Premier rapport à l'Assemblée Consultative du Conseil de l'Europe sur l'activité du 10 septembre 1952 ay 30 juin 1954, de l'Assemblée Commune de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier
Rapport
| Doc. 319
| 28 octobre 1954
Sommaire
SOMMAIRE
INTRODUCTION - 1332
I. L'ASSEMBLÉE COMMUNE, SES ATTRIBUTIONS, SES MOYENS D'ACTION, SA NATURE JURIDIQUE - 1332
Attributions - 1334
Moyens d'action - 1338
Nature juridique - 1342
II. L'ASSEMBLÉE DANS L'EXERCICE EFFECTIF DE SON ACTIVITÉ - 1346
Marché commun - 1347
Investissements et questions financières - 1354
Transports - 1302
Problèmes sociaux - 1364
Relations extérieures - 1367
III. LES RELATIONS ENTRE LA COMMUNAUTÉ ET LE CONSEIL DE L'EUROPE - 1370
CONCLUSION - 1377
1 INTRODUCTION
1. Le traité instituant la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier stipule, à l'article 2 du protocole sur les relations avec le Conseil de l'Europe, que l'Assemblée Commune doit présenter chaque année à l'Assemblée Consultative un rapport sur son activité
Note. Les premiers mois d'existence de la Communauté ayant principalement été consacrés à la mise en place des institutions, l'Assemblée Commune avait jugé opportun, en 1953, de transmettre seulement à l'Assemblée du Conseil de l'Europe l'ensemble de ses publications officielles. Le présent rapport tient compte de ces faits et couvre la période du 10 septembre 1952 au 30 juin 1954. Ceux à venir porteront sur chaque exercice respectif de l'Assemblée, c'est-à-dire sur douze mois comptés à partir du 1er juillet.
2. Deux considérations essentielles ont présidé à l'élaboration de ce rapport : son objet et son destinataire, l'un comme l'autre clairement précisés par le traité. Il s'agit, en effet, de retracer, à l'intention de l'Assemblée Consultative, l'activité de l'Assemblée Commune. On étudiera donc successivement :
2.1 les attributions, les moyens d'action et la nature juridique de l'Assemblée ;
2.2 l'Assemblée dans l'exercice effectif de son activité ;
2.3 l'action de l'Assemblée Commune sur les liaisons entre la Communauté et le Conseil de l'Europe.
2 L'Assemblée Commune, ses attributions, ses moyens d'action, sa nature juridique
3. Le traité instituant la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier contient peu de dispositions relatives aux attributions de l'Assemblée Commune
Note. L'Assemblée, composée de 78 membres, désignés une fois l'an par les parlements des six pays ou élus au suffrage universel direct
Note, qui représentent les peuples des Etats réunis dans la Communauté, exerce des « pouvoirs de contrôle ». Ce contrôle porte, dans ses grandes lignes, sur l'établissement et le fonctionnement, avec des interventions limitées, un appareil administratif réduit et la consultation permanente des intéressés, d'un ordre économique nouveau — ordre basé sur un marché commun du charbon et de l'acier, où règne la concurrence — qui doit conduire à l'expansion de la production, au développement de l'emploi et au relèvement du niveau de vie dans les Etats membres, cela en harmonie avec l'économie générale desdits Etats et compte tenu des besoins des pays tiers comme aussi du commerce international
Note.
4. Pour exercer ces attributions, l'Assemblée dispose, aux termes du traité, des moyens suivants :
discussion en séance publique d'un rapport général annuel sur l'activité de la Communauté et sur ses dépenses administratives, publié par la Haute Autorité, auquel se trouvent joints l'état prévisionnel général des dépenses administratives des institutions, ainsi que le rapport du Commissaire aux Comptes sur la régularité des opérations comptables et de la gestion financière de ces institutionsNote ;
pouvoir d'obliger, par le vote, à une majorité qualifiée, d'une motion de censure sur le rapport général, les membres de la Haute Autorité à se démettre collectivement de leurs fonctionsNote ;
droit de se réunir en session ordinaire annuelle le deuxième mardi de mai et, dans certaines conditions, en sessions extraordinairesNote ;
faculté, pour l'Assemblée et pour ses membres, de poser des questions écrites ou orales à la Haute AutoritéNote.
