Migrations et asile: montée des tensions en Méditerranée orientale
- Auteur(s) :
- Assemblée parlementaire
- Origine
- Discussion
par l’Assemblée le 24 janvier 2013 (7e séance)
(voir Doc. 13106, rapport de la commission des migrations, des réfugiés
et des personnes déplacées, rapporteure: Mme Strik). Texte adopté par l’Assemblée le
24 janvier 2013 (7e séance).Voir
également la Recommandation
2010 (2013).
- Thesaurus
1. L’Assemblée parlementaire considère
que des mesures fermes doivent être prises de toute urgence pour
diminuer la pression et les tensions croissantes liées aux demandes
d’asile et aux migrations irrégulières en Grèce, en Turquie et dans
d’autres pays méditerranéens.
2. Ce n’est pas la première fois que l’Assemblée tire le signal
d’alarme face à l’existence en Europe d’une situation à la fois
ingérable et inéquitable. Le nombre des migrants en situation irrégulière,
des demandeurs d’asile et des réfugiés qui arrivent dans les pays
européens riverains de la Méditerranée ne devrait pas poser de problème
insurmontable, or c’est ce qui se passe aujourd’hui. D’où la nécessité
de réformer en profondeur les stratégies et les responsabilités
concernant ce qu’il ne faudrait pas considérer comme le problème
d’un seul ou de quelques Etats européens, mais le problème de tous.
3. L’Assemblée est particulièrement préoccupée par la situation
de la Grèce, qui est devenue le principal point d’entrée des migrants
irréguliers arrivant dans l’Union européenne. La Grèce est le pays
le plus durement touché par la crise économique actuelle, et elle
manque toujours d’un système efficace et opérationnel de gestion
des migrants et des demandeurs d’asile, qui lui permettrait de faire
face à l’afflux massif de nouveaux arrivants. Les droits de l’homme
des migrants, des demandeurs d’asile et des réfugiés sont violés,
du fait de la mise en place d’un dispositif de rétention systématique
dans des conditions non conformes aux normes, et de l’absence d’accès
à l’asile et aux services essentiels. Cette situation porte atteinte
à la dignité humaine de ces personnes, mais augmente également le
risque de refoulement.
4. D’importantes mesures sont annoncées pour améliorer les mécanismes
d’asile et les conditions de rétention, comme l’illustre le plan
d’action de la Grèce sur la gestion de l’asile et des migrations,
mais elles doivent être mises en œuvre. Par ailleurs, elles sont
loin d’être suffisantes pour traiter le nombre considérable de demandes
d’asile de manière appropriée et elles ne s’attachent pas suffisamment
au problème du recours excessif à la rétention. L’Assemblée se félicite
à cet égard des indications données par les autorités grecques au
Président de l’Assemblée, selon lesquelles les centres de rétention
non conformes aux normes seraient fermés courant 2013 et les femmes
et les enfants ne seraient plus placés en centres de rétention,
dès qu’auront été mises en place de nouvelles structures d’accueil
ouvertes. L’Assemblée demande instamment aux autorités grecques
de veiller à ce que ces mesures soient appliquées le plus rapidement
possible. L’Assemblée entend observer les suites que les autorités
grecques donneront à leurs promesses.
5. La Turquie est également soumise à une pression considérable.
Elle doit non seulement s’occuper de plus de 150 000 réfugiés en
provenance de Syrie, dont le nombre ne cesse d’augmenter, mais elle
est devenue aussi le principal pays de transit de flux mixtes de
migrants en situation irrégulière, de demandeurs d’asile et de réfugiés
cherchant à entrer dans les pays de l’Union européenne. Pour ce
qui concerne le transit, le principal flux en provenance de la Turquie
se fait en direction de la Grèce. Les deux pays sont ainsi liés
par un problème que ni l’un ni l’autre n’est en mesure de résoudre
sans la solidarité et l’aide accrues de l’Union européenne et des
autres Etats membres du Conseil de l'Europe. En outre, pour faire
face à la situation à laquelle ils sont confrontés, les deux pays
doivent renforcer leur coopération bilatérale.
