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Le rôle et la responsabilité des hommes et des garçons dans l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles fondée sur le genre

Rapport | Doc. 15678 | 06 janvier 2023

Commission
Commission sur l'égalité et la non-discrimination
Rapporteure :
Mme Petra STIENEN, Pays-Bas, ADLE
Origine
Renvoi en commission: Doc. 15290, Renvoi 4589 du 21 juin 2021. 2023 - Première partie de session

Résumé

La lutte contre la violence fondée sur le genre est menée depuis des décennies par les femmes et les mouvements de défense des droits des femmes. Cependant, les hommes et les garçons ont également un rôle important à jouer, comme le souligne la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique («Convention d’Istanbul»). Ils devraient être plus conscients qu’ils font partie de la solution – ainsi que du problème. Ils ont la responsabilité d’agir pour prévenir et combattre la violence à l’égard des femmes et des filles fondée sur le genre.

Le rejet des masculinités néfastes et la valorisation des masculinités conscientes sont des étapes essentielles. Les hommes peuvent être des modèles positifs, agir comme agents de changement et utiliser leur influence parmi leurs pairs. Ils peuvent dénoncer les pratiques néfastes et lutter contre le sexisme. L’éducation à l’égalité des genres jette les bases d’une société sans violence.

Tous les genres, y compris les hommes dans toute leur diversité, peuvent et devraient être des alliés et des partenaires dans la lutte pour l’égalité des genres et contre la violence fondée sur le genre. En déconstruisant les systèmes de privilèges patriarcaux, ils peuvent également créer un environnement qui contribuera à mettre fin à l’impunité des auteurs de violences fondées sur le genre.

A Projet de résolutionNote

1. La violence à l’égard des femmes et des filles fondée sur le genre, qui tire son origine des inégalités des genres profondes et en est l’expression, est répandue et nuisible. Elle affecte la société dans son ensemble et devrait être reconnue comme un problème de droits humains à l’échelle mondiale. En Europe, on estime qu’une femme sur trois est une survivante de la violence fondée sur le genre. Aucun pays ni aucun secteur n’est épargné par cette violence. Il y a quelques années, le mouvement #metoo est devenu viral et a contribué à lever les tabous. Il a sensibilisé davantage à l’urgence de prévenir et de combattre la violence fondée sur le genre.
2. Depuis toujours, la lutte contre la violence fondée sur le genre est menée par les femmes et les organisations de défense des droits des femmes. Cependant, les hommes et les garçons, dans toute leur diversité, ont également un rôle important à jouer. Les hommes peuvent être des agents du changement en dénonçant les pratiques néfastes, en servant de modèles et en luttant contre le sexisme. Ils sont souvent les mieux placés pour appeler les autres hommes à s’engager dans la lutte contre la violence fondée sur le genre, et donner l’exemple aux générations futures. Tous les genres, y compris les hommes dans toute leur diversité, peuvent et devraient être des alliés et des partenaires dans la lutte pour l’égalité des genres et contre la violence fondée sur le genre.
3. L’Assemblée parlementaire reconnaît la responsabilité des hommes et des garçons dans la prévention et l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles fondée sur le genre et les exhorte à prendre des initiatives en la matière. Elle reconnaît que les hommes ne sont pas tous des auteurs de violence fondée sur le genre, mais que la majorité des auteurs sont des hommes. Elle se félicite de l’adoption, le 30 septembre 2022, de la Déclaration de Dublin sur la prévention de la violence domestique, sexuelle et fondée sur le genre par trente-huit États membres du Conseil de l’Europe, qui se sont engagés à «faire en sorte que les stratégies visant à prévenir et à combattre la violence à l’égard des femmes tiennent également compte du rôle spécifique des hommes et des garçons dans la prévention de la violence à l’égard des femmes» et à élaborer des mesures spécifiques visant à les impliquer. Elle rappelle sa Résolution 2027 (2014) «Prévenir la violence à l’égard des femmes en se concentrant sur les auteurs», sa Résolution 2274 (2019) «Pour des parlements sans sexisme ni harcèlement sexuel» et sa Résolution 2405 (2021) «Révision du Code de conduite des membres de l’Assemblée parlementaire: pour y introduire l’interdiction explicite du sexisme, du harcèlement sexuel, de la violence sexuelle et de comportements sexuels abusifs». L’initiative de sensibilisation #Pasdansmonparlement a été lancée par l’Assemblée pour prévenir et combattre le sexisme, le harcèlement et la violence à l’égard des femmes dans les parlements.
4. Les hommes et les garçons ne forment pas un groupe homogène et les masculinités sont multiples. Les actions destinées aux hommes et aux garçons doivent tenir compte de cette diversité. L’Assemblée souligne que la valorisation des masculinités conscientes et des relations respectueuses, ainsi que le partage égal des responsabilités domestiques et familiales entre les femmes et les hommes, constitueront un pas vers plus l’égalité des genres et bénéficieront à la société. L’éducation et la sensibilisation des hommes et des garçons peuvent jouer un rôle important à cette fin. Parler de la pyramide de la violence pourrait également être un point de départ de la discussion.
5. L’Assemblée reconnaît que les hommes et les garçons peuvent aussi être affectés par les stéréotypes liés au genre et les modèles de masculinité néfaste et souligne l’importance d’adopter une perspective de genre inclusive. Les hommes, notamment ceux qui occupent des postes de pouvoir politique, économique ou social, doivent faire partie de la réponse et participer à faire évoluer les mentalités, les comportements et les normes sociales afin de prévenir et de lutter contre la violence fondée sur le genre. Les parlementaires, en tant que législateurs et personnalités publiques influentes, ont la responsabilité particulière de contribuer à la justice de genre et à la mobilisation de la société contre la violence fondée sur le genre.
6. La Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (STCE no 210, «Convention d’Istanbul») énonce, dans son article 12.4, que tous les membres de la société, en particulier les hommes et les garçons, devraient être encouragés à contribuer activement à la prévention de la violence. L’Assemblée a appelé sans relâche à la ratification et à la mise en œuvre de la Convention d’Istanbul. Elle rappelle que la lutte contre la violence fondée sur le genre est étroitement liée à la lutte contre les stéréotypes de genre et les valeurs patriarcales, et réaffirme son soutien total à la convention. La déconstruction des systèmes de privilèges patriarcaux constituera une étape essentielle pour parvenir à l’égalité des genres et mettre fin à l’impunité des auteurs de violence fondée sur le genre. L’Assemblée déplore l’essor des mouvements anti-genre qui nient la réalité de la violence fondée sur le genre, et appelle à résister à ces réactions hostiles.
7. L’Assemblée salue l’adoption par le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies de la Résolution A/HRC/RES/35/10 «Intensification de l’action menée pour éliminer la violence à l’égard des femmes: associer les hommes et les garçons à la prévention de la violence contre toutes les femmes et toutes les filles, et à la lutte contre cette violence». Elle soutient la Commission pour l’égalité de genre du Conseil de l’Europe et salue son travail en vue de l’adoption par le Comité des Ministres de lignes directrices sur la place des hommes et des garçons dans les politiques d’égalité de genre et les politiques de lutte contre la violence à l’égard des femmes.
8. À la lumière de ces considérations, l’Assemblée appelle les États membres et observateurs du Conseil de l’Europe, ainsi que tous les États dont le parlement jouit du statut d’observateur ou de partenaire pour la démocratie auprès de l’Assemblée;
8.1 à ratifier et mettre en œuvre, s’ils ne l’ont pas encore fait, la Convention d’Istanbul;
8.2 à adopter des stratégies ou des plans d’action nationaux visant à prévenir et combattre la violence fondée sur le genre, et à prévoir des mesures avec un budget dédié qui favorisent la responsabilité et le rôle des hommes et des garçons;
8.3 à adopter une législation qui définit le viol par l’absence de consentement, s’ils ne l’ont pas encore fait, conformément aux exigences de la Convention d’Istanbul qui indique que «le consentement doit être donné volontairement comme résultat de la volonté libre de la personne considérée dans le contexte des circonstances environnantes» (article 36);
8.4 à mettre en œuvre la Recommandation CM/Rec(2019)1 du Comité des Ministres sur la prévention et la lutte contre le sexisme;
8.5 à lancer des campagnes de sensibilisation sur la responsabilité des hommes et des garçons dans la prévention et la lutte contre la violence fondée sur le genre, notamment en tant que témoins;
8.6 à promouvoir une représentation équilibrée entre les femmes et les hommes dans les secteurs culturel, économique, médiatique, public et politique;
8.7 à créer, si ce n’est pas déjà fait, des programmes préventifs d’intervention et de traitement destinés aux auteurs de violence à l’égard des femmes et des filles fondée sur le genre, sur la base des normes internationales existantes dans ce domaine;
8.8 à dispenser une formation complète aux professionnel·e·s, notamment les policières et policiers, les avocat·e·s, les juges, les procureurs, les professionnel·e·s de la santé et les travailleuses et travailleurs sociaux, et les médecins généralistes, axée sur toutes les formes de violences à l’égard des femmes et des filles fondées sur le genre, sur la détection et la réponse à la violence fondée sur le genre, sur l’accompagnement des survivant·e·s et les droits des victimes;
8.9 à adopter des politiques et des mesures encourageant la participation égale des hommes aux activités domestiques et familiales;
8.10 à améliorer la collecte des données sur la violence fondée sur le genre, conformément aux normes et bonnes pratiques existantes dans ce domaine;
8.11 à soutenir les recherches sur les coûts de la masculinité néfaste pour la société et les coûts de la violence fondée sur le genre;
8.12 à communiquer sur les effets néfastes de la violence fondée sur le genre sur les survivant·e·s et la société en général;
8.13 à adopter une approche intersectionnelle, tenant compte de toutes les diversités et des formes croisées de discrimination, dans la lutte contre la violence fondée sur le genre;
8.14 à encourager les discussions sur l’égalité des genres, le partage des responsabilités domestiques et familiales et la lutte contre le sexisme et la violence fondée sur le genre sur le lieu de travail;
8.15 à soutenir les modèles masculins engagés dans la lutte contre la violence fondée sur le genre et la promotion des masculinités conscientes;
8.16 à apporter un soutien financier aux organisations non gouvernementales œuvrant en matière de prévention et de lutte contre la violence fondée sur le genre, notamment l’aide aux survivant·e·s, et un soutien financier supplémentaire aux organisations non gouvernementales qui font la promotion de l’égalité des genres en luttant contre les masculinités néfastes et organisant des activités axées sur la responsabilité des hommes et des garçons dans cette lutte.
9. En ce qui concerne la prévention et la lutte contre les stéréotypes liés au genre, l’Assemblée appelle ces États:
9.1 à investir dans l’éducation sur l’égalité des genres dès le plus jeune âge, à former les enseignant·e·s dans ce domaine et à veiller à ce que le sujet soit régulièrement abordé à l’école;
9.2 à créer des boîtes à outils permettant de remettre en question les rôles de genre stéréotypés;
9.3 à assurer la fourniture d’une éducation sexuelle complète, y compris des discussions sur les stéréotypes fondés sur le genre, la signification du consentement et le respect dans les relations intimes;
9.4 à demander aux fédérations et aux clubs de sport de participer à la lutte contre les stéréotypes de genre et de promouvoir l’égalité des genres;
9.5 à encourager l’élaboration de programmes culturels traitant des rôles liés au genre et des masculinités;
9.6 à encourager les médias à réagir aux remarques et comportements sexistes, à prendre leurs responsabilités et à intensifier les efforts de prévention.
10. L’Assemblée appelle les parlements nationaux à veiller à être exempts de violence fondée sur le genre et de sexisme et les encourage à organiser des événements de sensibilisation sur la responsabilité des hommes et des garçons dans la prévention et l’élimination de la violence fondée sur le genre et sur les masculinités conscientes.
11. L’Assemblée appelle les partis politiques à inscrire la lutte contre la violence fondée sur le genre parmi leurs priorités politiques et à promouvoir la participation des femmes au sein de leurs organes de décision. Elle les invite également à adopter une politique de tolérance zéro en matière de violence fondée sur le genre et à organiser des séminaires sur la prévention et la lutte contre ce phénomène.
12. L’Assemblée appelle ses membres, notamment les hommes, dans toute leur diversité, à dénoncer les manifestations de violence fondée sur le genre, à agir en amont en matière de prévention et de lutte contre la violence fondée sur le genre, à lutter contre la misogynie en politique et à engager des débats sur l’égalité des genres au sein de leurs parlements nationaux.

