C Exposé des motifs
par M. Andries Gryffroy, rapporteur
1 Introduction
1. Selon la proposition de résolution
Note qui a donné
lieu à l’établissement du présent rapport: «Depuis sa création,
le Conseil de l’Europe est conscient de l’importance que présente
le patrimoine culturel au regard de la réalisation d’une plus grande
unité entre les Européens. Par ses activités, il illustre l’importance
du patrimoine en tant qu’outil facilitant le dialogue interculturel,
la coexistence pacifique et la prévention des conflits. À l’heure
où nos sociétés font face à des problèmes nouveaux et profonds,
le patrimoine culturel est devenu essentiel pour la construction
d’une société pacifique et démocratique et un élément clé des processus de
développement durable et de promotion de la diversité culturelle».
2. L’agression de la Fédération de Russie contre l’Ukraine et
les conflits dans les pays de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990
montrent malheureusement que parallèlement aux ravages humanitaires
et économiques, l’identité culturelle et le patrimoine culturel
demeurent une cible évidente de destruction: des musées, des bibliothèques,
des théâtres et des églises sont détruits et pillés. Dans le prolongement
de la
Résolution 2057 (2015) de l’Assemblée «Le patrimoine culturel dans les situations
de crise et de postcrise», élaborée au sein de notre commission
par Mme Ismeta Dervoz (Bosnie-Herzégovine,
PPE) en 2014, je propose d’étudier l’importance des itinéraires
culturels du Conseil de l’Europe pour la promotion de la paix et
du dialogue interculturel en tant que moyen concret et, à mon sens,
efficace de prévention des conflits.
3. Je présente dans mon rapport des exemples marquants, aux niveaux
local, régional, national et international, d’itinéraires culturels
qui favorisent des échanges ouverts fondés sur la compréhension
mutuelle entre des personnes et des groupes d’origines, de cultures,
de religions et de langues différentes, en montrant comment ces
initiatives contribuent à la prévention des tensions religieuses,
linguistiques, politiques et culturelles.
4. Je souhaite remercier les nombreuses personnes, femmes et
hommes, enthousiastes que nous avons interrogées en ligne au sujet
des six Itinéraires culturels que sont l’itinéraire ATRIUM, la route
de la libération de l’Europe, l’itinéraire européen du patrimoine
juif, l’itinéraire Saint-Martin de Tours, la route des Phéniciens et
les itinéraires de l’héritage al-Andalus, de nous avoir fait part
de leurs connaissances, de leur expérience et de leurs réflexions
Note. Je souhaite également remercier
Mr John Bold, spécialiste du patrimoine du Royaume-Uni, qui m’a
aidé à établir le présent rapport.
2 Programme des Itinéraires culturels
et principales conventions concernées
5. Le Programme des itinéraires
culturels offre un moyen concret de mettre en œuvre les politiques
du Conseil de l’Europe sur la valeur du patrimoine culturel pour
la promotion, à grande échelle, de sociétés cohésives, du dialogue
interculturel et du droit d’accès à la culture parmi les populations
et entre les régions d’Europe. Les itinéraires culturels associent
le patrimoine local à un échange historique plus vaste d’idées et de
compétences en Europe et encouragent les initiatives collectives
au niveau local qui inspirent de la fierté et donnent à la population
le sentiment qu’elle est concernée par le patrimoine en tant qu’élément
du «patrimoine européen commun».
6. En 1984, l’Assemblée a adopté la
Recommandation 987 (1984) «Itinéraires européens de pèlerinage», dans laquelle
elle recommandait au Comité des Ministres de faire revivre ces itinéraires,
à commencer par ceux qui convergent vers Saint-Jacques-de-Compostelle.
Cette recommandation a été suivie par la création du premier itinéraire
culturel du Conseil de l’Europe en vertu de la Déclaration de Saint‑Jacques-de-Compostelle
d’octobre 1987
Note. Le pèlerinage demeure aujourd’hui
un thème dominant des itinéraires culturels, car il peut donner
lieu à un partage d’expérience et à un dialogue interculturel et
attire des groupes sociaux et des cultures mixtes.
7. Depuis la création du Programme des itinéraires culturels
en 1987, le nombre d’itinéraires est passé à 48
Note, avec des thèmes très variés allant
de l’architecture et du paysage aux influences religieuses, de la gastronomie
et du patrimoine immatériel aux grandes figures de l’art, de la
musique et de la littérature européens. Les itinéraires regroupent
des personnes et des lieux pour tisser des réseaux qui partagent
une histoire et un patrimoine.
8. L’augmentation notable du nombre d’itinéraires certifiés témoigne
du succès du programme. Cela étant, le résultat dépend aussi de
la capacité de chaque itinéraire de demeurer actif et pertinent
à long terme. Je présenterai donc les principaux instruments du
Conseil de l’Europe qui posent les bases des activités et de la gestion
des itinéraires culturels
Note.
2.1 Convention
culturelle européenne: une plateforme politique de coopération
9. La Convention culturelle européenne
(STE no 18)
Note, adoptée en 1954 au lendemain de
la seconde guerre mondiale, est le fondement de la coopération européenne
dans les domaines de la culture, de l’éducation et en particulier
de l’enseignement de l’histoire, de la jeunesse et du sport. Elle
vise à encourager la coopération culturelle sous toutes ses formes,
à favoriser la compréhension et la connaissance entre les pays européens, à
préserver leur patrimoine culturel en faisant une partie intégrante
d’un patrimoine commun et partagé plus large, le patrimoine «européen».
Elle reconnaît le patrimoine immatériel que constituent la langue,
la littérature et la civilisation. Compte tenu de son contexte historique,
une des premières tâches de l’éducation a été de remédier à l’appropriation
nationaliste et à la déformation de l’histoire. Les lignes directrices
sur l’enseignement de l’histoire
Note et la formation des enseignants
sont devenues des éléments essentiels de l’aide apportée aux pays
post-communistes, en particulier dans les régions en conflit des
Balkans et du Caucase. Il importe de souligner que la Convention
culturelle européenne offre une plateforme de coopération également
aux États non membres du Conseil de l’Europe, parmi lesquels le
Bélarus et la Fédération de Russie (depuis l’exclusion de cette
dernière en mars 2022).
