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Intérêt supérieur de l’enfant et politiques pour assurer l’équilibre entre vie privée et professionnelle

Rapport | Doc. 15405 | 17 novembre 2021

Commission
Commission des questions sociales, de la santé et du développement durable
Rapporteure :
Mme Françoise HETTO-GAASCH, Luxembourg, PPE/DC
Origine
Renvoi en commission: Doc. 14946, Renvoi 4471 du 30 septembre 2019. 2021 - Commission permanente de novembre

Sommaire

L’arrivée d’un enfant est un événement heureux, mais aussi déroutant et complexe. Les parents doivent trouver un équilibre entre vie privée et professionnelle pendant que l’enfant connaît la croissance la plus spectaculaire du cerveau et du corps. Les parents manquent trop souvent de temps avec leurs enfants, en raison à la fois d’impératifs professionnels et d’insuffisances des services d’accueil. De nombreuses inégalités se mettent en place dès le plus jeune âge. Le coût social et économique du manque d’attention de la part des parents peut être très élevé. C’est pendant l’enfance que s’établissent les bases fondamentales assurant la jouissance des droits humains. Un investissement massif dans les politiques familiales et la petite enfance est nécessaire pour la construction de personnalités équilibrées, aussi bien que pour l’essor de sociétés stables et prospères.

La crise de la covid-19 a rappelé combien la famille élargie était centrale dans l’éducation. Nos enfants doivent se sentir aimés, en sécurité, et grandir en harmonie jusqu’à devenir des acteurs responsables de la société. L’Assemblée doit rester vigilante et s’assurer que les normes défendues par le Conseil de l’Europe sont mises en œuvre. Le respect de l’intérêt supérieur de l’enfant doit nous guider dans l’amélioration continue des politiques publiques pour garantir l’équilibre entre vie privée et professionnelle.

A Projet de résolutionNote

1. L’arrivée d’un enfant est un événement heureux, mais aussi déroutant et complexe. Les parents doivent trouver un équilibre entre vie privée et professionnelle pendant que l’enfant connaît la croissance la plus spectaculaire du cerveau et du corps. Les parents manquent trop souvent de temps avec leurs enfants, en raison à la fois d’impératifs professionnels et d’insuffisances des services d’accueil. De nombreuses inégalités se mettent en place dès le plus jeune âge. Le coût social et économique du manque d’attention de la part des parents peut être très élevé. L’Assemblée parlementaire est convaincue que c’est pendant l’enfance que s’établissent les bases fondamentales assurant la jouissance des droits humains. Un investissement massif dans les politiques familiales et la petite enfance est nécessaire pour la construction de personnalités équilibrées, aussi bien que pour l’essor de sociétés stables et prospères.
2. Les États parties à la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE) reconnaissent le droit de tout enfant à un niveau de vie suffisant pour permettre son développement physique, mental, spirituel, moral et social. Selon l’article 27 de la convention, c'est aux parents ou autres personnes ayant la charge de l'enfant qu'incombe au premier chef la responsabilité d'assurer les conditions de vie nécessaires à son développement. Les États parties s’engagent à adopter les mesures appropriées pour aider ces personnes à mener à bien cette mission et offrent, en cas de besoin, une assistance matérielle et des programmes d'appui. L’article 17 de la Charte sociale européenne (STE no 35) engage les États parties à fournir la protection nécessaire au développement des enfants, en particulier les plus vulnérables: les filles, les migrants, les enfants issus de minorités ethniques ou nés dans des familles pauvres, monoparentales ou dont un des parents au moins est issu d’une minorité sexuelle.
3. L’Assemblée considère que l’intérêt supérieur de l’enfant doit être considéré comme l’un des objectifs ultimes du Conseil de l’Europe en toutes circonstances. Elle s’est, de nombreuses fois, mobilisée pour sa préservation sans concession. Dans sa Résolution 2056 (2015) « L’insertion des droits de l’enfant dans les constitutions nationales: un élément essentiel à l’efficacité des politiques nationales en faveur de l’enfance », elle appelait à mettre en place des garanties constitutionnelles propices à la protection et à la promotion des droits de l’enfant selon une approche moderne envisageant les enfants comme des titulaires autonomes de droits, en veillant à ce que l’intérêt supérieur de l’enfant prime (article 3 de la CIDE).
4. L’Assemblée constate que les États membres du Conseil de l’Europe doivent répondre aux impératifs d’une reprise économique compte tenu des conséquences socio-économiques de la pandémie de covid-19. L’Assemblée s’alarme du risque de voir l’équilibre entre vie privée et professionnelle des parents mis en danger dans ce contexte. Cet équilibre est encore plus important en temps de crise, lorsque les enfants ont encore plus besoin de soutien et de protection. Les priver de l’attention de leurs parents serait une atteinte à leur droit au développement et nuirait à l’avenir de nos sociétés.
5. Compte tenu de ces considérations et afin de répondre efficacement aux besoins des enfants et de leurs familles, l’Assemblée exhorte les États membres du Conseil de l’Europe à prendre les mesures suivantes:
5.1 veiller à ce que les politiques d’emploi intègrent les responsabilités parentales pour tous les parents (y inclus les pères); promouvoir des conditions de travail souples; élargir la durée du congé parental pour tous les parents (y inclus les pères), et créer les conditions nécessaires pour que les parents prenant un congé parental ne soient pas désavantagés ou discriminés au travail et sur le marché du travail; pour les parents qui élèvent leurs enfants seuls, prévoir la possibilité de cumuler le congé parental de la mère et celui du père;
5.2 tenir compte des difficultés des familles monoparentales, essentiellement des femmes; reconnaître le rôle des membres de la famille élargie par la création de congés spéciaux pour les grands-parents encore en activité ainsi que pour tout adulte responsable de la famille, sous condition de l’accord préalable du parent;
5.3 en temps de crise, tel que la pandémie de covid-19, garantir que les conditions de travail permettent aux personnes responsables d’enfants d’en assurer la garde et de soutenir l’éducation à distance sans être pénalisées; assurer un mode de vie sain pour leurs enfants, tels qu’une alimentation saine et de l’exercice physique; considérer ces arrangements comme un outil de prévention des troubles psychiques, du burn-out et de la violence domestique;
5.4 renforcer les services de santé mentale pour les enfants et les parents afin de lutter efficacement contre les troubles psychiques de l’enfance et les dépressions périnatales; renforcer les services de protection contre les violences domestiques ; les services pour les parents en situation de handicap ou ayant des enfants handicapés ; et les services pour les familles en situation ou à risque de grande précarité; assurer que les enfants les plus vulnérables bénéficient d’un soutien renforcé, sans stigmatiser leur environnement et leurs conditions de vie; 
5.5 adopter une stratégie nationale pour la petite enfance afin d’assurer le fonctionnement pérenne des structures d’accueil tout en préservant l’intérêt supérieur de l’enfant, en concertation avec les autorités locales et régionales; assurer la qualité d’accueil dans ces structures par le biais de conditions de travail dignes, des mesures pour éviter une rotation élevée du personnel et des formations appropriées; et établir un droit légal à la garde d’enfants;
5.6 généraliser l’usage des formations gratuites aux enjeux de la parentalité pour aider les adultes à accueillir l’enfant à sa naissance et l’accompagner dans son développement ; mettre en place un accompagnement sur les enjeux de la parentalité ; améliorer le diagnostic et le suivi des dépressions périnatales  sans stigmatisation;
5.7 tenir compte des risques que peut représenter l’usage des écrans non seulement pour l’enfant, mais surtout pour l’équilibre familial; lancer des campagnes afin de lutter contre l’addiction des enfants aux écrans, mais aussi à l’attention des adultes se trouvant dans l’entourage des enfants; et fournir l’aide nécessaire aux parents victimes d’addiction aux écrans dans l’intérêt supérieur des enfants et dans le cadre d’une éducation positive;
5.8 évaluer et contrôler, en permanence, les politiques familiales, y compris la stratégie nationale pour la petite enfance, afin de contribuer à l’amélioration continue de celles-ci et les réviser à intervalles réguliers; allouer des crédits suffisants à la recherche universitaire sur ces sujets; tenir compte des avis des familles et des enfants, y compris ceux qui sont dans des situations de vulnérabilité, en s’assurant du respect de la protection des enfants et des données personnelles.
6. Compte tenu de son rôle aux côtés des États membres, l’Assemblée renouvelle son appel à l’Union européenne pour qu’elle ouvre, dans les meilleurs délais, les négociations en vue d’accéder à la Charte sociale européenne révisée (STE no 163) afin de renforcer la cohérence entre les normes européennes de droits socio-économiques.

