C Exposé des motifs,
par Mme Bergamini, Rapporteure
1 Introduction
1.1 Procédure
1. Le 9 avril 2019, la Commission
des questions politiques et de la démocratie a déposé une proposition de
résolution sur «La nécessité d’une gouvernance démocratique de l’intelligence
artificielle»
Note. Constatant que l’intelligence artificielle
(IA) est de plus en plus généralement considérée comme un facteur
déterminant de l’avenir de l’humanité, la proposition souligne à
quel point l’IA influence d’ores et déjà le fonctionnement de la démocratie
(ingérence dans les processus électoraux, ciblage politique personnalisé,
conditionnement du comportement des électeurs, propagation de fausses
informations pour manipuler l’opinion publique, etc.). Dans sa proposition,
la commission note également que la concentration du pouvoir entre
les mains de quelques géants du secteur privé qui échappent au contrôle
démocratique suscite des inquiétudes. Elle appelle donc à l’adoption
de cadres réglementaires à l’échelle nationale et internationale
pour garantir la gouvernance démocratique de l’IA et empêcher son
utilisation abusive. La proposition a été renvoyée à notre commission
pour rapport le 12 avril 2019, et j’ai été nommée rapporteure le
25 juin 2019.
2. Le 2 octobre 2019, la commission a tenu une audition à laquelle
ont participé Mme Birgit Schippers, Maître
de conférences en sciences politiques au St Mary’s University College,
Belfast, M. Paul Nemitz, Conseiller principal, Direction générale
de la justice et des consommateurs, Commission européenne, et M. Yannick
Meneceur, Direction de la société de l’information et de la lutte
contre la criminalité, Direction Générale Droits de l’homme et État
de droit, Conseil de l’Europe. Le 27 janvier 2020, la commission
a eu un échange de vues avec M. Dario Fumagalli, juriste spécialisé
dans la protection de la vie privée.
3. En ma qualité de rapporteure, j’ai eu l’occasion de représenter
l’Assemblée parlementaire à divers événements liés à l’IA, notamment
le Réseau parlementaire mondial de l’OCDE (le 11 octobre 2019 à
Paris), où je me suis exprimée lors de la session intitulée «Comment
les pays abordent leurs stratégies et politiques en matière d’IA».
En mai et juin 2020, j’ai eu un échange de vues (par visioconférence)
avec M. Steven Feldstein, boursier non-résident, Programme sur la
démocratie, les conflits et la gouvernance, Fondation Carnegie pour
la paix internationale, et avec trois représentants du siège européen
de Facebook à Bruxelles: Mme Marisa Jimenez
Martin, Directrice adjointe, Affaires et politiques publiques européennes,
M. Janne Elvelid, Responsable des politiques, Affaires européennes,
et Mme Michela Palladino, Cadre, Politiques publiques
européennes. Ces réunions ont porté sur l’utilisation éthique de
l’IA, le rôle des algorithmes dans les plates-formes de réseaux
sociaux et leurs possibles répercussions sur la démocratie, ainsi
que sur la nécessité d’un cadre réglementaire instaurant un système
fondé sur des valeurs et des principes et d’une coopération plus
étroite entre les sociétés privées et les organisations internationales.
1.2 Raison d’être du rapport
4. Les effets de l’IA, principal
moteur de la quatrième révolution industrielle, sont visibles partout
et dans tous les domaines de la vie. Sous sa forme matérialisée
que sont les robots, l’IA conduira bientôt les voitures, approvisionnera
les entrepôts et s’occupera des jeunes enfants et des personnes
âgées. Les algorithmes de prédiction qui sont inhérents à l’IA sont
omniprésents dans notre environnement, que ce soit dans la fonction de
lecture automatique de YouTube, dans les recommandations de films
de Netflix ou dans la publicité affichée par le moteur de recherche
Google. Ces algorithmes sont régulièrement employés dans les décisions
de prêt, les admissions à l’université et le recrutement, mais aussi
dans le travail de la police, dans les aéroports, aux frontières
ou dans les décisions de justice
Note. Alors que nos sociétés s’efforcent toutes
de lutter contre la pandémie actuelle de covid-19, l’IA est aussi
utilisée pour améliorer la recherche pharmaceutique et aider à analyser
les données médicales
Note.
5. L’IA promet de résoudre certains des problèmes les plus urgents
de la société, mais elle pose aussi des défis: algorithmes impénétrables
à effet «boîte noire»
Note,
existence possible de parti pris et d’éléments discriminatoires
dans la modélisation et les effets des outils d’analyse de données,
maintien des biais avec l’utilisation des données historiques, déplacement
potentiel des emplois, quasi-absence des femmes dans les carrières
techniques et utilisation non-éthique des données. Si l’IA a porté
l’accès à l’information et l’échange d’informations à des niveaux
sans précédent, elle a aussi amplifié certaines tendances négatives,
contribuant ainsi à la montée du populisme et à la polarisation
des sociétés démocratiques.
6. Ces deux ou trois dernières années, des gouvernements, la
société civile, des institutions internationales et des entreprises
ont eu des échanges de vues approfondis dans le but de définir d’un commun
accord un ensemble de principes pour répondre aux défis complexes
que pose l’IA. Le Conseil de l’Europe, en tant que principale organisation
en matière de droits humains, a pris une part active à ces discussions
sur l’avenir de l’IA et sa gouvernance. Dans son dernier rapport
en tant que Secrétaire Général, Thorbjørn Jagland a lancé un appel
en faveur d’une approche stratégique et transversale de l’IA, conçue
et mise en application dans le respect des normes européennes en
matière de droits humains, de démocratie et d’État de droit
Note.
Le Comité des Ministres a souligné à plusieurs reprises la nécessité
éventuelle d’instaurer un cadre réglementaire pour l’IA
Note.
De même, l’Assemblée a souligné dans plusieurs documents l’importance d’adopter
une approche globale à l’égard de l’IA et de prendre en compte toute
la diversité des opportunités et des défis liés à cette technologie
Note. Dans ce même esprit,
l’Assemblée a initié plusieurs rapports sur l’impact de l’IA dans
différents domaines.
