Logo Assembly Logo Hemicycle

Vers des politiques cohérentes pour les ancien·nes combattant·es en Europe

Rapport | Doc. 16473 | 11 septembre 2026

Commission
Commission des questions sociales, de la santé et du développement durable
Rapporteure :
Mme Lesia ZABURANNA, Ukraine, ADLE
Origine
Renvoi en commission: Doc. 16280, Renvoi 4922 du 26 janvier 2026. 2026 - Quatrième partie de session

A Projet de résolutionNote

1. L’Assemblée parlementaire rappelle qu’il n’y a jamais eu autant d’ancien·nes combattant·es en Europe depuis la seconde guerre mondiale, du fait de la guerre d’agression à grande échelle que la Fédération de Russie mène contre l’Ukraine qui a déjà fait plus de 2 millions d’ancien·nes combattant·es.
2. De plus, le contexte géopolitique et l’évolution de l’environnement sécuritaire européen entraînant une augmentation des dépenses consacrées à la défense et le rétablissement du service militaire dans plusieurs États membres, il faut s’attendre à voir progresser le nombre des ancien·nes combattant·es dans toute l’Europe au cours des prochaines décennies.
3. L’Assemblée affirme qu’elle respecte et soutient pleinement celles et ceux qui ont participé à la défense de l’Ukraine et des principes de démocratie, de souveraineté et du droit international en Europe. Elle demande que des mesures vigoureuses soient prises pour placer au tout premier plan et faire respecter leurs droits humains et leur dignité en tant que personnes ayant combattu pendant cette guerre.
4. Elle souligne l’importance d’adopter une politique forte en faveur des ancien·nes combattant·es aux niveaux national, régional et local en tant que pilier de la cohésion et de la stabilité sociales mais aussi en tant que question relevant de la protection des droits humains.
5. L’Assemblée relève que les pays européens doivent œuvrer de concert et prendre des mesures immédiates pour mettre au point et coordonner un dispositif complet d’accompagnement «tout au long de la vie» des ancien·nes combattant·es et de leur famille, couvrant la santé mentale, la réadaptation, l’emploi, l’éducation, le logement et la reconnaissance, tels que consacrés dans la Convention européenne des droits de l’homme (STE n° 5) et la Charte sociale européenne (révisée) (STE no 163, «la Charte révisée»). Elle appelle les États membres du Conseil de l’Europe:
5.1 à adopter ou mettre à jour la loi définissant le terme «ancien·ne combattant·e» comme s’appliquant à toute personne ayant effectué son service militaire dans les forces armées de son pays, notamment aux militaires, appelé·es du contingent, réservistes, membres des forces de maintien de la paix et personnels des formations reconnues de résistance et de défense territoriale;
5.2 à garantir aux ancien·nes combattant·es, avec une reconnaissance officielle de leur statut, un dispositif minimal complet d’accompagnement, conçu autour d’un cadre de bien-être couvrant la santé physique et mentale, les relations et la reconnaissance, le parcours professionnel, la sécurité matérielle, le logement et l’environnement physique, ainsi que les compétences nécessaires à la vie quotidienne. Un tel dispositif devrait comprendre la réadaptation physique et la fourniture de prothèses, la prise en charge de la santé mentale et la prévention du suicide, la protection sociale, l’accès à l’emploi et à l’éducation ou à la reconversion professionnelle, l’aide au logement, ainsi qu’un accompagnement juridique et financier. Il devrait comprendre un système d’accompagnement personnalisé assuré par des professionnel·les qualifiés. Il devrait aussi prévoir une période de rétablissement définie d’au moins trois ans après la fin du service militaire, au cours de laquelle l’État devrait assurer un accompagnement renforcé et coordonné des ancien·nes combattant·es dans leur rétablissement physique, psychologique, social et professionnel, ainsi que dans leur réadaptation à la vie quotidienne;
5.3 à adopter une législation nationale exigeant que les organismes publics prennent dûment en considération les besoins des ancien·nes combattant·es dans les domaines de la santé, du logement, de l’éducation et de l’emploi;
5.4 à établir un correspondant national unique chargé des questions relatives aux ancien·nes combattant·es, doté du pouvoir de coordonner l’action des ministères, agences et organismes publics;
5.5 à veiller à ce que les registres publics et les systèmes de données prennent en compte la pluralité des statuts qu’un·e même ancien·ne combattant·e peut cumuler – par exemple, ancien·ne combattant·e, personne déplacée à l’intérieur de son propre pays, personne en situation de handicap ou personne en difficulté – afin que les droits et prestations auxquels cette personne peut prétendre soient coordonnés et qu’elle ne soit pas traitée comme s’il s’agissait de plusieurs cas distincts;
5.6 à mettre en place un écosystème numérique de services à guichet unique incluant des organismes publics et des associations caritatives ainsi qu’un registre des ancien·nes combattant·es;
5.7 à consacrer des lignes budgétaires distinctes aux services de santé mentale et de prise en charge des traumatismes, aux prothèses et à la réadaptation, aux anciennes combattantes et aux aidant·es familiaux, soumises à un examen annuel par le parlement;
5.8 à faciliter le retour à l’emploi en prenant toutes les mesures nécessaires pour éliminer la discrimination dans l’emploi, en reconnaissant les qualifications militaires aux fins de l’obtention d’une qualification civile, et en soutenant l’entrepreneuriat et l’emploi des ancien·nes combattant·es au moyen de subventions et d’une certification «employeur favorable aux ancien·nes combattant·es»;
5.9 à garantir la portabilité des droits des ancien·nes combattant·es entre les États membres du Conseil de l’Europe en concluant des accords entre États, en particulier en ce qui concerne la reconnaissance du statut de personne en situation de handicap, l’accès aux soins de santé et la transférabilité des droits à pension;
5.10 à apporter un soutien en matière de santé mentale aux ancien·nes combattant·es et à leurs familles afin de prévenir et de lutter contre la violence domestique;
5.11 à prévoir des parcours spécialisés pour les ancien·nes prisonnier·es de guerre et les personnes ayant survécu à la torture, notamment une documentation pouvant servir dans le cadre de procédures nationales ou internationales d’application du principe de responsabilité;
5.12 à renforcer au niveau international la coopération, l’entraide et l’échange d’expérience en matière de politiques en faveur des ancien·nes combattant·es;
5.13 à soutenir l’Ukraine, qui absorbe actuellement le plus grand nombre d’ancien·nes combattant·es en Europe, dans la consolidation de son système de prise en charge des ancien·nes combattant·es à tous les niveaux de l’administration publique.
6. L’Assemblée demande aux États membres d’inclure les membres de la famille des personnes tombées au combat et du personnel porté disparu dans un cadre parallèle.
7. Elle invite l’Ukraine et la Banque de développement du Conseil de l’Europe à renforcer leur coopération en matière d’opérations destinées à appuyer la reconstruction, la cohésion sociale et une croissance inclusive, dans le cadre de l’engagement de la Banque dans le pays.
8. Enfin, l’Assemblée appelle les États membres qui ne l’ont pas encore fait, à signer et ratifier la Charte révisée, en vue d’assurer pleinement la protection des droits sociaux des ancien·nes combattant·es et de leur famille.