2.2 Convention
européenne sur le paysage: un contexte plus large pour la protection
du patrimoine
10. Dans son préambule, la Convention
européenne du paysage mentionne trois autres conventions fondamentales
du Conseil de l’Europe sur lesquelles elle s’appuie et dont elle
prolonge la mise en œuvre: la Convention relative à la conservation
de la vie sauvage et du milieu naturel de l’Europe (STE no 104,
Berne, 1979), la Convention pour la sauvegarde du patrimoine architectural
de l’Europe (STE no 121, Grenade, 1985) et
la Convention européenne pour la protection du patrimoine archéologique
(révisée) (STE no 143, La Valette, 1992).
Conjugués, ces instruments soulignent la nécessité de préserver
le patrimoine culturel et naturel en tant qu’élément essentiel de
l’identité locale et régionale et proposent une nouvelle définition
plus large du patrimoine européen commun qui englobe non seulement
un élément ou un lieu particulier à protéger, mais aussi le contexte
plus large dans lequel ils s’inscrivent.
2.3 Convention
et Plan d’action de Faro: liens entre patrimoine, droits humains
et démocratie
11. La Convention-cadre sur la
valeur du patrimoine culturel pour la société (STE no 199,
Convention de Faro, 2005)
Note élargit encore davantage la conception
du patrimoine culturel en établissant des liens étroits entre le
patrimoine, les droits humains et la démocratie. Elle présente le
patrimoine comme une ressource servant aussi bien au développement
humain, à la valorisation des diversités culturelles et à la promotion
du dialogue interculturel qu’à un modèle de développement économique
local fondé sur la durabilité. Le Plan d’action de Faro
Note promeut les principes novateurs
de la convention par diverses activités dans les États membres.
Iil est possible de renforcer les liens entre le Programme des itinéraires
culturels et les activités visant à traduire dans les faits les
principes clés de la Convention de Faro (le patrimoine vu sous l’angle
des droits humains; la participation des collectivités locales à
l’élaboration d’une vision commune du développement local; et les
principes du développement durable qui réunissent les préoccupations économiques,
sociales, culturelles et environnementales dans une stratégie cohérente).
2.4 Convention
de l’UNESCO pour la sauvegarde du patrimoine immatériel: patrimoine
culturel et identité
12. La Convention de l’UNESCO pour
la sauvegarde du patrimoine immatériel (2003) définit à l’article
2 le patrimoine comme «les pratiques, représentations, expressions,
connaissances et savoir-faire – ainsi que les instruments, objets,
artefacts et espaces culturels qui leur sont associés – que les
communautés, les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent
comme faisant partie de leur patrimoine culturel. Ce patrimoine culturel
immatériel, transmis de génération en génération, est recréé en
permanence par les communautés et groupes en fonction de leur milieu,
de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur
procure un sentiment d’identité et de continuité, contribuant ainsi
à promouvoir le respect de la diversité culturelle et la créativité
humaine.» L’importance du patrimoine culturel immatériel ne réside
pas dans la manifestation culturelle proprement dite, mais dans
la richesse des connaissances et des compétences qui se transmettent d’une
génération à l’autre. Cette transmission présente un intérêt social
et économique pour les groupes minoritaires et pour la société en
général. Les itinéraires culturels promeuvent, à travers chaque
thème spécifique, les traditions, les connaissances, les rituels
et les goûts qui sont une composante essentielle de la culture et
de l’identité européennes et locales, et qui sont souvent reliés
entre eux à travers différentes régions d’Europe.
2.5 Convention
sur les infractions visant des biens culturels: intérêt pour les
zones en conflit
13. Dans le cadre de l’action que
le Conseil de l’Europe mène pour combattre le terrorisme et la criminalité organisée,
le Comité des Ministres a adopté en mai 2017 une Convention sur
les infractions visant des biens culturels (STCE no 221,
Convention de Nicosie)
Note qui complète le cadre juridique
international existant et vise à mettre un terme au pillage d’antiquités
et à leur trafic sur les marchés de l’art. La convention dispose
que le fait de prélever, d’importer, d’exporter, d’acquérir ou de
mettre sur le marché illégalement un bien culturel, y compris de
falsifier des documents dans ce contexte, constitue une infraction
pénale. En faisant en sorte que les législations nationales soient
alignées sur les mêmes normes, la convention comblera les lacunes existantes
et permettra une coopération transfrontalière bien plus efficace
pour mener des enquêtes, poursuivre et condamner les personnes soupçonnées
d’avoir commis une ou plusieurs des infractions qu’elle énumère.
Enfin, et il s’agit d’un élément essentiel, la convention protège
les biens culturels de tous les États, qu’ils soient ou non parties.
Après avoir été ratifiée par le nombre requis d’États membres, la
Convention est entrée en vigueur le 1er avril
2022
Note. La Convention de Nicosie sera utile
pour lutter contre le trafic et le pillage du patrimoine culturel
dans les zones de conflit et constitue une base plus stricte pour
la restitution.
2.6 Certification
des itinéraires culturels d’après les lignes directrices
14. La procédure et les critères
de cette certification
Note ont été établis par le Comité des
Ministres du Conseil de l’Europe en 2013 (critères révisés)
Note pour que toute proposition de création
de nouvel itinéraire culturel s’inscrive clairement dans le cadre
des lignes directrices et des principes du Conseil de l’Europe et
de l’UNESCO, comme indiqué ci-dessus. Les propositions doivent porter
sur un thème représentatif des valeurs européennes communes à plusieurs
États membres du Conseil de l’Europe, identifier les éléments du patrimoine,
matériel et/ou immatériel, créer un réseau doté d’un statut juridique,
comptant au moins trois États membres, coordonner des activités
communes dans le principal domaine d’action d’après les critères
de certification; et garantir une stratégie de visibilité commune
et la cohérence du projet dans les pays concernés.