7. Le présent rapport s’attache à décrire l’influence et l’impact
de l’IA sur le fonctionnement de la démocratie, et à expliquer comment
les différentes parties prenantes peuvent participer et contribuer
au dialogue sur l’IA. Mais surtout, il présente des arguments en
faveur de la définition d’objectifs communs sur la base desquels
les institutions et les entreprises pourront, grâce à une coopération
ouverte, claire et volontaire, définir un cadre commun pour une
gouvernance démocratique de l’IA.
2 Intelligence artificielle, définition
et principes éthiques
8. Dans les discussions sur l’IA,
certains ont exprimé la crainte que cet outil au service de l’humanité
finisse par prendre le pouvoir. Cependant, tous les interlocuteurs
ne se basent pas sur la même définition de l’IA; si les éléments
de base sont généralement identiques, l’accent est mis sur des aspects
qui varient en fonction de l’entité à l’origine de la définition.
Par ailleurs, à mesure que les machines intelligentes deviennent omniprésentes,
les questions éthiques liées à l’IA se multiplient et retiennent
de plus en plus l’attention du public. Par exemple, l’IA reproduit
des éléments fondamentaux de la capacité humaine d’agir en fonction
de critères moraux, c’est-à-dire la capacité des individus ou des
collectivités de porter un jugement moral, de prendre des décisions
éthiques fondées sur les notions de bien et de mal, et de répondre
de leurs actes. C’est pourquoi il est essentiel d’être conscient
des dangers liés au recours à l’IA plutôt qu’à l’intelligence humaine dans
les processus décisionnels. En fait, l’apprentissage automatique
génère des algorithmes qui semblent être très efficaces pour formuler
des prévisions, mais pas pour comprendre pourquoi certaines choses
se produisent. L’absence de pensée causale est l’un des principaux
problèmes qui devraient nous conduire à soumettre l’IA à de solides
principes éthiques
Note.
9. Plusieurs organisations internationales ont cherché à définir
ce concept. Selon le glossaire du Conseil de l’Europe, l’IA désigne
un «ensemble de sciences, théories et techniques dont le but est
de reproduire par une machine des capacités cognitives d’un être
humain»
Note.
Selon la définition qu’en donne la Commission européenne, l’IA désigne
des «systèmes qui font preuve d’un comportement intelligent en analysant
leur environnement et en prenant des mesures – avec un certain degré
d’autonomie – pour atteindre des objectifs spécifiques»
Note. Pour l’Organisation de coopération
et de développement économiques (OCDE), «un système d’intelligence
artificielle (ou système d’IA) est un système automatisé qui, pour
un ensemble donné d’objectifs définis par l’homme, est en mesure
d’établir des prévisions, de formuler des recommandations, ou de
prendre des décisions influant sur des environnements réels ou virtuels.Les
systèmes d’IA sont conçus pour fonctionner à des degrés d’autonomie
divers
Note». Enfin, l’UNESCO note que «bien
qu’il n’existe pas de définition unique de l’IA, les débats semblent
se concentrer sur les machines capables de reproduire certaines fonctionnalités
de l’intelligence humaine, notamment sur certaines caractéristiques
telles que la perception, l’apprentissage, le raisonnement, la résolution
de problème, l’interaction linguistique et même la production d’un
travail de création
Note.»
10. De même, malgré un consensus apparent sur la nécessité d’une
IA éthique, il y a encore débat sur ce qu’il faut entendre par là.
Au cours des cinq dernières années, des sociétés privées, des instituts
de recherche et des organisations du secteur public ont formulé
de nombreuses séries de principes et de lignes directrices pour
une IA éthique
Note.
Ces lignes directrices ont tendance à s’accorder sur certains principes
généraux tels que la transparence, la justice, la responsabilité
et la vie privée, mais semblent être en profond désaccord sur ce
qui devrait être fait, en détail, dans la pratique. De plus, d’autres
principes tels que la durabilité, la dignité et la solidarité sont
largement sous-représentés, ce qui laisse penser que ces questions
passent inaperçues dans le débat général actuel sur l’éthique de
l’IA.
11. Aux fins des rapports de l’Assemblée sur l’IA, le concept
d’IA et les principes éthiques devant être appliqués aux systèmes
d’IA doivent être compris selon la description qui en est faite
à l’Annexe I du présent document.
3 L’impact de l’intelligence artificielle
sur la démocratie
12. Dans cette section, qui s’inspire
largement des études de Kevin Körner (
Deutsche
Bank Research, cité à la note en bas de page no 5)
et de Catelijne Muller
Note,
ainsi que des contributions apportées par des experts et des membres
de la commission, j’aimerais dresser une cartographie des différentes
façons dont l’utilisation des technologies basées sur l’IA peut
influencer et influence déjà le fonctionnement des institutions
et des processus démocratiques ainsi que le comportement social
et politique des citoyens.
13. La démocratie, c’est gouverner le peuple par le peuple et
pour le peuple. Elle prévoit des contrôles pour s’assurer que le
pouvoir n’est pas concentré entre les mains de quelques-uns et ne
peut fonctionner correctement que si elle repose sur des institutions
solides qui jouissent de la confiance d’une population active, engagée
et informée, et qui sont en mesure d’assurer un équilibre dynamique
entre les intérêts des parties en présence. La crise des démocraties
modernes touche presque tous les aspects de l’ordre démocratique:
érosion et perte de la confiance dans les institutions, mésinformation
et désinformation du public, rupture de la cohésion sociale et polarisation
de la société. Les technologies modernes, notamment les systèmes
fondés sur l’IA, peuvent contribuer à résoudre cette crise, mais
tout aussi bien l’aggraver.
14. L’utilisation de l’IA par les êtres humains n’est pas neutre.
Elle peut être utilisée pour renforcer l’obligation des pouvoirs
publics de rendre des comptes et peut présenter de nombreux avantages
pour l’action, la participation et le pluralisme démocratiques, et
rendre la démocratie plus directe et plus réactive. Cela étant,
elle peut aussi servir à renforcer les capacités de répression et
à manipuler. De fait, l’intégration rapide des technologies d’IA
dans les outils de communication modernes et les plates-formes des
réseaux sociaux crée d’incomparables possibilités d’influencer des
individus ou des groupes sociaux de manière ciblée, personnalisée
et souvent inaperçue; différents acteurs politiques peuvent être
tentés d’exploiter ces possibilités à leur avantage.