B Projet de recommandationNote

1. Rappelant sa Résolution … (2026) «Vers des politiques cohérentes pour les ancien·nes combattant·es en Europe», l’Assemblée parlementaire recommande au Comité des Ministres:
1.1 d’élaborer une recommandation sur les droits et le bien-être des ancien·nes combattant·es, alignée sur la Convention européenne des droits de l’homme (STE n° 5) et la Charte sociale européenne (révisée) (STE no 163), qui sera le premier texte européen à établir des normes communes en matière de droits humains pour les ancien·nes combattant·es. Cette recommandation devrait inclure des orientations concernant la santé mentale, l’emploi et la transition professionnelle des ancien·nes combattant·es, ainsi que les handicaps liés au combat et devrait être élaborée en collaboration avec les organisations et organismes internationaux compétents, telles que l'Organisation Mondiale de la Santé, l'Organisation internationale du travail, l'Organisation de coopération et de développement économiques, l'Union européenne et le Comité des droits des personnes handicapées des Nations Unies;
1.2 d’accorder la priorité et de développer des actions spécifiques en faveur des ancien·nes combattant·es dans le prochain plan d’action du Conseil de l’Europe «Sécurité démocratique pour l’Ukraine», en soutenant l’Ukraine dans la mise en place et la pérennisation d’une politique en faveur des ancien·nes combattant·es, dans les domaines de l’emploi, des soins de santé, du logement, de l’éducation et des politiques sociales, en reconnaissant qu’un accompagnement cohérent des ancien·nes combattant·es contribue à la cohésion sociale, à la stabilité démocratique et à la protection des droits humains, y compris en envisageant des moyens de renforcer la présence et la capacité dédiée du Conseil de l’Europe en Ukraine, afin de soutenir l’Ukraine dans la collecte, l’analyse et le partage des enseignements et des bonnes pratiques, dans le but de les partager avec les autres États membres du Conseil de l’Europe, et dans la coordonnation du soutien et des efforts des États membres de l’Organisation.

