Désaffection des étudiants pour les études scientifiques
- Auteur(s) :
- Assemblée parlementaire
- Origine
- Texte
adopté par la Commission permanente, agissant au nom
de l’Assemblée, le 17 novembre 2006 (voir Doc. 10949, rapport de la commission de la culture, de la science
et de l’éducation, rapporteur: M. Lengagne).
- Thesaurus
1. La défense des droits de l’homme,
tâche majeure du Conseil de l’Europe, ne peut se limiter aux protestations
ou aux interventions pour que le droit et la démocratie soient respectés.
Que signifie «droits de l’homme» pour un être qui meurt de faim
ou pour l’un des 100 millions d’enfants «orphelins du sida»? Faut-il rappeler
que, toutes les quinze secondes, un être humain meurt du sida? Que
signifie aujourd’hui «liberté» pour une nation qui est sur les plans
scientifique et technique – donc sur le plan de son développement
– totalement dépendante de l’étranger?
2. Le développement des sciences et des technologies n’assure
pas de façon automatique le respect des droits de l’homme, mais
c’est un préalable nécessaire. Il est irremplaçable pour lutter
contre les injustices et sa maîtrise, pour un pays, est indispensable
pour assurer la pérennité de la démocratie. Le pays qui ne maîtrisera
pas les nanosciences ou les nanotechnologies, ou qui prendra du
retard dans la biologie cellulaire, pour ne prendre que deux exemples,
risque d’être sous la domination d’un autre pays.
3. L’Assemblée parlementaire s’inquiète de la diminution considérable
du nombre d’étudiants dans les disciplines scientifiques et considère
que c’est, à terme, une grave menace pour la liberté et la protection
des droits de l’homme dans les pays européens. La Chine forme chaque
année 300 000 ingénieurs et elle sera en 2009, en termes de recherche
et de développement, devant les Etats-Unis d’Amérique et devant
tous les pays européens.
4. Plus de la moitié des grandes entreprises multinationales
ont délocalisé une partie importante de leur recherche et développement
dans les pays «émergents» (Chine, Inde, Singapour) et cette proportion
devrait augmenter dans les prochaines années.
5. Les raisons de cette désaffection sont multiples, mais elles
s’articulent toutes autour de plusieurs points forts:
5.1 l’enseignement qui est dispensé
aux élèves est trop abstrait, trop éloigné de leur expérience quotidienne
et de leurs centres d’intérêt. On les lasse au lieu de tirer parti
de leur curiosité et de l’image très positive qu’ils ont de la science
et des scientifiques à l’école primaire;
5.2 l’image des scientifiques et des techniciens véhiculée
par les médias apparaît peu gratifiante pour les jeunes à partir
de l’âge de 15 ans environ et ne les incite pas à se diriger vers
les métiers correspondants;
5.3 les études scientifiques apparaissent, non sans raison,
difficiles et plus longues que celles d’autres disciplines;
5.4 le statut social du chercheur ou de l’ingénieur et même
du médecin s’est notablement dégradé dans beaucoup de pays européens;
5.5 les rémunérations des métiers à caractère scientifique
se sont, elles aussi, dégradées, comparativement à celles d’autres
secteurs. Après des études souvent plus longues et plus difficiles,
les salaires évoluent beaucoup plus lentement.
6. Si un effort considérable n’est pas fait dans les prochaines
années pour enrayer cette fuite des étudiants vers d’autres voies,
on peut légitimement être inquiet pour l’avenir des nations européennes.
Tous les pays européens ne sont pas touchés de la même manière par
cette crise, mais, globalement, la désaffection pour les études
scientifiques est préoccupante.
7. Si le manque d’étudiants dans les disciplines scientifiques
est préoccupant, la formation scientifique insuffisante des responsables
économiques et politiques peut avoir des conséquences sérieuses
rarement évoquées. Un professeur universitaire américain déclarait
récemment: «Les politiciens ne comprennent pas la science et cherchent
rarement l’avis des scientifiques et des ingénieurs pour résoudre
les grands problèmes. Il est temps de reconnaître que les gouvernements
sont mal équipés pour comprendre les défis technologiques sophistiqués
et les opportunités dont le monde pourrait profiter.»
8. Ce constat doit inciter les gouvernements des Etats membres
du Conseil de l’Europe à prendre d’urgence des mesures concrètes
pour attirer vers les carrières scientifiques et techniques davantage d’étudiantes
et d’étudiants, et à renforcer la place des sciences dans la formation
des futurs décideurs économiques et politiques.