15. L’expérience de ces dernières années permet de recenser quelques
domaines clés dans lesquels le recours aux technologies fondées
sur l’IA risque de saper et de déstabiliser la démocratie, et notamment:
a l’accès à l’information (désinformation,
«chambres d’écho» et altération de la pensée critique);
b la manipulation ciblée des citoyens;
c l’ingérence dans les processus électoraux;
d l’érosion des droits du citoyen;
e la prise de pouvoir financier et politique de l’économie
des données.
16. De plus, lorsque des États ont largement recours à des technologies
fondées sur l’IA pour contrôler les citoyens, telles que le filtrage
automatisé de l’information, qui s’apparente à de la censure, ou
la surveillance de masse utilisant les smartphones et des circuits
de vidéosurveillance combinés à de gigantesques bases de données
intégrées, cela risque d’entraîner l’érosion des libertés politiques
et l’émergence d’un autoritarisme numérique – un nouvel ordre social
qui ferait concurrence à la démocratie.
3.1 Accès à l’information – désinformation,
«chambres d’écho» et altération de la pensée critique
17. Une démocratie en bonne santé
suppose que les citoyens soient bien informés et que des personnes ayant
des points de vue différents se réunissent pour discuter afin de
trouver des solutions communes par le dialogue. En déterminant quelles
informations sont montrées et consommées (un algorithme de sites
web peut deviner de manière sélective, à partir de renseignements
sur un utilisateur, quelles informations celui-ci souhaite voir),
les technologies fondées sur l’IA qui sont utilisées dans les médias
en ligne peuvent contribuer au développement de la désinformation
et du discours de haine, et créer des «chambres d’écho»
Note et
des «bulles de filtres», qui conduisent les individus dans un état
de cloisonnement intellectuel où le dialogue n’a pas sa place, d’où
une altération de la pensée critique et une désorganisation de la
démocratie. De plus, en donnant la priorité aux nouvelles et aux
informations qui plaisent aux utilisateurs, les algorithmes tendent
à renforcer leurs opinions, leurs goûts et leurs habitudes, et à
limiter l'accès aux opinions divergentes, ce qui réduit le libre
choix des utilisateurs.
18. Pour ce qui est du rôle que jouent les algorithmes dans le
développement de la désinformation et du discours de haine, les
efforts ont porté avant tout sur la modération des contenus, c’est-à-dire
sur la capacité des algorithmes à repérer et à supprimer les messages
qui contreviennent aux normes de la collectivité et qui, en diffusant
de mauvaises ou de fausses informations, franchissent la ligne rouge.
Cela dit, il existe une utilisation tout aussi importante et plus
préoccupante des algorithmes par des entreprises telles que Facebook: les
algorithmes «d’élaboration de contenu». Plusieurs plateformes fondées
sur l'IA exercent une censure automatisée (par des algorithmes définis
par les propriétaires) des contenus publiés sur les médias sociaux par
des particuliers, des acteurs politiques et même des institutions
étatiques, et refusent ou retirent les informations et des opinions
qui ne sont pas du goût des propriétaires des plateformes, ce qui
limite la liberté d'expression.
19. En fait, les algorithmes d’élaboration de contenu déterminent
ce que les utilisateurs, pris individuellement, «voient lorsqu’ils
sont en ligne, notamment les messages générés par les utilisateurs,
les messages organiques et les publicités payantes. Parmi les exemples
les plus visibles d’algorithmes d’élaboration de contenu, on peut
citer les fils d’actualité de Facebook et de Twitter ainsi que le
moteur de recommandations de YouTube. Les algorithmes déterminent
aussi à quels utilisateurs une publicité donnée doit être montrée.
En règle générale, l’annonceur fixe les paramètres de ciblage (caractéristiques démographiques,
centres d’intérêt supposés, etc.), mais ce sont les systèmes algorithmiques
de la plate-forme qui choisissent qui verra précisément la publicité
concernée et déterminent son insertion au sein de la plate-forme
Note.»
20. Les études réalisées en interne par Facebook renforcent ce
point de vue. L’équipe de ce réseau social conclut en effet que
«dans 64 % des cas, le fait de rejoindre un groupe extrémiste est
dû à [ses] outils de recommandation» et, en majorité, aux algorithmes
des fonctionnalités «Groupes que vous devriez rejoindre» et «Découvrir»
de Facebook, reconnaissant ainsi que ses «systèmes de recommandation
ont pour effet d’amplifier le problème
Note.» Autrement
dit, bien que de nombreuses plates-formes technologiques affirment qu’elles
mènent une politique non-interventionniste en matière de contenu
en permettant simplement aux utilisateurs d’exprimer leurs préférences,
sans empiéter sur leurs droits de liberté d’expression, en réalité,
elles trichent, sans faire de bruit, en déterminant quels messages
seront vus et lus par des millions d’internautes et deviendront
donc viraux. Par conséquent, leurs algorithmes définissent dans
une très large mesure ce que voient les utilisateurs et ce à quoi
ils réagissent. À ce jour, étant donné que les recettes et le bénéfice
sont la motivation primordiale de Facebook et des autres plates-formes,
on peut supposer que même si un contenu diffuse de fausses informations,
l’algorithme cherchera à en augmenter la visibilité, tant que cela
stimule l’implication des utilisateurs sur le site.