C Exposé des motifs de Mme Lesia Zaburanna, rapporteureNote

1 Introduction

1. Avant la guerre d’agression menée à grande échelle par la Fédération de Russie contre l’Ukraine, il n’y avait jamais eu, depuis la Seconde Guerre mondiale, un plus grand nombre d’ancien·nes combattant·es en EuropeNote. L’Ukraine compte entre 5 et 6 millions d’ancien·nes combattant·es et de membres de leur famille, ce qui représente environ 15 % de ses 38 millions d’habitant·esNote. Plus de 2 millions de personnes bénéficient du statut d'ancien·nes combattant·es. Sur un total de 2 014 623 ancien.nes combattant.es, 1 471 193 ont le statut de combattant (UChB), tandis que 159 132 se sont vu reconnaître le statut de personne souffrant d'un handicap lié à la guerre. Alors que le service militaire est obligatoire pour les hommes âgés de 25 à 60 ans, l’âge moyen d’un ancien combattant serait d’environ 45 ans. Plus de 75 000 femmes servent dans les forces armées ukrainiennes, représentant 21 % du corps des officiersNote. En outre, le réarmement croissant et le rétablissement de la conscription dans certains pays laissent penser que les communautés d’ancien·nes combattant·es à travers l’Europe vont continuer de s’accroître dans les années à venir. L’histoire montre que la réintégration des ancien·nes combattant·es est un processus qui peut s’étaler sur plusieurs décennies et doit reposer sur une planification, des ressources et une politique d’inclusion. Par exemple, la prévalence des troubles de stress post-traumatique (TSPT) chez les ancien·nes combattant·es des Balkans était encore élevée une décennie après les combatsNote.
2. Toutefois, la démarche actuelle de l’Europe est profondément fragmentée: les définitions varient, les droits et prestations accordés sont incohérents, et les groupes vulnérables, tels que les anciennes combattantes, les aidant·es familiaux et les personnes anciennes combattantes transfrontalières, sont systématiquement mal pris en charge. La rapporteure estime que, dans ce domaine, des politiques et actions efficaces renforceront la cohésion sociale, la stabilité démocratique et les droits humains aux niveaux national et européen, et seront une référence précieuse s’agissant d’évaluer la capacité des pays européens à offrir aux ancien·nes combattant·es la vie décente à laquelle ces personnes ont droit.
3. Aux fins du présent rapport, la rapporteure a pris en considération les auditions que la commission des questions sociales, de la santé et du développement durable a tenues dans le cadre de la préparation du rapport de M. Jan Filip Libicki (Pologne, PPE/DC) intitulé «Nécessité d’un accompagnement systémique des soldats ukrainiens en situation de handicap à la suite des hostilités»Note et l’audition conjointe tenue sur les ancien·nes combattant·es en situation de handicap par la même commission et la sous-commission sur le handicap et la discrimination multiple et intersectionnelle (de la commission sur l’égalité et la non-discrimination)Note. Elle s’est appuyée sur l’expérience historique et les politiques nationales efficaces afin d’élaborer un cadre de référence européen en matière de droits humains des ancien·nes combattant·es.
4. Au cours de la préparation du présent rapport, la rapporteure a mené des consultations détaillées et approfondies avec certaines organisations de la société civile travaillant sur la politique en faveur des ancien·nes combattant·es en Ukraine, parmi lesquelles Veteran Hub (Ветеран Хаб)Note, Principe (Принцип)Note, Legal Hundred (Юридична сотня)Note et Place of Opportunities (Простір Можливостей)Note. Ces organisations ont élaboré un cadre politique global pour les ancien·nes combattant·es d’Ukraine, comprenant un modèle de bien-être, une cartographie du parcours des ancien·nes combattant·es, des modèles d’accompagnement ciblés adaptés aux différents profils d’ancien·nes combattant·es et à leur famille, ainsi que des estimations financières des prestations proposées. Conduits en collaboration avec le ministère des Anciens Combattants, leurs travaux ont alimenté d’une manière significative la base de données factuelles et les propositions d’action qui constituent l’armature de ce rapport.

2 Définition du terme «ancien·ne combattant·e» dans un contexte européen: champ d’application et inclusivité

5. Les définitions nationales du terme anglais «veteran» («ancien·e combattant·e» en françaisNoteNote) peuvent être restrictives (opérations de combat ou internationales menées uniquement à l’étranger) ou larges (tout service militaire, dont la conscription et la réserve, comme en Ukraine et en France). Du reste, une analyse comparative des définitions utilisées dans les différents pays révèle une très grande diversité de concepts. À l’une des extrémités du spectre, plusieurs États nordiques réservent le terme «ancien·ne combattant·e» pour les personnes ayant participé à des opérations de combat ou à des opérations internationales à l’étranger. À l’autre extrémité, des pays comme la France et le Royaume-Uni étendent ce terme à toute personne ayant servi dans les forces armées, y compris les appelé·es du contingent et les réservistes. Les États-Unis rattachent ce statut au fait d’avoir accompli un service actif et aux conditions de libération du service, puis modulent les droits et avantages en fonction du lien avec le service. En Ukraine, la loi «relative au statut des anciens combattant·es et aux garanties de leur protection sociale», dont l’application relève du ministère des Anciens Combattants, reconnaît plusieurs catégories juridiques distinctes: les combattant·es (UBD), les personnes en situation de handicap lié à la guerre (OIVV) et les membres de la famille des personnes tombées au combat (ChSZ). De plus en plus, l’ensemble de cette communauté est désigné sous le terme de «Défenseurs et Défenseures de l’Ukraine» («Захисники і Захисниці»), qui englobe aussi bien les femmes que les hommes. En Ukraine, les ressortissant·es étrangers et les apatrides qui ont servi aux côtés des Ukrainien·nes dans les rangs des forces de défense bénéficient du même droit à la reconnaissance de leur contribution que les citoyen·nes ukrainiens. L’Ukraine garantit à tous les militaires un accès égal à l’obtention du statut d’ancien·ne combattant·e, indépendamment de leur nationalitéNote. En Ukraine, le statut protecteur est acquis avant même la fin du service militaire.
6. Une définition restrictive exclut les appelé·es du contingent blessés au combat, les réservistes, les membres des forces de défense territoriale et les familles des personnes tombées au combat du champ des bénéficiaires au moment même où ils ont le plus besoin de protection.
7. La rapporteure est favorable à l’adoption d’une définition commune à l’échelle du continent, qui permettrait de déterminer les droits et avantages, d’assurer la comparabilité des statistiques, de garantir la portabilité des droits au-delà des frontières et de faciliter le contrôle parlementaire.
8. De plus, elle est favorable à l’approche la plus inclusive de ce spectre, c’est-à-dire à une définition suffisamment large pour englober toutes les personnes ayant servi ainsi que les personnes qui sont à leur charge. De fait, une définition globale devrait garantir l’inclusion des personnes blessées au combat, de toutes les personnes ayant servi, indépendamment de leur genre, de leur orientation sexuelle et de leurs origines, ainsi que des volontaires internationaux, des anciens prisonniers de guerre et des familles des personnes tombées au combat.
9. Ainsi, la rapporteure propose-t-elle, comme point de départ pour la réflexion, une définition de travail suffisamment large pour englober toutes les personnes ayant servi dans les forces armées ainsi que les personnes qui sont à leur charge, tout en laissant aux États membres le soin de déterminer les droits et avantages spécifiques qui en découlent. La définition suivante est donc proposée: toute personne ayant accompli un service militaire au sein des forces armées d’un État membre – y compris les appelé·es du contingent, les réservistes, les membres des forces de maintien de la paix ainsi que les personnels des formations de résistance et de défense territoriale reconnues – et ayant été libérée de ce service. Les membres de la famille des personnes tombées au combat et des personnes portées disparues au combat devraient être couverts par un cadre parallèle.
10. De plus, une attention particulière devrait être accordée aux catégories suivantes: les personnes blessées au combat et les ancien·nes combattant·es en situation de handicapNote, les anciennes combattantes, les ancien·nes combattant·es LGBTI, les ancien·nes combattant·es issus de minorités ou de l’immigration, les ancien·nes combattant·es ayant participé à des missions internationales, les anciens prisonniers et prisonnières de guerre et les ancien·nes combattant·es revenant d’une zone de conflit actif.