B Projet de recommandationNote

1. L’Assemblée parlementaire renvoie à sa Résolution… (2021) «Intérêt supérieur de l’enfant et politiques pour assurer l’équilibre entre vie privée et professionnelle». L’intérêt supérieur de l’enfant doit être considéré comme l’un des objectifs ultimes du Conseil de l’Europe afin de garantir à chaque enfant un bon départ dans la vie. Nous savons que « Construire des enfants solides est plus aisé que de réparer des adultes brisés ».
2. Assurer un meilleur équilibre entre vie privée et professionnelle sans altérer le bien-être supérieur de l’enfant est un défi pour les pouvoirs publics. C’est aussi une nécessité sociale, économique, politique et démographique. Cette nouvelle ambition requiert la coopération des autorités nationales, des pouvoirs locaux et régionaux, des parents et des professionnels. Elle nécessite de s’attaquer aux racines de la pauvreté des enfants et de l’exclusion, de répondre aux besoins des parents tout en dégageant les moyens nécessaires pour le développement harmonieux des enfants.
3. La Convention internationale des droits de l’enfant et l’article 17 de la Charte sociale européenne (STE no 35) engagent les États parties à fournir la protection nécessaire au développement des enfants, en particulier les plus vulnérables, les filles, les migrants et les enfants issus de minorités ethniques ou nés dans des familles pauvres, monoparentales ou dont un des parents au moins est issu d’une minorité sexuelle.
4. L’Assemblée est persuadée que le Conseil de l’Europe peut contribuer à la mise en place de politiques familiales inclusives de la petite enfance, répondant aux besoins exprimés par les parents tout en conciliant l’intérêt supérieur des enfants. Elle appuie les travaux en cours visant à préparer une nouvelle stratégie pour les droits de l’enfant 2022-2027 et invite le Comité Directeur pour les droits de l’enfant (CDENF) à intégrer la petite enfance et les politiques des 1 000 premiers jours dans ses travaux.
5. L’Assemblée recommande au Comité des Ministres:
5.1 d’intégrer les enjeux liés à la politique des 1 000 premiers jours dans le cadre de la prochaine stratégie relative aux droits de l’enfant et les travaux innovants sur les racines de la pauvreté;
5.2 d’accompagner les États membres dans la préparation de stratégies nationales sur la petite enfance, de promouvoir les bonnes pratiques et d’assurer l’échange d’information entre les autorités chargées de piloter ces stratégies nationales.
6. Compte tenu de son rôle aux côtés des États membres, l’Assemblée appelle le Comité des Ministres à plaider pour l’ouverture de négociations dans les meilleurs délais, en vue de l’adhésion de l’Union européenne à la Charte sociale européenne révisée (STE no 163), afin de renforcer la cohérence des normes européennes en matière de droits socio-économiques.