15. Pour que les itinéraires culturels passent du stade de concept
à celui d’initiative rassemblant une série d’acteurs différents
(pouvoirs locaux, entreprises, organisations culturelles, instituts
de recherche et universités, ONG, etc.), il était nécessaire d’apporter
un soutien solide en termes d’expertise, de conseil, de formation
et de renforcement des capacités. L’Institut européen des itinéraires
culturels (IEIC, agence technique du programme des itinéraires culturels),
qui a son siège à Luxembourg, dispose d’une vaste documentation
et d’une bibliothèque spécialisée sur les itinéraires et dispense
des conseils et une expertise sur les aspects organisationnels,
techniques et logistiques de la conception, du développement et
de la promotion des itinéraires culturels. Des forums annuels et
des séminaires de formation sont organisés à des fins d’échanges
de pratiques et d’expériences entre les itinéraires culturels certifiés
et avec d’autres parties prenantes.
3 Dialogue
interculturel
16. La notion de dialogue interculturel
est fondamentale dans les politiques et les réalisations du Conseil
de l’Europe; elle doit être comprise comme désignant «un processus
d’échange de vues ouvert et respectueux entre des personnes et des
groupes de différentes origines et traditions ethniques, culturelles,
religieuses et linguistiques, dans un esprit de compréhension et
de respect mutuels» (Livre blanc sur le dialogue interculturel, Strasbourg,
2008)
Note. Elle est au cœur de la mission principale
du Conseil de l’Europe consistant à promouvoir le plein respect
des droits humains universels et indivisibles, de la démocratie
et de l’État de droit, qui sont des caractéristiques essentielles
des sociétés inclusives. C’est un processus indispensable pour que
nous puissions mener une coexistence pacifique et constructive dans
un monde multiculturel, et un outil de prévention et de résolution
des conflits.
17. Encourager le dialogue interculturel et faciliter la prévention
des conflits et la réconciliation comptent parmi les objectifs essentiels
du programme des Itinéraires culturels du Conseil de l’Europe. Chaque
itinéraire peut être compris comme un réseau et va donc au-delà
de la notion de monuments en tant qu’objets isolés. Il repose sur
un thème illustrant des valeurs et préoccupations européennes qui
sont partagées par trois pays au moins. Chaque itinéraire est conçu
pour favoriser la coopération et la recherche, le tourisme culturel,
un développement social, économique et culturel durable, les opportunités
en matière d’éducation et les échanges de compétences et pour renforcer
la compréhension par tous de l’histoire et du patrimoine, afin de sensibiliser
les citoyens européens à l’identité culturelle européenne et d’améliorer
leur cadre de vie avec des avantages concrets.
18. Le dialogue interculturel n’est pas spontané: il doit être
encouragé, parce qu’il est toujours plus aisé d’aller vers la facilité
et de ne s’adresser qu’aux personnes avec lesquelles nous devrions
a priori nous entendre. Les Itinéraires culturels permettent d’élargir
la portée des échanges et de rassembler des voix disparates; ils
associent des écoles, des universités et des institutions culturelles
à des travaux de recherche et à la diffusion d’un vaste éventail
d’idées, dont certaines peuvent être antagoniques; ils ont pour
ambition, en associant des gens dont les origines, les convictions
et les attentes sont différentes, de créer un climat de respect
et de compréhension, et ils abordent de manière constructive les
sentiments négatifs de ceux qui estiment que le patrimoine de «l’autre»
leur est étranger et est incompatible avec leurs valeurs.
19. L’Assemblée a mis l’accent ces dernières années, en Bosnie-Herzégovine
et à Chypre, sur les risques potentiels qu’entraîne une pratique
éducative partiale en période d’après-guerre. À cet égard, la route
de la libération de l’Europe
Note (certifiée depuis 2019) aborde des
questions politiques sensibles, à commencer par la délicate question
de l’emploi contesté du mot «libération» sur le front de l’Est;
la réticence problématique de certains musées sur la seconde guerre
mondiale à prendre en compte des points de vue divergents; le risque de
déformer le passé lorsque l’on ne prend pas en considération les
nuances et interprétations diverses de l’histoire, qui n’est pas
une science exacte. Cette route présente divers aspects de la guerre,
pas juste la «libération», et elle cherche à évoquer des points
de vue diamétralement opposés sans porter de jugement et avec respect,
et ce même si cette tâche peut être difficile lorsque les thèmes
traités sont si sensibles, à une époque où le risque de manipulation
est constant. Elle vise à créer une plateforme d’échanges et met
en exergue le fait que l’histoire de la guerre est omniprésente.
C’est un thème complexe, qui donne lieu à des interprétations diverses
dont il faut absolument tenir compte. Visiter des sites, par exemple
des cimetières, et voir les dates de décès des victimes, permet
de se frotter à la réalité de la guerre et de ce qu’elle laisse
dans son sillage.
20. Il est particulièrement important d’impliquer les jeunes afin
de bien comprendre le sens et l’ampleur de ce qui s’est déroulé
dans un passé pas si lointain, et les héritages potentiellement
divergents, d’autant plus que les personnes appartenant aux générations
concernées sont de moins en moins nombreuses. Il faut faire en sorte
que cette histoire intéresse tout le monde et soit accessible à
tous, et faire très attention à la façon dont l’histoire relativement
récente est interprétée et enseignée et veiller à ce qu’elle soit
communiquée de manière équilibrée. Les participants à la Déclaration
de Bakou sur les Itinéraires culturels du Conseil de l’Europe (2014)
Note ont souligné l’importance du dialogue
interculturel entre les jeunes générations afin d’anticiper et de
négocier les conflits, et ils ont recommandé de promouvoir l’éducation
formelle et informelle et la création de nouvelles voies d’échanges
entre jeunes de différents pays, et d’inviter ceux-ci à participer activement
à la compréhension et au partage de la mémoire européenne. Dans
ce contexte, il importe de relever que l’itinéraire Saint Martin
de Tours
Note (certifié depuis 2005) a organisé
une rencontre entre des enfants et des jeunes venus de France, d'Allemagne
et de Belgique le 11 novembre 2018, jour du centenaire de l'armistice,
à l'église Saint-Martin de Dom-le-Mesnil dans les Ardennes. Cette
rencontre a mis en lumière un profond paradoxe puisque la Saint-Martin
célébrée le 11 novembre en Allemagne est un jour de fête alors qu'en
France cette journée rend hommage à tous les morts de toutes les
guerres
Note.