3.2 Manipulation ciblée des citoyens et
ingérence dans les processus électoraux
21. La propagande et la manipulation
de l’information ne sont pas nouveaux dans la boîte à outils politique, mais
leur dimension et leur portée ont énormément augmenté sous l’effet
des technologies de communication basées sur l’IA. Les médias en
ligne et les réseaux sociaux, qui permettent d’utiliser ces technologies
pour influencer les individus et promouvoir ou rejeter/refuser des
intérêts partisans, jouent un rôle de plus en plus important dans
le processus politique. Parmi les méthodes signalées par les experts
politiques figurent la désinformation coordonnée à grande échelle,
y compris le recours aux «deepfakes»
Note, le microciblage des électeurs,
la polarisation du débat public, le travail de sape en ce qui concerne
la confiance dans les institutions démocratiques, les partis et
responsables politiques et la fiabilité de l’information, ainsi
que le contrôle des flux d’information et de l’opinion publique.
22. Lors des élections, l’IA peut être utilisée efficacement pour
s’adresser aux électeurs de manière individuelle tout au long du
processus électoral. Les chatbots et les forums de discussion sur
les réseaux sociaux qui encouragent les utilisateurs à envoyer des
commentaires, des retours ou des critiques sont autant de moyens
de sonder l’opinion publique. De plus, l’IA peut être utilisée pour
collecter toutes ces données en temps réel, permettant ainsi aux
partis politiques de modifier leurs campagnes en fonction du ressenti
du public. L’IA peut aussi être employée pour manipuler individuellement
les électeurs. Elle est utilisée pour analyser les profils comportementaux
et psychographiques individuels des électeurs dans le but de les convaincre
de voter pour un candidat donné, pour discréditer des opposants
ou encore pour conforter les électeurs dans leur choix.
23. Le microciblage employé dans le cadre des campagnes politiques
peut être considéré comme une publicité ordinaire, mais lorsqu’il
s’appuie sur la collecte et la manipulation des données des utilisateurs (analyse
des mégadonnées) afin d’anticiper et d’influencer les opinions politiques
et les résultats électoraux (propagande numérique), cela fait peser
une grave menace sur la démocratie, le débat public et le libre
arbitre des électeurs.
24. Les cas les plus connus d’ingérence présumée dans un processus
démocratique à l’aide de l’IA concernent l’élection présidentielle
de 2016 aux États-Unis. La société de conseil politique Cambridge Analytica
(qui a fermé entre-temps) est accusée d’avoir aidé Donald Trump
à gagner l’élection en diffusant des contenus hostiles à Hillary
Clinton, tandis que certains grands agrégateurs d’informations et
médias «traditionnels» auraient privilégié les informations et les
vidéos offrant une image positive de Clinton et une image négative
de Trump.
3.3 Érosion des droits du citoyen
25. La disponibilité des données
et les progrès rapides des systèmes d’IA entraîneront un recours
accru à l’analyse prédictive, non seulement par les entreprises,
les banques et les recruteurs, mais aussi par les institutions gouvernementales
et les autorités publiques. Si les insuffisances et les risques
qui en découlent ne sont pas traités de manière appropriée, l’amplification
technologique des orientations tendancieuses et des préjugés ainsi
que les inexactitudes et les erreurs statistiques pourraient conforter
les inégalités préexistantes. Cela pourrait compromettre la protection
contre la discrimination et les garanties d’égalité de traitement consacrées
par les constitutions des sociétés démocratiques modernes et par
la Convention européenne des droits de l’homme (STE no 005,
Article 14) et d’autres instruments du Conseil de l’Europe
Note.
26. L’utilisation de systèmes d’IA pour établir le profil des
individus, les suivre et les identifier, ainsi que pour recenser,
classer et même orienter leur comportement peut avoir un effet dissuasif
sur la liberté d’expression et la liberté de réunion et d’association
(garanties par les articles 10 et 11 de la Convention européenne
des droits de l’homme). Appliquée dans l’espace public, la reconnaissance
faciale peut porter atteinte à la liberté individuelle d’opinion
et d’expression, car elle supprime la protection qu’offre l’«anonymat
de la foule». Cela pourrait décourager la participation à des manifestations
et à des rassemblements pacifiques, qui comptent parmi les éléments
les plus importants d’une société démocratique. De plus, certaines
personnes pourront préférer s’abstenir d’exprimer leur point de
vue et d’accéder à certaines sources d’information si elles craignent que
les données sur leurs activités ainsi collectées ne soient utilisées
par des outils basés sur l’IA servant à prendre des décisions à
leur sujet (par exemple, le recrutement ou la promotion à un nouveau
poste).
26.1 Concentration
du pouvoir entre les mains d’entreprises du numérique
27. Une inquiétude plus générale, en ce qui concerne l’impact
des technologies d’IA sur la démocratie, tient au risque d’une concentration
sans précédent et hors de tout contrôle des données, de l’information
et du pouvoir entre les mains d’un petit groupe de grandes entreprises
du numérique qui élaborent et détiennent les algorithmes, ainsi
qu’à la centralisation d’internet en tant que tel. Ces grandes entreprises
ne fonctionnent plus comme de simples canaux de communication entre
les individus et les institutions: elles jouent elles-mêmes un rôle
de plus en plus important, définissent l’ordre du jour, façonnent
et transforment les modèles sociaux et politiques. Si quelques acteurs
privés, pour lesquels la valeur des actions passe avant le bien
commun, concentrent trop de pouvoir politique, l’autorité des États
démocratiques peut se trouver menacée. Il apparaît donc clairement
nécessaire de réduire l’influence des grandes entreprises sur la
prise de décision démocratique. En outre, les collaborations public-privé
dans le domaine de l’IA et de son utilisation dans des domaines
sensibles tels que l’ordre public, la sécurité et le renseignement
et le contrôle aux frontières, etc., mais aussi dans la recherche-développement
brouillent les délimitations entre, d’un côté, les responsabilités, les
processus et les institutions des États démocratiques et, de l’autre,
les intérêts des sociétés privées.
Note
3.4 Surveillance de masse et renforcement
de l’autoritarisme
28. L’IA pourrait faciliter les
abus de pouvoir par les États et les organismes publics. En effet,
cette technologie à double usage peut être déployée pour porter
atteinte à des droits fondamentaux importants qui sont constitutifs
du bon fonctionnement des démocraties.