C Exposé des motifs par Mme Françoise Hetto-Gaasch, rapporteure

1 Introduction

1. Pour de nombreux parents, l’arrivée d’un enfant et ses deux premières années ressemblent à un chemin cahoteux. Dès la conception s’ouvre une période de bouleversements et de potentialités chez les nouveaux parents. Ceux-ci doivent revoir l’organisation de leur vie, redéfinir leurs priorités et modifier l’équilibre entre vie privée et professionnelle. Ces changements profonds ne doivent pas se faire contre l’intérêt supérieur de l’enfant. Ce dernier doit être préservé sans condition, et en conformité avec les droits décrits dans la Convention internationale des droits de l’enfant. Cette responsabilité incombe aux parents. Elle est partagée par la puissance publique. La plupart de nos pays ont cherché à préparer des politiques attentives pour atteindre cet équilibre. Nous devons aller plus loin et investir massivement pour le bien de nos communautés.
2. La complexité des politiques familiales est indéniable compte tenu de la variété des situations. Beaucoup de nos États membres ont su mettre en place, au fil des décennies, des actions généreuses qui assurent des prestations de très haute qualité. Au-delà de leurs résultats immédiats, l’État les charge de préparer des citoyens équilibrés et responsables. Le succès des politiques familiales repose sur la concertation des différents acteurs impliqués dans le développement des enfants. Pour réaliser ce projet, nous, parlementaires, devons façonner la vision derrière la réforme et clarifier le rôle de chacun: professionnels, parents et autorités.
3. Le Conseil de l’Europe défend les droits des enfants et soutient leur inclusion dans la société. Il contribue au renforcement des politiques publiques, conformément au droit international. À travers la Convention européenne des droits de l’homme (STE no 5) et la jurisprudence de la Cour européenne, il se préoccupe de leur sort. Sous l’autorité du Comité directeur pour les droits de l’enfant (CDENF), la Division des droits des enfants participe au développement de l’expertise, dans l’intérêt supérieur de nos enfants. La Charte sociale européenne révisée (STE no 163) offre, quant à elle, une protection complémentaire, y compris contre toutes les formes de négligence.
4. En juillet 2019, j’ai déposé avec un groupe de parlementaires la proposition de résolution intitulée « Intérêt supérieur de l’enfant et politiques pour assurer l’équilibre entre vie privée et professionnelle ». Le 30 septembre 2019, la commission des questions sociales, de la santé et du développement durable a été saisie pour rapport et j’ai été désignée rapporteure le 2 octobre 2019. Mon objectif était de passer en revue, à la lumière de l’intérêt supérieur de l’enfant, le congé parental , la flexibilité du temps et du lieu de travail , les aménagements nécessaires au travail, le congé sans solde pour raison familiale, les modes de gardes, etc. Il me semblait opportun de mettre en perspective ces avancées avec les normes internationales et européennes qui garantissent aux plus jeunes l’égalité des chances, un niveau de vie suffisant, ainsi qu’une protection sociale, juridique et économique. Elles doivent répondre aux besoins spécifiques des enfants les plus vulnérables, y compris les enfants migrants, et les préserver des discriminations fondées sur le genre et le handicap.
5. La crise de la covid-19 a rappelé combien la famille était centrale dans l’éducation. Nos enfants doivent se sentir aimés, en sécurité, et grandir en harmonie jusqu’à devenir des acteurs responsables de la société. J’appelle donc l’Assemblée parlementaire à rester vigilante et à s’assurer que les normes défendues par le Conseil de l’Europe sont mises en œuvre. Le respect de l’intérêt supérieur de l’enfant doit nous guider dans l’amélioration continue des politiques publiques pour garantir l’équilibre entre vie privée et professionnelle.