21. La route de la libération de l’Europe a aussi pour vocation
d’offrir d’autres ressources et notamment de dispenser, à l’intention
des voyagistes, des bénévoles et des locaux, une formation sur le
contexte historique dans lequel elle s’inscrit. Les organisateurs
de cet itinéraire s’efforcent de mettre au point une stratégie éducative
comportant des projets et activités spécifiques, par exemple un
projet de visite intitulé «L’histoire à travers leurs yeux» qui
est également disponible en ligne
Note et raconte l’histoire de la seconde
guerre mondiale. D’autres activités prévoient des randonnées de
longue distance reliant des sentiers existants à des lieux de la seconde
guerre mondiale et des sites touristiques et permettant d’avoir
accès à des présentations et des dossiers en ligne ou de recevoir
des publications plus classiques. En 2019, Rough Guides a publié
un manuel ambitieux:
Travel the Liberation
Route Europe: Sites and Experiences along the Path of the World
War II Allied AdvanceNote.
22. L’itinéraire ATRIUM et l’itinéraire européen du patrimoine
juif ont en commun avec la route de la libération de l’Europe les
difficultés politiques qui sont inhérentes aux thèmes controversés
qu’ils traitent.
23. Pour l’itinéraire ATRIUM
Note (certifié depuis 2014), il a été
tenu compte de ces difficultés avec l’utilisation d’un acronyme
pour désigner le thème considéré, soit, en anglais:
Architecture
of Totalitarian Regimes
of the XXth
Century in Europe’s Urban Memory et
le rejet de tout point de vue révisionniste à l'article 2 de son
statut. Les itinéraires vont de l’ex-Italie fasciste aux ex-pays
communistes d’Europe de l’Est. Les villes de cet itinéraire présentent
un patrimoine matériel architectural et urbain d’une richesse et
d’une valeur considérables, arborant souvent un style esthétique
ostentatoire et photogénique, pourtant essentiellement controversé
et donc victime du manque d’enthousiasme des autorités publiques
locales quant à leur conservation. Avec cet itinéraire, il s’agit
avant tout de favoriser la confrontation essentielle à un passé
difficile, d’établir une vision démocratique commune et notamment
promouvoir le tourisme culturel, et de favoriser une appréciation
structurée et critique des complexités du patrimoine architectural.
En impliquant les citoyens dans la création de communautés patrimoniales
locales et en expliquant l’histoire, l’itinéraire vise à renforcer
la résilience de la société civile et à lui permettre de résister
à d’éventuelles nouvelles tentatives de répression politique et
de violation des droits humains. C’est particulièrement important
sur des sites tels que le lieu de naissance de Mussolini, Predappio, dans
la province de Forli, haut lieu de tourisme pour les néofascistes
nostalgiques.
24. L’itinéraire ATRIUM encourage les universités et les établissements
du secondaire à permettre aux élèves d’explorer physiquement et
numériquement toute la complexité de ce patrimoine dérangeant et
à leur permettre d’analyser d’un œil critique le fascisme et les
régimes communistes et socialistes en Europe de l'Est et de comprendre
comment l’architecture était devenue un instrument d’éducation et
de propagande, ainsi que du développement local encouragé par l'État.
Les divers programmes d’échange scolaire/universitaire, les événements,
les activités et les expositions photographiques ont pour but d’amener
les visiteurs à jeter un regard neuf sur le patrimoine architectural
afin de renforcer le devoir mémoriel et la compréhension. Il n’est toutefois
pas aisé de dépolitiser un patrimoine qui est par essence politique.
Bien que l’association ATRIUM ait de très bonnes relations avec
diverses associations culturelles, entretenir des liens avec les
autorités locales responsables reste une tâche délicate exigeant
une attention constante. Lorsque parfois les institutions ne sont
pas suffisamment engagées dans un projet qu’elles perçoivent comme
étant difficile et controversé, trop de tâches dépendent du personnel,
ce qui fait que lorsque celui-ci change, la continuité des projets
s’en trouve affectée et il faut relancer le dialogue avec une nouvelle
équipe, que ce soit un maire, des conseillers municipaux ou des
conseillers régionaux. D’autres problèmes encore se posent lorsque
l’on tente d’assurer la conservation et la promotion d’une architecture
liée à un passé difficile et de trouver une nouvelle destination et
un financement pour des bâtiments sans pour autant oublier leurs
fonctions premières, ainsi que de gérer la question complexe de
conservation des bâtiments, impliquant à la fois les organismes
privés et publics.
25. L’itinéraire européen du patrimoine juif
Note (certifié
depuis 2014) vise avant tout à favoriser une meilleure connaissance
et une meilleure compréhension de l’histoire de l’Europe et à faire
évoluer la mentalité de la société quant à l’importance du patrimoine
juif. C’est un patrimoine délicat, étonnamment mal compris par le grand
public. Il s’agit à travers cet itinéraire de lutter contre l’antisémitisme,
fléau encore bien trop répandu dans de nombreuses sociétés: des
fiches nationales ont été établies pour évaluer l’efficacité de
la démarche à l’aide de questions propres aux différents pays concernés.
26. Toutefois, l’itinéraire n’est pas exclusivement consacré au
patrimoine juif: il encourage la collaboration entre Juifs et non-Juifs
et donne de la visibilité à des éléments positifs plutôt que seulement
aux aspects profondément négatifs de l’antisémitisme. Par exemple,
le projet – collaboratif, interdisciplinaire et paneuropéen – Traces parallèles encourage des
projets artistiques reliant patrimoine culturel et culture contemporaine,
promouvant le dialogue interculturel ainsi que les échanges et les
collaborations multidisciplinaires. Le projet insiste sur la contribution
positive de la culture et de l’éducation en faveur des droits humains
et de la démocratie, lien qui n’est pas toujours bien compris dans
tous les pays.