Note Les
technologies évoluées de surveillance fondées sur l’IA, telles que
la reconnaissance faciale, vocale et de mouvements, associées aux
réseaux de caméras de surveillance dans les lieux publics, permettent
d’observer les individus dans le monde réel. Ces capacités de l’IA
étaient au premier plan lors de la pandémie de covid-19 (voir note
en bas de page no 6). De même qu’avec
les progrès accomplis par d’autres technologies, les outils de surveillance
associés à l’analyse prédictive peuvent être utilisés aussi bien
pour améliorer la sûreté, la sécurité ou le contrôle de la circulation que
pour permettre aux gouvernements de contrôler de grands rassemblements
et d’anticiper la formation de manifestations et d’émeutes
Note. Ainsi, les mesures de surveillance généralisée
par le biais par l'IA menacent notre droit à la vie privée et à
la liberté d'expression.
3.5 IA et prise de décision politique
29. Ces dernières décennies, nous
avons assisté à un certain degré de dépolitisation de la prise de
décision. Une enquête de 2019 sur les attitudes des Européens envers
la technologie a montré qu’un quart des personnes interrogées préféreraient
que les décisions politiques soient prises par l’IA plutôt que par
les responsables politiques – sans tenir compte du fait que les
décisions de l’IA reposent sur une analyse statistique des données
disponibles et non sur une relation de cause à effet entre un événement
et une décision
Note.
Cet état d’esprit témoigne probablement de la défiance croissante
des citoyens à l’égard des gouvernements et des responsables politiques,
et démontre une remise en cause du modèle occidental de démocratie
représentative.
30. Une telle attitude peut engendrer la passivité des électeurs
plutôt que les encourager à remettre en question les motifs des
décisions prises et à comprendre que les décisions sont motivées
par des intérêts (au sens noble du terme) ou des valeurs qui ne
doivent pas nécessairement être incontestables, absolus, ni «scientifiques»
pour pouvoir être considérés comme valables. Ce phénomène, souvent
poussé à l’extrême, incite à exploiter une forme contemporaine
d’ipse dixit – le maître l’a dit.
Il est difficile, voire impossible, pour un être humain de remonter
à l’origine d’une décision prise par une machine ou de reproduire
le raisonnement qui a mené à cette décision. Lorsque des algorithmes
impénétrables de type «boîte noire» prennent des décisions qui ont
des répercussions sur la vie des personnes, en particulier dans
des domaines sensibles, les valeurs démocratiques que sont la transparence,
la responsabilité et l’égalité, et le principe de légitimité démocratique
sont gravement menacés. Le biais de l’automatisation, qui désigne
l’acceptation des décisions générées par la machine, sans contrôle
par l’homme ou avec un contrôle limité, menace la transparence et l’obligation
de rendre des comptes. Les systèmes fondés sur l’IA peuvent produire
des résultats profondément injustes, inéquitables et même discriminatoires
qui mettent en danger les processus et les institutions démocratiques,
et qui ont des effets préjudiciables sur les personnes, en particulier
sur celles qui appartiennent à des communautés vulnérables.
Note
31. Amener la société à accepter des choix non sur la base d’une
réflexion critique, mais selon les diktats de l’autorité est profondément
injuste, et donc néfaste, compte tenu de l’impossibilité d’établir
de manière incontestable quelles sont les sources qui devraient
faire autorité aux yeux de l’opinion publique. Les technologies
assistées par l’IA peuvent faire croire aux gens qu’ils font leurs
propres choix alors qu’en réalité ils ne font que suivre des schémas.
L’IA peut ainsi être utilisée comme un instrument aux fins d’abuser
de la démocratie directe. Plus généralement, la prise de décision
politique assistée par l’IA peut conduire à terme à établir une
forme de démocratie automatisée et à priver l’homme de son autonomie
dans les processus politiques. La définition des objectifs politiques
ne doit pas être laissée aux algorithmes; elle doit rester du ressort
des hommes et des femmes qui sont investis de la légitimité démocratique
et assument des responsabilités politiques et juridiques.
32. Pour résumer, la technologie fondée sur l’IA offre les moyens
d’interférer sur les procédures et sur les processus des démocraties
et de fragiliser les institutions démocratiques. L’utilisation de
l’IA par les États, les organismes publics et les sociétés privées,
et son risque potentiel d’abus font peser une vraie menace sur les institutions,
les processus et les normes de nos démocraties fondées sur des droits.
Note En
vue de contrer cette menace, «nous avons besoin d'un cadre qui garantisse
que cette technologie soit développée et déployée dans le plein
respect non seulement de nos valeurs, mais aussi de notre droit
écrit, de nos droits fondamentaux, de l’État de droit, de la démocratie
et de l'ensemble du droit dérivé […] Le principe doit être que rien
de ce qui est réalisé de façon automatique à l’aide de l’intelligence
artificielle ne peut être légal s’il est illégal lorsque c’est une
personne qui s’en charge.»
Note
4 Initiatives en cours pour l’instauration
d’un cadre réglementaire applicable à l’intelligence artificielle
33. Comme indiqué ci-dessus, des
organisations nationales et internationales tentent de répondre
aux inquiétudes qui entourent l’utilisation de l’IA. Cette section
présente un aperçu des mesures prises par les principales organisations
internationales ainsi que quelques initiatives nationales, pour
établir un cadre réglementaire applicable à l’IA.
4.1 Organisation des Nations Unies
34. L’UNESCO
Note élabore en ce moment le premier instrument
normatif mondial sur l'éthique de l'intelligence artificielle, suite
à la décision prise par la Conférence générale de l'UNESCO lors
de sa 40e session en novembre 2019. Ce processus inclusif et pluridisciplinaire
devrait comporter la consultation d’un large éventail de parties
prenantes, notamment la communauté scientifique, des personnes d'origines
culturelles et de perspectives éthiques différentes, des groupes
minoritaires, la société civile, le gouvernement et le secteur privé.
La première version du projet de texte de la recommandation a été
publiée en ligne et ouverte à la consultation. L'inclusion, la fiabilité,
la protection de l'environnement et de la vie privée font partie
des principes énoncés par cette recommandation.
