Le rôle des médias en temps de crise
- Auteur(s) :
- Assemblée parlementaire
- Origine
- Discussion
par l’Assemblée le 25 janvier 2022 (4e séance)
(voir Doc. 15437, rapport de la commission de la culture, de la science,
de l'éducation et des médias, rapporteure: Mme Annicka
Engblom). Texte adopté par l’Assemblée le 25 janvier
2022 (4e séance).
1. Si la liberté, le pluralisme et
l’indépendance des médias sont autant de conditions préalables essentielles
pour nos sociétés démocratiques, l’importance d’un écosystème médiatique
sain devient encore plus évidente en période de crise. Des médias
libres et indépendants doivent fournir aux citoyens une information
précise, complète et de qualité, ce qui est à la fois un droit et
un devoir. Il est crucial que les citoyens aient accès, par le biais
des médias, à des informations pertinentes, fiables, claires et
factuelles pendant une crise, car cela peut avoir un impact déterminant
sur la capacité de la société à faire face efficacement à des situations
de tension, comme les crises sanitaires, les catastrophes environnementales, les
actes de terrorisme, les violences sociales ou les conflits armés.
2. Les médias peuvent jouer un rôle crucial pour faciliter le
dialogue et l’entente multiculturelle, et pour prévenir ou atténuer
l’oppression et les conflits. Cependant, lorsqu'une crise menace
la conception prédominante des libertés individuelles, comme la
récente pandémie de covid-19, les débats ont tendance à se polariser
et à fragmenter la société elle-même, ce qui se traduit dans les
contenus diffusés en ligne et radiodiffusés. Ces crises polarisantes
sont susceptibles de se produire à l’avenir et leur impact sur le
débat public exige que les médias adoptent une démarche globale
pour informer et impliquer efficacement les citoyens.
3. Les médias libres et indépendants doivent être le ressort
de l’analyse critique des causes d’une crise. Le professionnalisme
des médias représente l’une des conditions préalables à un débat
public constructif sur la manière de faire face à une crise, et
ce débat doit impliquer les responsables politiques et les différents groupes
de la société. Les médias permettent de stimuler le débat sur les
mesures adéquates à prendre pour remédier aux causes et aux effets
néfastes d’une crise, et pour surmonter celle-ci; en outre, ils
facilitent la participation des citoyens au débat sur les changements
qu’il convient de réaliser à long terme pour accroître la résilience
de la société aux crises du même type ou pour les prévenir plus
efficacement.
4. Les médias contribuent à renforcer la légitimité des décisions
prises par les responsables politiques et à améliorer la compréhension
aussi bien de leur teneur que de leurs motivations; les médias jouent
également un rôle essentiel de lien entre les décideurs et la population.
En outre, les médias peuvent assumer un rôle pédagogique: ils doivent
être capables d'analyser et d'expliquer les nouvelles obligations
imposées pour faire face à une situation de crise et l’attitude
que les autorités attendent des citoyens.
5. Les risques de désinformation, de polarisation et de populisme
en ligne augmentent en période de crise. La menace que représente
le brouillage de l’information y est amplifiée et la nécessité de
le prévenir et de le contrer devient plus pressante. L’exigence
de professionnalisme et de rigueur dans la vérification des informations
avant diffusion est d’autant plus grande en période de crise et
les médias doivent être conscients de la responsabilité accrue qu’ils
doivent assumer pleinement, y compris pour combattre efficacement
les théories complotistes et les discours incendiaires.
6. Bien que cette responsabilité incombe à tous les médias, les
médias de service public ont un rôle particulier à jouer en la matière,
qui doit être reconnu, renforcé et protégé. Les médias de service
public doivent rester indépendants et être au service des citoyens,
parce qu’ils ont une mission spécifique à accomplir: être à la fois
un facteur de cohésion sociale et d’intégration de tous les individus,
et une vaste plateforme de débat public pluraliste. Dans le contexte
particulier des crises, les médias de service public devraient encourager
les citoyens à développer leur esprit critique et leur capacité
à comparer différentes sources d'information.
7. Pour ce qui est des plateformes de médias sociaux, compte
tenu du risque de diffusion de fausses nouvelles ou d’informations
non vérifiées sur leurs réseaux, les opérateurs devraient redoubler
d’efforts pour lutter contre cette tendance en mettant au point
des outils de vérification des faits et en favorisant les sources d'information
fiables et précises. Les confinements et les restrictions imposées
en matière de circulation pendant la pandémie de covid-19 ont considérablement
accru l’importance des médias en général, car la libre circulation
de l’information était également devenue un moyen de surmonter l’isolement
subi par les individus dont la liberté de circulation était restreinte,
tandis que ces restrictions ont conféré aux médias sociaux une place
bien plus essentielle puisqu’ils permettaient de maintenir des contacts
familiaux, interpersonnels, professionnels et sociaux.
8. Ces différentes fonctions sont étroitement liées et se complètent
mutuellement. Il importe de ne pas les fragmenter ou de les limiter.
Il est faux et dangereux de supposer que les gouvernements sont
les mieux placés pour contrôler et distiller l’information en temps
de crise afin d’éviter la diffusion d’informations inexactes et orienter
efficacement les comportements collectifs. Une telle approche est
incompatible avec les principes démocratiques et la protection du
droit à la liberté d’expression consacré à l’article 10 de la Convention européenne
des droits de l'homme (STE no 5).
9. La collaboration entre les pouvoirs publics et les médias
est un moyen essentiel de faire face à une crise et de la surmonter.
Il importe que les autorités soutiennent les médias pour leur permettre
d’assumer pleinement leurs différents rôles. Une volonté de coopération
devrait se manifester malgré la position critique de certains médias
à l’égard de l’action des gouvernements, car la collaboration entre
les autorités et les médias ne doit en aucun cas porter atteinte
à l’indépendance de ces derniers.