2 L’évolution des politiques familiales: atouts et lacunes

6. Attentives aux transformations des sociétés européennes, les politiques familiales ont connu des changements importants à coup de réformes profondes et rapides qui ont apporté des résultats lents, mais non négligeables. Ainsi, si le principe d’égalité juridique entre les parents fut introduit assez tôt dans les législations nationales, il ne s’est réellement imposé que récemment. Le congé parental des conjoints à la naissance s’installe aussi même s’il n’est pas exercé de façon uniforme dans l’ensemble des classes sociales et des professions. Le coup de pouce des autorités pour le rendre plus attractif devrait contribuer à mieux répartir les tâches au sein des foyers entre les parents. Ces politiques ont permis de changer la façon dont la société considère les femmes. La place des pères a changé aussi et s’est renforcéeNote. L’égalité effective des parents progresse et c’est toute la communauté qui s’adapte aussi. Ces politiques ont longtemps eu comme objectif principal d’encourager la natalité nationale avant de se diversifier.
7. Avec l’évolution de la société, la famille a été supplantée par l’entreprise dans la création de valeur ajoutée. Les politiques se sont élargies pour concilier l’intérêt des parents et des acteurs économiques afin de faciliter l’activité professionnelle, tout en soutenant le développement de la cellule familiale par le biais de prestations financières, avantages en nature et déductions fiscales. Il faut se féliciter de ces progrès permettant de concilier vie privée et professionnelle. Dans ce contexte, il convient de rappeler que la Stratégie du Conseil de l’Europe pour l’égalité entre les femmes et les hommes 2018-2023 souligne l’importance sociale du congé de maternité et de paternité. Elle exige que le rôle des deux parents dans l’éducation des enfants soit pris en compte pour garantir que les droits humains des femmes et des hommes soient pleinement et uniformément respectésNote.
8. Nous devons poursuivre ces transformations. Nos États ont pris des engagements précis avec les Objectifs de développement durable des Nations Unies. L’Objectif 4 appelle les autorités à « Assurer l’accès de tous à une éducation de qualité, sur un pied d’égalité, et promouvoir les possibilités d’apprentissage tout au long de la vie»Note Tous les détenteurs de droits doivent avoir accès aux services de la petite enfance, en particulier les plus vulnérables qui cumuleraient les fragilités.
9. Les politiques familiales doivent favoriser l’émancipation des femmes et la responsabilité partagée des pères à travers l’Objectif 5 « Parvenir à l’égalité des sexes et autonomiser toutes les femmes »Note. Intéressons-nous aussi aux moyens de valoriser la personne qui s’occupe de l’enfant au sein de la famille élargie. L’introduction d’un congé pour les grands-parents qui gardent leurs petits-enfants malades par exemple devrait être envisagée.
10. Si l’accès universel à un mode de garde bénéficie aux parents, il donne un travail aux acteurs professionnels. Des recherches ont pu démontrer que les enfants peuvent, dans certaines circonstances, se sentir négligés. Ainsi le Québec a évalué sa politique d’accueil des plus petits dès 1997. Des hausses significatives de l’anxiété furent mesurées sur les enfants de 2 à 4 ans. Ces effets négatifs ne se sont pas dissipés en grandissant. Ils se sont parfois accrus. Le dilemme entre les besoins des parents et des enfants doit nous interrogerNote. Nous devons nous assurer que ces politiques sont gagnant-gagnant.
11. Beaucoup trop d’enfants ne profitent pas assez de leurs parents. En effet, certains adultes délèguent leurs rôles de façon assumée ou subie. L’équilibre entre vie professionnelle et privée demeure à l’avantage du travail des parents pour des raisons diverses. D’après une étude de l’université de l’OhioNote, alors que 20 % des adultes ont des avantages en matière d’horaires aménagés, une partie non négligeable ne bénéficie d’aucune amélioration. La flexibilité du travail n’est pas ouverte à toutes et tous. Jusqu’à récemment, le télétravail était surtout accordé aux fonctions les plus hautes et bénéficiait surtout aux femmesNote. En Grande-Bretagne, trois femmes sur dix reconnaissent avoir subi un impact négatif à l’issue du congé maternité. Beaucoup de femmes sont contraintes de sortir du marché de l’emploi pour s’occuper de leurs enfants. La frontière entre vie familiale et activité professionnelle s’est détériorée de façon objective. En tant que parlementaires, nous avons laissé cette situation s’installer.
12. Malgré les réformes, la société semble encore systématiquement donner l’avantage à la carrière sur la famille, particulièrement pour les hommes. Pour beaucoup d’enfants, les soirées et les weekends ressemblent à la semaine parce que les parents travaillent. Ces derniers gagneraient à réduire, même provisoirement, leur temps professionnel (le « compte-épargne-temps » en France par exemple), afin de s’occuper de leurs enfants, surtout au moment de la petite enfance, mais aussi par la suite. Le confinement a certainement rapproché bon nombre de familles, qui ont été ainsi contraintes d’organiser leur journée commune. Il serait intéressant de tirer des leçons des expériences réussies, et de les promouvoir par le biais des politiques appropriées. En même temps, on constate une recrudescence des conflits dans la famille, des problèmes de santé mentale, et l’aggravation de la violence domestique. Des leçons doivent en être tirées afin d’amortir les futures crises.
13. Malgré l’importance des crédits publics mobilisés, la petite enfance demeure peu structurée. Sa gestion est, de surcroit, partagée entre plusieurs niveaux d’autorités. Elle peine à concilier à la fois les intérêts des parents, les ambitions à long terme et l’organisation des professionnels. Au cours des vingt dernières années, les pouvoirs publics (aux niveaux national, régional et local) ont multiplié les créations de crèches pour satisfaire une demande qui dépasse toujours l’offre de services. Regrettablement, ces dépenses semblent avoir coïncidé avec une révision à la baisse, moins coûteuse et généreuse, du cadre qui réglemente et orchestre l’accueil.
14. La pérennité de certaines structures d’accueil de la petite enfance est trop souvent dépendante d’emplois précaires, souvent réservés à des femmes et en dépit de l’intérêt des enfants qui manquent parfois de modèles masculins à qui s’identifier. Cette décision, assumée par les autorités publiques qui organisent et financent les crèches, provoque un changement régulier de personnel qui altère l’équilibre des enfants. Pour ne pas payer plus tard la conséquence d’enfants peu stimulés, perdus dans la société et dépourvus d’attaches sentimentales, un cadre de confiance solide est nécessaire. Pour cela, nous devons engager des professionnels de l’enfance, investir dans leurs formations et assurer la qualité d’accueil.
15. Il n’est pas question ici d’opposer les méthodes appliquées par les États membres. Chaque pays a adopté des solutions qu’il a estimé correspondre à son histoire et ses traditions. Certains ont fait le choix de jardins d’enfants alors que d’autres ont préféré la scolarisation précoce. Aucune réponse n’est meilleure qu’une autre. Concernant le mode de garde, interrogeons-nous sur sa qualité à travers le taux d’encadrement et l’amplitude des horaires d’accueil. La désignation d’une personne de référence et la stipulation du temps maximal passé dans la structure supportable par l’enfant doivent aussi être gardées à l’esprit.
16. Afin de répondre aux besoins des parents et aux objectifs des autorités, les professionnels de la petite enfance accompagnent l’enfant vers l’autonomie. La pédopsychiatre Françoise Dolto avait cherché à créer un cadre favorable pour préparer l’éloignement doux et progressif de l’enfant de sa famille vers l’écoleNote. Toutes les crèches qu’elles relèvent du secteur privé, public ou associatif, devraient partager ce même objectif. Cette responsabilité dépasse la seule préoccupation d’occuper les enfants pendant le temps de travail des parents. La qualité de l’accueil exige une formation appropriée, mais aussi l’intervention de praticiens et spécialistes. Le rôle des professionnels est d’empêcher les troubles émotionnels précoces causés par un éloignement brusque. La participation des pères et des mères est à encourager. Elle rassure les parents, mais également les enfants. Malheureusement, les employeurs ne facilitent pas toujours l’implication des parents.
17. Les différents débats nationaux et européens sur la durée du congé parental nous interpellent. De façon générale, les femmes demandent beaucoup plus d’aménagements du temps de travail que les hommes. La Finlande a augmenté ce congé de 12,7 à 14 mois. Chaque parent est dépositaire d’un droit à 164 jours d’absence et un maximum de 69 jours est transférable d’un parent à l’autre. En mettant en œuvre cette réforme, les autorités finlandaises ont décidé de prendre en compte la composition contemporaine des familles puisqu’un parent isolé peut bénéficier du cumul des deux quotas de la mère et du père.
18. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE)Note, quatre enfants sur cinq vivent dans des familles classiques: la proportion d’enfants vivant des parents non mariés est passée de 10 à 15 % au cours des dix dernières années. Le format de famille moderne est devenu extrêmement divers et cette variété explose (adultes qui résident dans des villes différentes ; enfants en garde alternée  ou parents de même sexe). L’environnement immédiat d’un enfant peut changer plusieurs fois au cours de son enfance, ce n’est pas inhabituel. C’est cette réalité que doivent prendre en compte les politiques publiques dorénavant, sous peine de ne plus remplir leur mission essentielle de façon optimale ou d’appliquer des démarches sans aucune nuance. Les objectifs des politiques doivent être à la fois généraux et spécifiques pour répondre à un maximum de situations.
19. La pandémie de covid-19 aura entre-temps changé la perception de l’aménagement du temps de travail et bouleversé tous les usages – mais pas forcément d’une manière qui profite aux parents (aux mères en particulier) et à leurs enfantsNote. La fermeture des crèches aura pesé non seulement sur le développement des enfants, perturbés dans leur apprentissage et leur vie sociale, mais aussi sur la santé morale des adultesNote.