5. Si l'on passe du plan des textes à celui de leur application, il est possible aujourd'hui, alors que la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier compte bientôt deux ans d'existence, de montrer la manière dont l'Assemblée a conçu sa mission, les moyens dont elle s'est munie pour accomplir celle-ci, les grandes lignes qu'elle a suivies dans son action et, enfin, les éléments juridiques qui la caractérisent. D'un contrôle qui aurait pu ne s'effectuer qu'a posteriori, l'Assemblée est passé à un. examen de la politique future de la Haute Autorité. Des commissions suivent régulièrement l'activité de la Communauté. La nature parlementaire de l'institution s'est affirmée. D'autre part, l'Assemblée a donné la preuve dans son activité d'une vocation européenne et d'une vocation humaine.
Les attributions de l'Assemblée Commune
6. Littéralement, le contrôle confié à l'Assemblée aurait pu s'étendre comme un simple contrôle annuel des résultats : la Haute Autorité, responsable de l'établissement d'un ordonnancement économique nouveau, avait-elle ou non, d'après le rapport général, rempli ses obligations ? - Mais ce contrôle devait-il s'étendre aux moyens mis en oeuvre par la Haute Autorité pour réaliser les objectifs fixés par le traité ? Plus encore, devait-il s'attacher à connaître les intentions et les programmes futurs de la Haute Autorité ? Enfin, l'Assemblée devait-elle se contenter d'approuver ou de désapprouver l'action entreprise ou chercher également à orienter celle-ci par des critiques et des avis? Une analyse, même rapide, des travaux de l'Assemblée, Commune montre que les attributions de cette institution ont évolué dans le sens d'une collaboration suivie avec la Haute Autorité.
7. Si l'Assemblée n'a jamais considéré comme négligeable le contrôle a posteriori, elle a cependant toujours tenu celui-ci pour insuffisant et comme résultant d'une interprétation trop.littérale du traité
Note. Dès ses premières sessions, elle soulignait la nécessité d'une collaboration étroite avec la Haute Autorité
Note et estimait que son rôle ne se bornait pas à approuver ou désapprouver cette dernière, mais que sa compétence fondamentale comportait aussi le droit de l'informer, de lui donner des avis et, au besoin, de la critiquer
Note. Ce que l'Assemblée a demandé à connaître, c'est non seulement le travail déjà accompli par la Haute Autorité, mais ses projets d'avenir, ses intentions, les grandes lignes de sa politique générale
Note. Toutes ces conceptions recueillirent, à mesure qu'elles se faisaient jour, l'adhésion compréhensive de la Haute Autorité
Note et les résolutions adoptées par l'Assemblée mettent en lumière l'heureux développement de ces rapports institutionnels. C'est ainsi que dans la Résolution du 23 juin 1953, il est pris acte « avec satisfaction des déclarations de la Haute Autorité concernant les relations entre celle-ci et l'Assemblée» et note « que, tout en prenant les initiatives et en assumant ies responsabilités qui lui incombent en vertu du traité, la Haute Autorité tiendra l'Assemblée ou les commissions compétentes informées en temps utile des principes directeurs de son action et des grandes lignes de ses projets, recueillera leurs observations et leur fera connaître les motifs des décisions finalement prises ». De même, la Résolution du 19 mai 1954 renferme un paragraphe où se trouve exprimée la satisfaction de « constater que la coopération entre la Haute Autorité et l'Assemblée s'est développée favorablement au cours de l'exercice écoulé, par des échanges de vues ainsi que par la transmission de plus en plus fréquente de documents d'études et de travail »
Note.
8. Mais la compétence de l'Assemblée Commune se limite-t-elle à ce contrôle au sens large de l'action de la Haute Autorité ? Se basant sur l'article 17 du traité, aux termes duquel le rapport général doit porter « sur l'activité de la Communauté et sur ses dépenses administratives », l'Assemblée n'en a pas jugé ainsi. Dans la résolution votée à la fin de sa dernière session ordinaire, elle a exprimé le souhait de voir désormais figurer en annexe au rapport général un rapport sur l'activité des autres institutions et organismes de la Communauté
Note.