3 Expérience historique de la réinsertion des ancien·nes combattant·es après 1945

11. L’Europe et les États-Unis ont déjà été confrontés à la question de la prise en charge des ancien·nes combattant·es et ont dû y répondre, et l’expérience de l’après-1945 constitue le précédent historique le plus proche de l’ampleur du défi que le continent doit aujourd’hui relever. La démobilisation qui a suivi la Seconde Guerre mondiale a rendu des dizaines de millions de combattant·es à la vie civile en l’espace de quelques années. Les dispositifs mis en place pour les accompagner – et les lieux dans lesquels ces dispositifs ont échoué – ne relèvent pas de l’histoire pour l’histoire. Ils constituent une base factuelle éprouvée permettant d’étayer la norme proposée dans le présent rapport. Trois enseignements se dégagent, chacun correspondant à une conclusion opérationnelle, comme indiqué ci-dessous.
12. Premièrement, un programme économique global donne des résultats. Aux États-Unis, le Servicemen’s Readjustment Act (loi sur la réadaptation des militaires) de 1944 – le «GI Bill of Rights» – regroupait, au sein d’un même ensemble de prestations sociales, le financement de l’éducation et de la formation, des prêts immobiliers garantis ainsi que des allocations de chômage. Elle a permis à des millions d’ancien·nes combattant·es d’accéder à l’enseignement universitaire et à la propriété immobilière en l’espace d’une décennieNote. Elle est largement considérée comme ayant contribué à la création de la classe moyenne américaine d’après-guerre. La leçon est d’ordre structurel: les domaines que ce rapport aborde comme un tout cohérent couvrant l’ensemble des besoins (éducation, logement, emploi) produisent les meilleurs résultats lorsqu’ils sont garantis conjointement plutôt que proposés sous forme de prestations isolées.
13. Deuxièmement, les systèmes sélectifs ou négligents alimentent durablement le ressentiment. Le même «GI Bill» qui a contribué à bâtir une classe moyenne a distribué ses avantages de manière inégale: administré par l’intermédiaire d’institutions locales et ségréguées, il a largement privé les ancien·nes combattant·es noirs de ses bénéfices en matière de logement et d’éducation, aggravant ainsi la fracture sociale au lieu de la réduireNote. En Union soviétique, les ancien·nes combattant·es en situation de handicap de la Seconde Guerre mondiale ont été célébrés dans le discours officiel, mais le soutien dont ces personnes ont bénéficié a souvent été insuffisant dans la pratique. Bien que les récits faisant état de l’éloignement systématique des ancien·nes combattant·es handicapés des grandes villes soient désormais ancrés dans la mémoire historique collective, des recherches menées récemment dans les archives donnent à penser que ces récits exagèrent considérablement l’ampleur de ce qui s’est réellement produit. Néanmoins, la marginalisation d’un grand nombre d’ancien·nes combattant·es handicapés reste largement étayée par les sources. Les deux cas vont dans le même sens: lorsque le soutien est sélectif, tardif ou utilisé pour rendre les ancien·nes combattant·es invisibles, le prix à payer est une fracture sociale. C’est la forme historique de la «loterie du code postal» et du risque pour la cohésion sociale. C’est pourquoi le rapport conçoit le soutien aux ancien·nes combattant·es comme une obligation en matière de droits humains, plutôt que comme une aide sociale laissée à la discrétion des autorités.
14. Troisièmement, la santé mentale a été systématiquement négligée, et les personnes captives de retour dans leur pays n’ont pas toujours bénéficié d’un dispositif spécifique répondant à leurs besoins particuliers. Les systèmes mis en place après la guerre tenaient compte des blessures visibles. Les traumatismes psychologiques – alors désignés sous les termes de «fatigue au combat» ou de «névrose de guerre» – ont été insuffisamment reconnus et pris en charge pendant des décennies, lacune dont les conséquences ne se sont manifestées que bien après la fin des défilés. Parmi ces ancien·nes combattant·es, les personnes prisonnières de guerre de retour dans leur pays ont constitué un cas particulier. Par exemple, la République fédérale d’Allemagne a adopté en 1950 une législation spécifique à leur égard, le Heimkehrergesetz (loi sur les rapatriés), alors que des centaines de milliers de personnes revenaient de captivité en Union soviétique. Cette loi reconnaissait que la captivité nécessitait une réponse juridique et matérielle qui lui soit propreNote. Ces deux aspects sont pris en compte dans le présent rapport: le droit à une prise en charge normalisée en matière de santé mentale et les parcours spécialisés destinés aux personnes prisonnières de guerre et aux victimes de la torture que l’Ukraine met actuellement en place.
15. En outre, deux héritages institutionnels de cette période continuent de façonner la pratique européenne. La France a structuré durablement son administration des ancien·nes combattant·es autour de l’«Office national des anciens combattants» (devenu l’«Office national des combattants et des victimes de guerre» ou ONaCVGNote), offrant ainsi aux ancien·nes combattant·es un interlocuteur public permanent. Le Royaume-Uni a, quant à lui, choisi d’intégrer la plupart des besoins des ancien·nes combattant·es aux institutions universelles mises en place après-guerre, notamment au National Health Service (NHS) à partir de 1948Note, tout en s’appuyant sur un secteur caritatif important. Ces deux approches – un interlocuteur institutionnel dédié ou l’intégration aux services publics généraux – définissent le choix institutionnel auquel les États membres sont encore confrontés aujourd’hui.
16. La principale leçon à tirer est que les sociétés qui ont planifié à l’avance la réinsertion des ancien·nes combattant·es et qui lui ont consacré des ressources généreuses et inclusives suffisantes ont obtenu de meilleurs résultats que celles qui ont improvisé après coup. L’Europe doit assumer à nouveau la prise en charge d’ancien·nes combattant·es dont le nombre n’a jamais été aussi important depuis 1945. La rapporteure est fermement convaincue qu’il est temps d’établir la norme avant que les besoins n’atteignent leur maximum, plutôt que d’attendre des décennies pour le faire.