4.2 Union européenne
35. Comme cela est décrit dans
la stratégie de l’Union européenne en matière d’IA, la Commission européenne
suit une démarche en trois étapes: définir les exigences clés pour
une IA digne de confiance, lancer une phase pilote à grande échelle
pour recueillir les réactions et retours d’informations des parties prenantes,
et établir un consensus international pour une IA centrée sur l’humain.
La Commission a présenté sept éléments essentiels pour parvenir
à une IA digne de confiance:
- Facteur
humain et contrôle humain: les systèmes d’IA devraient être les
vecteurs de sociétés équitables en se mettant au service de l’humain
et des droits fondamentaux, sans restreindre ou dévoyer l’autonomie
humaine;
- Robustesse et sécurité: une IA digne de confiance nécessite
des algorithmes suffisamment sûrs, fiables et robustes pour gérer
les erreurs ou les incohérences dans toutes les phases du cycle
de vie des systèmes d’IA;
- Respect de la vie privée et gouvernance des données: il
faut que les citoyens aient la maîtrise totale de leurs données
personnelles et que les données les concernant ne soient pas utilisées
contre eux à des fins préjudiciables ou discriminatoires;
- Transparence: la traçabilité des systèmes d’IA doit être
assurée;
- Diversité, non-discrimination et équité: les systèmes
d’IA devraient prendre en compte tout l’éventail des capacités,
aptitudes et besoins humains, et leur accessibilité devrait être
garantie;
- Bien-être sociétal et environnemental: les systèmes d’IA
devraient être utilisés pour soutenir des évolutions sociales positives
et renforcer la durabilité et la responsabilité écologique;
- Responsabilisation: il convient de mettre en place des
mécanismes pour garantir la responsabilité à l’égard des systèmes
d’IA et de leurs résultats, et de soumettre les responsables à une
obligation de rendre des comptes.
36. Enfin, dans son Livre blanc
Note présenté le 19 février 2020,
la Commission européenne envisage la création d’un cadre pour une
IA digne de confiance, fondée sur l’excellence et la confiance.
En partenariat avec les secteurs privé et public, le cadre vise
à mobiliser des ressources tout au long de la chaîne de valeur et
à créer les incitations appropriées pour accélérer l’adoption de
solutions fondées sur l’IA, notamment par les petites et moyennes
entreprises. Cela inclut une collaboration avec les États membres
et le milieu de la recherche pour attirer et garder les talents.
Étant donné que les systèmes d’IA peuvent être complexes et comporter
des risques importants dans certains contextes, il est essentiel
d’instaurer la confiance. Des règles claires doivent s’appliquer
aux systèmes d’IA présentant un risque élevé, sans exercer une pression
trop importante sur les systèmes moins critiques.
4.3 OCDE
37. En mai 2019, l’OCDE a adopté
la Recommandation sur l’intelligence artificielle
Note. La Recommandation énonce cinq
principes complémentaires fondés sur des valeurs pour une approche
responsable en appui d’une IA digne de confiance:
- l’IA devrait servir les intérêts
des individus et de la planète en favorisant la croissance inclusive,
le développement durable et le bien-être;
- les systèmes d’IA devraient être conçus de manière à respecter
l’État de droit, les droits humains, les valeurs démocratiques et
la diversité, et être assortis de garanties appropriées – permettant
par exemple l’intervention humaine en cas de besoin –, afin de tendre
vers une société juste et équitable;
- il convient d’assurer la transparence et la divulgation
responsable des informations liées aux systèmes d’IA, pour que les
individus sachent lorsqu’ils interagissent avec de tels systèmes
et puissent en contester les résultats;
- les systèmes d’IA devraient être robustes, sûrs et sécurisés
tout au long de leur cycle de vie; les risques connexes éventuels
devraient être évalués et gérés en permanence;
- les organisations et les individus chargés de développer,
de déployer ou d’exploiter des systèmes d’IA devraient être responsables
de leur bon fonctionnement, dans le respect des principes susmentionnés.
4.4 Actions menées au niveau national
38. Les autorités nationales de
nombreux pays ont élaboré des stratégies et des politiques pour
promouvoir et réglementer l’IA. En voici quelques exemples parmi
d’autres:
- Finlande: un groupe
de pilotage spécialisé mis en place par le gouvernement a publié
en 2017 une stratégie nationale en matière d’IANote, dont un chapitre est consacré aux questions
d’éthique; la Finlande a été le premier pays de l’Union Européenne
à se doter d’une telle stratégie;
- Allemagne: l’Allemagne a publié une stratégie sur l’IA
en 2018Note, qui
est axée sur la nécessité de promouvoir la recherche-développement
tout en veillant à ce que l’IA se développe de manière socialement
responsable;
- Fédération de Russie: la Douma a récemment adopté la stratégie
nationale pour le développement de l’IA à l’horizon 2030. Cette
stratégie mentionne notamment les principes sur lesquels reposent
le développement et l’utilisation de l’IA (protection des droits
humains et des libertés fondamentales, sécurité et transparence).
Elle insiste également sur la nécessité de sensibiliser le public
et de créer un système intégré de réglementation des relations sociales
dans le contexte du développement et de l’utilisation des technologies
d’IANote;
- Royaume-Uni: l’accord sectoriel sur l’IA (AI Sector DealNote)
et le rapport de la Chambre des Lords sur l’IANote (publiés
tous deux en avril 2018) soulignent l’importance d’une réflexion
approfondie et d’une politique solide en ce qui concerne l’éthique
de l’IA.
5 Les travaux du Conseil de l’Europe
39. Le Conseil de l’Europe, en
tant que l’une des principales organisations en matière de droits
humains, joue un rôle important dans la promotion d’une IA qui respecte
les droits humains. Le 13 février 2019, le Comité des Ministres
a adopté une importante Déclaration sur les capacités de manipulation
des processus algorithmiques
Note. Il a invité les États membres
à combattre le risque que les individus ne soient plus en mesure de
se forger leur propre opinion et de prendre des décisions indépendamment
des systèmes automatisés, voire qu’ils fassent l’objet de manipulations
liées à l’utilisation des technologies numériques de pointe et des techniques
de microciblage. Notant que les outils d’apprentissage automatique
sont de plus en plus capables non seulement de prédire les choix,
mais aussi d’influencer les émotions et les pensées, parfois de
façon subliminale, le Comité des Ministres a encouragé les États
à assumer leur responsabilité pour combattre cette menace grandissante
en prenant des mesures législatives appropriées et proportionnées
contre les ingérences illégitimes, et en permettant aux utilisateurs
de développer des compétences clés dans la culture numérique.