9. En matière de contrôle des dépenses administratives également, l'Assemblée n'a cessé de chercher à préciser ses attributions. Elle a estimé qu'il entrait dans ses pouvoirs de contrôler la comptabilité et l'administration en général. D'une part, elle a demandé que les états prévisionnels des autres institutions lui soient communiqués, à titre préparatoire et consultatif, avant leur transmission définitive à la Commission des Présidents, pour permettre à celle-ci d'en délibérer en toute connaissance de cause
Note. D'autre part, elle a obtenu de suivre, en cours d'exercice, l'exécution de ces états prévisionnels
Note. Lors de la session ordinaire de 1954, la Haute Autorité a communiqué à l'Assemblée un aperçu des recettes produites par les prélèvements et des sommes destinées au financement des diverses activités de la Communauté. L'Assemblée a toutefois regretté l'absence de l'enumeration des recettes résultant du prélèvement de péréquation ainsi que celle des fonds se trouvant alors à la disposition de la Haute Autorité dans les Etats participants
Note. La Haute Autorité a accepté, comme le lui demandait l'Assemblée, d'annexer au rapport général annuel un état récapitulatif des prévisions de recettes de la Communauté et de leur affectation à des fins non-administratives
Note. Il convient aussi de signaler l'insistance de nombreux membres de l'Assemblée pour que cette dernière soit, dans un proche avenir, dotée d'une compétence en matière budgétaire analogue à celle des parlements nationaux
Note.
10. Enfin, pour ce qui concerne l'élaboration du statut des fonctionnaires de la Communauté, une collaboration aussi efficace que celle déjà existante sur le plan des dépenses administratives s'est établie entre la commission créée à cet effet et l'Assemblée, représentée par sa commission de la Comptabilité et de l'Administration
Note.
Les moyens d'action de l'Assemblée Commune
11. Dans le même temps qu'elle s'attachait à préciser ses attributions, l'Assemblée se donnait les moyens propres à lui permettre d'exercer efficacement celles-ci. Son règlement prévoit, en effet, la constitution de commissions permanentes ou temporaires, générales ou spéciales, et également la possibilité pour ces commissions de confier à un ou plusieurs de ses membres, après accord du Bureau, une mission d'étude on d'information
Note. De ces moyens, comme aussi de ceux mis à la disposition par le traité, à savoir, le droit de poser des questions écrites ou orales et la faculté de se réunir en sessions ordinaires ou extraoï-dinaires, l'Assemblée a fait un usage grandissant.
12. Dès septembre 1952, l'Assemblée s'était préoccupée de la création de commissions et de la tâche à leur confier. Une commission d'Organisation fut instituée et chargée d'étudier le nombre, la composition et les attributions des commissions nécessaires à la bonne marche des travaux de l'institution. Conformément à ses conclusions, sept commissions furent établies en janvier 1953
Note. Elles ont pris une part de plus en plus considérable dans l'activité de la C.E.C.A. L'Assemble a estimé que les commissions devaient, pendant ses intersessions, maintenir le contact avec la Haute Autorité et les autres organes de la Communauté
Note ; être consultées par la Haute Autorité avant que celle-ci ne prenne ses décisions
Note ; être exactement informées de manière à permettre à l'Assemblée l'exercice de son contrôle
Note ; remplir en son nom, dans l'intervalle des sessions, cette mission de contrôle
Note. Plusieurs commissions ont arrêté, en accord avec la Haute Autorité, une périodicité de leurs réunions
Note. Dans l'ensemble, et sous réserve de quelques critiques touchant l'insuffisance ou le retard dans les renseignements fournis, cette forme de collaboration entre le Parlement et l'Exécutif de la Communauté a, jusqu'ici, donné satisfaction
Note.