9. Dans ce but, l’Assemblée invite les gouvernements et autres
autorités compétentes des Etats membres à tenir compte des principes
suivants:
9.1 l’enseignement des
disciplines scientifiques doit utiliser, dès l’école primaire, la
curiosité naturelle de l’enfant pour lui faire découvrir au maximum
par lui-même les lois de la nature. Cet enseignement ne doit donc
pas être trop théorique. Il doit s’appuyer sur l’expérience quotidienne
de l’enfant et ne pas être, comme c’est souvent le cas aujourd’hui,
un savoir artificiellement plaqué et imposé. Cela suppose une solide
formation théorique de l’enseignant et une pratique pédagogique
nouvelle;
9.2 une information très complète doit être donnée aux élèves,
dès l’enseignement secondaire, sur les perspectives d’emploi dans
les domaines de la science et de la technologie. Il ne faut pas
leur cacher que les études seront en général plus longues et plus
difficiles que dans d’autres disciplines, mais leur expliquer que
l’intérêt de leur futur métier sera la récompense de cet effort
supplémentaire;
9.3 une revalorisation de l’image du chercheur, de l’ingénieur
et du scientifique doit être engagée. Il faut montrer qu’une carrière
scientifique peut être exaltante, car une enquête récente notait
que 90 % des jeunes mettent en tête, dans le choix d’un métier futur,
le fait qu’il leur semble passionnant. Cela passe, entre autres,
par une remise en cause de la manière dont les médias, partant d’un
événement purement factuel, donnent une image souvent déformée du
progrès scientifique. La science et la technologie évoluent vite.
Il est donc indispensable de favoriser le recyclage des scientifiques
et leurs échanges entre pays différents;
9.4 la revalorisation de l’image du scientifique n’est pas
suffisante. Elle doit s’accompagner d’une revalorisation matérielle
des carrières scientifiques par le biais des salaires et des primes;
9.5 beaucoup d’entreprises privilégient l’aspect commercial
plutôt que la créativité. Si cette façon de faire est rentable à
court terme, elle peut être très pénalisante à moyen et à long termes.
Plusieurs pays comme les Etats-Unis viennent d’en prendre conscience;
9.6 un effort particulier doit être fait pour sensibiliser
les filles aux carrières scientifiques car, dans beaucoup de pays,
elles sont encore moins nombreuses que les garçons à embrasser cette
carrière. Les enquêtes montrent également que, dans de nombreux
pays, les «minorités» sont peu attirées par les métiers scientifiques.
Un effort devra être fait à leur intention;
9.7 les jeux télévisés sont de plus en plus populaires. Ils
ne sont pas toujours, loin s’en faut, d’un très bon niveau intellectuel
et font plus appel à un réflexe de la mémoire qu’à l’intelligence,
mais l’engouement des téléspectateurs est réel. Il est donc proposé
de favoriser l’organisation de concours dans toutes les disciplines
scientifiques, à l’image des Olympiades des lycées organisées dans
certains pays, en mathématique ou en physique, mais en les rendant
à la fois plus populaires, plus séduisants et en ne les réservant
pas aux seuls élèves ou étudiants.
10. Au-delà de la nécessité pour les nations de l’Europe de ne
pas se laisser dépasser (si ce n’est déjà fait) par les pays émergents,
il est aussi important que les citoyens de nos pays gardent un esprit
suffisamment critique pour ne pas sombrer dans les excès dogmatiques
et même parfois tomber sous l’influence des «gourous» et des sectes.
Un scientifique écrivait récemment: «L’homme du XXIe siècle qui
a perdu la curiosité, la compétence, le sens critique, qui appuie
sur des boutons en ne s’interrogeant jamais sur les objets et la nature
qui l’entourent, peut être perméable à toutes sortes de croyances
véhiculées par des gourous.»
11. La culture scientifique, plus encore aujourd’hui qu’hier,
doit faire partie de la culture générale, car elle permet de garder
un esprit suffisamment critique pour rester insensible aux discours
des faux prophètes. Tenter de retrouver «l’honnête homme» du XVIIIe siècle,
c’est aussi une manière d’œuvrer à la défense des droits de l’homme
qui est la vocation du Conseil de l’Europe.