40. Les 26 et 27 février 2019, la Conférence d’Helsinki intitulée
«Maîtriser les règles du jeu – L’impact du développement de l’intelligence
artificielle sur les droits humains, la démocratie et l’État de
droit», organisée par le Conseil de l’Europe et la Présidence finlandaise
du Comité des Ministres, a souligné que «des mécanismes de surveillance
effectifs et des structures de contrôle démocratiques doivent être
mis en place pour tout ce qui touche à la conception, au développement
et au déploiement des systèmes d’IA», et qu’«un processus démocratique
fonctionne si la population est informée de manière indépendante
et si l’on encourage des débats ouverts et inclusifs. Il convient
de la sensibiliser davantage aux risques et aux bénéfices potentiels de
l’IA et de développer les nouvelles compétences nécessaires. Il
faut en outre stimuler la confiance du public dans l’environnement
de l’information et les applications de l’IA
Note.»
41. Le 11 septembre 2019, le Comité des Ministres a institué un
Comité ad hoc sur l’intelligence artificielle (CAHAI) afin d’examiner,
sur la base de larges consultations multipartites, la faisabilité
et les éléments potentiels d’un cadre juridique pour le développement,
la conception et l’application de l’intelligence artificielle, fondé
sur les normes du Conseil de l’Europe dans le domaine des droits
humains, de la démocratie et de l’État de droit.
42. Dans sa Recommandation CM/Rec(2020)1 aux États membres sur
les impacts des systèmes algorithmiques sur les droits humains,
adoptée le 8 avril 2020 dans le contexte de la pandémie de covid-19,
le Comité des Ministres a publié une série de lignes directrices
appelant les gouvernements à veiller à ne pas violer les droits
humains par leur propre utilisation, développement ou acquisition
de systèmes algorithmiques. De plus, leur pouvoir réglementaire
donne à ces derniers l’obligation d’établir des cadres législatifs, réglementaires
et de supervision efficaces et prévisibles, capables de prévenir,
de détecter, d’interdire et de réparer les violations des droits
humains, qu’elles soient imputables à des acteurs publics ou privés.
6 Intelligence artificielle et grandes
entreprises: responsabilité et éthique
43. Les démarches éthiques contribuent
à créer un langage commun pour discuter et débattre de préoccupations
sociales et politiques. Elles apportent aux développeurs, aux employés
des entreprises et aux autres parties prenantes un ensemble d’énoncés
de valeurs et d’objectifs de haut-niveau sur la base desquels les
actions pourront ensuite être évaluées. Elles jouent aussi un rôle
éducatif, contribuant souvent à attirer l’attention sur les risques
particuliers liés à l’IA, aussi bien au sein d’une institution donnée
qu’à l’extérieur, pour le public concerné. Mais ce ne sont pas des
outils appropriés pour garantir la mise en œuvre des responsabilités.
44. Comme le souligne un rapport publié par l’institut AI Now
Note de l’Université de New York en 2019,
les entreprises qui créent des solutions basées sur l’IA pour toutes
sortes d’activités, depuis le calcul des notes dans l’enseignement
jusqu’à l’évaluation du potentiel criminel des migrants, ne sont
guère liées que par quelques déclarations éthiques auxquelles elles
choisissent elles-mêmes d’adhérer. Tout en reconnaissant que les
entreprises font des efforts, les auteurs considèrent que «les cadres
qui régissent actuellement l’IA ne permettent pas de définir clairement
les responsabilités». «À mesure que s’accroissent l’omniprésence,
la complexité et la puissance de ces systèmes, l’absence de responsabilisation
réelle et de contrôle – notamment des garanties de base de responsabilité
et de régularité des procédures – est une préoccupation de plus
en plus pressante.»
45. En 2018, Sundar Pichai, le PDG de Google, a rendu public un
ensemble de sept principes directeurs élaborés dans le but de veiller
à ce que les travaux de sa société sur l’IA soient socialement responsables.
Ces principes éthiques comprennent l’engagement d’«être utile à
la société» et d’«éviter de créer ou d’accroître une partialité
injuste». Dans un article du
Financial
Times, Sundar Pichai s’est déclaré favorable à une réglementation
de l’IA tout en plaidant pour une approche de bon sens, soutenant
que certains secteurs du développement de l’IA, tels que les voitures
autonomes et les technologies médicales, nécessitaient des règles sur
mesure
Note.
Il convient également de mentionner que Google a lancé son propre
Comité d’éthique indépendant en 2019, mais l’a dissolu moins de
deux semaines plus tard à la suite d’une polémique concernant les
membres qui y avaient été nommés.
46. D’autres sociétés, dont Microsoft, Facebook et Axon, le fabricant
de caméras mobiles pour la police, ont également mis sur pied des
comités d’éthique, des conseillers et des équipes. De telles avancées
sont encourageantes; il faut se réjouir que ceux qui sont au cœur
du développement de l’IA aient déclaré prendre la question de l’éthique
au sérieux. Cela dit, comme mentionné plus haut, ces avancées ne
constituent pas une base solide qui engagerait la responsabilité
des entreprises.