13. Dans ses attributions de contrôle, l'Assemblée, approuvée en cela par la Haute Autorité, a estimé que se trouvait inclus le droit à l'information
Note. Cette prise de position apparaît clairement tant dans les résolutions adoptées par l'Assemblée que dans les interventions en séance publique de ses membres
Note. Le pouvoir d'effectuer des missions d'étude ou d'information, on l'a vu, a été reconnu aux membres de l'Assemblée par le Règlement de cette dernière
Note. Usant de cette faculté, cinq membres de la commission des Affaires sociales sont allés étudier sur place, en 1954, les conditions de logement des travailleurs
Note. Les membres de l'Assemblée ont fait également usage du droit d'initiative que leur donne le traité
Note. Depuis janvier 1953, 16 questions écrites ont été posées à la Haute Autorité
Note. Quant aux questions orales posées lors des sessions de l'Assemblée, elles ont été fort nombreuses. Par exemple, lors de la session ordinaire de 1954, les seuls problèmes sociaux ont fait l'objet de 54 questions
Note.
14. Pour ce qui est des sessions de l'Assemblée, elles ont été assez fréquentes, la Haute Autorité ayant demandé elle-même la tenue de sessions extraordinaires
Note. Celles-ci ont de plus en plus, tendance à devenir de règle, d'une part la Haute Autorité ayant déclaré «nécessaire qu'il ne se passe pas six mois sans contact entre elle et l'Assemblée tout entière
Note ; d'autre pa.rt, l'Assemblée ayant adopté une résolution qui charge son Président de la convoquer chaque année, au plus tard quatre mois après le début du nouvel exercice financier, en session extraordinaire
Note.
La nature juridique de l'Assemblée Commune
15. De même qu'elle l'avait fait pour déterminer ses attributions et celles de la Communauté, l'Assemblée a eu recours, pour définir sa propre nature juridique et procéder à son organisation intérieure, aux règles d'interprétation du droit constitutionnel. Le caractère supranational de l'institution avait déjà été souligné par le président Robert Schuman
Note. Il le fut encore un peu plus tard par un comité de juristes
Note.
16. De ce caractère supranational il a été déduit que, tout en ne possédant pas l'ensemble des attributions des parlements nationaux, l'Assemblée Commune appartient à la catégorie des assemblées parlementaires
Note, et qu'en cas de doute sur un point intéressant son statut, référence doit être fait au droit parlementaire traditionnel
Note.
17. Assemblée parlementaire, l'Assemblée Commune est donc une assemblée souveraine
Note et de cette souveraineté découle l'indépendance absolue des fonctions de ses membres. L'institution a fait application de ce principe tant dans l'élaboration de son Règlement que dans l'établissement de ses états prévisionnels et l'organisation de son secrétariat.
18. En septembre 1952, la Haute Autorité avait chargé les Secrétaires Généraux des parlements des six Etats membres de la Communauté et le Greffier de l'Assemblée Consultative du Conseil de l'Europe de préparer la session d'ouverture de l'Assemblée Commune et d'élaborer un projet de règlement provisoire, cela afin de préserver le caractère souverain et la liberté de décision de la nouvelle Assemblée
Note. Dans son Règlement définitif, l'Assemblée a tenu compte de la tradition parlementaire qui interdit en principe aux personnes non-membres d'un parlement de s'immiscer dans ses travaux
Note. C'est ainsi qu'en matière de présence aux réunions de ses commissions, l'Assemblée a décidé de « s'en tenir à la règle suivant laquelle il faut une décision spéciale de chaque commission pour l'admission ou l'audition de toute personne non-membre de l'Assemblée, qu'il s'agisse de membres du Conseil spécial de Ministres, de membres de la Haute Autorité ou de tout expert ou fonctionnaire qui'l pourrait être utile d'inviter »
Note. Pour les mêmes raisons, l'Assemblée Commune n'a pu donner suite au voeu exprimé par l'Assemblée Consultative du Conseil de l'Europe, relatif aux réunions jointes des commissions des deux Assemblées
Note.