B Exposé des motifs par Mme Petra Stienen, rapporteure

1 Introduction

1. La violence à l’égard des femmes et des filles fondée sur le genre trouve son origine dans une inégalité des genres profondément ancrée. Il s’agit d’une question de droits humains, et non pas d’un problème relatif aux droits des femmes. Il est d’autant plus urgent de s’attaquer collectivement à cette violence que la violence fondée sur le genre a augmenté en raison de la pandémie de covid-19 et que le nombre de survivant·e·s de cette violence est généralement sous-estimé.
2. L’Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes (EIGE) a estimé que le coût de la violence fondée sur le genre s’élevait à 366 milliards € par an dans l’ensemble de l’Union européenneNote. Il serait opportun de disposer d’une estimation actualisée de ce coût pour la société dans tous les États membres du Conseil de l’Europe.
3. La plupart des auteurs de violence fondée sur le genre sont des hommes mais les hommes ne sont pas tous des auteurs de violence. Cependant, dans le monde entier, il existe des hommes qui pensent pouvoir battre, traquer, violer, exploiter et maltraiter psychologiquement et physiquement les femmes. Margaret Atwood a déclaré que «Les hommes ont peur que les femmes se moquent d’eux. Les femmes ont peur que les hommes les tuent». Le patriarcat, car il donne du pouvoir et des privilèges aux hommes et crée de profondes inégalités des genres, peut être considéré comme une cause profonde de cette violence. La tolérance à l’égard de celle-ci et l’absence de mobilisation de la société permettent aux auteurs de continuer. Dans son livre The Will to Change: Men, Masculinity and Love (2004), bell hooks a souligné que «pour mettre fin à la douleur masculine, pour répondre efficacement à la crise masculine, nous devons nommer le problème. Nous devons à la fois reconnaître que le problème est le patriarcat et travailler pour mettre fin au patriarcat. (...) Si les hommes veulent récupérer la bonté essentielle de l’être masculin, s’ils veulent retrouver l’espace d’ouverture d’esprit et d’expressivité émotionnelle qui est le fondement du bien-être, nous devons envisager des alternatives à la masculinité patriarcale. Nous devons tous changer»Note.
4. Il est important d’étudier le raisonnement ou les explications sous-jacentes de ces hommes pour justifier leur attitude abusive envers les femmes. Il est grand temps que l’Assemblée parlementaire se penche sur le rôle et la responsabilité des hommes et des garçons pour mettre fin à la violence fondée sur le genre et présente des propositions concrètes afin de les encourager à prendre part à cette lutte. Engager les hommes à lutter contre la violence est un message fort. Cette action est cohérente, inclusive et plus efficace en matière de prévention, de protection et de politiques.
5. Les hommes sont victimes de la violence d’autres hommes. Dans ce rapport, j’ai décidé de me concentrer sur la violence des hommes à l’encontre des femmes. Je tiens également à souligner qu’il ne s’agit pas d’un rapport anti-masculin, car je crois fermement que de nombreux hommes sont prêts à changer et à devenir des alliés pour mettre fin à la violence à l’égard des femmes.
6. Dans sa Résolution 2027 (2014) «Prévenir la violence à l’égard des femmes en se concentrant sur les auteurs», l’Assemblée a appelé les ONG actives dans la lutte contre la violence fondée sur le genre «à souligner l’importance du rôle des hommes dans la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, et à encourager leur participation aux activités de sensibilisation». Je crois qu’il est temps d’aller plus loin et d’exhorter les hommes et les garçons à prendre leurs responsabilités et participer au changement des mentalités et des comportements.
7. L’Assemblée a appelé sans relâche à la ratification et à la mise en œuvre de la Convention du Conseil de l’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (STCE no 210, «Convention d’Istanbul»). Un rapport préparé par Zita Gurmai, intitulé «La Convention d’Istanbul: progrès et défis» sera débattu en janvier 2023Note. L’article 12.4 de cette convention dispose que tous les membres de la société, en particulier les hommes et les garçons, devraient être encouragés à contribuer activement à la prévention de la violence. Le texte souligne l’importance de combattre les images stéréotypées des hommes et des femmes et la nécessité d’un changement culturel afin qu’il n’y ait pas de place pour la violence envers les femmes dans notre société.
8. Dans sa Résolution A/HRC/RES/35/10 intitulée «Intensification de l’action menée pour éliminer la violence à l’égard des femmes: associer les hommes et les garçons à la prévention de la violence contre toutes les femmes et toutes les filles, et à la lutte contre cette violence»Note, le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a demandé aux États de prendre des mesures pour prévenir la violence à l’égard des femmes en associant pleinement les hommes et les garçons. Il leur demandait de s’attaquer aux causes de l’inégalité des genres et soulignait que «en assumant par eux-mêmes leurs responsabilités et en agissant de concert, en partenariat avec les femmes et les filles, à tous les niveaux, les hommes et les garçons ont un rôle essentiel dans les efforts tendant à prévenir et à éliminer toutes les formes de discrimination et de violence à l’égard des femmes et des filles». Lors de sa 38e session en juin 2018, le Conseil des droits de l’homme a également examiné un rapport sur les pratiques prometteuses et les enseignements tirés, les stratégies existantes et les initiatives des Nations unies et autres visant à faire participer les hommes et les garçons à la promotion et à la réalisation de l’égalité des genres, dans le cadre de l’élimination de la violence à l’égard des femmes.
9. Les hommes peuvent être des agents du changement de multiples façons. Ils peuvent prendre la parole, servir de modèles et lutter contre le sexisme. Ils peuvent s'efforcer de prévenir et de combattre les «masculinités néfastes». Les hommes sont les mieux placés pour appeler d'autres hommes à s'engager activement dans la lutte contre la violence fondée sur le genre, et pour donner l'exemple aux générations futuresNote. Ils ont un rôle fondamental à jouer dans l'éducation de leurs fils à une masculinité saine et à des attitudes respectueuses envers les femmes de leur entourage immédiat et au-delà. Selon Abhijit Das, ancien coprésident de l’Alliance MenEngage, il est possible de promouvoir une masculinité positive en «encourageant les hommes qui ne sont pas d'accord avec les pratiques et les attitudes néfastes à prendre la parole»Note. Des mouvements comme #heforshe et des organisations internationales comme Promundo et MenEngage montrent comment impliquer les hommes et les garçons en partant de la conviction que nous ne pouvons atteindre l'égalité des genres qu'en impliquant tous les genres.