6. Pour faire face à ces flux migratoires mixtes, la Grèce, avec
l’aide de l’Union européenne, a renforcé les contrôles aux frontières.
Elle a également adopté une politique de rétention systématique
des migrants en situation irrégulière et des demandeurs d’asile.
7. Si ces mesures ont permis de réduire considérablement le flux
des arrivées via la frontière de l’Evros avec la Turquie, elles
n’ont fait que déplacer le problème vers les îles grecques et n’ont
pas été d’un grand secours pour régler la situation des migrants
en situation irrégulière, des demandeurs d’asile et des réfugiés déjà
présents en Grèce. La construction d’un nombre accru de centres
de rétention n’a pas non plus été très utile.
8. L’une des conséquences de l’incapacité de la Grèce à faire
face à ces flux et aux problèmes connexes de gestion des migrations
est la montée de la xénophobie et du racisme dans le pays. Les migrants,
les demandeurs d’asile et les réfugiés sont devenus des boucs émissaires
et la cible d’attaques violentes – dont le nombre augmente de manière
alarmante – de la part d’individus et de milices privées. La situation
a empiré en raison de l’influence croissante sur la scène politique
de l’Association populaire – Aube dorée, un parti d’extrême droite
au programme ouvertement xénophobe, qui n’a eu de cesse d’exploiter
la situation.
9. L’Union européenne a fait preuve d’une grande détermination
pour sauver ses systèmes bancaires. Il est nécessaire à présent
qu’elle fasse montre, y compris avec les Etats membres du Conseil
de l'Europe non membres de l’Union européenne, d’un niveau de solidarité
analogue dans le domaine des migrations et de l’asile où se rejoignent
des considérations économiques, sociales et humanitaires. Il importe
de reconnaître à cet égard que les personnes prises dans ces flux
migratoires mixtes n’envisagent pas de rester en Turquie ou en Grèce
lorsqu’elles arrivent, mais qu’elles cherchent avant tout à gagner
des Etats membres de l’Union européenne autres que la Grèce. En
l’absence de soutien suffisant face à cette crise humanitaire, le
pays est exposé à un grand risque de déstabilisation politique.
10. L’Assemblée reconnaît les efforts déployés par la Grèce, la
Turquie et d’autres pays de la région. Elle considère cependant
qu’une évaluation honnête et transparente ferait apparaître que
la Grèce n’a actuellement ni la capacité, ni l’expertise, ni les
ressources, ni la stabilité politique et sociale nécessaires pour faire
face à l’ampleur des problèmes auxquels elle est confrontée. D’autres
pays de la région, comme Malte, se trouvent aux prises avec certains
problèmes similaires. La Turquie accueille plus de 150 000 réfugiés syriens
et pourrait connaître des difficultés plus grandes encore au cours
de l’année à venir.
11. Le processus de l’unité européenne et le système européen
commun d’asile reposent sur la solidarité et l’entraide. Sans elles,
ce processus perd son sens et est voué à l’échec. Les politiques
actuelles de l’Union européenne sont irréalistes, de même que ce
que l’on attend de la Grèce, de la Turquie et des autres pays de la
région. Une vaste réévaluation s’impose par conséquent pour tenir
compte du fait que ce problème est un problème de l’Union européenne
exigeant une réponse de l’Union européenne avec l’aide de ses Etats membres.