27. L’itinéraire européen du patrimoine juif favorise en outre
les échanges culturels et éducatifs pour les jeunes européens en
associant des écoles et des universités à l’étude du patrimoine
juif en tant que patrimoine européen, et ce en faveur de l’intégration
sociale des jeunes, juifs et non juifs, issus de différents milieux sociaux
et de différentes régions. Conformément à la Convention de Faro,
l’itinéraire s’intéresse au patrimoine dans toute sa diversité;
se pose alors la question de savoir comment il pourrait se décliner
de façon ouverte et inclusive en créant des passerelles entre des
mondes différents. Ces notions, complexes, présentent de nombreuses
difficultés de mise en œuvre, l’une d’entre elles, et non des moindres,
étant celle du financement des itinéraires: il faut trouver un financement
pour chaque projet or les organismes de financement ont tendance
à exiger que leur soit apportée la preuve des bons résultats obtenus
par le passé, ce qui, dans le monde du patrimoine, est notoirement
difficile à mesurer. Pour l’avenir, il semble qu’il faille réfléchir
en termes de projets ascendants: mette en place de petits «projets
incubateurs», à savoir des projets susceptibles d’être plus faciles
à financer et d’avoir le potentiel de s’intégrer aux itinéraires
et donc de venir les enrichir.
4 Le
patrimoine culturel: un moyen de renouer des liens entre communautés
et d’élargir les perspectives
28. En raison de la pandémie de
covid-19, les gens ont tendance à se replier sur eux-mêmes et à
se couper des autres. Par ailleurs, le nationalisme et le populisme
sont en augmentation en Europe, où l’on note un repli sur les frontières
nationales. Comme ils reposent sur les principes de la collaboration
et de la coopération, les Itinéraires culturels sont autant d’instruments
permettant de lutter contre ces tendances négatives. Le patrimoine
culturel dont ils regorgent pourrait fournir le ciment nécessaire
pour souder les groupes et les sociétés autour d’une cause commune
et bâtir des ponts afin de remédier aux divisions culturelles, ethniques, religieuses
et générationnelles. Débattre de la conservation et de l’amélioration
d’un environnement traditionnel reconnaissable ou bien de l’entretien
et de la reconstruction d’un bâtiment historique rassemble divers
acteurs, réactive des liens anciens et en crée de nouveaux.
29. Les itinéraires sont des réseaux collaboratifs transnationaux
qui sont gérés par des institutions et des municipalités plutôt
que par des gouvernements afin que des projets puissent être lancés
dans le cadre d’une démarche ascendante, qui va du local au national
puis au mondial, au lieu d’être imposée par les autorités. Les réseaux
permettent aux participants de collaborer les uns avec les autres
et aux groupes de s’unir autour d’une cause ou d’un intérêt communs
susceptibles d’attirer d’autres groupes encore et, idéalement, d’encourager
une plus grande diversité de participants à mesure que les réseaux
s’étendent.
30. Toutefois, les réseaux peuvent aussi servir à véhiculer de
la propagande et de la mésinformation et à rassembler des gens autour
d’une cause commune consistant à nuire à d’autres personnes ou à
des institutions. L’on a récemment pu constater aussi bien en Europe
qu’aux États-Unis qu’il est difficile, en matière politique, de
lutter contre la mésinformation délibérée. Il est particulièrement
difficile de présenter des interprétations différentes et des positions
nuancées dans des situations où des opinions clairement et diamétralement
opposées s’affrontent et sont fermement défendues et souvent largement
financées par ceux qui ont des intentions politiques.
31. Le patrimoine culturel n’est à l’évidence pas toujours passif:
il peut être instrumentalisé et politisé, servir à repérer et stigmatiser
«l’autre», à semer la discorde et à encourager la division ainsi
qu’à saper voire à détruire la cohésion sociale. Cibler le patrimoine
de ceux que l’on perçoit comme étant différents ou étrangers par
rapport à une population autochtone (la majorité) a toujours été
une attitude belliqueuse; la reconstruction par les vainqueurs de
monuments et de sites emblématiques qui avaient été détruits peut
aussi être interprétée par d’autres comme un acte d’agression ciblée.
32. Il est par conséquent essentiel de présenter le patrimoine
culturel comme un élément positif pour instaurer des sociétés cohésives
et néanmoins diverses, et il faut respecter l’idée d’un patrimoine
européen commun dont nous partageons tous la responsabilité, idée
qui est inscrite dans la Convention de Faro. Il est particulièrement
important d’enseigner aux jeunes la notion de patrimoine commun
et d’en faire ressortir tous les aspects positifs en luttant contre
le rejet de «l’autre». À travers des échanges culturels et éducatifs,
des visites, des projets participatifs présentiels ou en ligne,
le patrimoine culturel et son histoire peuvent être mis à la portée
des jeunes d’aujourd’hui et répondre à leurs préoccupations.
33. À l’heure actuelle, il est possible d’apprendre beaucoup de
choses en ligne mais rien ne remplace les visites sur place, qui
sont essentielles à notre compréhension et à notre appréciation.
S’agissant des Itinéraires culturels, il ne faut pas s’en tenir
à la visite des différents sites proposés mais plutôt faire de l’itinéraire
choisi un point de départ. C’est la démarche qui a été adoptée dans
le cadre du projet sur quatre ans intitulé «rurAllure», qui est
financé au titre du programme Horizon 2020 de l’Union européenne
et vise à promouvoir les musées ruraux et les sites patrimoniaux
situés à proximité des chemins de pèlerinage, ce qui montre que les
itinéraires peuvent eux aussi avoir un impact dans leurs environs
et pas uniquement sur les parcours eux-mêmes. Le projet «rurAllure»
Note est lié au projet financé par l’Union
européenne, Ruritage
Note, qui utilise le patrimoine naturel
et culturel comme un moteur de renaissance des zones rurales et
d’amélioration durable du patrimoine local dans un souci de développement
régional et collectif. La valorisation du patrimoine rural et des sites
moins fréquentés est aussi la stratégie retenue pour l'itinéraire
de Saint Martin de Tours, puisque les Chemins de Saint Martin, souvent
assimilés à une expérience de «slow tourisme» à pied, mettent en
valeur un patrimoine local, loin des grands centres et circuits
touristiques, dans le Massif central, en Flandre, dans le Dauphiné,
dans le Frioul, dans les Pouilles, en Croatie, etc.