2 Portée du rapport

10. En ma qualité de rapporteure sur la dimension de genre dans la politique étrangère,Note j’ai effectué une visite d’information en octobre 2019 et rencontré divers interlocutrices et interlocuteurs pour discuter de la politique étrangère féministe de la Suède. Au cours de cette visite, j’ai eu l’occasion de rencontrer un chercheur et une chercheuse ayant travaillé sur le concept et les normes de la masculinité. Erik Melander, professeur à l’université d’Uppsala, a présenté des travaux de recherche sur l’idéologie de l’honneur masculin, qui peut expliquer, mais pas justifier, certains comportements ou certaines décisions. Elin Bjarnegård, professeure associée à l’université d’Uppsala, a souligné que le fait d’avoir des alliés masculins était crucial pour le succès de la politique étrangère féministe. Lors de mon rapport à la commission, j’ai recommandé que nous travaillions à la fois sur la masculinité et sur le rôle des hommes dans la lutte contre la violence fondée sur le genre. Trois ans plus tard, je constate que ces concepts émergent de plus en plus dans le débat public et je suis reconnaissante de l’occasion qui m’a été donnée de travailler sur ces sujets de manière approfondie dans le cadre de la préparation de ce rapport.
11. La proposition de résolution à l’origine de ce rapport souligne que l’Assemblée devrait examiner les différentes approches nationales visant à engager les hommes et les garçons dans la promotion de l’égalité des genres et des droits des femmes, afin de prévenir toutes les formes de violence. J’ai essayé d’identifier et de promouvoir les initiatives inspirantes et les bonnes pratiques sur ce sujet, en accordant une attention particulière aux initiatives parlementaires. Je me suis intéressée aux campagnes de sensibilisation, telles que la campagne «Don’t be that guy»Note de Police Scotland. Cette campagne appelle les hommes à se demander mutuellement des comptes et à prévenir les abus. Elle présente des situations concrètes et ce que les hommes peuvent faire.
12. La proposition de résolution insiste également sur le fait que les parlementaires hommes devraient montrer l’exemple à cet égard. Les hommes occupant des postes de premier plan dans le domaine de la politique, du sport, de la culture, des médias et de la police devraient s’exprimerNote. Cela m’a conduite à organiser des réunions bilatérales avec les responsables des groupes politiques à l’Assemblée et avec les hommes présidant des commissions.
13. J’ai essayé, dans ce rapport, de souligner l’importance du rôle joué par les témoins dans la contestation des comportements répréhensiblesNote.
14. J’ai échangé avec différents interlocuteurs et interlocutrices sur la façon de surmonter les réticences des hommes à s’engager sur ce sujet. Comment pouvons-nous faire en sorte que la prévention de la violence fondée sur le genre compte pour les hommes? L’objectif de ce rapport est de contribuer à sensibiliser à la responsabilité des hommes et des garçons dans la lutte contre la violence fondée sur le genre et à promouvoir des outils concrets visant à les encourager à s’engager sur cette question.
15. Après le scandale concernant des comportements sexuels abusifs de membres du jury et de membres du groupe de l’émission Voice of Holland, un débat de plusieurs semaines a eu lieu aux Pays-Bas sur la responsabilité des employeurs et des entreprises du secteur du divertissement et d’autres secteurs de fournir un environnement de travail sûrNote. Au cours de ce débat, les hommes ont manifesté un vif intérêt pour la manière dont ils peuvent contribuer activement à la prévention et à la lutte contre la violence fondée sur le genre.
16. En plus d’avoir mené des recherches documentaires, j’ai organisé des réunions bilatérales virtuelles avec des expert·e·s. Le 14 février 2022, j’ai tenu une réunion bilatérale virtuelle avec Johanna Nelles, secrétaire exécutive du Groupe d’experts sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (GREVIO) et une autre avec Clara Alemann travaillant pour l’organisation Promundo. En outre, j’ai tenu le même jour des consultations avec Ilse Wermink (PAX), Dean Peacock (MenEngage/Promundo), Anthony Keedi, ABAAD (via PAX), Katinka Moonen (Oxfam Novib), Coba Hordijk (Emancipator), Shirodj Raghoenath (Emancipator), Quirine Lengkeek (CHOICE), Sabine Herbrink (NIMD), Marlene van Benthem (Soroptomist International), Lisa de Pagter (Rutgers), Anne-Floor Dekker, Anika Snel, Nadia van der Linde (WO=MEN) et Jan Reynders (MenEngage). J’ai également tenu une réunion bilatérale avec Jens van Tricht qui est le directeur d’Emancipator et membre du conseil d’administration mondial de MenEngageNote.
17. La commission a tenu une audition conjointe avec le Réseau parlementaire pour le droit des femmes de vivre sans violence le 12 avril 2022 avec la participation de Giovanna Lauro, PhD, vice-présidente des programmes et de la recherche, Promundo-US, Teresa Schweiger, membre autrichienne et co-coordinatrice de MenEngage Europe – Un réseau régional au sein de l’Alliance mondiale MenEngage, Ivan Jablonka, professeur d’histoire à l’Université Sorbonne Paris Nord, membre de l’Institut universitaire de France, et Chris Green, fondateur de White Ribbon UK.
18. Le 23 mai 2022, j’ai rencontré Dr Erik Melander pour discuter de ses travaux sur les masculinités. Le 10 juin 2022, j’ai tenu une réunion bilatérale en ligne avec des représentant·e·s d’ONU Femmes: Khamsavath Chanthavysouk, spécialiste des politiques sur la lutte contre les violences faites aux femmes (basé à New York), Yolanda Iriarte du Bureau régional d’ONU Femmes pour l’Europe et l’Asie centrale à Istanbul, et Edward Wageni, qui travaille pour le programme HeforShe à New York. Ils ont partagé avec moi les principales recommandations de l’ONU sur ce sujet. Le même jour, j’ai tenu une rencontre virtuelle avec Cécile Gréboval, Conseillère principale pour l’égalité de genre au sein de la Division de l’égalité entre les femmes et les hommes, Direction générale de la démocratie et de la dignité humaine du Conseil de l’Europe. Le 30 juin 2022, j’ai rencontré Tryggvi Hallgrímsson, détaché par le ministère des Affaires étrangères de l’Islande en tant que conseiller en politiques auprès de la même division. J’ai également tenu, le même jour, une réunion avec Carlien Scheele, directrice de EIGE, et Agata Szypulska, experte nationale détachée auprès de EIGE sur la violence fondée sur le genre.
19. Le 16 septembre 2022, la commission a tenu un échange de vues avec Maxime Ruszniewski, président-directeur général de Remixt, afin de discuter des moyens concrets permettant d’associer les hommes à la lutte en faveur de l’égalité des genres et contre la violence fondée sur le genre. Les 29 et 30 septembre 2022, j’ai effectué une visite d’information inspirante à Madrid, au cours de laquelle j’ai eu l’occasion d’examiner les campagnes de sensibilisation nationales visant à mettre en valeur les masculinités conscientes, la participation de la société civile à la promotion du rôle des hommes et des garçons dans la lutte contre la violence fondée sur le genre et l’engagement au plus haut niveau politique contre la violence fondée sur le genre.
20. Les 14, 16, 17 et 21 novembre 2022, j’ai tenu des réunions bilatérales virtuelles avec plusieurs membres hommes de l’Assemblée qui président des groupes politiques ou des commissions, ou qui sont actifs au sein de la commission sur l’égalité et la non-discrimination: M. Iulian Bulai (Roumanie, ADLE), M. Titus Corlăţean (Roumanie, SOC), M. Damien Cottier (Suisse, ADLE), M. Even Eriksen (Norvège, SOC), M. George Katrougalos (Grèce, GUE), M. Momodou Malcolm Jallow (Suède, GUE), M. Christophe Lacroix (Belgique, SOC), M Aleksander Pociej (Pologne, PPE/DC), M. Theodoros Rousopolos (Grèce, PPE/DC) et M. Frank Schwabe (Allemagne, SOC). J’ai également tenu une réunion virtuelle avec M. Tiny Kox, Président de l’Assemblée, le 21 novembre 2022. Je tiens à les remercier d’avoir pris le temps d’examiner le rôle et la responsabilité des parlementaires masculins dans la prévention et la lutte contre la violence fondée sur le genre.