19. Le Règlement de l'Assemblée Commune a également prévu, conformément à l'usage parlementaire, l'organisation en son sein de groupes politiques
Note. Trois de ces groupes existent actuellement, qui rassemblent respectivement les démocrates- chrétiens, les libéraux et les socialistes de l'Assemblée
Note. Les Présidents des groupes peuvent être invités à participer aux réunions du Comité des Présidents
Note. Il leur est de même demandé de se faire représenter au comité de rédaction chargé d'élaborer la proposition de résolution portant réponse au rapport général annuel sur l'activité de la Communauté
Note. Enfin, les groupes ont commencé à confier à leurs membres le soin de prendre la parole en leur nom en séance publique
Note. Le caractère démocratique et supranational de l'Assemblée Commune se trouve affermi par l'existence de ces groupes politiques. Il sera encore renforcé le jour où les membres de l'Assemblée Commune, au lieu d'être comme actuellement désignés par les parlements nationaux, seront élus au suffrage universel
Note.
20. Dans un autre domaine, celui de l'autonomie financière et administrative, l'Assemblée a estimé qu'il n'appartenait pas à la Commission des quatre Présidents d'intervenir dans son état prévisionnel, car pareille ingérence risquerait d'entraver l'organisation jugée nécessaire par l'Assemblée elle-même
Note. Quant aux fonctionnaires de son secrétariat, l'Assemblée a souligné que leur choix, leur recrutement, leur nomination, leur avancement et leur régime disciplinaire ne devaient relever que d'elle seule
Note.
3 II - L'Assemblée dans l'exercice effectif de son activité
21. Les commissions constituées en janvier 1953 correspondent respectivement aux aspeets essentiels de la vie de la Communauté et aux problèmes majeurs que l'interprétation du traité a semblé devoir poser : le problème du marché commun et du libre jeu de la concurrence, le problème des investissements et de l'expansion de la production, le problème des transports, ce dernier étroitement lié aux précédents. Les problèmes économiques et techniques ne peuvent être traités sans égard aux soucis d'ordre social et humain. A ces préoccupations liées à la vie interne de la Communauté s'ajoute celle des relations avec les pays tiers. Ainsi se trouve dessiné, par les décisions de l'Assemblée comme par la nature des choses, le cadre dans lequel peut être le plus commodément résumée son activité.
Marché commun
22. Le développement de la concurrence dans les industries du charbon et de l'acier au sein d'un marché peu à peu libéré d'un cloisonnement national qui constituait à la fois une entrave et une protection ne pouvait manquer d'apporter, en dépit des précautions prises, des modifications que l'examen attentif de l'évolution de la production et des échanges devait permettre d'apprécier. Certes, il est vain d'essayer de déterminer dans quelle mesure le marché commun aurait minimisé les conséquences du ralentissement conjoncturel ou, au contraire, aurait pu l'accentuer, mais le souci de l'Assemblée a été d'être tenue informée avec la plus grande précision possible, de tous les éléments révélateurs de l'activité (rythme des échanges à l'intérieur de la Communauté et avec les pays tiers, variations de la production, variations des stocks, etc.).
23. D'après l'examen de ces éléments, on a pu estimer que l'activité de la Communauté n'a connu ni la crise au sens de l'article 58, ni la pénurie au sens de l'article 59 du traité. Mais entre ces états extrêmes, la situation qui n'aurait pu réclamer de la part de la Haute Autorité que les interventions prévues par l'article 57 s'est montrée instable et les écarts naturellement enregistrés autour d'un état idéal n'ont justifié ni appréhensions alarmantes, ni satisfactions particulières.
24. Dès le début de 1953, la commission du Marché commun s'est préoccupée des incidences des mesures de la Haute Autorité relatives à l'établissement du marché commun dans le cadre de l'évolution de la conjoncture générale. Par la suite, elle exprimait son souci d'une politique générale d'expansion pour régulariser ou influencer la consommation, la production du charbon et de l'acier n'étant pas une fin en soi, mais un moyen d'assurer celle de prestations et de biens de consommation, dont lo contrôle ne relève pas de la Haute Autorité, mais des gouvernements nationaux. Elle a donc marqué, avec l'Assemblée tout entière, sa satisfaction de la déclaration faite par le Conseil de Ministres le 13 octobre 1953
Note, et désiré suivre attentivement les études qui doivent être poursuivies en commun par les gouvernements et la Haute Autorité. La commission du Marché commun s'est inquiétée aussi de ce qu'aucun accord n'ait été encore établi sur les méthodes à suivre en matière d'observation de la conjoncture. Elle a demandé unanimement d'être informée chaque trimestre des rapports établis en cette matière par les personnalités des instituts nationaux spécialisés, dont la Haute Autorité a eu la sagesse de prévoir la réunion. Certaines déceptions, liées sans doute à des espoirs un peu hâtifs d'expansion de l'activité dans le cadre du marché commun, ne sont sans doute pas étrangères au désir de cette commission d'améliorer les méthodes d'études et de prévision de la conjoncture.