4 Importance d’une politique cohérente en faveur des ancien·nes combattant·es en Europe aujourd’hui: une obligation en matière de droits humains

17. Quatre défaillances structurelles imprègnent le dossier européen relatif aux ancien·nes combattant·es. Premièrement, la fragmentation: comme indiqué plus haut, il n’existe ni définition commune, ni normes minimales partagées, ni instrument du Conseil de l’Europe; le statut d’ancien·ne combattant·e reste traité en vase clos au niveau national. Deuxièmement, un fardeau invisible: la santé mentale, les anciennes combattantes, les aidant·es familiaux et les personnes anciennes combattantes transfrontalières font systématiquement l’objet d’un sous-recensement et de dotations en ressources insuffisantes. Troisièmement, une «loterie du code postal»: les droits et prestations dépendent du lieu de résidence de l’ancien·ne combattant·e, à l’intérieur des États comme entre eux, ainsi que de son lieu de vie, qu’il soit situé dans une grande ville ou en zone rurale. Quatrièmement, une approche réactive des politiques publiques: les États mettent en place leurs dispositifs tardivement et sous la pression, ce qui entraîne des occasions manquées d’échanges et aboutit à un ensemble disparate de prestations. Les enseignements tirés de la réinsertion menée après 1945 soulignent la nécessité de mettre en place des dispositifs d’accompagnement complets et interconnectés, et mettent en garde contre les systèmes sélectifs, négligents ou qui rendent certaines populations invisibles.
18. La rapporteure estime que la politique en faveur des ancien·nes combattant·es doit aller au-delà de la protection sociale pour devenir un pilier de la cohésion sociale et de la stabilité démocratique. À l’inverse, l’inaction a un coût direct pour ces deux objectifs. Le grand nombre d’ancien·nes combattant·es laissés sans soutien ne reste pas silencieux: des besoins médicaux non satisfaits, tant physiques que psychologiques, le chômage et le sentiment que l’État a manqué à ses engagements alimentent l’isolement, les ruptures familiales, la consommation de substances psychotropes et un risque accru de suicide. Le sentiment de négligence se transforme en ressentiment, que les acteurs antidémocratiques et hostiles s’empressent d’exploiter. Les données de l’Ukraine témoignent déjà de cette pression: 24 % des ancien·nes combattant·es perçoivent des tensions au sein de leur communauté, soit près du double du taux observé chez les non‑ancien·nes combattant·esNote. La politique en faveur des ancien·nes combattant·es ne relève donc pas uniquement de la protection sociale: c’est aussi une affaire de cohésion sociale, de stabilité démocratique et de protection des droits humains; lorsque les dispositifs d’accompagnement sont défaillants, le coût se mesure à la fragmentation des communautés, et pas seulement en termes de lignes budgétaires.
19. Les risques liés à une politique inadéquate en faveur des ancien·nes combattant·es ne s’arrêtent pas aux tensions sociales. La persistance de besoins réels non satisfaits, combinée à un soutien de l’État davantage déclaratif que concret et à des dépenses publiques irrationnelles, crée une chaîne de conséquences négatives qui s’amplifient progressivement: le mécontentement social entraîne une déstabilisation, qui à son tour affaiblit la capacité de mobilisation; la crainte d’une nouvelle conscription pousse la population en âge de travailler à émigrer; les ancien·nes combattant·es peuvent chercher un emploi auprès de sociétés militaires privées étrangères, et la diminution de la participation à l’activité économique réduit les recettes fiscales. En outre, le grand nombre d’ancien·nes combattant·es insatisfaits constitue une vulnérabilité face aux tentatives de manipulation par des acteurs hostiles, notamment pendant les périodes électorales.
20. Le rôle spécifique du Conseil de l’Europe consiste dès lors à considérer la protection sociale des ancien·nes combattant·es comme une obligation en matière de droits humains, en s’appuyant sur ses instruments juridiques pour établir des normes communes dans les États membres. La rapporteure estime que la politique en faveur des ancien·nes combattant·es devrait également être appréhendée sous l’angle des droits humains et des droits sociaux, en complément des politiques nationales de défense.
21. Elle estime que le Conseil de l’Europe est l’instance la mieux placée pour élaborer à l’intention des États membres une recommandation sur les droits et le bien-être des ancien·nes combattant·es. Comme point de départ, elle souhaite rappeler les droits fondamentaux consacrés par la Convention européenne des droits de l’homme (STE n°5) (la Convention) et la Charte sociale européenne (révisée) (STE no 163, «la Charte révisée»)(CSE (révisée)), qui constituent les éléments à partir desquels on pourrait élaborer une telle recommandation, comme indiqué dans le tableau ci-dessous:

