C Exposé des motifs
par M. Christophe Lacroix, rapporteur
1 Introduction
1. L’intelligence artificielle
(IA) est en train de transformer nos modes de vie. Des processus
décisionnels automatisés sont employés dans le cadre de procédures
de sélection de candidats à un emploi ou à un cursus d’enseignement
supérieur ; ils servent à évaluer la capacité de remboursement d’une
personne ou à déterminer son droit à des prestations sociales ;
ils déterminent les informations mises à la disposition des internautes
dans leurs fils d’actualité personnalisés ou dans les résultats
de leurs moteurs de recherche ; ils définissent les personnes ciblées
par les publicités à visée politique ou autre, ainsi que le contenu
de ces messages.
2. On suppose fréquemment que toute décision prise par une machine
est objective et exempte de préjugés. Cette présomption repose sur
l’ignorance du rôle nécessairement joué par l’humain dans la conception
des algorithmes en jeu, ainsi que des préjugés entachant les données
utilisées pour les alimenter. Il est clairement établi aujourd’hui
que l’utilisation de l’IA peut non seulement reproduire des résultats discriminatoires
connus, mais aussi en générer de nouveaux.
3. L’émergence d’une IA non réglementée par un processus démocratique
indépendant et souverain risque de conduire à une augmentation des
cas de violation des droits humains, notamment en créant, perpétuant
et même aggravant la discrimination et l’exclusion, que cela soit
ou non son objectif explicite.
4. Les défis sont multiples et auront une incidence à la fois
sur des individus et sur l’ensemble de nos sociétés. En outre, les
technologies et les algorithmes utilisés ne connaissent pas de frontières.
Par conséquent, les mesures prises au niveau national pour prévenir
la discrimination dans ce domaine – bien qu’essentielles – ne sauraient
suffire, d’où l’importance d’une réglementation internationale.
Le moyen le plus sûr de garantir que les questions de droits humains
en cause sont effectivement prises en considération passe par l’adoption
d’une solide approche multilatérale commune.
5. Ce rapport vise à définir et à proposer un cadre international
de base pour une IA axée sur l’être humain, le respect des principes
éthiques et des droits humains, la non-discrimination, l’égalité
et la solidarité. L’objectif général est d’assurer la garantie des
droits de tous et en particulier ceux des personnes les plus à risque
face aux effets potentiellement discriminatoires inhérents au recours
à l’IA, qu’il s’agisse des femmes, des personnes appartenant aux
minorités ethniques, linguistiques ou sexuelles, des travailleurs,
des consommateurs, des enfants, des personnes âgées, des personnes
handicapées ou d’autres personnes menacées d’exclusion.
2 Portée
du rapport
6. Le déploiement de l’IA à grande
échelle touche des aspects de plus en plus nombreux de la vie quotidienne
des citoyens et peut avoir un impact important sur leur accès aux
droits, notamment en introduisant un élément de discrimination.
En notre qualité de décideurs politiques, nous devons donc assumer la
responsabilité particulière de réfléchir à une éventuelle réglementation
de ces systèmes, afin, entre autres, d’empêcher une telle discrimination.
7. Il est important de noter d’emblée que ce rapport a été rédigé
en parallèle à l’élaboration par différentes commissions de l’Assemblée
de plusieurs autres rapports ayant trait à l’IA. Ces rapports concernent:
«Justice par algorithme – le rôle de l’intelligence artificielle
dans les systèmes de police et de justice pénale»; «Les interfaces
cerveau-machine: nouveaux droits ou nouveaux dangers pour les libertés
fondamentales?»; «Aspects juridiques concernant les «‘véhicules
autonomes’»; «La nécessité d’une gouvernance démocratique de l’intelligence
artificielle»; «Intelligence artificielle et marchés du travail:
amis ou ennemis?»; «Intelligence artificielle et santé: défis médicaux,
juridiques et éthiques à venir». De nombreuses questions concernant l’égalité
et la non-discrimination se posent dans le cadre de ces rapports.
Si j’évoque brièvement certaines de ces questions dans mon propre
rapport, j’ai, par souci d’efficacité, volontairement concentré
mon analyse sur d’autres problématiques liées à la prévention des
discriminations résultant de l’utilisation de l’IA.
8. Pour les besoins du présent rapport, nous avons proposé une
description du concept d’IA à l’annexe ci-jointe. J’aimerais faire
remarquer à ce stade que le vocable « intelligence artificielle »,
dans son acception courante, est un terme nébuleux à la portée imprécise.
On peut tenter de saisir son essence par analogie avec l’intelligence
humaine considérée comme la somme de l’expérience et de l’acquis
d’un individu alors que l’IA résulte d’une combinaison de « big
data » (vastes ensembles de données préexistantes qui viennent remplacer l’expérience
individuelle) et d’apprentissage automatique à partir de ces données
Note. Cet apprentissage automatique
ou «
machine learning » consiste
à élaborer un modèle mathématique basé sur des algorithmes et ayant
recours à des techniques telles que celles des réseaux neuronaux,
conçu pour faire apprendre, à partir d’un ensemble de données, un
processus à une machine, afin que celle-ci devienne capable de faire
des prédictions (justes) face à des situations inconnues
Note.
9. Cette explication permet de mieux conceptualiser les mécanismes
en jeu. Toutefois, l’élaboration d’un cadre de réglementation cohérent
passe par la définition du seuil au-delà duquel tout système devrait
être réglementé. D’un côté, définir l’IA comme embrassant tout code
informatique reviendrait à considérer chaque logiciel de traitement
de texte, voire chaque site web, comme relevant de l’IA et conférerait
à cette notion une portée trop large (il serait alors difficile
de concevoir un système réglementaire cohérent applicable à toutes
les formes d’IA sur la base d’une définition aussi large). D’un
autre côté, une définition juridique confinée aux techniques et
applications déjà employées pourrait s’avérer impropre à couvrir
de futurs développements, dans la mesure où les processus législatifs
pêchent souvent par leur lenteur tandis que le secteur de l’IA évolue à
une vitesse fulgurante
Note.
10. S’agissant de prévenir les discriminations générées par l’IA,
j’aimerais préciser que l’enjeu tient non pas tant à la nature de
l’IA ou à son mode de fonctionnement qu’à la fonction pour laquelle
ont été conçus des systèmes basés sur l’IA. Autrement dit, toute
politique ou réglementation visant l’IA, notamment sous l’angle de
la prévention de la discrimination générée par le recours à cette
technologie, devrait englober les processus décisionnels automatisés
et plus spécialement ceux découlant d’un apprentissage automatique
Note.
11. L’objectif des processus décisionnels automatisés qui nous
intéressent dans le présent rapport consiste à faire des choix et/ou
à ordonner les choses d’une certaine manière. Quels candidats seront
invités à un entretien de recrutement et quel niveau de rémunération
sera proposé aux personnes sélectionnées ? Qui sera admis à étudier
dans telle ou telle université ? À quel niveau sera fixée votre
prestation sociale ? Quels articles seront proposés dans votre fil
d’actualité, et dans quel ordre ?
12. Certes, tout processus de sélection, qu’il soit automatisé
ou non, suppose des choix. L’objet du présent rapport est d’identifier
les mesures que devraient adopter les pouvoirs publics et les autres
acteurs compétents, afin de veiller à ce que les résultats obtenus
par l’utilisation de l’IA dans des processus de décisions automatisés
débouche sur des résultats équitables, et surtout, sans produire
ni perpétuer des discriminations au sein de nos sociétés.