3 Reconnaissance de l’importance du rôle et de la responsabilité des hommes et des garçons

21. L’importance du rôle des hommes et des garçons pour mettre fin à la violence à l’égard des femmes et des filles fondée sur le genre a été reconnue en Europe et au-delà, notamment par les Nations Unies. Au cours du processus de rédaction de la Convention d’Istanbul, un fort consensus s’est dégagé pour attribuer un rôle actif aux hommes et aux garçons dans la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, et son article 12.4 consacre ce rôle. Ils peuvent être des modèles positifs, agir en tant qu’agents du changement et user de leur influence auprès de leurs pairs.
22. En tant qu’auteurs de violences, ils peuvent également modifier leur comportement et, par là même, amener des changements. L’article 16 de la Convention d’Istanbul souligne l’importance des programmes destinés aux auteurs de violences, qui peuvent les aider à comprendre et à prendre conscience de la nécessité de modifier leurs attitudes.
23. Lors de notre réunion, Johanna Nelles a indiqué que le GREVIO recevait des informations sur les campagnes sur le rôle des hommes, les activités et les programmes de sensibilisation lors de ses visites dans les pays ou auparavant. Les informations reçues sur les programmes liés à la promotion de l’implication des hommes dans la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes restent toutefois limitées.
24. La Convention d’Istanbul est contestée dans plusieurs pays, qui critiquent souvent le fait qu’elle souligne que l’inégalité de genre est une cause profonde de la violence. Reconnaître ce fait est un premier pas vers une action efficace contre la violence fondée sur le genre. Cependant, nous devons être conscient·e·s que la reconnaissance du rôle des hommes dans la prévention et la lutte contre la violence fondée sur le genre semble difficile dans les endroits où l’inégalité des genres n’est ni dénoncée ni considérée comme un problème important, et où les mouvements anti-genre sont très actifs.
25. Les récits anti-genre pourraient conduire à la violence de la part des partisans de ce récit. Le comportement des célibataires involontaires («incels»), qui encouragent la violence à l’égard des femmes, devrait également être analyséNote.
26. Les hommes qui s’engagent dans la protection des droits des femmes et dans la lutte contre la violence fondée sur le genre peuvent également être critiqués comme «non légitimes» puisqu’ils ne sont pas des femmes. À mon avis, tous les genres peuvent unir leurs forces et le rôle des hommes est essentiel pour prévenir et combattre la violence fondée sur le genre.
27. Lors des réunions bilatérales tenues avec des membres hommes de l’Assemblée, tous ont manifesté leur soutien en faveur des dispositions de la Convention d’Istanbul et reconnu la responsabilité des hommes et des garçons dans la lutte contre la violence à l’égard des femmes et des filles fondée sur le genre. Nous avons également examiné l’impact positif que les parlementaires peuvent avoir en dénonçant la violence et en créant un contexte dans lequel l’égalité des genres serait davantage soutenue et où la violence fondée sur le genre ne serait plus tolérée. Certains d’entre eux ont exprimé leur volonté de ne pas prendre l’espace des femmes et reconnu que leur participation aux débats sur la lutte contre la violence fondée sur le genre et la promotion de l’égalité des genres était trop faible. Un collègue a fait part de son sentiment de malaise lorsqu’il parle de la lutte contre la violence fondée sur le genre. Presque tous ont souligné la nécessité que les femmes participent plus à la vie politique aux niveaux local et national. L’égalité des genres devrait être davantage intégrée dans les travaux de l’Assemblée et au sein des partis politiques.
28. Ils ont également soutenu l’initiative #Pasdansmonparlement lancée par l’ancienne Présidente de l’Assemblée, Liliane Maury-Pasquier, et exprimé la volonté d’aller au-delà des déclarations sur la prévention et la lutte contre la violence fondée sur le genre avec des actions concrètes. Le partage des responsabilités domestiques et familiales et la prise de parole en public à cet égard, ainsi que l’élaboration de politiques inclusives sur la prévention et la lutte contre la violence fondée sur le genre, font également partie des autres sujets abordés. La plupart des membres interrogés estiment que l’éducation à l’égalité des genres est une priorité, afin que les hommes et les femmes œuvrent de concert dans la lutte contre la violence fondée sur le genre. En outre, nous avons parlé des masculinités, des injonctions faites aux hommes, de la lutte contre la discrimination fondée sur le genre, de l’intersectionnalitéNote et du rôle important que les responsables politiques pourraient jouer dans la déconstruction des stéréotypes de genre. Un membre a souligné le fait que les parlementaires hommes pourraient être les ambassadeurs de la masculinité positive.
29. La Commission pour l’égalité de genre du Conseil de l’Europe a été chargée par le Comité des Ministres d’élaborer, d’ici la fin de l’année 2022, des lignes directrices sur la place des hommes et des garçons dans les politiques d’égalité de genre et les politiques pour combattre la violence à l’égard des femmes. Elle a adopté son projet de lignes directrices lors de sa 22e réunion le 18 novembre 2022. Impliquer les hommes à la promotion de l’égalité des genres est un premier pas vers leur participation active à la prévention et à la lutte contre la violence fondée sur le genre.
30. En mars 2022, la Commission de la condition de la femme du Conseil économique et social des Nations Unies, dans ses conclusions, a reconnu «qu’il importe de faire pleinement participer les hommes et les garçons, en tant qu’agents et bénéficiaires du changement et en tant que partenaires stratégiques et alliés, dans l’action menée pour parvenir à l’égalité des genres et autonomiser toutes les femmes et les filles dans le contexte des politiques et programmes relatifs aux changements climatiques et à la réduction des risques environnementaux et des risques de catastrophes, dans l’optique de combattre et de faire tomber les stéréotypes de genre, le sexisme et les normes sociales négatives qui alimentent la discrimination et la violence sous toutes ses formes, y compris la violence sexuelle et fondée sur le genre, et qui mettent en péril l’égalité des genres, tout en relevant qu’il demeure nécessaire d’enseigner aux enfants, dès leur plus jeune âge, qu’il importe de respecter l’égalité des genres et les droits humains et qu’il faut traiter toutes les personnes avec dignité et respect et favoriser une culture de paix, des comportements non violents et des relations respectueuses.»Note.
31. Aux Pays-Bas, le gouvernement a créé le poste de commissaire du gouvernement pour la lutte contre les comportements inacceptables et les violences sexuelles. Mme Mariëtte Hamer a été nommée à ce poste, et j’ai été informée qu’elle s’intéressera de près au rôle des hommes et des garçons dans l’élimination de la violence fondée sur le genreNote.