25. L'augmentation des échanges et l'interpénétration qui s'est accentuée sur les marchés, et qui annonce l'organisation de l'approvisionnement selon la logique de la géographie, n'a pas encore pris une proportion suffisamment importante, compte tenu surtout d'une tendance accentuée de l'offre à dépasser la demande, pour en tirer la conclusion encourageante d'une réalité du marché commun, qui ne peut intervenir que progressivement. Quelle que soit d'ailleurs l'importance relative des chiffres traduisant l'intensification des échanges, celle-ci n'explique qu'en partie la forte diminution des importations de charbon américain. D'autres causes ont également contribué à cette diminution : notamment la reprise des importations en provenance de la Grande-Bretagne, qui reste pour plusieurs pays de la Communauté un fournisseur traditionnel — reprise due également au fait que les acheteurs de la Communauté connaissent mieux le charbon anglais et son origine. Le recul des importations américaines a été influencé aussi par une légère augmentation de la production dans certains bassins et par une diminution de la consommation. Il faut mentionner enfin le système de péréquation des charbons belges.
Note.
26. L'évolution du marché du charbon a été marquée par un brutal retour à l'équilibre entre l'offre et la demande, la première excédant même fréquemment la seconde dans de nombreuses catégories. Ce renversement de la tendance observé pendant la courte période consécutive à la guerre de Corée n'est au fond que l'accentuation d'un mouvement qui se poursuit depuis la fin de la première guerre mondiale et est caractérisé par une diminution de la consommation spécifique de charbon et le développement de sources d'énergie concurrentes. Cette évolution — qui n'a pu contrarier l'accroissement à peu près continu de l'indice d'activité industrielle — s'est marquée spectaculairement par l'accumulation de stocks qui n'ont pas manqué d'inquiéter la commission compétente de l'Assemblée, compte tenu du maintien par la Haute Autorité d'un système de prix maximum. L'Assemblée a d'ailleurs connu quelques inquiétudes au sujet de ce problème. Certains Représentants se sont demandé si le maintien des prix maximum était tout à fait conforme, d'une part à l'affaiblissement de la consommation et à la nécessité pour le charbon de lutter contre les produits concurrents (fuel, gaz naturel, etc.), d'autre part à la baisse sensible des frets sur l'Atlantique Nord.
27. Mais ce problème des prix comporte d'autres éléments et a paru se rattacher directement à celui des organisations de vente
Note. Le marché du charbon est loin d'être encore, en effet, celui de la concurrence libre. Peut-être n'est-il pas de nature à l'être jamais
Note. Dès l'automne 1953, la question se posait à la commission du Marché commun de savoir dans quelle mesure le fait que les barèmes des mines restaient — en dépit de la conjoncture — collés au prix maximum autorisés ne provenait pas de l'existence d'organismes de vente centralisés, dans les principaux bassins de la Communauté. La Haute Autorité a paru soutenir ce point de vuo et a conclu à la nécessité de maintenir des prix maximum fixés pour une nouvelle période. Cette décision n'a pas entraîné l'approbation unanime des Représentants à l'Assemblée, dont un certain nombre ont estimé qu'en la prenant, la Haute Autorité favorisait le jeu des organismes de vente. Selon leur opinion, en effet, le maintien de prix maximum souvent supérieurs aux coûts mondiaux pouvait paraître la consécration d'une tension persistante du marché charbonnier et fournir à ces organismes l'apparente justification d'un niveau de prix aussi élevé que possible. D'autres Représentants, au contraire, partageaient le point de vue de la Haute Autorité, craignant que la suppression des prix maximum dans les bassins en question n'incite les cartels à majorer leurs barèmes et faisant remarquer que les nouveaux prix maximum imposés étaient partiellement inférieurs à ceux précédemment fixés. Or, les mêmes Représentants estimaient qu'on ne pouvait dissoudre immédiatement les cartels, et notamment dans la Ruhr, sans risquer de provoquer un effondrement du système des prix avec toutes les graves conséquences économiques et sociales d'un tel bouleversement en matière de péréquation entre catégories et de niveau de l'emploi.