3 L’utilisation
de l’IA engendre des résultats discriminatoires
« [L’attribution
aux femmes, par le biais de l’IA, de plafonds de crédit inférieurs]
revêt une importance pour celles souhaitant créer une entreprise
dans un monde toujours convaincu, apparemment, que les personnes
de sexe féminin sont moins vouées au succès ou solvables que leurs
congénères masculins. Elle revêt une importance pour l’épouse qui
essaie de se sortir d’une relation violente. Elle revêt une importance
pour les minorités victimes de préjugés institutionnels. Elle revêt
une importance pour une pléthore d’individus. Elle revêt donc une
importance pour moi. »
Jamie Heinemeier HanssonNote
13. Comme indiqué plus haut, les
processus décisionnels automatisés sont déjà largement employés
dans la vie quotidienne, dans des domaines aussi variés que l’administration
de la justice, les processus d’admission dans l’enseignement supérieur,
le recrutement, « l’optimisation » des heures de travail du personnel
et l’évaluation de la capacité de remboursement ou du droit aux
prestations sociales d’un individu.
14. De nombreux éléments (voir ci-dessous) montrent que ces processus
sont souvent susceptibles de produire des résultats injustes et
d’entraîner des discriminations fondées par exemple sur le genre,
l’origine ethnique ou sociale ou la santé mentale. En notre qualité
de législateurs, nous devons nous pencher sur ces violations des
droits humains.
15. Dans les deux sections qui suivent consacrées à la mise en
évidence de certains cas connus de discrimination déjà causés par
l’utilisation de l’IA, je fais une distinction entre le recours
à cette technologie dans le secteur privé et dans le secteur public.
Différents droits peuvent en effet être en jeu dans ces domaines et,
en cas de discrimination, les voies de recours potentielles des
victimes varient également. J’examine ensuite dans une troisième
section les flux d’informations gérés par l’IA, lesquels soulèvent
des questions distinctes et peuvent notamment exacerber la discrimination
en renforçant les stéréotypes et les préjugés.
3.1 Le secteur privé
16. Dans la mesure où elle peut
accélérer de manière significative des processus qui prendraient
plus de temps à l’homme, l’IA peut fournir des outils puissants
en vue de la rationalisation des services fournis aux clients et
de l’amélioration des performances commerciales d’une entreprise.
Toutefois, l’utilisation de l’IA peut également avoir des effets
très négatifs pour certains groupes de personnes.
17. Amazon, l’un des plus gros employeurs du secteur privé, a
consacré des années à la mise au point d’un outil de recrutement
basé sur l’IA. Cet outil a appris à examiner les candidatures sur
la base des CV soumis à l’entreprise sur une période de 10 ans.
En 2018, cependant, Amazon a décidé d’abandonner l’outil en cause en
raison de la propension de celui-ci à discriminer au motif du genre
Note.
Les grandes entreprises recourent également de plus en plus à des
tests de personnalité automatisés lors des processus de recrutement,
afin de présélectionner les candidats. Pourtant, d’aucuns ont constaté
que ces tests étaient discriminatoires à l’égard des candidats souffrant
de troubles mentaux et excluaient les intéressés sur la base d’évaluations
laissant peu de place à la prédiction objective de leur potentiel
professionnel
Note.
18. La publicité ciblée en ligne, basée sur l’apprentissage automatique,
est une autre source bien connue de discrimination dans le domaine
de l’emploi. Des recherches indépendantes ont par exemple révélé
que les femmes sont nettement moins nombreuses que les hommes à
voir des publicités en ligne émanant d’entreprises proposant une
aide à la recherche d’un emploi bien rémunéré
Note.
Ce type de discrimination est difficile à détecter, à moins de procéder
à des recherches approfondies, et presque impossible à contester
pour les victimes (par ailleurs ignorantes des propositions faites
aux membres de l’autre sexe).
19. Au-delà de l’emploi, le département des services financiers
de New York a également été invité à enquêter sur les allégations
selon lesquelles plusieurs grandes sociétés spécialisées dans l’aide
à l'établissement de la déclaration d’impôts auraient eu recours
aux fonctionnalités publicitaires de Google pour dissimuler des
options supplémentaires de déclaration d’impôts aux personnes à
faible revenu, lesquelles auraient pu notamment bénéficier d’un
service d’aide gratuit
Note.
Amnesty International a mis en lumière les pratiques de Facebook
qui permettaient aux annonceurs dans le domaine du logement de cibler
ou d’exclure certains groupes de personnes en fonction de leur origine
ethnique ou de leur âge
Note. En mars
2019, le ministère américain du Logement et du Développement urbain
a en outre accusé Facebook d’encourager, permettre et provoquer
des discriminations – fondées sur la race, la couleur, la religion,
le sexe, le statut familial, l’origine nationale et le handicap
– par le biais de sa plateforme publicitaire. Cette dernière permettait aux
annonceurs de dissimuler leurs publicités aux internautes de certains
quartiers, ou de choisir de ne pas adresser de messages publicitaires
en matière de logement aux internautes manifestant leur intérêt
pour certains sujets comme « la mode hijab » ou la « culture hispanique »
Note.
20. Des cas comme celui-ci montrent comment le comportement en
ligne, par exemple l’entrée de certains critères de recherche par
un internaute, permet d’inférer des informations privées sensibles
sur l’intéressé comme son origine ethnique, ses croyances religieuses,
son orientation sexuelle ou son identité de genre, ou bien ses centres
d’intérêt, et de cibler la publicité d’une manière potentiellement
discriminatoire. De telles pratiques soulèvent également de graves
questions en matière de protection de la vie privée
Note.
21. Pour s’aligner sur les exigences de la législation anti-discrimination,
Facebook a dû accepter de modifier ses algorithmes afin d’empêcher
un tel ciblage à l’avenir
Note. Il a été toutefois
démontré que les algorithmes basés sur l’apprentissage automatique
provoquent une discrimination même lorsque les annonceurs ne ciblent pas
délibérément la publicité en fonction de critères correspondant
à des caractéristiques protégées par la législation anti-discrimination.
Ainsi, selon certaines recherches, les offres d’emploi relatives
à des emplois moins bien rémunérés (concierges, chauffeurs de taxi)
sont majoritairement diffusées auprès des personnes appartenant
aux minorités et celles d’enseignants et de secrétaires d’école
maternelle auprès des femmes
Note.
22. Il s’avère que des problèmes analogues surgissent dès lors
que des systèmes basés sur l’IA sont utilisés pour évaluer la solvabilité
d’un individu. Peu après le lancement de l’Apple Card en 2019, par
exemple, des centaines de clients ont commencé à dénoncer des résultats
sexistes. Les hommes se voyaient accorder des plafonds de crédit
plusieurs fois supérieurs à ceux des femmes placées dans une situation
identique, lesquelles ne disposaient en outre d’aucun moyen de contester
la décision. Le personnel d’Apple, quand il était interpellé sur
le sujet, ne pouvait que balbutier: « C’est la faute de l’algorithme.»
Note.
23. Dans mon pays, la Belgique, certaines compagnies d’assurance-maladie
cherchent actuellement à utiliser des « apps » pour smartphones
dans le but de recueillir des informations sur l’état de santé des personnes
couvertes par leurs polices d’assurance. Ce procédé soulève de graves
problèmes sous l’angle du respect de la vie privée et pourrait également
s’analyser en tant que source de discrimination fondée sur l’état de
santé.
24. Ces exemples n’ont pas qu’une valeur anecdotique: ils démontrent
clairement que l’utilisation de l’IA non seulement risque de générer
des discriminations fondées sur différents motifs, mais en génère
déjà dans de nombreux cas.
25. Qu’elles soient directes ou indirectes, ces discriminations
violent les droits fondamentaux. À supposer qu’on leur permette
de se produire ou de se prolonger sans contrôle, elles risquent
de se perpétuer par le biais de l’utilisation de l’IA, voire, dans
certains cas de s’aggraver. Les femmes, les personnes LGBTI, les
membres de minorités ethniques ou religieuses, les personnes handicapées,
entre autres, resteront enfermées dans des emplois moins bien rémunérés
pour des motifs discriminatoires, avec moins de possibilités d’accès
au crédit ou aux biens et services. Les personnes appartenant à
des groupes considérés comme indésirables par les fournisseurs de
logements, quant à elles, resteront exclues de certaines zones résidentielles,
ce qui s’analyse non seulement en une discrimination individuelle,
mais aussi en un facteur susceptible d’aggraver la ségrégation spatiale
et sociale dans la société.
