La multiperspectivité dans l’enseignement de la mémoire et de l’histoire au service de la citoyenneté démocratique
- Auteur(s) :
- Assemblée parlementaire
- Origine
- Discussion
par l’Assemblée le 29 janvier 2025 (5e séance)
(voir Doc. 16090, rapport de la commission de la culture, de la science,
de l'éducation et des médias, rapporteure: Mme Luz
Martinez Seijo). Texte adopté par l’Assemblée le 29 janvier
2025 (5e séance).Voir
également la Recommandation
2290 (2025).
1. L’importance de l’enseignement
de l’histoire a été affirmée lors des Sommets des chefs d’État et
de gouvernement du Conseil de l’Europe de 1993, 1997 et 2005, et
sa pertinence pour la citoyenneté démocratique et la stabilité s’exprime
pleinement dans la devise de l’Observatoire de l’enseignement de l’histoire
en Europe: «Enseigner l’histoire, ancrer la démocratie». Un enseignement
de l’histoire bien conçu est essentiel pour acquérir une compréhension
plus approfondie et plus nuancée du passé, et l’appliquer à l’évaluation
du présent avec un regard critique, car il développe la capacité
à faire la différence entre les faits, les souvenirs, les interprétations
et les perspectives, et à détecter et à analyser les distorsions
et la propagande.
2. À une époque où les récits historiques sont de plus en plus
déformés pour justifier l'agression – tout particulièrement dans
le contexte de la guerre que continue de mener la Fédération de
Russie contre l'Ukraine –, le rôle joué par l’enseignement de l'histoire
critique et fondé sur des preuves pour lutter contre la désinformation
est devenu vital. Rappelant sa
Résolution 2558 (2024) et sa
Recommandation 2280 (2024) «Lutter
contre l’effacement de l’identité culturelle en temps de guerre
et de paix», l'Assemblée parlementaire met l’accent sur les dangers
inhérents à la politisation de l'histoire et souligne que l'enseignement
de l'histoire permet de développer la résilience face aux récits
erronés qui justifient l'agression, les violations des droits humains
et les revendications territoriales.
3. L’Assemblée estime que l’inclusion, dans les programmes scolaires,
de sujets historiques sensibles et controversés, la prise en compte
de perspectives multiples et l’analyse des sources historiques peuvent contribuer
à renforcer la culture démocratique au sein d’une société et à favoriser
le respect d’opinions différentes, le pluralisme, la tolérance et
la diversité. Sortir les élèves des salles de classe pour qu’ils apprennent in situ dans des sites historiques
et des lieux de mémoire devrait faire partie de ce processus. L’Assemblée
est fermement convaincue que l’enseignement de l’histoire devrait
être un élément essentiel de l’éducation aux droits humains et un
fondement du développement de la citoyenneté démocratique chez les jeunes.
4. Toutefois, dispenser un enseignement de l’histoire de qualité
dans les écoles peut s’avérer très difficile en raison de programmes
scolaires surchargés, de pratiques traditionnelles d’enseignement
et, dans de nombreux cas, de systèmes éducatifs très centralisés.
Les professeures et professeurs d’histoire ont parfois du mal à
aborder les multiples perspectives coexistantes. Ils n’ont pas toujours
accès à une formation adéquate et, même s’ils ont une connaissance
approfondie de leur discipline, ils ont souvent peu de temps pour
travailler sur le contexte historique général avec les élèves, ce
à quoi s’ajoute un accès limité aux ressources pédagogiques et financières.
En outre, dans de nombreux pays, la formation initiale du corps enseignant
n’inclut pas le développement de compétences requises pour dispenser
une éducation à la citoyenneté.
5. L’Assemblée apprécie le Cadre de référence des compétences
pour une culture de la démocratie élaboré par le Conseil de l’Europe
et se félicite de l’impulsion politique donnée par la Conférence
permanente du Conseil de l'Europe des ministres de l’Éducation de
2023 en faveur du renouveau de la mission civique de l’éducation.
La Stratégie du Conseil de l'Europe pour l’éducation 2024-2030 «Priorité
aux apprenants – L’éducation pour les sociétés démocratiques d’aujourd’hui
et de demain» vise à établir un Espace européen pour l’éducation
à la citoyenneté afin d’échanger les bonnes pratiques et de mettre
en œuvre les instruments et outils existants du Conseil de l’Europe.
6. Les systèmes éducatifs doivent s’adapter aux changements sociaux
et répondre aux nouvelles demandes par de nouveaux programmes et
des méthodes interactives. Il s’agit non seulement de satisfaire aux
nouvelles exigences en matière d’emploi, mais aussi de répondre
efficacement à la diversité croissante des sociétés. Ils doivent
également contribuer à lutter contre l’érosion des valeurs démocratiques,
en particulier chez les jeunes en Europe. En conséquence, l’éducation
à la citoyenneté démocratique devrait être dispensée en tant que
matière obligatoire distincte, être intégrée dans d’autres matières
pertinentes, telles que l’enseignement de l’histoire, à tous les
stades de l’éducation formelle (enseignement primaire, secondaire
et supérieur), et faire partie intégrante de la formation professionnelle
et de l’éducation non formelle.