Domaines

Dispositions de la Convention/de la CSE (révisée)

Prévention du suicide; qualité des soins médicaux

Art. 2 de la Convention (obligation positive de protéger la vie)

Refus d’accès aux soins essentiels pour les personnes blessées au combat

Art. 3 de la Convention (traitements inhumains ou dégradants)

Santé mentale, logement, regroupement familial

Art. 8 de la Convention (vie privée et familiale)

Non-discrimination (femmes, personnes handicapées, ancien·nes combattant·es LGBTI)

Art. 14 de la ConventionNote

Pensions et indemnités

Art. 1 du Protocole n° 1 à la Convention

Protection de la santé; sécurité sociale; assistance médicale

Art. 11, 12, 13 de la CSE (révisée)

Droits des personnes handicapées

Art. 15Note de la CSE (révisée)

Protection contre la pauvreté et l’exclusion

Art. 30 de la CSE (révisée)

Droit au logement

Art. 31 de la CSE (révisée)

Non-discrimination

Article E de la CSE (révisée)

22. La rapporteure se félicite également de la pertinence du Plan d’action du Conseil de l’Europe pour l’Ukraine, intitulé «Résilience, relance et reconstruction», couvrant la période 2023-2026Note. Par exemple, dans ce cadre, le projet du Conseil de l’Europe intitulé «Renforcer la dimension sociale en Ukraine»Note vise à garantir que la population générale et les personnes appartenant à des groupes vulnérables, notamment les populations touchées par la guerre en Ukraine, bénéficient d’une protection sociale et d’un accompagnement ciblés. La rapporteure souhaiterait que la question des ancien·nes combattant·es soit davantage prise en compte dans le prochain plan d’action.
23. La rapporteure aborde ensuite la question de l’inventaire des lacunes et du modèle de politique.

5 Inventaire des lacunes: domaines dans lesquels des mesures urgentes doivent être prises

24. Les travaux de rechercheNote et la pratique mettent en évidence des lacunes importantes dans les domaines des soins de santé, de la santé mentale, de l’accessibilité pour les personnes en situation de handicap, de l’emploi, de l’éducation, du logement, de la réinsertion sociale, de la lutte contre les discriminations, du soutien aux familles, de l’accompagnement des personnes ayant été prisonnières de guerre, des personnes anciennes combattantes transfrontalières, ainsi qu’en matière de données et de contrôle.
25. La première lacune concerne les soins de santé et la réadaptation. En décembre 2024, 40 % des ancien·nes combattant·es en Ukraine déclaraient avoir besoin de soins médicaux, soit une proportion nettement supérieure à celle observée chez les non-ancien·nes combattant·es (30 %)Note. D’autres éléments montrent que de nombreux ancien·nes combattant·es blessés ne bénéficient ni de services adéquats ni d’une prise en charge dans des délais appropriés dans les hôpitaux publics, ce qui les contraint à recourir à des solutions privées coûteusesNote. Les longs délais d’attente au sein du système de santé publique poussent les ancien·nes combattant·es à se tourner vers des soins privés onéreux; l’accès aux prothèses, à la réadaptation après des lésions cérébrales et à la chirurgie des traumatismes complexes demeure inégal. Les États membres doivent assurer rapidement une prise en charge complète en matière de réadaptation médicale et de fourniture de prothèses.
26. Le deuxième domaine concerné est celui de la santé mentale et du suicide. Le syndrome de stress post-traumatique (SSPT), la dépression, la consommation de substances psychoactives, les traumatismes psychologiques et les traumatismes crâniens ne sont que quelques exemples de troubles, tous associés à un risque accru de suicide. La stigmatisation dissuade les intéressé·es de rechercher de l’aide. Les modèles de soutien par les pairs se révèlent efficaces, mais ils ne sont pas harmonisés au niveau européen. Cette question a été à juste titre mise en évidence par M. Libicki dans son rapport.
27. Comme indiqué dans le rapport de M. Libicki, il est essentiel de garantir des environnements sans obstacle pour les personnes en situation de handicap. Les États membres devraient mettre en place des chaînes d’approvisionnement adéquates en matière de prothèses et faire de l’accessibilité des bâtiments, des transports et des lieux de travail une exigence incontournable.
28. L’emploi, l’éducation et la reconversion professionnelle sont essentiels au retour à la vie civile. Les États membres? doivent faciliter le retour à l’emploi et veiller à ce que les compétences acquises dans le cadre militaire puissent être transférées au secteur civil, lutter activement contre les préjugés des employeurs, mettre en place des services solides d’accompagnement à la transition et garantir la pleine reconnaissance des qualifications militaires.