34. Cette démarche permet de se replacer dans un plus vaste contexte,
non seulement physiquement mais aussi conceptuellement, et d’établir
des liens, ce qui contribue à rendre le patrimoine pertinent et
accessible, tout particulièrement pour les jeunes générations, qui
sont amenées à s’y intéresser pour la première fois. Grâce à une
plus grande contextualisation et à une approche plus relativiste
des questions historiques, il est possible de faire ressortir des
points de vue différents au sujet des situations et des artefacts,
de proposer des interprétations différentes et de lutter contre
les tendances totalitaires et absolutistes. Sur le Chemin de Saint Martin
de Tours, par exemple, on apprend qu’au XXe siècle,
la frontière entre l'Italie et la Slovénie, dans la région du Frioul,
a été le théâtre d'affrontements majeurs pendant les deux guerres
mondiales et une zone où les relations entre Latins, Allemands et
Slaves, ainsi qu'entre l’Occident et les pays communistes, ont souvent été
difficiles: les divergences d'interprétation alimentent des positions
idéologiques contradictoires que l’itinéraire a pour mission de
concilier et de surmonter.
35. Comme il n’existe pas de norme unique ou de version autorisée
de l’histoire, il est essentiel de concilier la diversité des points
de vue dans la façon dont elle est enseignée et, à l’heure actuelle,
d’utiliser un large éventail de sites en guise d’illustration, et
pas uniquement les musées et champs de bataille notoires mais aussi
des sites sous-exploités, modestes, qui peuvent nous en apprendre
plus sur le passé et sur la façon dont les gens vivaient. S’agissant
du patrimoine juif, par exemple, nous devons, pour mieux comprendre
le quotidien des gens, ne pas nous contenter des sites majeurs évidents
que sont par exemple les synagogues et les cimetières, mais nous
intéresser aussi aux logements philanthropiques destinés aux pauvres,
aux écoles gratuites, aux bains publics et aux soupes populaires.
Étudier ce patrimoine juif spécifique enrichit nos connaissances
et notre compréhension de l’histoire européenne, ce qui est un objectif
essentiel de l’itinéraire européen du patrimoine juif et qui met
l’accent sur la notion de patrimoine européen commun sans restriction de
race, de religion ou d’appartenance ethnique.
36. L’une des difficultés que présente le patrimoine modeste,
lequel est susceptible de nous apprendre énormément de choses sur
la façon dont vivaient les gens, tient au fait que contrairement
au patrimoine monumental, il risque de ne pas durer. Il est donc
nécessaire de conserver des documents et de les rendre accessibles
à tous en s’appuyant sur les multimédias ainsi que sur des registres
et des musées. Il faut noter en outre que les documents ne parlant
pas pour eux-mêmes, il est essentiel de bien les interpréter et
les présenter afin qu’ils soient dûment compris et communiqués.
5 Innovation,
numérisation, éducation et développement durable
37. Nous devons encourager le recours
à des technologies nouvelles et à des techniques innovantes pour renforcer
la connaissance et la compréhension du patrimoine, mieux collaborer
et mieux communiquer, pour s’adresser à un plus large public, toutes
générations confondues. Il est fréquent que le patrimoine soit perçu, à
tort, comme n’ayant à voir qu’avec le passé et n’étant concerné
que par l’entretien et la présentation des bâtiments et des sites
historiques. Il est pourtant bien plus que ça: le patrimoine construit
regroupe tous les types de bâtiment, de toutes les époques jusqu’à
nos jours; il est partout autour de nous et nous aide à déterminer
l’orientation à donner à nos sociétés, géographiquement, économiquement
et socialement.
38. Le patrimoine, les interprétations que nous en faisons et
la façon dont nous le gérons diffèrent de l’étude de l’histoire
quant aux liens avec nos préoccupations actuelles et nos attentes:
l’histoire, c’est ce qu’il s’est passé, que nous tentons de décrire
et de comprendre et dont nous tentons de tirer des enseignements;
le patrimoine est un produit façonné par l’histoire et utilisé à
des fins actuelles, lesquelles ne sont pas forcément toutes bienveillantes.
Cela va plus loin que le patrimoine manifestement attractif et non
controversé: doit aussi être pris en considération le patrimoine
susceptible d’être controversé, dérangeant, voire indésirable mais essentiel
en termes d’éducation, de commémoration, de devoir de mémoire et
d’invitation à la réflexion. En tant que tel, le patrimoine peut
être un moyen de rassembler les gens. Cela peut être lent car un
patrimoine dérangeant, controversé, peut susciter des points de
vue diamétralement opposés, de vives discordes et des sentiments
contraires qui risquent de n’être surmontés que progressivement,
au fil du temps.
39. Le patrimoine controversé est un élément fondamental de l’histoire
et du patrimoine européens, à l’architecture souvent saisissante,
mais il est aussi négligé et en péril car victime de leur image
négative et donc sous-financé et sous-employé. Mais géré judicieusement,
ce patrimoine controversé est susceptible de jouer un rôle important
dans le tourisme durable, même lorsqu’il peut être nécessaire d’en
faire d’abord comprendre l’intérêt aux populations locales avant
de les associer au projet. Certains des Itinéraires culturels, en
particulier la route de la libération de l’Europe (le patrimoine
culturel tangible et intangible de la seconde guerre mondiale) et
l’itinéraire ATRIUM (l’architecture des régimes totalitaires), instaurent
de nouvelles démarches en termes de tourisme et d’éducation, notamment
en y associant des élèves et en encourageant des débats et un partage d’expériences
en ligne – pratiques avec lesquelles la pandémie de covid-19 nous
a familiarisés – et en encourageant la visite des sites concernés.