4 S’attaquer aux masculinités néfastes et promouvoir les masculinités conscientes

32. Je tiens à souligner que ce rapport ne vise pas à présenter les hommes comme un groupe homogène – nous devons comprendre les hommes dans toute leur diversité. Par conséquent, les actions visant à promouvoir le rôle des hommes et des garçons dans la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes devraient tenir compte de leurs différences. Au cours de notre réunion, Dean Peacock a souligné que la santé mentale, les traumatismes, le stress économique, la violence dans l’enfance et l’alcool pouvaient interagir avec la masculinité pour expliquer la violence. Il a conseillé de se concentrer sur les hommes occupant des postes de pouvoir politique et sur la nécessité de les tenir pour responsables chaque fois qu’ils agissent pour saper l’égalité de genre, comme il l’a fait avec son organisation en Afrique du Sud.
33. Dans sa Recommandation générale n° 35, le Comité des Nations Unies pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes a reconnu que «la violence à l’égard des femmes fondée sur le genre se fonde sur des critères liés au genre tels que l’idéologie qui accorde aux hommes des droits et des privilèges au détriment des femmes, les normes sociales définissant la masculinité, et le besoin de l’homme d’affirmer son contrôle ou son pouvoir, de mettre en place des rôles liés au genre, ou de prévenir, décourager ou punir ce qui est considéré comme un comportement inacceptable de la part d’une femme»Note. Les stratégies visant à prévenir et à combattre la violence fondée sur le genre doivent s’attaquer à ces causes profondes. Elles doivent tenir compte du fait que les causes profondes peuvent être multiples et doivent donc faire l’objet de mesures diverses.
34. Le professeur Erik Melander a décrit les masculinités néfastes comme le résultat de «valeurs patriarcales» combinées à la «dureté masculine» (une sorte d’idéologie de l’honneur, ce qui conduit à penser que les hommes doivent faire preuve de force mais pas de faiblesse ou d’émotions). Ces deux éléments forment ce qu’on appelle «l’idéologie de l’honneur masculin». La pensée dite de l’honneur fait croire qu’un certain comportement est acceptable pour les hommes mais pas pour les femmes. Il est également important de comprendre que les hommes peuvent subir la violence par le biais de comportements culturels attendus.
35. Obtenir la participation des hommes est un premier défi, qui peut souvent être surmonté en parlant du risque de violence auquel sont confrontées les femmes de leur entourage, comme leurs sœurs, leurs mères et leurs filles. La pyramide de la violence montre comment des blagues apparemment innocentes peuvent conduire au harcèlement, au viol ou au féminicide. «Cette pyramide représente un continuum d’abus, mettant en évidence les façons dont les attitudes et les croyances communes soutiennent et forment la base d’actes de violence plus extrêmes»Note. Les hommes ne peuvent jouer un rôle plus actif dans la lutte contre la violence fondée sur le genre que s’ils cessent de laisser faire et rejettent une masculinité néfaste. Une autre façon d’entamer la conversation avec les hommes est de mettre en évidence une perspective de qualité de vie. Les femmes et les hommes peuvent toutes et tous bénéficier d’une plus grande égalité des genres.
36. Il convient de s’adresser directement aux hommes afin de garantir leur participation aux programmes. Jan Reynders a indiqué lors de notre rencontre que 99% des hommes qui ne s’expriment pas contre la violence ont peur de ne pas «s’intégrer» dans la société et d’être considérés comme des perdants. Le regard que les autres hommes (ou femmes) portent sur eux, en accord avec la conception dite traditionnelle de la masculinité, a un impact sur les comportements des hommes. Selon Jens van Tricht, les structures patriarcales conduisent à la déshumanisation des hommes, à qui l’on dit qu’ils ne doivent pas être gentils, ressentir ou montrer de l’insécurité ou exprimer leurs sentiments. «Il y a une énorme fragilité autour de la masculinité, qui peut conduire à des comportements toxiques. Encourager les hommes à participer à la lutte contre la violence fondée sur le genre contribue également à leur émancipation». Notre travail va au-delà de la promotion du rôle des hommes et des garçons dans l’élimination de la violence fondée sur le genre, avec l’intention de sensibiliser également à la diversité des masculinités.
37. Le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies a appelé les États à prévenir la violence à l’égard des femmes et des filles en «incit[ant], encourage[ant], form[ant] et aid[ant] les hommes et les garçons à devenir des modèles d’identification positifs en matière d’égalité des sexes et à valoriser les relations empreintes de respect, (....) à assumer la responsabilité et les conséquences de leur comportement, y compris lorsque celui-ci perpétue les stéréotypes sexistes, notamment les idées fausses sur la masculinité qui sous-tendent la discrimination et la violence à l’égard des femmes et des filles, à mieux cerner les effets délétères de la violence sur les victimes/rescapées et sur la société dans son ensemble, et à assumer la responsabilité de leur comportement sexuel et procréatif»Note. Lorsque nous parlons du rôle des hommes et des garçons dans l’élimination de la violence fondée sur le genre, je pense que nous devrions également parler de leur responsabilité à cet égard, envers les femmes et les filles, et envers la société en général. Changer les comportements et faire des masculinités saines une réalité repose en grande partie sur les épaules des hommes. Cependant, les femmes peuvent aussi bien perpétuer les conséquences négatives des masculinités néfastes dans la façon dont elles élèvent leurs enfants, interagissent avec les hommes et les garçons de leurs cercles intimes et dans la façon dont elles réagissent quand d’autres femmes défendent leurs droits.
38. La plupart des personnes auxquelles j’ai parlé ont souligné l’importance d’investir dans l’éducation à l’égalité des genres dès le plus jeune âge. Cela signifie qu’il faut investir dans la formation des enseignant·e·s sur l’égalité des genres, en veillant à ce que chaque élève ait régulièrement l’occasion de discuter de l’égalité des genres en classe, plusieurs fois par an et pas seulement une fois. Clara Alemann (Promundo) a préconisé des garanties pour qu’un travail systématique soit entrepris avec les jeunes garçons sur ce thème. Elle a également déclaré que la promotion de masculinités saines contribuait à la réduction de la violence. Il est crucial de travailler avec les hommes et les garçons à partir du moment où ils façonnent leur rôle de jeunes garçons, d’adolescents ou de nouveaux pères. Un changement de culture est nécessaire, les actions ponctuelles ne suffiront pas. Il est essentiel de transformer les normes sociales sur ce qu’implique une masculinité saine.
39. Il existe différentes façons de faire bouger les choses. J’ai été très intéressé par une activité menée par l’ONG Emancipator. Un week-end de formation destiné aux hommes est organisé chaque année. 20 participants issus de divers groupes se réunissent, discutent et commencent à déconstruire la masculinité ensemble, à un niveau personnel. Les participants sentent qu’il existe un espace sûr pour partager leurs questions et leurs doutes. L’émancipation des hommes contribue largement à l’émancipation des femmes. Cette ONG souhaiterait pouvoir organiser davantage de formations de ce type, mais son budget est limité.