26. Si les exemples cités ci-dessus visent principalement les
États-Unis, il est à noter que les entreprises en question revendiquent
des millions voire des milliards de clients à travers l’ensemble
des continents, dont l’Europe, et que leurs algorithmes sont susceptibles
de produire des effets discriminatoires dans tous les États membres
du Conseil de l’Europe. Les parlements ont le devoir d’aborder ces
questions, en veillant à ce que les lois anti-discrimination soient
suffisamment sévères pour protéger les individus et lutter contre
la discrimination systématique, à ce que les entreprises qui recourent
à des systèmes d’IA discriminatoires puissent être tenues de rendre
des comptes et à ce que des recours efficaces soient mis en place.
3.2 Le
secteur publicNote
27. Le secteur privé n’est pas
seul à utiliser l’intelligence artificielle: celle-ci sert également
aux pouvoirs publics, notamment dans le cadre de l’État-providence,
puisque les services sociaux utilisent les technologies numériques
pour déterminer si des individus sont éligibles à l’aide sociale,
calculer le montant de leurs droits ou enquêter sur d’éventuelles
fraudes ou erreurs. De nombreux exemples soulèvent de vives inquiétudes quant
à l’utilisation de technologies numériques exploitant des données
à caractère personnel d’une manière portant atteinte à la vie privée
et/ou privant à tort des personnes de prestations d’aide sociale.
28. Ainsi, aux Pays-Bas, le système SyRI est conçu pour détecter
les risques de fraude en compilant et comparant des éléments d’information
émanant de plusieurs bases de données gérées par l’administration. Dans
le cadre d’un des projets pilotes lancés dans ce contexte, les données
de 63 000 personnes percevant un complément de revenus et n’étant
pas soupçonnées de la moindre irrégularité ont été comparées aux données
relatives à l’utilisation de l’eau à usage domestique détenues par
les entreprises publiques de distribution d’eau, afin d’établir
automatiquement si tel ou tel abonné habite seul ou pas. Quarante-deux cas de
fraude ont été détectés, soit un taux de réussite de seulement 0,07 %.
Ce système soulève de sérieuses questions concernant le respect
du droit à la vie privée et de la présomption d’innocence. Un tribunal néerlandais
a récemment jugé que la législation régissant le SyRI ne prévoit
pas de protection suffisante contre les ingérences dans la vie privée,
car les mesures prises en l’occurrence pour prévenir et combattre
la fraude dans l’intérêt du bien-être économique sont disproportionnées.
En outre, le système manque de transparence et le fait qu’il cible
les quartiers pauvres crée un risque de discrimination fondée sur
le niveau socio-économique ou la qualité de migrant
Note.
29. Toujours en Europe, la Cour suprême de Pologne a ordonné l’abrogation
d’un système élaboré en 2014 pour classer automatiquement les bénéficiaires
d’allocations de chômage en trois catégories – en fonction de données
recueillies au moment de l’inscription, puis dans le cadre d’un
entretien en ligne – ce qui n’a pas empêché l’Autriche d’adopter
un système analogue en 2018. En Suède, un système créé pour collecter automatiquement
en ligne des rapports d’activités fournis par des demandeurs d’emploi
a été abandonné en 2018, en raison de la grande proportion d’erreurs
(entre 10 et 15 %) détectée parmi les décisions prises automatiquement
sur la base des informations ainsi recueillies.
30. Au Royaume-Uni, le système d’aide universel qui combine six
prestations en une seule allocation est le premier service public
à avoir été numérisé par défaut, un algorithme ayant été mis en
place pour calculer chaque mois le montant de l’allocation sur la
base d’informations recueillies en temps réel auprès des employeurs,
des autorités fiscales et d’autres administrations. De nombreuses
personnes ont perdu leur allocation pour la seule raison qu’elles
ne disposent pas des compétences nécessaires pour remplir les nouveaux
formulaires en ligne. Par ailleurs, l’allocation peut être diminuée
d’office, sans explication ni avertissement, en fonction des résultats
de l’algorithme. C’est en effet au système et non à l’allocataire
que revient le bénéfice du doute. Pourtant, d’après les autorités
elles-mêmes, environ 2 % des millions de calculs effectués (soit
quelques dizaines de milliers de dossiers) produisent chaque mois
des résultats erronés. La pandémie de covid-19 ne cessant de générer
un nombre croissant de chômeurs dépendant de l’aide sociale, le
risque est réel que davantage d’individus soient injustement privés
de l’accès à la protection sociale
Note.
31. Un système analogue (communément appelé « Robodebt ») mis
en place en Australie produit des résultats particulièrement néfastes.
Le couplage automatisé de données (remplaçant l’examen précédemment effectué
manuellement par des fonctionnaires) a été introduit en 2016 pour
identifier d’éventuelles divergences entre les données – relatives
aux revenus des bénéficiaires de l’aide sociale – détenues par les
autorités fiscales et les services sociaux, afin de détecter d’éventuels
trop-payés ou des fraudes. Toute personne présentant une anomalie
jugée suspecte par l’algorithme devait fournir la preuve du contraire
via un formulaire en ligne, sous peine de voir ses prestations réduites
ou supprimées. Or, l’algorithme compare les données annuelles des
autorités fiscales aux revenus perçus toutes les deux semaines par
les bénéficiaires de prestations sociales, alors que les revenus
des intéressés varient souvent de manière considérable (contrats de
travail de courte durée, travail saisonnier, etc.). Des milliers
de personnes ont ainsi été privées de prestations à tort, et nombre
d’entre elles placées dans l’incapacité de contester ces décisions
(notification automatique envoyée à une ancienne adresse ; absence
d’accès au portail permettant de transmettre les preuves exigées ;
etc.). Dans de nombreux cas, des personnes se sont retrouvées du
jour au lendemain gravement endettées et plusieurs cas de suicide
ont été signalés. D’après certaines sources, les autorités auraient
tenté de récupérer auprès des citoyens environ 600 millions de dollars
australiens (soit 360 millions d’euros) en se fondant sur ce système
qui génère souvent des erreurs (en plaçant malgré tout la charge
de la preuve sur l’allocataire et dont les résultats sont très difficiles
à contester).
32. Ces exemples ne sont que la partie émergée de l’iceberg et
les problèmes se multiplieront à mesure que les gouvernements chercheront
à intensifier leur utilisation de la technologie au nom d’une plus
grande efficacité. Le récent scandale survenu autour de l’ajustement
automatisé des résultats de niveau A au Royaume-Uni dans le contexte
de la pandémie de covid-19, ajustement ayant particulièrement touché
les élèves des zones défavorisées, et d’autres problèmes du même
type affectant le baccalauréat international ne sont que deux exemples
supplémentaires parmi d’autres
Note.
33. Trois préoccupations majeures se posent concernant la non-discrimination.
On observe tout d’abord un manque d’examen préalable, de contrôle
démocratique et de débat public sur ces questions. Ainsi, l’introduction
du système SyRI a été fort peu débattue au Parlement néerlandais
malgré les mises en garde de l’autorité pour la protection des données
et d’autres acteurs. Par ailleurs, les demandes d’accès à l’information sont
souvent rejetées en raison de la pléthore d’exceptions prévues par
la loi ou de la méconnaissance par les autorités elles-mêmes de
la technologie utilisée. Le fait que les personnes pauvres et marginalisées
soient touchées de manière inégale passe dès lors souvent inaperçu.