3 Le rôle des familles, de l’État et des professionnels dans le développement des enfants

20. Sans expérience, les parents doivent tout inventer et adapter leur organisation sous la contrainte. Ils sont souvent démunis et ont besoin d’aide extérieure. L’équilibre entre vie privée et professionnelle est un enjeu essentiel. Leur implication dans la réussite des premières années de l’enfant nécessite des arbitrages qui n’appartiennent qu’à eux. Le libre-choix du mode de garde n’est pas une réalité dans beaucoup d’États membres du Conseil de l’Europe.
21. Le rôle des parents est central. Afin de développer des apprentissages sociaux, émotionnels et cognitifs, l’enfant doit disposer d’un attachement fort et sécurisé. La synchronie des interactions parents-bébés joue un rôle clé. Il réagit aux manifestations par des paroles, le regard, le toucher. Pour établir un tel attachement, les adultes ont besoin de temps disponible, en plus de la proximité physique et émotionnelle. Il faut parler à un bébé, répondre à ses signaux, l’écouter, jouer avec lui, l’embrasser. Tout cela contribue à son épanouissement socio-émotionnel et cognitif. La durée du temps partagé par les parents et l’enfant fait partie des éléments déterminants de la qualité de l’attachement qui, à son tour, assure la base pour un développement harmonieux.
22. La surexposition aux écrans et ses effets néfastes sur le développement des enfants, tout spécialement en bas âge, sont souvent liés à celle des parentsNote. Les écrans occupent la place au détriment de dialogues, d’activités ludiques et de jeux qui développent l’imagination et les compétences langagières des plus petits. Ils peuvent altérer le comportement des enfants. Nous devons investir dans des mesures préventives pour avertir les parents de ces risques. Ils ont un rôle important à jouer. La crise sanitaire a mis en exergue certains phénomènes récents. Nous devons reconnaître que «les confinements ont radicalisé les addictions aux écrans», déclare le pédopsychiatre Richard DelormeNote.
23. L’Assemblée a eu l’occasion de se pencher sur la co-responsabilité des pères. Elle a invité les États à prendre toutes les mesures nécessaires pour rompre avec la perpétuation des rôles stéréotypés dans la sphère privée et familiale et reconnaître plus largement leur place à l’égard de leurs enfants, même en cas de divorce.
24. La fonction des politiques publiques est d’aider les parents, pas de les remplacer. Elles apportent un cadre et des moyens. Pour guider les parents, l’Allemagne a mis en place un réseau de conseillers parentaux à travers le pays, les ElternbegleiterNote. L’Italie a suivi une méthode similaire en instituant en 2012 les Fiocchi in Ospedale fournissant un soutien psychosocial dans les maternités. Cette bonne pratique a pour objectif d’accompagner les futurs parents avant l’arrivée de l’enfant et au cours de ses premières années pour répondre à leur situation spécifique. Le rôle des professionnels consiste aussi à rappeler des évidences: la nécessité d’un mode de vie sain, d’un environnement adapté et d’un sommeil correspondant à l’âge de l’enfant. En même temps, il convient de reconnaître que les parents ont surtout besoin de temps pour pouvoir bénéficier de programmes de formation parentaux. Ce temps leur manque pour s’impliquer dans l’éducation des enfants, pour prévenir et corriger certains comportements.

4 L’intérêt supérieur de l’enfant

25. La petite enfance est un âge bien particulier. 85 % de la maturation cérébrale est acquise au cours des cinq premières années de vie. Comme le note le collectif « Ensemble pour l’éducationNote, » la petite enfance coïncide avec la période la plus prometteuse, mais aussi la plus fragile. La protection des toutes premières années d’existence doit être un sujet national au-delà de tout clivage partisan et professionnel. Elle implique la qualité satisfaisante des services qui encadrent le développement harmonieux des enfants et vise à consolider l’attachement sentimental nécessaire à l’épanouissement. Pour y arriver, nous, législateurs, avons besoin de recueillir de l’information, d’analyser les bonnes pratiques qui contribuent à la réalisation d’objectifs clairs, d’évaluer l’impact des changements et de d’obtenir des informations en retour. Nos politiques doivent mesurer les défis qui s’imposent à nos sociétés et préserver l’intérêt supérieur de l’enfant tout en aménageant pour les parents la liberté de déterminer le sens de leur propre vie. La participation équilibrée des femmes et des hommes à la prise de décision sur ce sujet est essentielle pour assurer sa pertinence et son efficacité.
26. Le pédopsychiatre Karl Heinz BrischNote parle de l’attachement comme du principe le plus important pour le développement sain de l’enfant. D’après lui, 25 % des enfants seraient dans un état d’insécurité. Si les personnes les plus proches ne répondent pas aux signaux émis par un bébé, ils font comprendre à l’enfant qu’il doit gérer son inquiétude lui-même. Ce dernier freine ainsi son désir d’attention et de proximité, mais demeure toutefois stressé en son for intérieur.
27. D’après la neuroscience, la présence et l’implication des parents (ou tout autre représentant légal reconnu par l’administration) sont irremplaçables pour le développement harmonieux des enfants. Dans ce contexte, la responsabilité de l’éducation revient avant tout aux adultes qui sont détenteurs de l’autorité familiale et perçus comme des personnes de confiance. Malheureusement, on constate que beaucoup de parents manquent de temps et des compétences nécessaires pour accompagner leurs enfants. Je pense qu’il faut davantage encourager les référents à s’investir. Nous avons besoin de politiques d’emploi et d’aide et d’accompagnement des parents qui respectent les engagements familiaux.
28. L’intérêt supérieur de l’enfant est d’une importance capitale pour le Conseil de l’Europe: l’enfant doit être traité de façon prioritaire quelles que soient les circonstancesNote en raison de son extrême vulnérabilité. Il est au cœur de toutes les interventions de notre Organisation pour la protection et le développement des droits de l’enfant, appelé à devenir l’adulte de demain. À travers les normes et outils mis à disposition, l’intérêt supérieur de l’enfant doit guider la satisfaction des besoins tout en respectant ses prérogatives et sa personnalité. Il est opportun de concevoir les politiques familiales à la lumière de ce principe pour permettre à chaque enfant de s’épanouir. Le Conseil de l’Europe s’engage pleinement pour que les enfants aient un droit effectif à l’égalité des chances. Cet objectif figurera certainement au sommet des priorités de la prochaine stratégie de l’Organisation relative aux droits de l’enfant (2022-2027).

