zone de la faim était interdite. Des villages entiers et de vastes régions se retrouvèrent complètement dépeuplés. Ils furent repeuplés par des paysans venus de Russie, de Bélarus et d’autres parties de l’ancienne Union soviétiqueNote. Les souffrances humaines causées par ces atrocités sont décrites en détail dans de nombreux témoignages de survivants.
2. Pour ce qui est de la qualification juridique de ces faits, deux grands courants de pensée s’opposentNote:
a La plupart des historiens et des observateurs politiques russes voient dans cette famine artificielle la conséquence d’une politique criminelle dirigée contre la classe des paysans indépendants, dont la résistance à la collectivisation forcée a ainsi été brisée. Le fait que l’Ukraine et d’autres régions de l’Union soviétique à population ukrainienne aient été les plus durement touchées s’explique par le fait qu’il s’agissait des plus importantes régions agricoles, où la résistance à la collectivisation était donc la plus forte. En somme, les victimes ont péri parce qu’elles appartenaient à la paysannerie.
b La plupart des historiens et observateurs politiques ukrainiensNoteNote considèrent ces faits comme un acte de génocide à l’encontre de la population ukrainienne, qui objectivement n’a pas seulement été la plus durement touchée en termes de pertes humaines, mais qui était aussi explicitement visée: en somme, les victimes ont été tuées parce qu’elles étaient ukrainiennes.
3. A mes yeux, il existe de solides arguments en faveur de chacun de ces deux courants de pensée:
4. La vision «russe» insiste sur le nombre considérable de victimes de la famine qui n’étaient pas ukrainiennes, mais russes, biélorusses, tatares, allemandes et autres, vivant dans les grandes régions agricoles de l’Union soviétique visées par la politique de collectivisation forcée. Elle fait valoir que les citadins ukrainiens ne sont pas morts de faim en masse, alors qu’il aurait été assez facile pour le régime soviétique de couper l’approvisionnement alimentaire des villes situées au cœur des régions agricoles en proie à la famine si son intention avait été d’exterminer tous les Ukrainiens. De plus, ce sont des Ukrainiens qui ont mené la collectivisation forcée sur le terrain. C’était des stalinistes impitoyables, mais ils n’auraient certainement pas participé à la destruction intentionnelle de leur propre groupe ethnique. Staline et son entourage jugeaient que la misère extrême de la paysannerie, voire sa destruction partielle, était un prix raisonnable à payer pour l’industrialisation rapide de l’URSS, mais ne constituait pas un objectif en soi.
5. Les tenants de la vision «ukrainienne» soulignent que cette politique visant à réduire la paysannerie ukrainienne à la famine s’est accompagnée d’une campagne de terreur sauvage à l’encontre d’intellectuels ukrainiens et de responsables politiques indépendantistes, qui a précédé de plusieurs années des «purges» similaires à MoscouNote. L’effet conjugué de ces deux campagnes avait manifestement pour but de décapiter le nationalisme ukrainien, sans qu’il soit nécessaire d’éliminer toute la population du pays et notamment d’exterminer tous les habitants des villes (autres que les intellectuels et politiciens de premier plan), qui deviendraient des proies faciles de la russification après l’élimination des piliers du renouveau national ukrainienNote. Le fait tout à fait établi que des paysans appartenant à d’autres groupes ethniques ont aussi succombé en grand nombre à la famine, dans la mesure où ils se sont également opposés à la collectivisation forcéeNote, ne remet nullement en cause la qualification de génocide des mesures particulièrement dures prises contre la paysannerie et l’intelligentsia ukrainiennes.
6. Personnellement, j’estime que les arguments avancés pour qualifier l’Holodomor d’acte de génocide l’emportent. Au vu des nombreux éléments accréditant cette position, je suis très surpris de constater que le rapport de la commission des questions politiques penche en faveur de la vision «russe» sans même reconnaître comme il se doit les arguments favorables à la vision «ukrainienne». Au nom de la crédibilité de l’Assemblée parlementaire dans son ensemble, je me vois donc dans l’obligation de présenter en toute impartialité, bien que de manière synthétique, les arguments pour et contre la reconnaissance de la qualification d’acte de génocide à l’Holodomor.