Deuxièmement, l’IA est souvent réputée forcément plus juste et plus
précise que l’être humain. Si cette hypothèse peut se vérifier s’agissant
de tâches très spécifiques, elle est beaucoup moins valable dès
lors qu’il faut tenir compte d’un contexte plus large. Lorsque la
technologie permet une généralisation massive des processus, mais
entraîne parallèlement des erreurs à grande échelle, les personnes
les moins à même de remettre le système en question (par exemple les
personnes pauvres ou âgées, les migrants, les personnes handicapées)
sont de nouveau touchées de manière disproportionnée. Cette situation
revêt un caractère exceptionnellement grave lorsque l’IA est utilisée dans
le contexte de l’État-providence. Enfin, les technologies numériques
ciblent souvent à dessein les personnes pauvres et marginalisées,
élargissant ainsi les possibilités d’une surveillance constante
des intéressés par l’État au fil du temps.
34. Face à ces problématiques, les parlements doivent réaliser
que les enjeux ne sont pas purement techniques, mais aussi profondément
politiques. Le déploiement de systèmes basés sur l’IA est coûteux
et leur utilisation – qui sert des objectifs politiques particuliers
(décrits dans les exemples précités) au cœur des débats politisés
sur l’État-providence – génère souvent un coût humain élevé. Par
conséquent, il importe que la question du contrôle et de l’analyse
des modalités d’utilisation de ces technologies soit régulièrement abordée
lors des débats parlementaires. À cette fin, des règles pourraient
être fixées, obligeant par exemple les gouvernements à informer
à l’avance les parlements de l’utilisation de ces technologies,
à inscrire chaque utilisation dans un registre public et à veiller
à mettre en place un cadre propice à ces discussions. Les parlementaires
n’ont pas besoin d’être des spécialistes de l’IA pour comprendre
les problématiques politiques et sociétales sous-jacentes. En Australie
et au Royaume-Uni par exemple, où les autorités s’appuient sur des calculs
automatisés pour exiger des citoyens, bien souvent à tort, le remboursement
de prestations sociales versées, la charge de la preuve a effectivement
été renversée de sorte qu’il est devenu difficile, voire impossible,
de contester les décisions prises. La procédure n’est pas équitable
et les intéressés ne peuvent pas exercer leur droit à un recours.
Aux Pays-Bas, la présomption d’innocence et le droit au respect
de la vie privée de dizaines de milliers de personnes ont été bafoués
alors que seulement quelques cas de fraude à l’aide sociale ont
été avérés. En l’occurrence, force est également de constater une
violation du droit à l’assistance sociale puisque, en raison du
recours à des processus automatisés, des personnes ont eu plus de
mal à bénéficier de prestations auxquelles elles ont droit. Dans
tous ces cas, ce sont les personnes les plus défavorisées de la
société qui sont le plus durement touchées.
3.3 Le
cas particulier des flux d’informations
«Le
problème avec internet... c’est qu’il favorise les extrêmes. Imaginons
que vous conduisez sur la route et que vous êtes témoin d’un accident
de voiture. Bien sûr que vous regardez. Tout le monde regarde. Internet
déduit de ce comportement que tout le monde réclame des accidents
de voiture, donc il essaie de répondre à cette demande.»
Evan Williams, fondateur de
TwitterNote
35. Je tiens par ailleurs à attirer
l’attention sur un autre contexte dans lequel l’utilisation de l’IA
risque d’exacerber les discriminations ; je veux parler de l’encouragement
des extrémismes et de la haine. Il a été démontré que les algorithmes
de certains sites web, notamment les sites de réseaux sociaux, recommandent automatiquement
à leurs utilisateurs des points de vue de plus en plus radicalisés.
36. Il est fréquemment souligné que la diffusion en ligne d’opinions
radicales ou extrêmes (ainsi que de fausses informations – sujet
qui tombe toutefois en dehors du champ couvert par le présent rapport)
pourrait avoir eu un effet décisif sur le résultat de l’élection
présidentielle américaine de 2016. Ancien employé de Google, Guillaume
Chaslot a conçu un algorithme permettant de déterminer si les vidéos
automatiquement recommandées par l’algorithme de YouTube aux personnes
ayant regardé des vidéos contenant les mots « Trump » ou « Clinton »
présentaient un parti pris. Les résultats ont permis de constater
non seulement qu’un grand nombre de vidéos recommandées exprimaient
des avis extrêmes, mais aussi que, quel que soit le nom du candidat
initialement entré dans la barre de recherche, l’algorithme de YouTube
était en fin de compte beaucoup plus susceptible de recommander
des vidéos favorables à Trump qu’à Clinton (quand il ne s’agissait pas
tout simplement de vidéos complotistes foncièrement hostiles à Clinton)
Note.
37. La tendance de l’algorithme de YouTube à recommander des vidéos
extrêmes ne se limite pas à la politique. Ainsi, des expériences
menées dans d’autres domaines ont abouti à des résultats analogues.
À titre d’exemple, des vidéos relatives au régime végétarien mènent
à des vidéos sur le véganisme, des vidéos relatives au jogging débouchent
sur des vidéos consacrés aux ultramarathons, des vidéos relatives
au vaccin contre la grippe mènent à des vidéos complotistes anti-vaccination,
etc.
Note. Des préoccupations du même ordre ont
été soulevées concernant les flux d’informations de Facebook
Note.
38. Les algorithmes utilisés sur les réseaux sociaux et les sites
web des journaux sont souvent optimisés en vue de la rentabilité.
Ils favorisent donc par défaut les éléments susceptibles d’attirer
un nombre élevé de clics ou « engagements ». Les internautes sont
incités à s’attarder sur les sites (et par conséquent à visionner
un plus grand nombre de publicités) qui flattent leur tendance naturelle
à se diriger vers ce qui « titille ».
39. Je tiens à souligner que cet engrenage n’est pas inéluctable,
pas plus que l’enfermement de chaque utilisateur des sites d’information
en ligne ou des réseaux sociaux dans des « bulles » dont les « colocataires » partageraient
tous un seul et même point de vue. Beaucoup dépend en effet des
objectifs définis pour l’algorithme mis en place: autrement dit,
que doit-il optimiser ? Des objectifs autres que l’accroissement
direct de la rentabilité peuvent tout aussi bien être visés, comme
par exemple présenter aux internautes la plus grande diversité de
points de vue. C’est le choix opéré notamment par certains journaux
scandinaves dans l’élaboration des algorithmes employés sur leurs
éditions en ligne
Note.
4 Données
« Ordures
à l’entrée, ordures à la sortie »Note
40. Les données jouent un rôle
capital dans le domaine de l’IA. D’une part, de vastes ensembles
de données (appelés « big data »)
sont nécessaires pour « entraîner le système » et affiner l’apprentissage
automatique dans le but d’élaborer des systèmes d’IA complexes.
Ces données concernent généralement des individus et sont souvent
générées par les intéressés eux-mêmes (lorsqu’ils choisissent par
exemple de cliquer sur un lien dans un fil d’actualité ou qu’ils
remplissent un formulaire en ligne).
41. Malgré les protections introduites, au moins dans les pays
de l’Union européenne, par le règlement général sur la protection
des données (RGPD)
Note, les utilisateurs
de systèmes d’information ne sont pas toujours conscients de la
collecte de ces données ni de l’exploitation qui peut en être faite
par la suite. Une telle ignorance est de nature à soulever de multiples
problèmes au niveau du respect de la vie privée: un dénominateur
commun à bon nombre d’utilisations de l’IA. Aux fins du présent
rapport, je me contenterai de signaler que les utilisateurs de systèmes
informatiques n’ont pas tous le même niveau de connaissances dans ce
domaine. Ainsi, tout le monde n’est pas sur un pied d’égalité en
ce qui concerne la compréhension des notions de collecte en ligne
et de protection des données à caractère personnel.
42. D’autre part, les données elles-mêmes ne sont jamais neutres,
mais reflètent toujours le lieu et l’époque de leur collecte
Note.
Les partis pris sont inhérents aux données générées par l’homme
et sont à la fois source de stéréotypes et de préjugés et le résultat
de ceux-ci. Les préjugés qui prévalent en un moment et en un endroit précis,
ainsi que dans l’esprit de ceux qui conçoivent et mènent les exercices
de collecte de données, se reflètent dans les données collectées.