7 Conclusions
47. La démocratie suppose que des
personnes ayant des points de vue différents se réunissent pour
trouver des solutions communes par le dialogue. Plutôt que créer
un espace public et un ordre du jour communs, les plates-formes
de communication basées sur l’IA semblent favoriser l’individualisme
et la polarisation et conduire à la formation de communautés en
ligne fermées, partageant les mêmes points de vue; ce phénomène,
qui sape la cohésion sociale et le débat démocratique, contribue
à la prolifération du discours de haine, au cloisonnement et à la
segmentation de la société. Le fait que des segments entiers de
la population n’utilisent pas les plates-formes, ceci étant imputable
à diverses raisons se rapportant à l’utilisation des nouvelles technologies
de l’information et de la communication (c’est à dire genre, âge
et origine sociale) doit également être pris en compte dans cette
réflexion. Dans l’Union européenne, par exemple, il y a une différence
imputable au genre de 11 % en ce qui concerne les compétences numériques,
la différence étant encore plus importante en ce qui concerne les
compétences numériques de base et plus spécifiquement pour les personnes
âgées de plus de 55 ans
Note.
Les sociétés privées qui appliquent les règles du marché et non celles
de la démocratie n’assument pas la responsabilité d’autoriser l’alimentation
du discours de haine et la diffusion des contenus violents.
48. Les technologies fondées sur l’IA perturbent le fonctionnement
des institutions et processus démocratiques, et ont une incidence
sur le comportement social et politique des citoyens. Tous les algorithmes d’apprentissage
automatique s’appuient sur une structure de classification dans
laquelle la machine apprend à formuler un ensemble d’hypothèses
au sujet de différents lots de données. Comme tous les processus d’apprentissage
itératifs, l’apprentissage automatique aussi peut produire des résultats
faussement positifs ou faussement négatifs. Si ces erreurs sont
courantes dans certains types d’études, la marge d’erreur peut,
une fois reportée dans des décisions politiques, conduire à la répression
systématique de certains groupes sociaux ou ethniques, à la mise
en accusation à tort de suspects ou au profilage systématique non
nécessaire de citoyens
Note.
49. Manifestement, le cadre réglementaire est en retard par rapport
aux progrès technologiques. Les principes et politiques d’autoréglementation
ne sauraient être les seuls outils d’encadrement de l’IA, car ils n’entraînent
pas d’obligation de rendre des comptes. L’Europe doit veiller à
ce que la puissance de l’IA soit réglementée et employée au service
du bien commun. Il est donc nécessaire de créer un cadre réglementaire pour
l’IA, assorti de principes spécifiques fondés sur la protection
des droits humains, la démocratie et l’État de droit. Toute réflexion
dans ce domaine doit associer l’ensemble des parties prenantes,
et en particulier les citoyens et les entreprises privées. Les travaux
du CAHAI, qui doivent conduire à terme à l’instauration d’un cadre
juridique pour la gouvernance démocratique de l’intelligence artificielle
fondé sur les normes du Conseil de l’Europe, doivent être pleinement
soutenus et encouragés.
50. Afin d'assurer le respect de l’obligation de rendre des comptes,
le cadre juridique à mettre en place devrait prévoir un mécanisme
de contrôle indépendant qui garantirait le respect effectif de ses
dispositions. Sans un tel mécanisme, les grandes entreprises des
technologies de l’information et de la communication continueront
simplement à fonctionner comme par le passé et, face à l'énorme
pouvoir et à la nature transnationale de ces entreprises, la plupart
des États continueraient à fermer les yeux sur les comportements non-conformes,
considérés comme un prix à payer nécessaire et acceptable pour la
poursuite d'un intérêt vital.
51. Toutefois, ce mécanisme de contrôle ne peut être efficace
que s'il est proactif et déclenché au préalable. De fait, alors
qu'il serait important de mettre en place des sanctions pour les
comportements non- conformes, un mécanisme qui se limiterait à des
pénalités et des amendes après coup – qui sont généralement facilement abordables
par les grandes entreprises privées, quel que soit leur montant
– n'atteindrait pas le résultat escompté. Il est, en effet, souvent
très difficile, voire impossible, de rétablir la situation antérieure
ou de réparer les dégâts causés par la mise en place et l'utilisation
d'une technologie d'IA donnée, aussi contraire à l'éthique et/ou
aux droits humains, à la démocratie et à l'État de droit qu'elle
puisse être.
52. Un mécanisme de contrôle proactif exige l’existence d’un organe
extrêmement compétent (notamment sur le plan technique, juridique
et éthique), capable de suivre les nouvelles évolutions de la technologie numérique
et d'évaluer avec précision et autorité ses risques et conséquences.
Il va sans dire que toutes les parties prenantes concernées devraient
prendre part à un tel organe.
53. Autre point encore plus essentiel, le rôle de l’IA dans la
modification de l’équilibre des pouvoirs entre les institutions,
les acteurs politiques concernés et les organes exécutifs doit faire
l’objet de travaux de recherche plus structurés. Compte tenu de
l’ampleur des problèmes de légitimité et de souveraineté liés à
la délégation de décisions politiques à des algorithmes, le rôle
des constitutions, des parlements et des élites politiques en lien
avec l’IA doit être étudié en profondeur, en mettant notamment l’accent
sur la place que devrait occuper l’autorité politique à l’ère des
décisions automatisées
Note.
54. Cela ne signifie pas que l’IA ne saurait être un vecteur de
bien, ou qu’elle ne peut pas améliorer l’efficacité des politiques
ou leur capacité à répondre aux besoins des citoyens. Bien employée,
l’IA peut permettre d’élargir la représentation démocratique en
décentralisant les systèmes d’information et les plates-formes de
communication. Elle peut encourager l’autonomie informationnelle
des citoyens, améliorer la manière dont ils s’informent sur les
processus politiques et les aider à y participer à distance. De
même qu’elle peut être utilisée pour accentuer l’opacité et dispenser
les responsables d’avoir à rendre des comptes, elle peut aussi améliorer
la transparence et contribuer à l’instauration d’une plus grande
confiance entre l’État et la société et entre les citoyens eux-mêmes
Note.
55. Pour sa part, le Conseil de l’Europe, en tant qu’organisation
internationale de normalisation de premier plan dans le domaine
de la démocratie, doit faire œuvre de pionnier en concevant des
solutions et des formats permettant de s’assurer que les technologies
fondées sur l’IA sont employées pour renforcer la démocratie, au moyen
d’assemblées citoyennes, d’agoras électroniques et d’autres formes
délibératives et participatives d’engagement des citoyens dans les
processus démocratiques.