5 Renforcer l’égalité des chances entre les enfants

29. Malgré les améliorations apportées par les politiques publiques récentes, il reste un certain nombre de défis à relever dans nos sociétés afin de fournir une protection adéquate et de placer au plus haut l’intérêt supérieur de l’enfant. La Stratégie du Conseil de l’Europe pour les droits de l’enfant 2016-2021 indique queNote « la famille, quelle que soit sa forme, est l’unité de base de la société et le cadre naturel dans lequel grandissent et s’épanouissent les enfants. […] Cependant, les familles peuvent être confrontées à une multitude de problèmes: la crise économique implique le chômage pour beaucoup d’entre elles et apporte plus d’insécurité face à l’avenir. Concilier vie professionnelle et privée reste une vraie difficulté pour les parents, en particulier pour ceux qui sont isolés, la plupart du temps des femmes ».
30. La pauvreté est la première des atteintes à l’égalité des chancesNote. Si elle a baissé en Europe, le nombre d’enfants qui subissent l’extrême pauvreté a augmenté. C’est préoccupant et l’Assemblée aura l’occasion d’examiner une nouvelle fois cette questionNote. Comme le remarquait déjà la Commission européenne dans sa recommandation de 2013Note, il convient de prévenir sa transmission d’une génération à l’autre. Il faut pour cela « investir dans l’enfance pour briser le cercle vicieux de l’inégalité. » Dans ce contexte, le rôle des politiques publiques est de fournir une assistance adaptée aux plus vulnérables, en apportant une couverture spécifique à ceux dans la pauvreté, handicapés, aux victimes de discrimination, ou aux migrants. La protection renforcée a été abordée de façon différente par les États: salaire minimum à Chypre , plan d’aide aux mères célibataires en Belgique, allocation du fonds social d’investissement danois en faveur des plus fragiles, aménagement du revenu de solidarité active pour les mères isolées et stratégies d’insertion vers l’emploi en France, ou des programmes de prévention de la transmission intergénérationnelle de la pauvretéNote.
31. Les mesures en faveur de la petite enfance doivent soutenir l’égalité des chances. En Allemagne, il existe un droit légal à la garde et à l’éducation préscolaire (dans des crèches et à domicile) pour tous ceux âgés de 1 an jusqu’à l’entrée à l’école primaireNote. Au Luxembourg, 20 heures d’encadrement plurilingue gratuit sont accordées à tous les enfants de 1 à 3 ans qui fréquentent une structure d’accueil collectif. Entre 3 et 4 ans, tous les enfants peuvent suivre l’enseignement précoce sans aucun coût, ce qui leur permet de se familiariser avec la langue luxembourgeoise et facilite l’alphabétisation en allemand. L’État verse aussi des aides aux parents nécessiteux sous forme de chèques-service. En règle générale, complétee par des mesures ciblées, une politique globale de protection et d’éducation contribue à l’égalité des chances pour tous. Des subventions allouées aux services de garde les rendent plus accessibles et abordables pour les familles les plus pauvres, afin de lutter contre les inégalités.