43. Le recours à des ensembles de données empreints de parti pris
– ou reflétant un parti pris, un préjugé ou une pratique discriminatoire
du passé – constitue l’une des principales causes de la discrimination
en IA. Si, dans le passé, certains secteurs ont employé moins de
femmes et/ou de personnes issues de minorités ethniques (ou les
ont employées pour un salaire moindre), si les personnes appartenant
à certains groupes se sont vu refuser des emprunts ou si les personnes
appartenant aux minorités ont davantage cliqué sur des publicités
les incitant à louer plutôt qu’à acheter un logement, tout système
d’IA qui fonde ses décisions d’optimisation sur la reconnaissance
et la reproduction de modèles historiques ne fera qu’enraciner la discrimination
Note.
Pour corriger ce défaut, il faut non seulement avoir conscience
des schémas historiques, mais aussi prendre des décisions volontaristes
au niveau de la conception, un domaine que j’explore plus en détail ci-dessous.
44. Dans certains cas, les préjugés peuvent être faciles à corriger.
S’agissant par exemple d’un logiciel de reconnaissance faciale dont
les performances sont moins précises en fonction de la couleur de
la peau, l’utilisation d’un éventail plus large de photographies
pour entraîner la machine peut remédier à certains problèmes. Dans
ce cas précis, l’élargissement de l’ensemble de données peut s’avérer
relativement simple, car une vaste gamme de photos de personnes
d’origines ethniques différentes est disponible gratuitement sur internet.
Néanmoins, la facilité avec laquelle il est possible de résoudre
un tel problème dépend aussi de l’exploitation des données. Dans
l’affaire tristement célèbre de Google Photos dont la version initiale
étiquetait automatiquement les photos d’Afro-Américains comme « gorilles »
Note, il a
été facile de corriger ce préjugé raciste. Par contre, lorsque des
techniques de reconnaissance faciale basées sur l’IA ne sont pas
utilisées simplement pour catégoriser des images comme appartenant
à certains groupes, mais sont exploitées dans le système de justice
pénale, par exemple pour identifier des individus spécifiques dans
des situations où leur liberté individuelle peut être en jeu, et
lorsque ces systèmes fonctionnent de manière nettement moins précise pour
les personnes ayant la peau foncée, des solutions beaucoup plus
complexes peuvent s’avérer nécessaires pour remédier aux conséquences
profondes de ces défauts sur les droits individuels fondamentaux.
45. Certaines données n’ayant jamais été mesurées historiquement,
plusieurs groupes de personnes risquent de ne pas apparaître dans
les ensembles de données disponibles. Les personnes n’étant identifiées ni
comme homme ni comme femme (notamment certaines personnes intersexuées)
doivent non seulement remplir des formulaires en ligne hostiles
où elles sont tenues de cocher une case « homme » ou « femme »,
mais souffrent de l’impossibilité de voir leur situation spécifique
mesurée et d’identifier ou d’empêcher les discriminations à leur
encontre. Dans le domaine des tests médicaux, les femmes ont également
été historiquement exclues des expériences médicales, de sorte que
leur santé et les réactions de leur corps à certains médicaments
sont moins bien comprises que celles des hommes. Certes, ces problèmes
datent d’avant l’utilisation de systèmes basés sur l’IA. Ils signifient
pourtant que l’utilisation desdits systèmes entraînés à l’aide de
données historiques aura tendance à reproduire et à enraciner les
discriminations existantes
Note.
46. Par ailleurs, les données, si elles constituent une certaine
représentation de la réalité, sont souvent réductrices et débouchent
sur des approximations plus ou moins grossières de la réalité qu’elles
sont censées représenter
Note.
De nombreux États refusent par exemple d’autoriser la collecte de
données ethniques (souvent au motif que l’utilisation abusive de
ces données dans le passé montre qu’elles ne devraient plus jamais
être collectées). Pour pallier cette situation, on a recours à des
variables indirectes telles que le pays de naissance des individus,
de leurs parents ou de leurs grands-parents. Ces indicateurs, s’ils
permettent de saisir de nombreuses personnes appartenant à des minorités
ethniques, n’en omettent pas moins beaucoup d’autres, ne serait-ce
que parce que le fait que leur famille vit depuis des générations
dans le pays n’élimine pas les discriminations fondées sur la couleur
de la peau ou sur la langue
Note.
47. Dans d’autres cas, les informations pertinentes pour un algorithme
peuvent se révéler extrêmement difficiles à calculer. Ceci est particulièrement
vrai des concepts abstraits (l’équité, par exemple, laquelle revêt une
importance cruciale dans le domaine judiciaire) à la différence
d’éléments concrets et quantifiables comme le nombre d’agressions
à l’arme blanche recensées dans une zone particulière au cours d’une
période donnée. Je n’examinerai pas en détail dans le présent rapport
la question de l’administration de la justice au moyen d’algorithmes,
laquelle fait actuellement l’objet des travaux d’une autre commission.
Je tiens toutefois à signaler les graves discriminations susceptibles
de se produire lorsqu’un algorithme privilégie l’efficacité (en s’appuyant
sur des éléments faciles à quantifier) par rapport à l’équité (en
tenant moins compte des implications plus larges des effets d’un
algorithme sur la société dans son ensemble). Le tristement célèbre programme
COMPAS utilisé par certains États américains pour évaluer les risques
de récidive (ceci afin d’aider les juges à décider d’imposer ou
non des peines de prison) fournit un exemple regrettable en la matière
Note.
48. Globalement, la capacité des systèmes basés sur l’IA à prévenir
la discrimination dépend fortement des données utilisées pour les
entraîner. Les préjugés et discriminations historiques, l’absence
de données sur les questions clés, l’utilisation de variables indirectes
et les difficultés inhérentes à la quantification de concepts abstraits
sont autant de questions devant être abordées et résolues efficacement
en cas de déploiement d’un système basé sur l’IA, dès lors que son
utilisation est susceptible d’avoir un impact sur les droits humains.
En notre qualité de législateurs, nous devons prendre conscience
des enjeux cruciaux en matière de droits humains dans ce domaine
et concevoir des moyens de garantir la protection des citoyens contre
ce type de discriminations.
5 Conception
et finalité
« Le roi Midas déclara
‘Je veux que tout ce que je touche se transforme en or’ et son vœu
fut pleinement exaucé. C’était le but qu’il mit dans la machine,
pour ainsi dire, et sa nourriture, sa boisson et ses proches s’étant
effectivement transformés en or, il finit ses jours misérable et
affamé. »
Stuart Russell, chercheur en
IANote
49. Les algorithmes sont conçus
pour travailler de manière ciblée à l’atteinte d’un objectif spécifique
identifié par les programmeurs. Un modèle mathématique est élaboré
afin de permettre d’apprendre un processus à une machine à partir
d’un ensemble de données, afin qu’elle soit en mesure de faire des
prédictions justes face à des situations inconnues. Il est donc
crucial d’affecter à l’algorithme un objectif idoine, car toutes
les décisions à venir en matière de conception, ainsi que les résultats
produits au final par le système basé sur l’IA, dépendront de ce
choix initial. Des objectifs ou des choix politiques inconsidérés
entraîneront des résultats indésirables et inéquitables.
50. A titre d’exemple, les processus automatisés de recrutement
en usage dans de grandes entreprises sont fréquemment optimisés
afin d’accroître leur « efficience », c’est-à-dire de réduire autant
que faire se peut le nombre de candidats à interviewer en présentiel
ou dont le dossier de candidature devra être examiné par un être
humain. Or, un algorithme conçu pour identifier des candidats qui
semblent correspondre à la culture ambiante dans l’entreprise ne
contribuera probablement pas à renforcer la diversité au sein de
cette organisation ou à améliorer ladite culture
Note. La recherche de « l’efficience »
est également au cœur de nombreuses utilisations problématiques
de l’IA dans le secteur public, notamment dans le contexte de l’État-providence
tel que décrit plus haut.