12. Dans ce contexte, l’Assemblée appelle les Etats membres du
Conseil de l’Europe à accroître fortement leur aide à la Grèce,
à la Turquie et aux autres pays aux avant‑postes, afin de leur donner
une chance raisonnable de faire ce que l’on attend d’eux. Les Etats
membres sont plus particulièrement invités:
12.1 à se prononcer pour une assistance supplémentaire de l’Union
européenne à ces pays;
12.2 à offrir une assistance bilatérale, notamment en réfléchissant
à de nouvelles approches de la réinstallation et de la relocalisation
à l’intérieur de l’Europe des réfugiés et des demandeurs d’asile,
en privilégiant par exemple les enfants et les familles, en particulier
lorsqu’un regroupement familial est possible;
12.3 à assumer ensemble la responsabilité des réfugiés et demandeurs
d’asile syriens en les relocalisant à l’intérieur de l’Union européenne,
et à s’abstenir de renvoyer ces personnes en Syrie ou dans des pays
tiers;
12.4 à maintenir en vigueur le moratoire sur les renvois en
Grèce de demandeurs d’asile dans le cadre du Règlement (CE) n° 343/2003
du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination
de l’Etat membre responsable de l’examen d’une demande d’asile présentée
dans l’un des Etats membres par un ressortissant d’un pays tiers
(Règlement de Dublin);
12.5 à soutenir les projets de la société civile en faveur
de la Grèce, tels que le projet des «maisons d’accueil», qui viennent
en aide à la société civile grecque et atténuent les conséquences
de la pauvreté pour les Grecs comme pour les migrants, les demandeurs
d’asile et les réfugiés.
13. Compte tenu de la responsabilité de l’Union européenne, l’Assemblée
l’invite à une avancée radicale en matière de partage des responsabilités
avec les pays de la région. A cet égard, l’Union européenne est
invitée:
13.1 à intensifier sa coopération
et le financement d’initiatives, et à en simplifier les modalités,
qu’elle ait pour partenaires des gouvernements, la société civile
ou des organisations internationales, telles que le Haut-Commissariat
des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) ou l’Organisation internationale
pour les migrations (OIM);
13.2 à développer plus avant sa politique concernant la réinstallation,
en particulier à l’égard des réfugiés syriens en provenance des
pays voisins de la Syrie, notamment lorsqu’il s’agit d’enfants et
de familles;
13.3 à utiliser les financements de manière innovante pour
mettre en place une solidarité locale qui bénéficie à la population
dans son ensemble, tout en apportant une réponse humanitaire aux
besoins des demandeurs d’asile, des réfugiés et des migrants en
situation irrégulière. Cela serait réalisable, par exemple, en finançant
les initiatives gérées par la population locale, mais destinées
aux personnes les plus démunies;
13.4 à envisager d’autres mesures en faveur de ceux qui fuient
la Syrie. A cet égard, l’Union européenne devrait soutenir davantage
la Turquie et le HCR en matière de demandes de financement et de
réinstallation, et accorder une attention particulière aux besoins
éducatifs de la jeune génération, y compris au niveau de l’enseignement
supérieur où la possibilité d’octroyer des bourses d’études devrait
être étudiée;
13.5 à réviser et à mettre en œuvre le Règlement de Dublin
afin qu’il apporte une réponse plus équitable aux problèmes qui
se posent dans l’Union européenne en termes de flux migratoires
mixtes.