40. Discuter de l’égalité des genres signifie discuter de ce que la notion d’occupation de l’espace signifie pour les femmes et les hommes, de qui «prend l’espace» et comment il peut être partagé. On ne dit presque jamais aux hommes qu’ils prennent l’espace des femmes, alors qu’on le dit très souvent aux femmes. Cela soulève la question de savoir comment se fait la division de l’espace et quel type de partage de l’espace est attendu. On peut aussi se demander pourquoi les femmes sont souvent envoyées en formation pour apprendre à s’exprimer alors que les hommes ne sont presque jamais envoyés à une formation pour apprendre à mieux écouter.
41. L’ONU Femmes travaille sur la question de la transformation des masculinités patriarcales, qui mettent l’accent sur le pouvoir des hommes sur les femmes et visent à maintenir les inégalités et les hiérarchies de genre. Au cours de notre réunion, les représentant·e·s ont indiqué que les masculinités patriarcales s’exprimaient individuellement dans les attitudes et les comportements, institutionnellement dans les politiques et les pratiques et idéologiquement dans les normes sociales et les récits culturels. Transformer les masculinités patriarcales va au-delà de la simple implication des hommes et des garçons dans la promotion de l’égalité des genres. L’ONU Femmes recommande donc de changer le récit. La remise en question des masculinités patriarcales est désormais considérée comme une priorité avec la montée en puissance de dirigeant·e·s politiques opposés à l’égalité des genres dans plusieurs pays. Les recommandations de l’ONU Femmes incluent la mobilisation des hommes pour remettre en question et transformer les pratiques patriarcales et les cultures institutionnelles, utiliser une approche intersectionnelle et reconnaître diverses masculinités, reconnaître la centralité des organisations de défense des droits des femmes dans le changement social pour l’égalité de genre, et mettre en évidence la responsabilité des hommes en tant que leaders dans la vie sociale, économique, culturelle et politique. L’ONU Femmes recommande également de réagir aux mouvements anti-genre, de lutter contre la misogynie en politique et de résister aux réactions au recul des droits.
42. Au cours de notre réunion, nous avons également discuté de l’importance de travailler avec tous ceux et toutes celles dont les normes sociales pourraient soutenir les masculinités patriarcales. Les mères, par exemple, risquent de promouvoir ce type de masculinité en enseignant aux «garçons à être des garçons». Selon Khamsavath Chanthavysouk, il existe des preuves que certaines normes sont nocives. Toute la société peut être un instrument de masculinité. Edward Wageni a souligné que les hommes avaient également intérêt à transformer les masculinités patriarcales, car tous les hommes ne jouissent pas des soi-disant privilèges d’être un homme. J’aimerais ajouter que les liens familiaux, une bonne éducation et un niveau de revenu élevé peuvent rendre certains hommes plus privilégiés que d’autres. Yolanda Iriarte a parlé de l’importance d’investir dans la parentalité transformatrice. Avoir plus d’hommes assumant leurs responsabilités parentales signifie également une répartition différente du pouvoir.
43. Le philosophe français Ivan Jablonka, qui réfléchit sur le rôle et la représentation des hommes dans la société, a participé à une audition avec la commission le 12 avril 2022. Selon lui, l’inégalité des genres est profondément enracinée dans nos sociétés et les privilèges de genre sont endémiques. Il invite chacun·e à reconsidérer les rôles et les attentes traditionnels. L’éducation donne un privilège de genre aux hommes dans les sociétés, et cela a été intériorisé dans nos cultures. Il souligne également que les hommes ont été à l’avant-garde de toutes les batailles, à l’exception de l’égalité des genres. Selon lui, le concept de «nouvelles solidarités» équivaut à refuser la complicité masculine comme les blagues misogynes dans le vestiaire et prendre parti pour les droits des femmes. Il considère qu’un «nouvel accord sur le genre» pourrait mener à une répartition égale des pouvoirs et des responsabilités.
44. Il a également souligné la responsabilité des hommes de changer et de s’évader de leur «prison du genre». Les hommes pourraient accepter leur vulnérabilité et leur insécurité. Il a suggéré le concept de «contre-masculinité», un examen de conscience et une réflexion sur l’éducation reçue. Dans son livre Des hommes justes (2019), il appelle à une évolution du patriarcat vers de nouvelles masculinités, avec la justice de genre comme nouveau projet pour la société. Ivan Jablonka estime que les hommes devraient assumer la responsabilité de participer au changement social depuis que le mouvement #MeToo est apparu.
45. Teresa Schweiger a présenté les travaux de MenEngage Europe à la commission. Selon elle, les hommes et les garçons doivent prendre conscience des privilèges masculins et des relations de pouvoir structurelles. Un stéréotype de genre typique pour les garçons est d’être sexiste pour être un garçon. Elle est convaincue que le changement d’attitudes sexistes pourrait conduire à un changement de système. Elle a également présenté l’outil appelé «man box» qui comprend des étiquettes stéréotypées et des demandes telles que «soyez un vrai homme» ou «les garçons ne pleurent pas».
46. Giovanna Lauro souligne qu’une perspective centrée sur le féminisme devrait être utilisée pour faire participer les hommes et les garçons à la prévention de la violence fondée sur le genre. Les voix des hommes qui incarnent déjà un mode de vie non violent, attentionné et bienveillant devraient être amplifiées. Souvent, le travail avec les hommes et les garçons cible les groupes les plus défavorisés et rarement les hommes en position de pouvoir, bien que les deux soient essentiels. Elle a présenté l’Enquête internationale sur les hommes et l’égalité des genres. Ses résultats ont montré que les hommes qui avaient été témoins de violence contre leur propre mère lorsqu’ils étaient enfants étaient 2,5 fois plus susceptibles de commettre des violences entre partenaires intimes lorsqu’ils devenaient adultes. Investir dans la prévention est donc crucial. Promundo a lancé la «Global Boyhood Initiative» pour travailler avec les garçons, dès l’âge de quatre ans, et avec celles et ceux qui s’occupent d’eux, parents, enseignant·e·s, entraîneurs et entraîneuses sportifs, et changer la façon dont ils sont élevés. L’ONG a également lancé la campagne «MenCare», désormais active dans une cinquantaine de pays, en vue de promouvoir une approche plus équitable des tâches domestiques et familiales.
47. Chris Green, qui a créé la campagne White Ribbon, regrette que l’engagement des hommes et des garçons ne figure pas encore en bonne place à l’agenda politique. Il considère que les incitations et la reconnaissance pourraient encourager les hommes à être actifs dans ce domaine. L’éducation sociale peut conduire à des changements sociétaux.
48. Dans son livre For the Love of Men: A New Vision for Mindful Masculinity (2019), Liz Plank décrit la masculinité traditionnelle comme un obstacle à l’égalité des genres. Elle souligne l’importance de la notion de «masculinité consciente» pour que les hommes soient actifs dans la promotion de l’égalité des genres. Elle a l’intention de chercher des solutions plutôt que de présenter un problème. Elle appelle les hommes à redéfinir la masculinité. Dans le podcast hebdomadaire «Man enough», avec l’acteur et réalisateur Justin Baldoni et le producteur de musique Jamey Heath, elle discute du thème «C’est quoi, être un homme aujourd’hui? Et surtout, c’est quoi, être humain?»Note.