51. Lorsque l’objectif d’un modèle d’apprentissage automatique
s’accorde mal avec la nécessité d’éviter la discrimination, les
résultats qu’il produit perpétueront ou exacerberont à nouveau celle-ci.
L’outil publicitaire de Facebook, mentionné précédemment, proposait
aux annonceurs une série d’objectifs d’optimisation: le nombre de
fois qu’une publicité a été vue, le taux d’engagement qu’elle a
généré, le montant des ventes auxquelles elle a conduit, etc. Si
le fait de cibler davantage la population blanche concernant les
offres d’achat d’habitation suscitait des engagements plus nombreux,
l’algorithme agissait dans ce sens, discriminant ainsi les utilisateurs
noirs. Ceci, pour la simple et unique raison que l’algorithme avait
été optimisé en vue d’atteindre des objectifs commerciaux sans tenir
compte de la nécessité de respecter les droits individuels fondamentaux tels
que l’égalité d’accès au logement
Note.
52. S’agissant des flux d’informations, le fait que des algorithmes
soient conçus pour « optimiser l’engagement » semble également poser
un problème de taille. Les plateformes « gratuites » telles que Facebook
et YouTube, mais aussi les médias en ligne financés par la publicité
ont intérêt à augmenter le temps que les utilisateurs passent sur
leurs sites de manière à les exposer à davantage de messages publicitaires. Si
les données montrent que les utilisateurs ont tendance à être plus
attirés par les contenus extrêmes, les algorithmes favoriseront
lesdits contenus. Même si ces plateformes font généralement valoir
qu’elles « se contentent de montrer aux utilisateurs ce qu’ils veulent
voir », il n’en demeure pas moins que l’objectif des algorithmes
est de générer le plus de recettes publicitaires possibles pour
les entreprises concernées
Note. Dans ce contexte, la question
de savoir ce qui est réellement informatif ou digne d’intérêt est
laissée de côté, tandis que les contenus sexistes, racistes, antisémites,
islamophobes, vecteurs d’antitsiganisme, homophobes, transphobes,
et autres propos incitant à la haine sont souvent promus.
53. Avant même de déterminer l’objectif spécifique de l’optimisation
d’un algorithme, il convient de se poser des questions fondamentales
sur la finalité d’un système basé sur l’IA. Pour tirer un exemple
du monde « réel », les programmes d’interpellation et de perquisition
conçus pour détecter les délits mineurs exacerbent les préjugés
du système de justice pénale lorsqu’ils se contentent de cibler
les quartiers pauvres à la recherche de certains types de comportements
criminels, tout en laissant de côté les quartiers riches (où pourtant
la criminalité en col blanc sévit et où la « violence domestique »
est aussi susceptible de se produire qu’ailleurs). Les données collectées
dans le cadre de stratégies de surveillance policière biaisées dans
le but d’alimenter des systèmes basés sur l’AI révèlent automatiquement
un taux d’activité criminelle plus élevé dans les zones ciblées,
ce qui entraîne ensuite une surveillance policière accrue dans les
mêmes zones et crée une « boucle de rétroaction » ou cercle vicieux
profondément discriminatoire qui nuit aux habitants des quartiers
pauvres (souvent issus de minorités ethniques) et ne rend pas compte
des activités méritant tout autant l’attention de la police dans
d’autres quartiers. Ces « boucles de rétroaction » se produisent
parce que les résultats algorithmiques basés sur des ensembles de
données faussés tendent à confirmer des pratiques discriminatoires
et parce qu’on ne procède à aucune évaluation de ce qui est tout
simplement absent desdits ensembles
Note.
54. Il convient de souligner qu’à l’instar de n’importe quelle
procédure de sélection un processus décisionnel automatisé ne saurait
être totalement neutre, car il sera toujours le résultat de choix
(au stade de la conception) reflétant le point de vue des développeurs
sur la manière dont les choses devraient être ordonnées. Toutefois, en
raison de la capacité de ces processus à prendre un grand nombre
de décisions en un temps très court, les conséquences du déploiement
de systèmes discriminatoires basés sur l’IA peuvent s’avérer dramatiques.
En notre qualité de législateurs, il nous appartient de trouver
des moyens de garantir que les choix en matière de conception opérés
dans le cadre de l’élaboration et du déploiement de processus décisionnels
automatisés intègrent systématiquement la nécessité de protéger
les droits humains et de prévenir la discrimination.
6 Diversité
« L’initiative
‘Black girls need to learn how to code’ [Les filles noires doivent
apprendre à coder] est un prétexte pour ne pas aborder le problème
de la marginalisation persistante des femmes noires dans la Silicon
Valley. »
Safiya Umoja NobleNote
55. Les algorithmes expriment les
valeurs, croyances et convictions de leurs concepteurs. De même,
la capacité des processus décisionnels automatisés à inclure et
à refléter la diversité présente dans nos sociétés est tributaire
de ces facteurs
Note.
56. L’absence de diversité que l’on constate habituellement au
sein des entreprises de haute technologie se voyant confier la conception
d’algorithmes soulève de sérieux problèmes à cet égard. La sous-représentation
des femmes dans les études et professions relevant de la science,
de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM) a
déjà été reconnue par l’Assemblée, qui a invité les États à prendre des
mesures pour encourager les femmes et les jeunes filles à suivre
des études secondaires et supérieures dans ces disciplines
Note.
Toutefois, les problèmes dépassent les simples « inégalités » entre
sexes. La chercheuse Kate Crawford a mis en évidence l’endogamie
sociale, raciale et de genre caractéristique des milieux où se recrutent
ceux qui entraînent aujourd’hui les systèmes d’intelligence artificielle
Note.
57. La diversité de la main-d’œuvre n’est cependant pas un simple
problème de « filière ». La discrimination sur le lieu de travail
entraîne également des taux de rotation élevés chez les femmes et
les membres de minorités. La culture de l’entre-soi masculin, du
harcèlement sexuel et des préjugés sexistes sur le lieu de travail
contribue à ce que, dans les entreprises de haute technologie, les
femmes quittent leur carrière à mi-parcours deux fois plus souvent
que les hommes. La persistance de la perception raciste des personnes
de couleur comme étant « non techniques » conduit aussi à la marginalisation
des intéressés dans le domaine de la haute technologie
Note.
58. Le manque de diversité dans les entreprises de haute technologie
n’est pas seulement discriminatoire en soi, mais débouche directement
sur une IA discriminatoire. Safiya Umoja Noble, dans son travail
sur les moteurs de recherche, a étudié de manière approfondie la
façon dont les groupes dominants sont capables de classer et d’organiser
les représentations des autres de manière à reproduire et à exacerber
les préjugés racistes
Note.
La conception des formulaires en ligne tend également à refléter
uniquement les biographies les plus banales, excluant ainsi toute
personne échappant à la norme
Note. L’utilisation massive
de personnages féminins pour incarner les agents conversationnels
automatisés («
chatbots») lesquels
sont le plus souvent cantonnés dans un rôle subalterne, perpétue
également des stéréotypes sexistes néfastes
Note.
59. Pour résoudre ces problèmes, il est essentiel – mais pas suffisant –
d’accroître la diversité de la main-d’œuvre travaillant au développement
des systèmes d’IA ; il conviendrait notamment de prendre des mesures décisives
pour améliorer l’accès des femmes et des minorités aux professions
STIM. Il faudrait aussi impérativement veiller à ce que tous les
étudiants de ces disciplines, lesquels conçoivent des technologies pour
les gens, soient formés et instruits sur l’histoire des personnes
marginalisées. L’adoption d’une approche interdisciplinaire – impliquant
dès le départ le recours non seulement à des spécialistes de la
technologie, mais aussi à des spécialistes des sciences sociales,
des sciences humaines et du droit – en matière de conception de
systèmes d’IA contribuerait aussi grandement à prévenir les discriminations
causées par l’utilisation de ces systèmes.