29. Le logement et le sans-abrisme constituent un problème majeur pour les ancien·nes combattant·es. Des dispositifs spécifiques sont en place au Royaume-Uni, mais ils sont inexistants ou encore embryonnaires dans la plupart des États membres. En Ukraine, la Banque de développement du Conseil de l’Europe a lancé des initiatives en matière de logement, notamment des prêts immobiliers à conditions préférentielles destinés aux ancien·nes combattant·esNote.
30. Il est établi que plusieurs formes de discrimination entravent la réinsertion sociale des ancien·nes combattant·es: discrimination à l’embauche, stigmatisation liée à la santé mentale et discrimination à l’encontre des ancien·nes combattant·es LGBTI (renvoyés des forces armées en vertu de dispositions anciennes). Au cours de l’audition conjointe tenue par la sous-commission sur le handicap et la discrimination multiple et intersectionnelle (de la commission sur l’égalité et la non-discrimination) et la commission des questions sociales, de la santé et du développement durable, des soldates et anciennes combattantes ukrainiennes ont témoigné des obstacles spécifiques auxquels elles sont confrontées (qu’il s’agisse de maternité, de violences sexuelles subies pendant leur service et de l’absence de services réservés aux femmes). Elles ont fait part des difficultés qu’elles rencontrent pour retourner à la vie civile après avoir vécu au sein d’une communauté militaire.
31. Les États membres doivent alléger la charge qui pèse sur les familles et les aidant·es. De fait, les conjoint·es, les enfants et les parents assument une lourde charge en matière de prise en charge non rémunérée. Les familles endeuillées se heurtent à des obstacles tant procéduraux qu’émotionnels pour obtenir la reconnaissance de leur situation et une indemnisation.
32. La rapporteure souligne que les familles des ancien·nes combattant·es devraient être formellement définies et reconnues comme bénéficiaires de la politique en faveur des ancien·nes combattant·es dès le premier jour de l’engagement de ces personnes dans les combats. Les membres de la famille devant être reconnus comprennent, au minimum: les enfants des ancien·nes combattant·es (avec une priorité inconditionnelle en matière de soutien à l’éducation, de gratuité des repas dans les écoles et les jardins d’enfants, et d’inscription dans les structures d’accueil de la petite enfance); les conjoint·es et partenaires, y compris les partenaires non enregistrés officiellement (avec un accès prioritaire à l’accompagnement psychologique et aux services médicaux); les parents des ancien·nes combattant·es, en particulier les mères, lorsque l’ancien·ne combattant·e n’a ni conjoint·e ni enfant, ainsi que les personnes qui dispensent des soins à un(e) ancien·ne combattant·e en situation de handicap, indépendamment de l’existence d’un lien familial formel. Des dispositifs d’accompagnement distincts devraient être mis en place pour les familles d’ancien·nes combattant·es ayant des parcours différents: familles des militaires en service actif, familles des ancien·nes combattant·es en situation de handicap, familles des militaires tombés au combat, familles des personnes prisonnières de guerre et familles des personnes portées disparues au combat.
33. Les personnes ayant été prisonnières de guerre ont besoin d’un accompagnement médical, psychologique et juridique spécialisé, et les documents attestant de leur captivité devraient constituer des données probantes importantes à des fins d’établissement des responsabilités.
34. La situation des personnes anciennes combattantes transfrontalières n’est pas toujours aisée. Le caractère non transférable de certaines pensions et les difficultés à obtenir la reconnaissance d’un statut d’invalidité et à bénéficier de soins de santé pour celles qui résident en dehors de l’État dans lequel elles ont servi constituent un problème européen à régler. Les volontaires de nationalité étrangère, notamment les légionnaires internationaux qui combattent en UkraineNote, devraient également être reconnus.
35. Enfin, il existe un manque de données et de mécanismes de contrôle. Peu d’États collectent des données spécifiques sur les résultats des politiques en faveur des ancien·nes combattant·es. Le contrôle est limité en dehors des principales forces armées. Les parlementaires ont un rôle crucial à jouer à cet égard, en examinant et en suivant la mise en œuvre effective des politiques, ainsi que leur amélioration.