5 Étude de cas: l’Islande

49. J’ai examiné plus spécifiquement la situation en IslandeNote, connue pour avoir un score élevé sur l’indice d’égalité des genres depuis plus d’une décennie. Les femmes ont atteint les plus hauts niveaux en tant que décideuses et le pouvoir semble être partagé de façon égale en Islande. Cela pourrait indiquer que les hommes sont prêts à jouer un rôle plus actif dans la promotion de l’égalité des genres. Cependant, tout en obtenant une note élevée en ce qui concerne l’égalité de genre, l’Islande a également des taux élevés de violence domestique et d’abus sexuelsNote. Dans son rapport sur l’Islande, le GREVIO indique qu’il y a eu une augmentation constante du nombre de signalements. En 2021, la police a enregistré environ 1 000 signalements de violence domestiqueNote.
50. L’Islande a adopté une feuille de route pour mettre fin à la violence fondée sur le genre pour la période 2021-2026, comprenant 23 engagements. Elle comporte des actions visant à éradiquer la violence fondée sur le genre à la fois dans le pays et avec des projets au niveau international. L’accent est clairement mis sur l’augmentation de la participation des hommes et des garçons aux activités de promotion de l’égalité des genres. L’Islande prévoit d’engager activement les hommes et les garçons à devenir des agents de changement et coopère avec les Nations Unies à cette fin. En 2022-2023, l’Islande s’est engagée à soutenir l’ONU Femmes dans son travail sur les masculinités et l’engagement des hommes et des garçons. Elle s’est engagée à allouer 1 million $US pour «améliorer le travail de prévention et de réponse à la violence fondée sur le genre en impliquant les hommes et les garçons et en transformant les masculinités néfastes»Note.
51. L’Islande encourage également activement, au niveau international, la participation des hommes aux campagnes visant à promouvoir l’égalité de genre et à prévenir et combattre la violence fondée sur le genre. Le pays codirige une coalition d’actions sur la violence fondée sur le genre dans le cadre du Forum Génération Egalité.
52. Lors de la 65e session de la Commission de la condition de la femme des Nations Unies (mars 2021), l’ancien ministre islandais des Affaires étrangères, Gudlaugur Thor Thordarson, a souligné que l’implication des hommes et la sensibilisation étaient essentiels pour faire des processus décisionnels inclusifs et de l’égalité des chances la nouvelle normeNote. Il a mentionné la plus haute importance d’impliquer les décideurs masculins dans ce dialogue.
53. Un engagement concret du ministère des Affaires étrangères est d’organiser des conférences annuelles appelées «barbershop» (littéralement, salon de barbier) avec des organisations internationales et d’autres partenaires. Ces événements encouragent les hommes et les garçons à s’engager activement dans la promotion de l’égalité de genre. Le ministère indique que «le concept de barbershop examine des moyens novateurs pour les hommes de mobiliser et de motiver d’autres hommes à s’attaquer aux stéréotypes discriminatoires de la masculinité. Il identifie les moyens pour les hommes de parler de l’égalité de genre dans un environnement confortable et sûr, et aborde la façon dont les dirigeants masculins peuvent faire avancer ce dialogue»Note. Selon Gudlaugur Thor Thordarson «les salons de barbiers sont connus pour être un endroit sûr où les hommes peuvent parler librement et être plus ouverts sur ce qu’ils ont à l’esprit, un peu comme le vestiaire. Amenons la discussion ici, parlons entre nous de ce que nous pouvons apporter à la table, comment nous pouvons jouer un rôle essentiel dans le mouvement du changement, être des champions de HeForShe». L’Islande a joué un rôle important dans la création d’une boîte à outils «Barbershop» pour la campagne HeForSheNote. Il est néanmoins important d’être conscient que ce type d’initiatives pourrait comporter des risques.
54. La première conférence Barbershop s’est tenue au siège de l’ONU à New York en janvier 2015 et a été organisée par les Gouvernements de l’Islande et du Suriname. Les militant·e·s des droits des femmes ont critiqué le concept, avec l’argument qu’un événement pour discuter des droits des femmes qui s’adressait uniquement aux hommes et auquel n’assistaient que des hommes ne ferait pas grand-chose pour changer le statu quoNote.
55. Depuis 2015, l’Islande a participé ou co-organisé de nombreuses conférences Barbershop, à Reykjavík (mai 2017)Note, à Paris (Conférence Barbershop de l’OCDE sur l’engagement des hommes pour l’égalité des sexes, octobre 2018)Note ou à Copenhague (Womenomics Nordic Business Conference, mai 2019)Note. Les événements barbershop sont considérés comme des séances permettant de comprendre certaines réalités mais ne mènent pas nécessairement à un travail à long terme.
56. Il peut également y avoir des moyens d’impliquer les hommes sur les médias sociaux. Þorsteinn V. Einarsson a lancé une campagne sur les réseaux sociaux (sur Twitter, InstagramNote ou avec des podcastsNote) sous le titre «Karlmennskan» (littéralement, «Masculinité»), encourageant les hommes à parler de leur vulnérabilité et les femmes à partager des histoires de mansplaining (ou «mecsplication», comportement de condescendance masculine à l’égard des femmes) et de misogynie. M. Einarsson est maintenant un conférencier très recherché dans les écoles, les universités et les lieux de travail en Islande. Il a eu l’idée de la campagne après avoir discuté avec Sóley Tómasdóttir, une militante féministe islandaise du genre et de la diversité. L’objectif de la campagne est que les hommes partagent comment la conception traditionnelle de la masculinité leur a nui ou a nui à leur entourage, en utilisant le hashtag #karlmennskan et en racontant leur histoire. L’un des objectifs de la campagne est de normaliser les hommes et les garçons qui expriment leurs sentiments et leurs émotions.

6 Étude de cas: l’Espagne

57. J’ai effectué une mission d’information à Madrid les 29 et 30 septembre 2022, au cours de laquelle j’ai eu l’occasion de rencontrer Irene Montero, ministre de l’Égalité, des membres de la commission sur l’égalité de la Chambre des députés, ainsi que des représentant·e·s de la délégation gouvernementale contre la violence fondée sur le genre, de l’Institut des femmes, du ministère des Affaires étrangères et d’ONG. Ce fut une visite inspirante, lors de laquelle nous avons échangé sur la stratégie espagnole visant à prévenir et combattre la violence fondée sur le genre, priorité du Gouvernement espagnol.
58. La loi organique de 2004 sur la lutte contre la violence fondée sur le genre adopte une approche globale, comprenant une série de mesures préventives (éducation, sensibilisation, santé), des services de soutien, ainsi que la mise en place de tribunaux spécialisés pour les affaires de violence à l’égard des femmes et d’un service spécialisé au sein du ministère public. Cette loi était axée sur la violence fondée sur le genre entre partenaires intimes. Après la ratification de la Convention d’Istanbul, la législation a été étendue afin de couvrir toutes les formes de violence visées dans la convention. En Espagne, les régions ont leurs propres lois sur la violence fondée sur le genre, et certaines d’entre elles ont mis leur législation en conformité avec la Convention d’Istanbul avant que cela ne soit fait au niveau national. Un pacte d’État contre la violence fondée sur le genre a été adopté en 2017. Il prévoit des fonds importants pour les programmes associés. Une permanence téléphonique gratuite (016), disponible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, existe depuis 2017. Ce numéro a été composé plus d’un million de fois en 2021. Enfin, une nouvelle stratégie est en cours d’élaboration et comprendra le thème des nouvelles masculinités. Je tiens à souligner que d’importants changements sont nés d’une énorme pression sociale, notamment après l’affaire de «la meute»Note. En 2016, cinq jeunes hommes ont violé une jeune femme. Ils s’en sont ensuite vanté sur WhatsApp et ont partagé des photos et des vidéos. Ils ont été condamnés à neuf ans de prison pour abus sexuel, et non pour viol, ce qui a entraîné des manifestations dans tout le pays. À l’époque, la qualification de viol n’était utilisée que s’il y avait eu violence. En 2022, l’Espagne a adopté une loi sur le consentement sexuel indiquant clairement que seul un «oui» veut dire «oui». En novembre 2022, il est devenu évident que cette nouvelle loi est utilisée par des juges pour réduire la peine des auteurs condamnésNote.
59. L’idée d’associer les hommes et les garçons a été récemment reprise par les autorités. Le ministère de l’Égalité promeut activement la coresponsabilité des femmes et des hommes en tant que personnes aidantes. Une vidéo intitulée «el hombre blandengue» (l’homme doux) montre des hommes espagnols s’occupant de leurs enfants et œuvrant en faveur de l’égalité des genres. Lors de notre rencontre, Mme Montero a souligné que le partage de ces responsabilités contribuerait grandement à promouvoir l’égalité des genres et à lutter contre la violence fondée sur le genre. Elle a également précisé qu’une société féministe sans violence, où les tâches domestiques et familiales et les richesses sont répartis équitablement, serait bénéfique à tout le monde. Elle a ajouté que de plus en plus d’hommes souhaitaient vivre leur masculinité d’une autre manière et s’occuper de leurs enfants ou d’autres personnes à charge. En outre, nous avons discuté de l’importance de l’éducation sexuelle pour les adolescents comme moyen de promouvoir des relations saines et de prévenir la violence. La lutte contre le déni de la violence fondée sur le genre des mouvements anti-genre a été présentée comme une autre priorité.
60. Deux parlementaires membres de la commission sur l’égalité ont évoqué l’importance de prévenir la violence contre les enfants et la nécessité de communiquer les données sur la violence fondée sur le genre aux tribunaux aux affaires familiales chargés des affaires de divorce et de garde. Les représentantes de la délégation gouvernementale contre les violences fondée sur le genre ont souligné que la formation des forces de sécurité et des services répressifs en matière de prévention et de lutte contre la violence fondée sur le genre était une priorité.
61. La ville de Madrid a créé des «espaces d’égalité» dans ses quartiers, afin d’offrir des lieux de discussion et de formation. Malgré ces incitations, la directrice du centre que nous avons visité regrette que l’engagement des hommes dans la prévention et la lutte contre la violence fondée sur le genre reste dans l’ensemble assez passif. Il est indispensable de faire la publicité des événements organisés dans ce domaine pour encourager les hommes à y participer.
62. À mon sens, l’expérience espagnole pourrait être source d’inspiration pour d’autres pays. En Espagne, certains hommes ont publiquement affirmé ne pas vouloir être un homme stéréotypé, présentés comme des machos ou catégorisés comme tels. Ils revendiquent la diversité des masculinités et parlent ouvertement de la participation des hommes aux tâches domestiques et familiales, par exemple. Depuis 2006, les hommes féministes et engagés dans la lutte contre la violence fondée sur le genre organisent chaque année, le 21 octobre, des manifestations dans différentes villes espagnoles.
63. En Espagne et dans certains autres pays, l’allocation de ressources aux programmes traitant du rôle des hommes dans la lutte contre la violence fondée sur le genre suscite la controverse au sein du mouvement féministe. Les ressources attribuées aux organisations de défense des droits des femmes ne devraient pas être réduites, mais il convient de prévoir des fonds supplémentaires.
64. La plupart des interlocuteurs ont évoqué la nécessité de rompre l’accord informel sur la violence fondée sur le genre. En vertu de cet accord, les hommes ne réagissent pas aux commentaires sexistes de leurs homologues ou ne s’opposent pas à leur violence. Mes interlocuteurs ont appelé les hommes à réagir pour mettre fin à la violence et à ne pas rester simples spectateurs («en nous taisant, nous sommes complices»). L’association AHIGE a été créée pour offrir aux hommes des espaces de discussion.
65. Lors de notre rencontre, Miguel Lazaro, qui représentait Masculinidades Bêta, a souligné qu’il y avait eu des changements notables ces dernières années du fait que les femmes n’acceptent plus certains types de comportement de la part des hommes. Il a indiqué que tous les hommes devraient s’exprimer ouvertement contre la violence fondée sur le genre et prendre position en faveur des politiques d’égalité. Certains hommes peuvent se considérer comme victimes et ne veulent pas abandonner leurs privilèges. Les témoins ne sont pas innocents s’ils ne font rien contre la violence. Les responsables politiques doivent également condamner la violence fondée sur le genre.
66. Mes interlocuteurs et interlocutrices ont insisté sur l’importance d’élaborer des politiques publiques et des programmes spécifiques destinés aux hommesNote, lesquels devraient d’ailleurs participer à la conception de ces programmes. M. Lazaro a également fait référence à la «man box», un outil important pour montrer aux hommes comment ils sont enfermés dans la prison des stéréotypesNote. Un autre élément important est le langage utilisé pour parler de la violence fondée sur le genre. On utilise souvent un langage passif pour souligner le fait que les femmes ont été victimes de violence fondée sur le genre. Il faudrait s’efforcer sérieusement de s’allier la participation des hommes grâce à un nouveau discours sur les masculinités, et mettre l’accent sur la responsabilité des hommes en matière de prévention et d’élimination de la violence fondée sur le genre.