7 Le
syndrome de la « boîte noire »: Transparence, explicabilité et imputabilité
« On
ne m’a donné aucune explication. Pas moyen de plaider ma cause. »
Jamie Heinemeier HanssonNote
60. Les victimes de discrimination
due à l’utilisation de l’IA vivent souvent une expérience semblable,
à savoir que même lorsqu’elles sont en mesure de prouver qu’une
discrimination a bien eu lieu, elles ne parviennent pas à obtenir
la moindre explication sur la raison pour laquelle cette discrimination
s’est produite. Les étudiants français par exemple ont été confrontés
à des situations de ce type dès l’entrée en vigueur en 2018 du nouveau
système en ligne Parcoursup censé gérer les demandes d’entrée à
l’université
Note. Comme dans le cas de
l’Apple Card évoqué plus haut, il est fréquent que les concepteurs
d’un algorithme eux-mêmes soient incapables d’expliquer exactement
pourquoi celui-ci a produit un résultat ou un ensemble de résultats donné.
Les éléments spécifiques pris en compte par un algorithme donné,
ainsi que le poids accordé à chacun d’entre eux, sont rarement connus
et les entreprises privées qui ont investi dans le développement
de tels algorithmes répugnent généralement à les révéler, car elles
considèrent ces derniers comme un actif de grande valeur protégé
par le droit de propriété intellectuelle.
61. Cette absence de transparence et d’explicabilité est souvent
désignée sous le terme de « syndrome de la boîte noire ». Elle peut
rendre les décisions prises en recourant à l’IA extrêmement difficiles
à contester pour les individus. Elle crée également des obstacles
pour les organismes nationaux de promotion de l’égalité qui cherchent
à aider les plaignants à porter des affaires devant les tribunaux
dans ce domaine. Pourtant, l’utilisation de l’IA peut avoir de graves
conséquences pour certains groupes ou individus en les discriminant directement
ou indirectement et peut aussi exacerber les préjugés et la marginalisation.
Il est crucial de prévoir la mise en place de recours efficaces
et accessibles permettant de contrer les discriminations lorsqu’elles
se produisent et de veiller à ce que leurs auteurs puissent en être
tenus responsables.
62. Le chapitre suivant décrit certains éléments qui pourraient
utilement être incorporés aux normes juridiques, de manière à élaborer
un cadre solide à la fois pour prévenir les discriminations causées
par l’utilisation de systèmes d’IA et pour traiter les cas lorsqu’ils
se présentent. Sur ce point, j’aimerais souligner que lorsque les
entreprises ou les pouvoirs publics sont confrontés à des preuves
de discrimination, ils trouvent des moyens de résoudre ces problèmes,
que ce soit sous la pression de l’opinion publique ou pour donner effet
à une décision de justice. Il nous appartient cependant de veiller
à ce que de telles mesures soient prises le plus vite possible.
8 Nécessité
d’un ensemble commun de normes juridiques fondées sur les principes
éthiques et les droits fondamentaux reconnus
63. Les discriminations algorithmiques
ne sauraient s’analyser comme un problème purement technique concernant
les seuls chercheurs et praticiens de la technologie. Elles soulèvent
en effet des questions en matière de droits humains, lesquelles
nous concernent tous et vont au-delà des chartes éthiques (non contraignantes)
déjà élaborées par certaines grandes entreprises. Nous ne pouvons
pas nous permettre de nous retrancher derrière les complexités de
l’IA en invoquant systématiquement une forme d’impuissance qui empêcherait
nos sociétés, et en particulier les législateurs, d’adopter des
réglementations de nature à protéger et à promouvoir l’égalité et
la non-discrimination dans ce domaine
Note. Nous avons un besoin urgent
de procédures, d’outils et de méthodes pour réglementer et contrôler
ces systèmes afin de garantir leur conformité aux normes internationales
en matière de droits humains. S’il ne fait aucun doute qu’une législation
nationale efficace s’impose, nous devons aussi fixer des normes
internationales compte tenu de la dimension transnationale et internationale
marquée des technologies reposant sur l’IA.
64. Sans chercher à être exhaustif, je tiens à signaler ici certains
textes phares qui ont déjà été adoptés, ainsi que des travaux actuellement
en cours au niveau international et qui contribuent à baliser le
chemin. A cet égard, je note avec intérêt le lancement, le 18 novembre
2019, des travaux du Comité ad hoc sur l’intelligence artificielle
(CAHAI). Ce comité intergouvernemental du Conseil de l’Europe est
notamment chargé d’examiner, sur la base de larges consultations
multipartites, la faisabilité et les éléments potentiels d'un cadre juridique
pour la conception, le développement et l'application de l'IA, fondés
sur les normes du Conseil de l’Europe dans le domaine des droits
de l’homme, de la démocratie et de l’État de droit
Note. Je note également avec intérêt la recommandation
de la Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe,
«Décoder l’intelligence artificielle: 10 mesures pour protéger les
droits de l’homme», qui relève clairement l’importance des questions
de non-discrimination et d’égalité dans ce domaine, ainsi que l’étude
«Discrimination, intelligence artificielle et décisions algorithmiques»
qui porte un éclairage précieux sur les risques de discrimination
causés par la prise de décision algorithmique et d'autres types
d'IA
Note. Enfin, je tiens à
saluer également l’apport de la Recommandation Rec/CM(2020)1 du
Comité des Ministres sur les impacts des systèmes algorithmiques
sur les droits de l’homme, complétée par des lignes directrices
sur cette question
Note.
65. Au-delà des travaux menés au sein du Conseil de l’Europe,
on peut citer entre autres initiatives européennes et internationales
importantes dans ce domaine, les lignes directrices en matière d’éthique
pour une IA digne de confiance publiées en avril 2019 par la Commission
européenne
Note;
une étude publiée par l’Agence des droits fondamentaux sur la qualité
des données et l’intelligence artificielle: atténuer les distorsions et
les erreurs dans les algorithmes
Note; les principes
de l’OCDE sur l’IA, adoptées en mai 2019
Note; la déclaration du
G20 sur une intelligence artificielle centrée sur l’humain, adoptée
en juin 2019
Note; ainsi que les travaux de plusieurs
agences des Nations Unies, dont ceux de l’UNESCO, encore en cours
au moment de la rédaction du présent rapport.
66. Sur la base d’une analyse de ces travaux incontournables au
niveau international, l’annexe au présent rapport expose cinq principes
éthiques fondamentaux qui doivent sous-tendre tout travail de réglementation dans
le domaine de l’IA: la transparence, la justice et l’équité, la
responsabilisation (ou l’obligation de rendre compte), la sûreté
et la sécurité, ainsi que le respect de la vie privée. Il est souligné
dans l’annexe que le degré d’intégration du respect de ces principes
fondamentaux dans un système d’IA donné dépend des utilisations prévues
et prévisibles de celui-ci. En substance, plus le préjudice potentiel
est important, plus les exigences à respecter sont strictes. Je
tiens à préciser ici que le droit à l’égalité et à la non-discrimination
est fondamental et intrinsèque aux démocraties fondées sur les droits
humains et l’État de droit. Il doit être strictement respecté et
protégé à tout moment et l’atteinte à ces principes résultant de
l’utilisation d’un système d’IA ne devrait jamais être tolérée,
quel que soit le contexte.
67. S’agissant spécifiquement de l’égalité et de la non-discrimination,
certains points méritent une vigilance accrue. Premièrement, la
législation anti-discrimination doit couvrir effectivement tous
les motifs de discrimination, y compris, mais pas uniquement les
discriminations réelles ou perçues fondées sur le sexe, le genre,
l’âge, l’origine nationale ou ethnique, la couleur, la langue, les
convictions religieuses, l’orientation sexuelle, l’identité de genre,
les caractéristiques sexuelles, l’origine sociale, l’état civil,
le handicap ou l’état de santé. La liste des motifs interdits par
la loi devrait être ouverte, à savoir aussi complète que possible
sans prétendre à l’exhaustivité.