7. En tant que rapporteur de la commission des questions juridiques et les droits de l’homme, je tiens aussi à rappeler la définition du génocide: aux termes de l’article 2 de la Convention des Nations Unies de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide, «le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel: meurtre de membres du groupe, atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe, soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle, mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe, transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe»Note.
8. Cette définition requiert l’existence d’un acte criminel (actus reus) (c’est-à-dire la destruction, au moins en partie, d’un groupe énuméré dans la définition, par l’un des actes qui y sont mentionnés) et d’une intention criminelle (mens rea), en l’occurrence la volonté de détruire au moins partiellement un groupe de ce type en tant que tel.
9. L’acte criminel est clairement constitué dans le cas de l’Holodomor: le fait qu’une portion considérable de la population ukrainienne a été tuée est tout à fait établi. Il n’est, en particulier, raisonnablement pas permis de douter que les Ukrainiens constituaient, en 1932-1933, un «groupe national ou ethnique» distinct au sein de l’Union soviétique. C’est l’intention explicite de détruire tout ou partie du groupe visé qui est en dispute, comme on l’a montré plus haut.
10. L’existence d’une «intention de détruire» générale peut difficilement être mise en doute étant donné l’ampleur de la famine, sa durée et la confiscation brutale non seulement des céréales, mais de toutes les denrées alimentaires – cette dernière pratique n’ayant touché que l’Ukraine et les régions russes à population ukrainienne, ce qui n’est pas sans importance. L’intention de détruire de Staline et de ses sbires est également établie par de nombreux documents (rapports à tous les niveaux de l’appareil du parti et de l’Etat, et correspondance entre les principaux instigateurs eux-mêmes) rendus publics ces dernières années et qui prouvent que les dirigeants étaient parfaitement informés de l’ampleur de la famine alors que l’Union soviétique exportait encore d’énormes quantités de céréales et rejetait les offres d’aide internationale. Un autre élément indiquant le caractère intentionnel de cette famine est la rapidité avec laquelle les autorités y ont mis fin dans la seconde moitié de l’année 1933, une fois son but atteint et avant qu’elle ne détruise pour de bon la capacité de production alimentaire de l’Union soviétique.
11. La principale question est de savoir si Staline a projeté de détruire partiellement la paysannerie des régions touchées par l’Holodomor parce qu’il s’agissait de paysans ou parce qu’il s’agissait d’Ukrainiens – ou, comme je le crois, parce qu’il s’agissait de paysans ukrainiens, qui constituaient la base du mouvement de renouveau national ukrainien, que Staline craignait tant.
12. J’estime qu’il n’appartient pas à l’Assemblée de décider au final, au gré de la majorité du jour, si l’Holodomor remplit ou non les critères de définition du génocide. De même, il est probable qu’aucun tribunal ne statuera jamais sur cette question: les auteurs des faits sont morts depuis longtemps, comme pratiquement tous les témoins directsNote. C’est le «tribunal de l’Histoire» qui jugera, mais cette Assemblée devrait contribuer à ce que ce jugement soit juste. Le «tribunal de l’Histoire» devrait défendre le principe selon lequel tous les crimes, même les pires, sont commis par des individus, non par des peuples, même si c’est parce qu’ils détenaient le pouvoir et ont bénéficié de la collaboration volontaire de nombreux complices que les criminels ont pu donner une telle ampleur à leurs crimes. Il faudra aussi que le «tribunal de l’Histoire» puisse établir toute la vérité, aussi choquante soit-elle, car, pour les victimes et leurs descendants, le déni ou la minimisation des crimes commis à leur encontre est un rappel permanent, douloureux et insultant du passé, qui fait barrage à une réconciliation et une amitié véritables.
13. En conclusion, ce projet de résolution doit être quelque peu retravaillé au moyen des amendements proposés ci-dessus, de manière à exprimer plus clairement:
a que le peuple ukrainien a été la principale victime de l’Holodomor;
b qu’il existe des arguments sérieux permettant d’établir que l’Holodomor remplit les critères de définition du génocide; et pour appeler à la création d’une commission internationale Vérité et réconciliation sur l’Holodomor, sur le modèle sud-africain ou celui des «tribunaux Russell», réunissant des historiens et des juristes spécialistes du droit pénal et international d’Ukraine, de Russie, du Kazakhstan et d’autres anciens Etats soviétiques, ainsi que des collègues d’autres pays chargés d’établir toute la vérité de manière impartiale et transparente.