28. L'Assemblée n'a pas voulu cependant attaquer le problème des ententes par le biais des prix, et c'est bien dans le cadre de l'article 65 du traité qu'elle a cherché le fondement juridique de l'action à mener vis-à-vis des cartels. Elle a prié à plusieurs reprises la Haute Autorité d'aborder énergiquement ce problème, reconnaissant cependant qu'il était trop complexe pour donner lieu à des solutions hâtives et exigeait des études approfondies
Note. Si le traité, en effet, a été finalement mis au point dans une optique nettement concurrentielle, on ne saurait oublier qu'il s'agit d'une concurrence ordonnée et soumise à des principes essentiels : non-discrimination, égal accès aux sources, amélioration des conditions de vie de la main-d'oeuvre, etc.. Or, non seulement certaines ententes ne contrediraient point ces principes, mais encore leur liquidation sommaire serait susceptible d'en rendre l'application plus difficile. Il est possible, par exemple, comme on l'a déjà mentionné, que l'équilibre maintenu dans les conditions de production de certains bassins par des organisations centralisées de vente ne puisse être rompu brusquement sans entraîner de douloureuses répercussions sur le plan social
Note. D'autre part, la suppression brutale d'une organisation groupant les achats peut assurer à certains puissants consommateurs des positions privilégiées qui ne seraient guère compatibles avec l'égal accès aux sources. On ne saurait donc être surpris de la forme tout à la fois ferme et prudente que l'Assemblée a donnée à la recommandation concernant les cartels lors de sa dernière session
Note.
29. Le marché de l'acier pouvait paraître — plus que celui du charbon — susceptible d'être adapté aux conditions de la concurrence. La plus grande flexibilité de la sidérurgie, dont la capacité de production dépend moins de la main-d'oeuvre que du montant des capitaux investis, permet des fluctuations brutales de la production, avec des réactions assez amorties sur le niveau de l'emploi. Par ailleurs, la capacité disponible dans la Communauté lors de l'ouverture du marché commun, en mai 1953, ne devait pas soulever de difficultés quant à la satisfaction des besoins. Aussi la Haute Autorité a-t-elle cru devoir laisser aux entreprises le soin de fixer librement leurs prix. En fait, par réaction sans doute contre de longues périodes de prix maximum imposés par les administrations nationales, la tendance des producteurs a été dans la plupart des pays membres d'élever leurs prix de vente d'une majoration qui incluait, bien entendu, la charge du prélèvement, mais prévoyait aussi une marge d'autofinancement accru. Cette hausse, assez inattendue, des barèmes n'a pas été sans préoccuper certains membres de l'Assemblée et la commission du Marché commun s'est saisie à plusieurs reprises de la question
Note.