14. L’Assemblée est consciente de la pression que subit la Grèce,
mais elle considère que ce pays manque gravement à l’obligation
de respecter les droits de l’homme et la dignité des migrants, des
demandeurs d’asile et des réfugiés. Elle demande par conséquent
à la Grèce de veiller à ce que les objectifs qu’elle s’est fixés soient
réalistes et réalisables, et d’indiquer clairement à ses partenaires
européens ce que la Grèce peut et ne peut pas faire. Lors de la
définition de ces objectifs, l’Assemblée appelle la Grèce:
14.1 à réviser ses politiques concernant
la rétention des migrants en situation irrégulière et des demandeurs
d’asile, en veillant en particulier:
14.1.1 à s’abstenir de recourir systématiquement à la rétention
et à réfléchir à des alternatives à la rétention, notamment en utilisant
davantage les structures d’accueil ouvertes, conformément à la Directive
2003/9/CE du Conseil relative à des normes minimales pour l’accueil
des demandeurs d’asile dans les Etats membres (directive accueil
de l’Union européenne);
14.1.2 à réduire considérablement la durée des périodes de rétention
et à opérer une distinction entre les demandeurs d’asile et les
migrants en situation irrégulière;
14.1.3 à veiller à ce que les enfants non accompagnés ne soient
jamais placés en rétention et que les autres enfants, les femmes
et les autres groupes vulnérables ne le soient que dans des cas
exceptionnels;
14.1.4 à veiller à ce que les centres de rétention inadaptés
soient fermés et à ce que les conditions de rétention soient nettement
améliorées dans les meilleurs délais;
14.1.5 à améliorer considérablement l’accès des intéressés aux
soins médicaux, aux dispositifs de communication et de traduction,
et à des informations appropriées concernant leurs droits;
14.2 à garantir l’accès à une procédure d’asile équitable et
effective:
14.2.1 en mettant en œuvre
rapidement les réformes engagées, en allouant les ressources humaines
et financières nécessaires, et en formant les personnels concernés;
14.2.2 en veillant à ce qu’aucun obstacle n’empêche le dépôt
d’une demande d’asile, que le demandeur soit ou non placé en rétention;
14.2.3 en offrant des garanties procédurales conformes à la Directive
2005/85/CE du Conseil relative à des normes minimales concernant
la procédure d’octroi et de retrait du statut de réfugié dans les
Etats membres (directive sur les procédures d’asile);
14.2.4 en prenant des mesures pour résorber l’arriéré des dossiers,
en demandant une aide supplémentaire à l’Europe de manière à ce
que des solutions réalistes puissent être trouvées pour traiter
les dossiers en souffrance de manière rapide, efficace et avec toute
l’attention requise;
14.3 à combattre la montée du racisme et de la xénophobie dans
la société et dans le discours politique, en veillant à ce que:
14.3.1 toutes les allégations d’agissements
et de violences racistes et xénophobes, qu’elles soient le fait d’individus,
de milices privées ou de membres des forces de l’ordre, fassent
l’objet d’une enquête et de poursuites appropriées;
14.3.2 la classe politique, les journalistes et autres leaders
d’opinion assument leurs responsabilités et dénoncent les manifestations
de racisme et de xénophobie;
14.4 à réexaminer sa coopération avec l’Union européenne et
l’assistance qu’elle reçoit, afin de pouvoir:
14.4.1 mettre en œuvre les projets pour lesquels elle reçoit
un financement et utiliser pleinement les fonds disponibles, notamment
par des réformes administratives;
14.4.2 apporter aux problèmes auxquels elle est confrontée une
réponse plus équilibrée, sous l’angle humanitaire, concernant la
gestion des migrations.
15. L’Assemblée est consciente également de la pression à laquelle
est soumise la Turquie en tant que pays de transit et de destination
de migrants en situation irrégulière, de demandeurs d’asile et de
réfugiés. Compte tenu de cette situation, elle appelle la Turquie:
15.1 à garder ses frontières ouvertes
aux réfugiés syriens et à poursuivre sa politique généreuse, qu’il convient
au demeurant de saluer, en offrant protection, assistance, nourriture,
abri et éducation à ce groupe de personnes;
15.2 à prendre des mesures pour améliorer les conditions de
rétention des migrants en situation irrégulière et des demandeurs
d’asile;
15.3 à achever ses travaux sur la réforme du système d’asile,
consistant notamment en l’approbation d’un projet de loi, actuellement
devant la Grande Assemblée nationale de Turquie, sur les étrangers
et la protection internationale;
15.4 à supprimer la réserve géographique qui limite ses obligations
au titre de la Convention des Nations Unies de 1951 relative au
statut des réfugiés aux seules personnes déracinées par des événements
en Europe;
15.5 à honorer son accord avec la Grèce en faveur du renvoi
de migrants qui sont entrés en Grèce sans autorisation de la Turquie,
dans le respect du principe de non-refoulement.