6 Les 1  000 premiers jours

32. Les 1 000 premiers jours coïncident avec la croissance la plus spectaculaire du cerveau. Cette période commence vers la fin de la grossesse et s’achève vers l’âge de 2 ans. Les enfants ont une appétence pour des stimuli sociaux, tels que le visage, son expression, le corps, le toucher et le contact, et la voix reconnue par l’enfant. À 7 mois, un bébé est déjà sensible à la conformité au groupe. À 18 mois, un enfant sait aider. Et entre 12 et 15 mois, il prend conscience de soi et acquiert des capacités réflexives. Cette période nécessite un encadrement de qualité.
33. Les 1 000 premiers jours sont largement étudiés par les chercheurs, particulièrement en neuroscience et en science de l’éducation. Ils y voient l’occasion de faire converger des interventions multidisciplinaires sur la préservation de l’intérêt supérieur de l’enfant. C’est une démarche à la fois basée sur les risques et encadrée par des hypothèses qui renforcent les protections.
34. En reprenant à leur compte les 1 000 premiers jours, les États membres placeraient la petite enfance au premier rang de leurs priorités et garantiraient un haut degré de protection pour l’intérêt supérieur de l’enfant. La politique familiale devrait être un sujet national au-delà de tout clivage partisan et professionnel afin de contribuer efficacement aux Objectifs du développement durable (ODD 1, 3, 4, 10 et 11Note). Qu’il s’agisse d’identifier les interventions précoces et les pratiques préventives, les 1 000 premiers jours sont centrés sur les besoins des enfants et l’assistance aux proches. Ils favorisent le développement cognitif et affectif et mettent les interactions en évidence.
35. Soutenue par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), cette stratégie correspond pleinement à sa définition de la santéNote. Les dispositions prévues accompagnent, dans une approche à large spectre, les besoins de l’enfant et de ses parents, y compris dans des situations fragilisées ou spécifiques (handicap, dépression des parents, enfant prématuré, etc.). En raison de l’extrême plasticité de l’enfant et de sa capacité exceptionnelle d’apprentissage, la précocité des interventions, mêmes mineures, est proportionnellement beaucoup plus efficace. Les psychiatres ont démontré que celles-ci pouvaient prévenir l’installation de traumatismes et les inégalités.
36. En NorvègeNote, l’intervention précoce consiste en des programmes pédagogiques inclusifs. Elle compte parmi les seuls pays d’Europe à garantir une place en crèche à chaque enfant. La garde est adaptée aux horaires des parents. Au Portugal, dès 2008, une attention particulière a été donnée aux enfants les plus vulnérables avec la volonté de ne pas assurer de distinction. Il en résulte que moins de 1 % des enfants y sont accueillis dans des centres spécialisés.
37. Les Danois ont fait beaucoup d’efforts pour mieux encadrer les parents et les bébés dès la grossesse. Ils envoient aux parents, bien avant la naissance, des informations très utiles sur l’allaitement, l’alimentation complémentaire, les vaccinations, les examens médicaux, la meilleure position pour faire dormir un enfant, la prévention des accidents, les nuisances du tabac. Ils mettent même à leur disposition une nurse, qui se rend au domicile au besoin pour les accompagner et aider. L’État verse une allocation aux familles aux revenus les plus bas pour aider les parents à conserver un niveau de vie convenable et confiance en la société. Les crèches y sont ouvertes jusqu’à 50 heures par semaine afin de permettre une meilleure adéquation avec la profession des parents. Ainsi 90 % des enfants de un à deux ans sont accueillis. Aux Pays-Bas, les collectivités locales compensent, de façon universelle, les besoins des parents concernant la santé et l’assistance sociale. Cette stratégie est en train de conquérir de nombreux pays comme le Royaume-Uni, la France et les États-Unis.
38. Le Président Macron a érigé, en France, les « 1 000 premiers jours » parmi les priorités de son mandat. Annoncée comme « un nouveau Pacte pour l’enfance », cette stratégie repose sur trois piliers: la prévention des atteintes à l’intérêt supérieur de l’enfant dès le début de la grossesse ; la lutte contre toutes les formes de violences et la garantie du respect des droits ; ainsi qu’une meilleure protection de l’enfance. Une commission de 18 experts, présidée par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik a été formée en septembre 2019. Elle a rendu son rapport en septembre 2020. La méthode proposée est transversale. C’est une « approche centrée sur les besoins des enfants, leurs compétences et les conditions de leur construction psychique, affective, cognitive et sociale. » Elle met également « l’accent sur tout l’entourage de l’enfant, plus particulièrement sur ses parents, sa famille élargie, ses pairs et aînés, les professionnels, ainsi que sur la responsabilité de la société dans l’accueil de l’enfant et le soutien aux parents. » Les conclusions de cette commission, qui a pu reprendre d’autres expériences internationales, ont vocation à être diffusées.
39. L’Union européenne a littéralement investi le domaine de la petite enfance, au titre du nouveau « pilier des droits sociaux ». Dans la stratégie qu’elle a présentée en février 2021Note, elle soutient le consensus le plus favorable aux enfants qui les aide « à grandir, apprendre et s’épanouir. » Elle a publié en décembre 2020 une «boîte à outils» pour une éducation et un accueil précoces. Ce document liste des exemples de bonne pratique pour la délivrance de services aux parents et aux enfants qui sont à la fois de très haute qualité et inclusifs. Elle y énumère aussi des lignes directrices adressées aux États membres précisant le niveau de qualité à atteindre: les services sont disponibles, accessibles et abordables ; des agents qualifiés sont mobilisés en nombre suffisant ; ils bénéficient d’une éducation initiale de qualité couplée à des formations régulières ; la prestation des services bénéficie d’un cadre pédagogique respectueux des capacités individuelles de chaque enfant, concourant à leur bien-être ; le pilotage et la gestion des structures d’accueil sont organisés de façon effective pour répondre aux besoins simultanés des enfants et de leurs parents ; cette démarche profite, enfin, d’un contrôle et d’évaluations régulières permettant de revoir et d’améliorer les dispositifs au fil du temps en s’appuyant sur une approche empirique ainsi que sur l’expérience et la satisfaction des parties prenantes.
40. Le 15 décembre 2020, l’organisation EuroChild et d’autres organisations de la société civile ont lancé la campagne « First Years, First Priority » (les premières années, notre grande priorité). Compte tenu des travaux de la neuroscience, ils avancent des preuves que les 1 000 premiers jours comptent pour toute la vie. Ces associations regrettent que certaines politiques publiques ne placent pas l’intérêt supérieur de l’enfant au cœur de leur action et n’adoptent pas une stratégie active de lutte contre les inégalités. La campagne concerne aussi les plus vulnérables: les Roms, les enfants en situation de handicap, les migrants et les réfugiés, ainsi que ceux vivant dans une extrême pauvreté. La crise sanitaire est pour ces acteurs de la société civile une occasion rare d’un changement systémique. Elle devrait contraindre les pays à prendre des mesures ambitieuses de lutte contre la pauvreté et les inégalitésNote.