10. Il est indispensable de revoir les connaissances et les approches
pluridisciplinaires actuelles sur les médias et la société, la communication
et la gestion de crise. Les médias devraient pouvoir jouer activement leur
rôle, non seulement en tant que moyen de communication avec le public
et de façonnement de l’opinion publique, mais aussi en tant que
canal de transfert de connaissances spécialisées vers les institutions.
11. Les mesures visant à renforcer le rôle des médias pendant
les crises devraient associer les institutions, les services, les
experts et la société civile, afin de rendre visibles et accessibles
les processus communautaires, institutionnels et de recherche, et
d’instaurer la confiance. Le maintien d’un écosystème médiatique
résilient et adaptable est le meilleur moyen de faire face aux crises
dans les démocraties. Les initiatives prises doivent être tournées
vers une politique à long terme, engagée bien avant le début d’une
crise.
12. En conséquence, l’Assemblée parlementaire invite les États
membres du Conseil de l’Europe à reconnaître et à valoriser le rôle
des médias, acteurs cruciaux de la gestion d’une crise et maillon
essentiel du réseau élargi de communication, surtout en période
de crise, et, en particulier:
12.1 à
assurer les conditions d’un écosystème médiatique solide, pluraliste
et indépendant, capable de favoriser des processus de délibération
cohérents aux niveaux local et international;
12.2 à encourager une collaboration structurée et un réseautage
avant, pendant et après les crises, entre les médias, les experts,
les pouvoirs publics, les services et le public;
12.3 à soutenir la collaboration entre les médias de service
public et les institutions, afin de fournir des espaces permanents
qui permettent aux citoyens d’accéder aux connaissances sur les
processus scientifiques et de les partager de manière transparente,
ainsi que de tenir compte de l’évolution constante des connaissances
scientifiques;
12.4 à soutenir une recherche critique et un journalisme d’investigation
capables d’expliquer les processus complexes encore en cours de
développement et qui visent à révéler les actes injustes et malvenus
des autorités et des entreprises qui détiennent le pouvoir, comme
la corruption et l’abus de pouvoir;
12.5 à soutenir la couverture médiatique du débat scientifique,
afin de sensibiliser le public et d'élargir ses connaissances sur
la nature à la fois technique et sociale des changements et les
responsabilités associées à la gestion et à la recherche de solutions
face à l’urgence.
13. Considérant le danger réel que représentent la désinformation,
la polarisation et le populisme en ligne en période de crise, l’Assemblée
appelle également les États membres:
13.1 à mettre leur législation et leur pratique en conformité
avec la Recommandation CM/Rec(2007)3 du Comité des Ministres aux
États membres sur la mission des médias de service public dans la
société de l’information, ainsi qu’avec la
Résolution 2255 (2019) de l’Assemblée
«Les médias de service public dans le contexte de la désinformation
et de la propagande», et avec la
Recommandation 1878 (2009) de l’Assemblée
«Financement de la radiodiffusion de service public»;
13.2 à mettre en place une politique susceptible de fragmenter
la concentration du pouvoir de façonner l’opinion dont disposent
les médias sociaux et de créer un contre-pouvoir, ainsi qu’une réglementation
applicable aux médias sociaux, afin d’éviter que de puissantes entreprises
numériques ne deviennent des pôles de pouvoir politique;
13.3 à mettre en place des politiques susceptibles d'encourager
les médias sociaux à développer davantage leurs capacités de vérification
des faits, afin de s'assurer que les intérêts commerciaux n'éclipsent
pas la nécessité de respecter les principes éthiques de toute publication
en ligne;
13.4 à promouvoir l’élaboration d’une solide approche médiatique
mixte dans tous les secteurs, afin de neutraliser la polarisation
et la désinformation induites par les conglomérats numériques et
le discours exclusif;
13.5 à veiller à ce que les services administratifs et les
institutions puissent utiliser les médias sociaux pour fournir,
surveiller et collecter des informations pendant les crises, et
à ce que les citoyens puissent faire appel à ces derniers pour trouver
des informations ou fournir les leurs. Cela devrait être fait en conformité
avec la législation pertinente concernant le respect de la vie privée,
notamment la Convention pour la protection des personnes à l’égard
du traitement automatisé des données à caractère personnel (STE
no 108);
13.6 à soutenir les médias qui ont mis au point des procédures
de vérification leur permettant de jouer un nouveau rôle dans la
vérification de l’exactitude des informations générées par les utilisateurs
tout en garantissant le droit à la liberté d’expression;
13.7 à soutenir les projets de médias communautaires et à chercher
à associer plus étroitement les citoyens au débat public en prenant
des mesures spécifiques, comme la création et le maintien d’espaces
de médias sociaux pluridisciplinaires et la participation des étudiants
à des activités éducatives de la communauté et à la communication
avec elle avant et pendant une crise;
13.8 à soutenir une formation ciblée du journalisme scientifique
aux sciences sociales, ainsi qu’aux sciences exactes, pour renforcer
la capacité des journalistes à rendre compte des travaux scientifiques et
à aider le public à comprendre la dimension scientifique de la gestion
des crises;
13.9 à soutenir les formations proposées par les organisations
nationales et internationales de journalisme, les universités et
les centres de recherche, qui privilégient l’étude sociologique
du journalisme et les approches constructives du journalisme dans
la formation;
13.10 à soutenir la couverture journalistique de la contextualisation
et des récits locaux et mondiaux, et à dissuader les approches nationalistes
dans les médias;
13.11 à soutenir la production de documentaires et de podcasts
afin de fournir des connaissances susceptibles d’accroître la visibilité
de la science, des services et du travail institutionnel grâce à
des productions culturelles médiatiques.