6 Un modèle de politique visant à garantir les droits humains des ancien·nes combattant·es

36. Les ancien·nes combattant·es et leurs familles doivent pouvoir bénéficier d’un dispositif de soutien unifié et global, couvrant l’ensemble des étapes de la vie suivant la fin du service. Depuis trop longtemps, de nombreux États s’appuient sur des dispositifs fragmentés et reposant en partie sur l’action caritative, qui laissent subsister d’importantes lacunes en matière de prise en charge et de prestations. La rapporteure préconise d’établir une norme fondée sur une approche «tout au long de la vie», reposant sur des obligations juridiques contraignantes et garantissant que la santé mentale, la réadaptation physique, l’emploi, l’éducation, le logement, l’autonomie économique, le soutien aux familles et la reconnaissance soient des droits garantis, et non des prestations laissées à la discrétion des autorités. En inscrivant chaque domaine de soutien dans des dispositions législatives concrètes, les États membres peuvent mettre fin au cloisonnement bureaucratique et assurer un véritable bien-être aux ancien·nes combattant·es.
37. La rapporteure propose que cette norme repose sur une approche globale du bien-être. Celui-ci doit être envisagé à travers six domaines étroitement liés: la santé (physique et mentale); les relations et la reconnaissance (au sein de la famille, entre camarades et dans la collectivité); le parcours professionnel (éducation, emploi et toute autre activité porteuse de sens); la sécurité matérielle (situation financière, protection juridique et patrimoine); le logement et l’environnement de vie (conditions de logement, mobilité et accès aux espaces publics), et les compétences nécessaires à la vie quotidienne et à la spiritualité (résilience, capacité de se projeter dans l’avenir et sentiment d’avoir un but). Une politique qui ne prend en compte que certains de ces domaines, au détriment des autres, ne permettra pas de garantir une réinsertion durable dans la vie civile.
38. En outre, le soutien devrait être organisé autour de différentes étapes clairement définies du parcours de l’ancien·ne combattant·e: le début du service militaire (collecte des données de référence et informations sur les étapes à venir, la transition de la vie militaire à la vie civile (préparation en amont et simplification des démarches administratives), la période de rétablissement, la vie civile, la retraite, et, enfin, l’accompagnement en fin de vie et la commémoration. La rapporteure propose que les États membres mettent en place une période de rétablissement d’une durée minimale de trois ans après la fin du service, durant laquelle les ancien·nes combattant·es bénéficieraient d’un accompagnement renforcé et proactif dans l’ensemble des domaines du bien-être. Cette période de rétablissement devrait recommencer à courir si l’ancien·ne combattant·e reprend du service, puis quitte à nouveau les forces armées.
39. Il est essentiel que les services publics prennent en compte la diversité des situations qu’un·e même ancien·ne combattant·e peut connaître simultanément. Un·e ancien·ne combattant·e peut, par exemple, être également une personne déplacée à l’intérieur de son pays, une personne en situation de handicap ou une personne en difficulté. Les systèmes nationaux de collecte de données devraient suivre ces différentes situations lorsqu’elles se recoupent, afin de coordonner les droits et les prestations auxquels la personne peut prétendre et d’éviter qu’un·e même ancien·ne combattant·e soit considéré·e comme faisant l’objet de plusieurs dossiers distincts par différents services publics.
40. Une analyse comparative de plusieurs politiques nationales met en évidence des dispositifs qui ont fait leurs preuves ainsi que des enseignements utiles tirés de l’expérience des pays concernés. La rapporteure propose de s’inspirer directement des bonnes pratiques existantes. Celles-ci vont de la création de ministères spécifiquement chargés des ancien·nes combattant·es à la mise en place de plateformes numériques intégrées, en passant par des engagements inscrits dans la loi, comme l’ArmedForces Covenant au Royaume-Uni, ou encore la reconnaissance durable du lien entre le service militaire et certains droits, comme cela existe au Canada et aux États-Unis. Le rôle de l’administration en ligne, notamment à travers Veteran PRO en Ukraine, montre qu’un portail unique peut surmonter les obstacles administratifs traditionnels et faciliter aux ancien·nes combattant·es l’accès à tous les services disponibles. Veteran PRO est une innovation phare dans ce domaine. Intégré à un espace dédié de l’application Diia, ce service a été développé par le ministère des Anciens Combattants, en collaboration avec le ministère de la Transformation numérique, et avec le soutien du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD)Note. ll s’agit d’un écosystème numérique intégré permettant aux ancien·nes combattant·es, y compris aux femmes ayant servi dans les forces armées et à leur famille, d’accéder à partir d’un point d’entrée unique aux services de l’État et des collectivités locales, concernant notamment la protection sociale et les prestations, le logement et les infrastructures, les aides en matière de transport et de services essentiels, les documents administratifs et la reconnaissance du statut d’ancien·ne combattant·e, l’éducation et l’emploi, les allègements fiscaux et administratifs, le sport ainsi que les aides à la création d’une entreprise. La plateforme fournit des informations claires sur les démarches à effectuer et, dans l’application Diia, permet d’accéder directement à certains services, tels que la mise en relation avec un spécialiste de l’accompagnement des ancien·nes combattant·es ou l’établissement du statut d’invalide de guerre. La réparation des préjudices subis dans le passé et le suivi des résultats dans la durée constituent également des éléments importants de systèmes modernes et réactifs. Une attention particulière doit par ailleurs être accordée aux besoins spécifiques des femmes ayant servi dans les forces armées, comme l’a montré l’audition conjointe du 23 juin 2026, ainsi qu’à l’importance du mouvement Veteranka dans ce domaineNote.
41. L’Ukraine a mis en place plusieurs approches innovantes qui peuvent être riches d’enseignements pour les autres États membres. Son approche globale associe des services numériques, un accompagnement personnalisé au niveau local et des mécanismes de réadaptation avancés, tout en prenant en compte les besoins spécifiques des femmes et en développant des dispositifs adaptés aux anciens prisonniers et prisonnières de guerre et aux personnes ayant survécu à la torture. La rapporteure invite les États membres à étudier activement ces expériences avant de voir augmenter le nombre d’ancien·nes combattant·es sur leur territoire, et à s’inspirer des innovations ainsi développées en matière de services numériques, de cadre juridique et d’accompagnement individualisé.
42. En définitive, un accompagnement global des ancien·nes combattant·es contribue à renforcer le pacte social, à reconnaître le service accompli et à consolider la cohésion nationale. La rapporteure considère qu’il s’agit à la fois d’un impératif moral et d’une nécessité concrète.

7 Conclusion

43. L’ampleur et l’urgence des besoins des ancien·nes combattant·es en Europe appellent une réponse politique cohérente et coordonnée. La rapporteure propose des normes et des recommandations en faveur d’un accompagnement global et du renforcement de la cohésion sociale, afin de garantir à toutes les personnes ayant servi dans les forces armées et à leur famille la dignité, les possibilités et la reconnaissance auxquelles elles ont droit tout au long de leur vie. Elle présente ce qui pourrait constituer un premier cadre de référence global pour les politiques en faveur des ancien·nes combattant·es, fondé sur les droits humains et les droits sociaux. Les réformes actuellement menées en Ukraine peuvent servir de modèle, tandis que les politiques mises en place de longue date au Royaume-Uni, en France et aux États-Unis constituent des références utiles. Elle appelle à garantir certains droits par la loi et à mettre en place des services intégrés. Enfin, elle recommande au Comité des Ministres d’élaborer une recommandation à l’intention des États membres du Conseil de l’Europe sur les droits et le bien-être des ancien·nes combattant·es, en cohérence avec la Convention européenne des droits de l’homme et la Charte sociale européenne révisée. Ce texte constituerait le premier instrument européen établissant des normes communes en matière de droits humains applicables aux ancien·nes combattant·es.
44. Soutenir les ancien·nes combattant·es n’est pas seulement une marque de reconnaissance, c’est aussi un investissement dans la cohésion sociale, la résilience démocratique et une paix durable.