7. En gardant à l’esprit toutes ces considérations, l’Assemblée
invite les États membres du Conseil de l’Europe à mener une analyse
stratégique des politiques afin d’intégrer les principes et lignes
directrices du Conseil de l’Europe contenus dans le document «Pour
un enseignement de l’histoire de qualité au XXIe siècle» et
le Cadre de référence des compétences pour une culture de la démocratie
dans l’ensemble de leurs politiques éducatives, et en particulier:
7.1 s’agissant des programmes d’enseignement:
7.1.1 à introduire l’éducation à la citoyenneté démocratique
en tant que matière obligatoire distincte et à intégrer les compétences
pour une culture de la démocratie dans d’autres matières pertinentes,
telles que l’enseignement de l’histoire, à tous les stades de l’éducation
formelle;
7.1.2 à assouplir les programmes d’enseignement de l’histoire
pour permettre au personnel enseignant de développer une approche
centrée sur les apprenantes et apprenants et fondée sur les compétences,
conjointement à un enseignement fondé sur l’ordre chronologique
et les connaissances;
7.1.3 à prévoir suffisamment d’espace et de temps pour étudier
correctement la complexité et les conséquences de l’histoire des
XIXe et XXe siècles,
afin d’approfondir la compréhension qu’ont les élèves des défis
d’aujourd’hui, notamment en ce qui concerne les sujets historiques sensibles
et la question de la mémoire;
7.1.4 à inclure dans les programmes d’enseignement de l’histoire
l'étude des différentes formes de régimes totalitaires ainsi que
d'autres mouvements idéologiques violents qui ont dévasté l'Europe
aux XXe et XXIe siècles,
en tant que violations graves des droits humains dont ont souffert
les populations en Europe, en mettant particulièrement l'accent
sur la manière dont des interprétations historiques déformées peuvent
être utilisées pour justifier des actes d'agression dans le présent;
7.2 s’agissant des méthodologies:
7.2.1 à stimuler
l’esprit critique en apprenant à évaluer les sources historiques
et à se forger une opinion éclairée;
7.2.2 à construire une analyse des événements historiques fondée
sur les droits humains, à adopter la multiperspectivité dans l’enseignement
de l’histoire et à prendre en compte différents points de vue avec
un regard critique;
7.2.3 à encourager les approches pédagogiques interactives et
l’apprentissage coopératif par petits groupes, en tenant compte
des différences culturelles et de la multiplicité des identités parmi
les élèves d’une classe;
7.3 s’agissant des mesures qui visent à créer un environnement
favorable et stimulant pour le corps enseignant et les élèves:
7.3.1 à inclure les compétences pour une culture de la démocratie
dans la formation du personnel enseignant et la formation professionnelle,
à multiplier les possibilités d’échanges et de développement professionnels
pour le personnel enseignant, et à fournir les différentes ressources
et orientations pédagogiques, dont les principes et lignes directrices
du Conseil de l’Europe «Pour un enseignement de l’histoire de qualité
au XXIe siècle», et à veiller à ce qu’elles soient
disponibles dans les langues locales;
7.3.2 à garantir un accès gratuit aux espaces d’apprentissage
virtuels et aux ressources pédagogiques ouvertes;
7.3.3 à promouvoir des projets d'apprentissage collaboratif,
par exemple pour faciliter les contacts entre étudiant·es et survivant·es
de régimes totalitaires et de mouvements idéologiques violents,
ou victimes de groupes terroristes, ainsi que la mise en réseau
et la coopération transnationales dans le domaine de l'éducation
à la culture démocratique et de l'enseignement de l'histoire;
7.4 s’agissant des synergies entre l’éducation formelle et
non formelle:
7.4.1 à faciliter les partenariats entre
les écoles, les institutions culturelles et les autres acteurs concernés,
tels que les lieux de mémoire, les musées, les archives, la société
civile et les artistes ainsi que les associations de victimes de
groupes terroristes, pour coconcevoir des cours d’histoire; cette
approche nécessite du temps et des ressources financières pour organiser des
visites et des projets conjoints, ainsi qu’une formation et des
modules de soutien à destination du personnel enseignant afin qu’il
soit prêt à aborder un contexte historique plus large pour situer
le projet ou la visite;
7.4.2 à accorder un financement et une autonomie aux musées
et aux lieux de mémoire pour qu’ils se développent en tant qu’espaces
d’apprentissage sûrs pour la démocratie à travers la coconception
de projets éducatifs fondés sur des recherches universitaires approfondies,
une analyse fondée sur les droits humains et des perspectives multiples;
ces espaces d’apprentissage devraient notamment favoriser le dialogue
intergénérationnel au sein des communautés locales et offrir à leur
public de nouvelles perspectives et une compréhension plus nuancée
du passé.