Pour l’itinéraire européen du patrimoine juif, une visite en ligne
a été créée pour appliquer les données patrimoniales à des thèmes
paneuropéens (et d’actualité) comme le multiculturalisme, la persécution
et la migration. Cette démarche transversale pourrait s’appliquer
aussi à d’autres itinéraires potentiellement controversés et clivants,
en ce sens qu’elle permettrait de proposer un point de départ plus
accessible à ceux qui estiment que les notions de «libération» et
de «totalitarisme» sont tellement contestables sur les plans politiques
et culturels qu’elles sont difficiles à vendre au grand public,
au sein duquel les raisons qui font qu’une personne condamne ces
notions peuvent être les mêmes qui font qu’une autre les célèbre.
40. Conformément à la Convention de Faro du Conseil de l’Europe,
permettre la création d’un tourisme réussi et durable (répondre
aux besoins actuels sans entraver la capacité des générations futures
de répondre à leurs propres besoins) exige une participation et
une gestion à l’échelon local. Il faut également que les résidents
contribuent à définir ce qui peut être considéré et mis en avant
comme faisant partie du patrimoine, et à déterminer la nature de
l’offre touristique, et donc éviter que ce soit des «experts» qui,
dans le cadre d’une démarche descendante, disent aux résidents ce
qui est important ou ce qui ne l’est pas. C’est très différent de ce
qui se fait pour le tourisme de masse classique, qu’il s’agisse
des procédures suivies ou de ses effets. La démarche ascendante
est particulièrement précieuse en ce sens qu’elle permet d’amener
un plus vaste public, potentiellement intéressé, sur des routes
moins courues et vers des destinations jusqu’alors inconnues, élargissant
ainsi le développement durable à des endroits auparavant moins fréquentés.
41. Le tourisme de masse tend à être imposé d’en haut par de grandes
agences de voyages en partenariat avec des compagnies aériennes,
des hôtels et des magasins, afin que des destinations célèbres aient
un taux de fréquentation maximal. À l’inverse, lorsque l’on s’appuie
sur une démarche ascendante pour déterminer l’offre aux visiteurs
et mettre en place un environnement accueillant et didactique, qui
s’articule autour d’expositions, d’activités ou de sites précis,
l’idée sous-jacente est d’encourager un tourisme plus réfléchi.
Telle a été la démarche suivie pour les itinéraires de la libération
et ATRIUM, où les visiteurs sont encouragés à entreprendre des activités
proches de la nature, par exemple la randonnée et le cyclisme, pour
suivre des chemins passant souvent par des endroits habituellement
peu visités, ce qui permet à des lieux qui jusqu’à présent ne figuraient
pas sur les guides touristiques de bénéficier de nombreuses retombées
sociales et financières.
42. Fait étonnant: sur l’itinéraire européen du patrimoine juif,
à Gérone (Espagne), la reconstruction d’un quartier juif a entraîné
le retour d’une communauté juive et favorisé le tourisme. Ce n’est
pas sans rappeler l’un des objectifs de la reconstruction après-guerre
en Bosnie-Herzégovine, notamment à Stolac: rebâtir la ville détruite
afin d’encourager le retour de ceux qui avaient été forcés d’en
partir pendant le conflit des années 1990, et faire en sorte qu’ils
s’y sentent chez eux.
43. Parmi les démarches les plus innovantes à tout point de vue
en matière de tourisme durable, la route des Phéniciens
Note certifiée depuis 2003, qui comprend
essentiellement des circuits terrestres et maritimes du commerce
et de la communication culturelle entre civilisations méditerranéennes,
a donné naissance aux
Smart WaysNote (des parcours reliant patrimoine,
groupes de population et services pour former un circuit touristique
durable) et à des centres d’interprétation dans lesquels divers
prestataires de service viennent à la rencontre des visiteurs en
des points précis du parcours pour leur expliquer et leur faire
comprendre ce qui leur est proposé.
44. Les
Smart Ways ont été
conçus pour améliorer la coopération et la cohésion territoriales
et pour permettre à des destinations moins développées de bâtir
leur économie. La démarche suivie est fondée sur l’idée selon laquelle
le tourisme a un effet multiplicateur très rapide et offre des retours
sur investissement élevés ainsi qu’une grande résilience permettant
de vite se relever de crises, ce qui est particulièrement important
dans le cadre des programmes de relance économique post-covid
Note.
45. Les Smart Ways mettent
l’accent sur la collaboration entre les spécialistes et les partenaires
locaux, à savoir les acteurs de la culture et du tourisme, les représentants
de diverses associations, institutions, entreprises privées et municipalités:
les organisateurs de la route des Phéniciens estiment que les Itinéraires culturels
offrent un tourisme meilleur car durable, responsable et collaboratif,
avec la pleine participation des populations locales. Cette démarche
collaborative consistant à renforcer les capacités en réunissant
les acteurs des secteurs public et privé autour d’ateliers visant
à proposer de nouvelles façons d’aborder le patrimoine, bien qu’elle
n’ait pas toujours été explicitement saluée, a fondamentalement
contribué, ces dernières années, aux initiatives du Conseil de l’Europe
les plus fructueuses en matière de patrimoine, notamment dans le
cadre du programme régional pour l’Europe du Sud-Est.
46. Les itinéraires de l’héritage al-Andalus
Note (certifiés depuis 1997) mettent
à l’honneur les siècles de civilisation hispano-musulmane (reliant
le monde arabe au bassin méditerranéen) à travers le patrimoine
qui en découle, les arts, les sciences et les relations historiques
et sociales, le tourisme culturel permettant d’établir des liens
de solidarité entre les civilisations. L’évidence de ces liens n’est
pas uniquement soulignée par les circuits de visite proposés mais
aussi par les éléments dont ces circuits sont faits, qui illustrent
l’idée même de coopération culturelle, celle-ci étant rendue possible
en partie par une innovation numérique: la possibilité de partager
avec d’autres les codes QR des sites patrimoniaux. La méthode suivie
pour cet itinéraire peut permettre d’aller de l’avant face aux difficultés
inhérentes à ce patrimoine surprenant: al-Andalus représente en
effet un modèle historique de tolérance, de respect et de compréhension
mutuelle entre musulmans, chrétiens et juifs.