7 Actions recommandées pour favoriser la responsabilité des hommes dans la prévention et l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles fondée sur le genre

67. Les hommes devraient avoir davantage conscience qu’ils font autant partie de la solution que du problème. En tant que pères, frères, membres d’une famille, praticiens, législateurs ou enseignants, pour n’en citer que quelques-uns, tous les hommes, dans leur diversité, ont la responsabilité de prévenir et de combattre la violence à l’égard des femmes et des filles fondée sur le genre. Ils peuvent agir à la maison, dans la rue, à l’école, à l’université, dans les transports publics ou dans un parlement. Pendant trop longtemps, la lutte contre la violence fondée sur le genre a été menée essentiellement par les femmes, or une approche inclusive pourrait bénéficier à toutes et à tous. Je pense que le discours féministe sera renforcé par la participation des hommes et des femmes dans toute leur diversité.
68. Nous devons nous intéresser à la construction de la masculinité et de la virilité et à toutes les injonctions imposées aux hommes et aux garçons. Le partage des émotions, à titre d’exemple, n’est ni masculin ni féminin mais un sentiment humain. Les hommes et les femmes peuvent être enfermés dans une «prison de genre», et il est temps de déconstruire les stéréotypes liés au genre et de laisser les gens être ce qu’ils sont. Les hommes ne constituent pas un groupe homogène et les différentes situations de pouvoir devraient également être prises en considération.
69. Il convient d’accorder la priorité à l’éducation à l’égalité des genres dès le plus jeune âge et tout au long de la scolarité. L’éducation est l’une des clés d’un changement durable et jette les bases d’une société sans violence.
70. De plus, communiquer sur les coûts de la violence fondée sur le genre et sur l’impact négatif des masculinités néfastes sur les hommes et sur la société en général pourrait permettre certaines transformations sociales. Les activités destinées aux hommes et aux garçons en matière de lutte contre la violence fondée sur le genre devraient les aborder dans leur diversité. Enfin, le rejet des masculinités néfastes et la valorisation des masculinités conscientes pourraient être inscrits dans le débat public. Il pourrait être utile de mener des campagnes de sensibilisation.
71. Il est très important de travailler avec les auteurs de violence à l’égard des femmes et des filles fondée sur le genre. Ils peuvent en effet partager leur expérience et susciter des changements. L’élaboration de programmes destinés aux auteurs de violence fondée sur le genre est essentielle pour lutter contre ce type de violence et garantir l’absence de récidive.
72. Les professionnel·e·s qui accueillent et accompagnent les survivant·e·s de violence fondée sur le genre devraient suivre une formation complète. Selon Maxime Ruszniewski, tous les hommes n’ont pas la même responsabilité en matière de prévention et de lutte contre la violence fondée sur le genre. Les policiers et les médecins généralistes sont souvent des hommes et les premières personnes avec lesquelles les femmes survivantes sont en contact.
73. Il est essentiel d’avoir des modèles masculins qui montrent qu’ils partagent les responsabilités familiales, qu’il est acceptable de montrer ses émotions, de prendre soin des enfants et de promouvoir l’égalité des genres au sein de la famille et au travail. Les politiciens doivent parler de leur responsabilité dans la prévention et la lutte contre la violence fondée sur le genre.
74. En outre, les administrations publiques et les sociétés privées pourraient s’engager davantage dans la lutte contre la violence fondée sur le genre. Des formations sur la prévention et la lutte contre le sexisme et la violence fondée sur le genre pourraient être organisées directement sur le lieu de travail.
75. Sans la participation des hommes, et s’ils ne comprennent pas l’importance de cette participation, la lutte en faveur de l’égalité des genres et contre la violence fondée sur le genre ne progressera que de façon limitée. Appeler les hommes à participer aux débats sur l’égalité et à promouvoir plus activement l’égalité des genres, à l’aide de messages positifs montrant qu’ils peuvent être des alliés et faire partie de la solution, pourrait avoir des résultats concrets. Le cinéma, le théâtre, la musique, les clips vidéo et les réseaux sociaux pourraient également être utilisés pour faire évoluer les mentalités.

8 Conclusions

76. J’espère sincèrement que nous sommes sur le point d’assister à un changement des mentalités. Nous voyons de plus en plus d’hommes remettre en question les masculinités néfastes et prêts à assumer une masculinité consciente. Je suis optimiste lorsque je vois les jeunes générations consacrer du temps à leurs familles et à leurs partenaires, et j’espère que ces exceptions se généraliseront dans un avenir proche. Il existe en effet un lien étroit entre l’implication des hommes dans les tâches domestiques non rémunérées et leur engagement personnel dans la lutte contre la violence fondée sur le genre.
77. Je suis également confiante lorsque je vois l’attention portée à l’étude des masculinités et des vulnérabilités des hommes dans la culture populaire, comme dans les films et les séries, en plus de la littérature. Les hommes affichent de plus en plus leurs vulnérabilités à l’écran, remettent en question leur éducation et le rôle de leurs pères dans la construction de leur masculinité. Cela pourrait encourager certains changements dans la vie réelle. La culture populaire peut être un puissant moyen de faire évoluer les mentalités.
78. Bien qu’il ne s’agisse pas du sujet principal de ce rapport, je m’intéresse également aux masculinités et aux relations internationales, et j’encourage la commission sur l’égalité et la non-discrimination à poursuivre ses travaux dans ce domaine. La violence fondée sur le genre est indéniablement une menace pour la démocratie et je pense que notre commission pourrait traiter de manière efficace la question des masculinités, des conflits et de leur impact sur les femmes et les filles.
79. Le féminisme et la lutte pour l’égalité des genres sont bénéfiques pour la société dans son ensemble. Les hommes qui participent à la lutte contre la violence fondée sur le genre ne prennent pas l’espace des femmes. Leur participation peut permettre d’atteindre l’objectif général qui consiste à protéger un plus grand nombre de femmes de la violence. Les hommes et les femmes, dans toute leur diversité, peuvent s’allier pour lutter contre la violence fondée sur le genre et unir leurs forces pour transformer les normes sociales.