7 Investir pour la petite enfance

41. Nous devons clairement donner la préférence à nos enfants dans nos investissements. Les enfants qui naissent dans un milieu instable rencontrent plus de difficultés à passer les différents âges que les autres. En assumant cette priorité, nous pourrions prévenir bien des situations néfastes. Le retour sur crédits dépensés dans la petite enfance peut atteindre jusqu’à 13,7 % selon une étude régulièrement citée par l’UNICEFNote. Investir pour la petite enfance est un choix de société: il exige un soutien large. Dans le cadre de la campagne « Les premiers moments comptent »Note, l’UNICEF a lancé un appel aux gouvernements nationaux ainsi qu’aux partenaires du secteur privé. Il vise à investir d’urgence dans les services qui offrent aux jeunes enfants, en particulier les plus pauvres, un départ optimal dans la vie ; élargir l’accès à des services efficaces de développement de la petite enfance qui couvrent les besoins essentiels à la maison, dans les écoles, dans les structures communautaires et dans les établissements de santé ; faire une priorité nationale des politiques de la petite enfance et impliquer le secteur privé ; collecter des données concernant les indicateurs clés du développement de la petite enfance et assurer le suivi des progrès ; assurer un encadrement spécifique pour les programmes de la petite enfance et coordonner plus efficacement les initiatives à travers les différents secteurs ; stimuler la demande de services de qualité pour la petite enfance.
42. L’objectif de I’UNICEF est que les parents et les personnes qui ont la responsabilité d’enfants dégagent du temps et recueillent le soutien nécessaire pour élever des enfants heureux et en bonne santé. Cette campagne prône l’octroi d’au moins six mois de congé rémunéré pour les deux parents , des espaces consacrés à l’allaitement et des pauses payées pour les femmes qui reprennent le travail , des services de garde abordables, accessibles et de qualité , et des allocations permanentes pour aider toutes les familles avec enfants.
43. L’OCDE a, quant à elle, mené une vaste enquête internationaleNote sur 7 000 enfants âgés de 5 ans en Estonie, aux États-Unis et au Royaume-Uni. Ses conclusions sont limpides. Une éducation précoce solide et le bien-être assuré « sont le meilleur investissement que peuvent réaliser les familles et les gouvernements pour atteindre le succès tant au niveau individuel que systémique ». Selon cette enquête, le destin de ces enfants est devenu « hautement prédictif » du point de vue de leur développement et, à plus long terme, de leur futur emploi. Les informations collectées concernaient essentiellement des données préliminaires d’alphabétisme, de calcul, d’auto-contrôle et de capacités socio-émotionnelles. Elles ont permis de mesurer les résultats des politiques publiques sur leur bien-être général ; leur satisfaction dans la vie ; leur santé physique et mentale ; leur niveau d’éducation ; leur relation au travail, à l’argent et au statut socio-économique ainsi qu’à la citoyenneté.
44. Au-delà de l’avantage économique de la décision d’investir massivement dans la petite enfance, ce succès est gratifiant à l’échelle des individus. Il permet à l’enfant en bas âge de trouver les ressources pour rechercher sa sécurité intérieure et créer une confiance primordiale en la vie elle-même. C’est un bagage utile pour commencer sa vie, développer sa confiance sociale et construire une personnalité équilibrée, plus résistante aux frustrations et traumatismes.

8 Conclusions

45. « Construire des enfants solides est plus aisé que de réparer des adultes brisés », disait déjà Frederick Douglass au XIXème siècleNote. Cet adage s’applique toujours. Offrir à chaque enfant un départ sûr dans la vie devrait être notre priorité, dans un monde fracturé où des millions d’enfants passent leurs premières années dans des conditions déplorablesNote.
46. Dans le cadre du plan américain de sauvetage de 1 900 milliards de dollars, le président BidenNote a prévu des allocations familiales mensuelles permanentes et la construction de nombreuses crèches et structures d’accueil abordablesNote. Ce plan demande l’accroissement des visites aux parents et le contrôle des enfants vulnérables par des spécialistes et des représentants des autorités, afin de s’assurer de leur protection et de leur développement harmonieux.
47. L’Europe part de moins loin en matière d’investissementsNote dans la petite enfance. Elle devrait, néanmoins assurer une protection irréprochable de l’intérêt supérieur de l’enfant. Les interrogations sur l’issue de la crise sanitaire devraient nous permettre d’anticiper aussi un saut qualitatif dans nos politiques familiales. Pour atteindre cet objectif, les différents échelons de l’autorité publique, les parents et les acteurs du secteur doivent se mobiliser. Permettre aux enfants de réaliser leur plein potentiel est un objectif stimulant. Nous le savons, c’est un investissement rentable, responsable et écologique.
48. La généralisation des 1 000 premiers jours a vocation à gagner l’ensemble des États membres. Je reprendrai, pour l’essentiel, les conclusions de la commission des 18 experts français:
  • Investir massivement dans l’avenir des enfants donne de l’espoir. Nous devons préserver les enfants les plus vulnérables. La prise en compte des fragilités implique de ne pas stigmatiser leur environnement ou leurs conditions de vie. Les autorités devraient améliorer le diagnostic des dépressions périnatales ; mettre en place un accompagnement sur les enjeux de la parentalité, mieux soigner les troubles psychiques des jeunes enfants ; repérer les menaces de violence domestique ; apporter un soutien aux parents en situation de handicap ou ayant des enfants handicapés ; et identifier les familles en situation ou risque de grande précarité.
  • Sans des moyens suffisants, nous ne pourrons pas répondre aux besoins. L’objectif est de donner du temps aux parents ou de créer les conditions permettant d’en trouver ; construire des structures d’accueil ; lutter contre les inégalités sociales ; et préparer l’avenir de nos communautés.
  • En application de la théorie du changement, les réformes doivent être, en permanence, évaluées et contrôlées afin de contribuer à l’amélioration continue de la politique et la révision à intervalles réguliers des stratégies nationales. Cela implique aussi d’allouer des crédits suffisants à la recherche universitaire.
49. Alors que le Conseil de l’Europe prépare sa nouvelle stratégie relative aux droits de l’enfant, je ne peux que me réjouir. L’égalité des chances et l’inclusion devraient rester au cœur des priorités de notre Organisation pour la période 2022-2027.
50. Les parents et les professionnels qui s’occupent des enfants jouent un rôle essentiel pour assurer leur développement et leur bien-être physique, mental et psychologique. Ils doivent fournir la sécurité et l’affection nécessaire à leur croissance. Comme le recommande le Tages Anzeiger (Suisse)Note: « Si l’on mélange cela avec une bonne dose de bon sens, de l’intuition et de la réflexion, nous avons peu de risques de nous tromper. » L’État doit créer des conditions propices afin que les adultes assument leurs rôles et accompagnent le développement de leurs enfants dans les meilleures conditions. En préservant les enfants de la maladie, de la pauvreté et de la misère affective par un investissement massif et durable dans les politiques familiales, les États sont assurés de récolter des bénéfices à la fois économiques et sociaux, et de construire des fondations solides pour un avenir paisible et prospère.