6 Conclusions
47. L’augmentation notable du nombre
d’itinéraires certifiés témoigne bien du succès des itinéraires culturels
du Programme du Conseil de l’Europe. Cela étant, le résultat dépend
aussi de la capacité de chaque itinéraire à demeurer actif et pertinent
sur le long terme. Je souhaite par conséquent exposer ici certaines
des idées dont nous avons débattu avec les responsables de six Itinéraires
culturels
Note et
qui me semblent pertinentes dans le souci de promouvoir le dialogue
interculturel et la diplomatie culturelle, de reconnecter les populations
et d’élargir les perspectives et les points de vue, d’innover et
de rendre plus durables les initiatives locales en matière économique
et touristique.
48. L’un des objectifs des Itinéraires culturels est de célébrer
la diversité qui devrait être respectée par tous, comme l’exprime
la Convention de Faro: «il est de la responsabilité de toute personne,
seule ou en commun, de respecter aussi bien le patrimoine culturel
des autres que son propre patrimoine et en conséquence le patrimoine
commun de l’Europe» (article 4). Cette responsabilité partagée à
l’égard des endroits où vivent les gens est indispensable au renforcement
de la cohésion sociale (article 8), une ambition particulièrement importante
en cette période souvent marquée par la division et la discorde,
sur des itinéraires mettant en avant un patrimoine en grande partie
surprenant et/ou controversé, à propos duquel les avis s’expriment
parfois trop catégoriquement. La Commission européenne recommande
notamment dans sa «stratégie européenne de lutte contre l’antisémitisme
et de soutien à la vie juive» (2021)
Note de coopérer avec le Conseil de l’Europe
pour soutenir et renforcer les Itinéraires culturels, d’élaborer
des lignes directrices et des mesures d’incitation financière en
faveur de la protection et de la conservation des sites du patrimoine
juif, et d’appuyer la mise en œuvre de la Convention de Faro.
49. Il a été indiqué, au sujet de l’itinéraire ATRIUM, que la
Convention de Faro ne limite pas le patrimoine aux biens matériels
mais insiste également sur les biens immatériels: ce point est notamment
mis en exergue avec l’héritage al-Andalus, qui a contribué à la
création, avec des fonds de l’Union européenne, dans le cadre de
iHERITAGE, du tout premier registre du patrimoine culturel immatériel
en Méditerranée
Note. Selon l’article 3 de la Convention
de Faro, le patrimoine concerne la signification des objets qui
l’incarnent et pas juste les objets eux-mêmes: sont concernés
«tous les patrimoines culturels en Europe constituant
dans leur ensemble une source partagée de mémoire, de compréhension,
d’identité, de cohésion et de créativité; et les idéaux, les principes
et les valeurs […] qui favorisent le développement d’une société
de paix et de stabilité fondée sur le respect des droits humains,
de la démocratie et de l’État de droit». L’accent mis
sur la compréhension commune est d’autant plus important face à
un patrimoine controversé, surprenant, qui nécessite une évaluation
critique et historique plutôt qu’une célébration irréfléchie
Note.
50. L’évaluation critique et historique est souvent difficile
à réaliser en cette époque de communication instantanée et de revendications,
où vérités et mensonges traversent souvent le globe plus rapidement
que la pensée et sans laisser le temps de les différencier: il peut
être difficile de déterminer les priorités et les affinités, et
à qui faire confiance quand tant d’acteurs cherchent à tromper.
Toutefois, sous un angle positif, la disponibilité sans cesse croissante
de l’information, associée à la croissance des technologies de l’information et
de la communication, offre, lorsqu’elle est utilisée avec bienveillance,
l’occasion de renforcer le rôle du patrimoine culturel pour favoriser
le dialogue au sein de certaines régions et au-delà
Note.
Nous pouvons découvrir le patrimoine culturel à distance, grâce
aux technologies numériques, ce qui ne remplace pas totalement l’expérience
que procure une visite sur place mais peut s’y substituer lorsque
c’est nécessaire ou venir l’améliorer en offrant un complément d’informations
et la possibilité d’échanger avec autrui. Les technologies numériques
offrent donc d’autres possibilités de mesurer toute l’importance
du patrimoine culturel, vecteur d’une meilleure connaissance et
d’une meilleure compréhension d’autrui, et facteur de dialogue.
51. Les initiatives des Itinéraires culturels mettent l’accent
sur ce qui est local et durable mais leur continuité ne peut être
garantie sans un engagement considérable à tous les niveaux de participation,
de l’échelon local au national et passant par le régional, sous
forme de financement, de renforcement des capacités, de publicité et
de gestion. Les organisateurs de la route des Phéniciens en ont
d’ailleurs spécifiquement témoigné: cet itinéraire a bénéficié d’une
vaste publicité dans plusieurs pays car il est mentionné sur le
site web des ministères espagnol, français, italien et croate du
Tourisme. Les initiatives perdent de leur dynamisme lorsque leurs
créateurs entreprennent de nouveaux projets ou s’en vont, à moins
qu’ils n’aient délégué leurs responsabilités à d’autres et incorporé
les stratégies et procédures dans des réseaux et institutions susceptibles
d’en assurer la continuité. S’agissant des itinéraires qui sont
axés sur du patrimoine controversé, il est particulièrement délicat
d’assurer la continuité du personnel et des activités car les thèmes
traités ne sont pas grand public, et peu nombreux sont ceux, amis
ou collaborateurs, à être susceptibles de souhaiter y être associés.
Il s’agit par définition de «sujets niches», dont le public est
spécialisé.
52. Je souhaiterais souligner, pour conclure, qu’à chaque itinéraire
correspond une idée et un processus, qui constituent des sources
d’inspiration et définissent des orientations à diffuser à grande
échelle partout en Europe et à appliquer plus systématiquement au
niveau local dans une démarche d’innovation et de collaboration.
À mon avis, les États membres n’ont pas suffisamment conscience
de l’existence de ces processus locaux et de l’intérêt qu’ils présentent
pour favoriser une connaissance et une compréhension mutuelles entre
les cultures, en vue d’assurer la pérennité de sociétés démocratiques
cohésives, tolérantes, culturellement diverses et dynamiques.