68. Deuxièmement, aussi bien les formes directes qu’indirectes
de discrimination doivent être efficacement couvertes. Cette règle
revêt une importance particulière lorsqu’un pays n’autorise pas
la collecte de certaines données (par exemple les données ethniques),
mais que des algorithmes déduisent ces caractéristiques à partir
de variables de substitution (pays de naissance d’une personne ou
de ses parents, code postal, objet des interrogations entrées dans
les moteurs de recherche, etc.) Pour des raisons analogues, la loi
devrait également proscrire la discrimination fondée sur l’association
réelle ou supposée d’une personne à un certain groupe
Note.
69. Troisièmement, compte tenu des difficultés particulières inhérentes
à la preuve des discriminations causées par l’utilisation de l’IA,
il est crucial de ne pas imposer aux victimes de discriminations
un fardeau de la preuve excessif. Exiger d’un individu qu’il établisse
son « innocence » face à une prise de décision automatisée pourrait
avoir – comme nous l’avons indiqué plus haut dans le rapport – de
lourdes conséquences en matière de droits humains. Le partage de
la charge de la preuve mise en place par les directives de l’Union européenne
relatives à l’égalité constitue un modèle utile à cet égard
Note.
70. Quatrièmement, il est indispensable de se doter de mécanismes
efficaces d’application et le soutien des organismes nationaux de
promotion de l’égalité peut s’avérer déterminant dans ce domaine.
Beaucoup ont déjà commencé à réfléchir de manière constructive au
rôle que ces organismes pourraient jouer pour garantir et promouvoir
l’égalité dans un monde où l’utilisation de l’IA est en constante
augmentation
Note. Il nous appartient de soutenir cette action
et de veiller à ce que les organismes de promotion de l’égalité
disposent de ressources suffisantes pour la mener à bien.
71. Enfin, la transparence des modèles commerciaux revêt une importance
particulière lorsque les systèmes basés sur l’IA affectent les choix
proposés aux individus en ligne et lorsqu’il est difficile pour
les intéressés de comparer les résultats algorithmiques. Tout système
d’IA devrait également être systématiquement soumis à des tests
rigoureux – visant à déceler les préjugés et discriminations qu’il
peut véhiculer – avant son déploiement et périodiquement par la
suite
Note.
Les tests périodiques sont encore plus importants lorsque l’on a
recours à l’apprentissage automatique pour permettre à l’algorithme
d’évoluer après son déploiement, au risque de voir celui-ci arriver
à se comporter d’une manière qui n’était pas prévue par les développeurs
au départ.
72. Les considérations précédentes concernent très spécifiquement
la problématique des discriminations résultant de l’utilisation
de l’IA. Plus largement, j’insisterais sur l’importance d’associer
dès le début de la réflexion, la société civile et les citoyens
pour une participation critique et une acceptation construite paritairement
au sujet des algorithmes. D’autre part, la régulation des algorithmes
pourrait aller de pair avec la mise en place d'alternatives algorithmiques
proposées par les pouvoirs publics (avec une véritable politique
de proactivité en la matière) pour contrer la logique purement commerciale
des principales entreprises technologiques; cette politique technologique
d’initiative publique et éthique s’ajouterait à la politique de régulation.
73. En ce qui concerne la reconnaissance des droits humains, la
jurisprudence de la Cour européenne doit comme toujours guider les
États dans l’élaboration des normes de droit interne et servir de
ligne rouge à leur action. Enfin, le domaine de l’IA évoluant très
rapidement, il semblerait utile de poser, par anticipation, la question
de la reconnaissance éventuelle de nouveaux droits humains tels
que le droit à l’autonomie humaine, le droit à la transparence et
à la justification, le droit du contrôle de l’IA, ou le droit à
l’intégrité morale.
9 Conclusions
74. Comme la plupart des innovations
techniques, l’IA n’est intrinsèquement ni bonne ni mauvaise. Comme un
couteau tranchant, elle peut servir des objectifs utiles ou hautement
préjudiciables. Le problème ne tient pas à l’outil, mais à sa conception
et à (certains de) ses usages potentiels. Ce rapport vise résolument
à faire en sorte que l’IA, en plus d’être intelligente, soit bénéfique
aux individus et à nos sociétés.
75. L’utilisation de l’IA peut avoir un impact sur de nombreux
droits (protection des données personnelles, respect de la vie privée,
accès au travail, accès aux services publics et aux prestations
sociales, coût des assurances, accès à la justice, procédure équitable,
charge de la preuve, etc.) et toucher certains groupes plus que
d’autres. Si elle ne crée pas forcément d’inégalités, elle risque
d’exacerber celles prévalant déjà dans la société et de conduire
à des résultats injustes dans de nombreux aspects de la vie.
76. En effet, l’apprentissage automatique repose sur l’utilisation
de vastes ensembles de données ; or, les données sont toujours biaisées,
car elles reflètent les discriminations existant déjà dans nos sociétés
ainsi que les préjugés de ceux qui les collectent et les analysent.
77. Les algorithmes sont créés par des êtres humains travaillant
le plus souvent au sein d’équipes homogènes. L’absence de diversité
dans le milieu de l’IA crée un contexte favorable à la reproduction
de stéréotypes préjudiciables. La diversification des équipes travaillant
dans ce domaine est donc un enjeu majeur, lequel nécessite non seulement
un travail en amont, au niveau de l’éducation, mais également sur
le lieu de travail au prix d’une plus grande inclusivité à long
terme.
78. L’absence de transparence des systèmes d’IA masque souvent
des effets discriminatoires qui ne sont constatés qu’une fois le
système déployé et ses effets négatifs subis par de nombreuses personnes.
Pour éviter ces conséquences, les concepteurs doivent intégrer dès
la phase initiale de leurs travaux une vision pluraliste, multidisciplinaire
et inclusive en se posant plusieurs questions: Qui utilisera (ou
sera affecté par) ce système ? Est-ce que le système produira des
résultats justes pour tout le monde ? Dans le cas contraire, que dois-je
faire pour corriger les injustices ? Comment définir les objectifs
de l’outil (les résultats pour lesquels il doit être optimisé) de
manière à ce que celui-ci produise des résultats non discriminatoires ?
79. Évaluer le respect des principes d’égalité et de non-discrimination
avant qu’un système d’IA soit déployé revêt une importance d’autant
plus grande que de nombreux droits individuels fondamentaux peuvent
être en jeu. De plus, il peut s’avérer extrêmement difficile de
contester les résultats produits, en raison de l’effet « de boîte
noire » des algorithmes. Or, ce sont souvent les personnes les plus
marginalisées et les moins à même de contester les résultats qui
sont les plus touchées, avec parfois des conséquences dévastatrices.
80. Les États doivent prendre ces questions à bras-le-corps et
comprendre les défis qu’elles posent à nos sociétés aujourd’hui
et qu’elles risquent de poser à l’avenir. Les questions en jeu dépassent
les frontières et nécessitent également des réponses transnationales.
Les acteurs privés – qui sont les principaux concepteurs de systèmes
basés sur l’IA – doivent eux aussi être directement associés à la
recherche de solutions. Les parlements également doivent s’intéresser
de près aux implications de l’utilisation croissante de l’IA et
à son impact sur les citoyens. Il s’agit, ensemble, d’encadrer ces
systèmes afin de limiter leurs effets discriminatoires et de fournir
un recours efficace lorsque des discriminations se produisent.
81. L’IA est souvent liée dans l’esprit collectif à l’innovation ;
or, et cela est encore plus important, elle doit également répondre
à l’impératif d’inclusivité. Il ne s’agit pas de freiner les innovations,
mais de les encadrer de manière proportionnée aux enjeux afin que
les systèmes basés sur l’IA intègrent pleinement le respect du droit
à l’égalité et de l’interdiction de toute discrimination.