30. Le fléchissement de la consommation, en dépit de l'augmentation des échanges à l'intérieur de la Communauté, fléchissement qui a été de 6,4 % pour l'ensemble des six pays en 1953 par rapport à 1952 et qui a même atteint environ 20 % pour certains d'entre eux, ne devait pas manquer d'avoir son influence sur le niveau des prix et provoquer des transactions qui auraient dû amener une modification des barèmes. La commission, qui portait toute son attention sur le fonctionnement du nouveau régime de prix libres institué sur le marché de l'acier, ne fut pas sans constater que les décisions de la Haute Autorité réglementant les transactions n'étaient pas respectées et que la réalité des prix ne correspondait pas aux barèmes publiés. La diversité introduite dans les prix sidérurgiques (assez étonnante dans une industrie qui se voit reprocher habituellement un trop grand penchant pour les ententes) a contrasté singulièrement avec la fixité des transactions charbonnières, toujours fidèles aux barèmes et, du même coup, comme il a été dit, aux prix maximum autorisés. Faut-il incriminer une procédure trop solennelle dans la création de nouveaux barèmes, qui aurait incité certains producteurs à ne pas modifier trop rapidement des niveaux de prix qu'il faudrait peut-être prochair nement rétablir ? N'est-ce pas aussi, comme ce fut le cas en France, la réglementation administrative des prix qui aurait détourné les. producteurs d'officialiser des baisses, sur lesquelles ils ne pourraient peut-être pas revenir en période d'accroissement de la demande ? - Quoi qu'il en soit, les pratiques occultes ont pu permettre d'affirmer qu'il y avait « non pas un marché commun, mais bien un marché noir», et le degré d'application possible de l'article 60 du traité fut souvent mis en question
Note. La commission du Marché commun a regretté de n'avoir été informée qu'après coup de l'action de la Haute Autorité pour assouplir les barèmes ; celle-ci autorisa une marge de 2,5 % qui était sensée adapter les prix aux fluctuations de la demande. Cet assouplissement de la règlementation appelait en contrepartie un contrôle effectif des transactions. La tendance actuelle à un équilibre assez stable entre l'offre et la demande enlève une part de son acuité à une question
Note sur laquelle l'Assemblée n'a pas encore pris position. Elle n'a pu que réaffirmer l'importance qu'elle attache à la baisse des prix
Note.
31. C'est le marché commun du minerai qui a causé à la Haute Autorité le moins de souci dans sa mise en route, qu'on peut schématiser ainsi : certains pays de la Communauté étaient abondamment producteurs, d'autres désireux d'augmenter leurs importations ; l'ajustement s'est fait sans difficulté par l'élimination de doubles prix que les liens existant entre usines sidérurgiques et mines de fer ont grandement facilité. Dans ce domaine, la baisse des prix ne peut être dissociée du marché commun.
32. La commission du Marché commun a observé avec une attention particulière l'évolution du marché si complexe de la ferraille et les mesures prises par la Haute Autorité pour y limiter les perturbations et garantir l'approvisionnement régulier des pays pour lesquels cette matière est vitale. En reconnaissant que le caractère du marché de la ferraille ne pouvait se prêter à une complète liberté, elle a cependant marqué son désir d'y voir jouer autant que possible la concurrence
Note.
33. Pour être complet, il est nécessaire d'indiquer que la commission du Marché com-commun a tenu à souligner l'importance qu'elle attache au problème de la disparité des charges fiscales et sociales pour un bon fonctionnement du marché commun. Elle a regretté que les études que les gouvernements se proposaient de faire pour adapter leur législation fiscale aient été reportées de décembre 1953 au milieu de l'année 1954
Note.
Investissements et questions financières
34. L'examen des recettes et des dépenses du gouvernement est l'essence même du contrôle parlementaire, ce qui suffirait à expliquer l'intérêt primordial que l'Assemblée Commune a porté au domaine financier. Par ailleurs, le cas du marché commun, dont l'un des objectifs majeurs est l'augmentation du niveau de vie et, par conséquent, de la production, impliquait que les programmes d'expansion et les méthodes de financement pour les réaliser soient l'objet d'une attention particulière et soulèvent des problèmes de principe et d'action dont l'Assemblée a senti très rapidement l'urgence. C'est surtout par le truchement de la commission des Investissements, des Questions financières et du Développement de la Production que l'Assemblée a exprimé ses préocupations et défini ses vues.
35. Le traité n'a guère tracé d'obligations imperatives en matière d'investissements. Si l'article 46 impose à la Haute Autorité de publier périodiquement des objectifs généraux et des programmes, les autres dispositions du traité prévoient seulement des modalités facultatives d'intervention. Dans ces conditions la Haute Autorité avait l'obligation particulière, lors de l'élaboration de sa politique d'investissements, de rechercher l'appui de l'Assemblée Commune et de sa commission compétente. Les préoccupations de la commission se sont exprimées, dès la première session ordinaire de 1953, en classant les problèmes en trois catégories principales :
a Quels seraient les objectifs généraux que la Haute Autorité se- propose d'atteindre, c'est-à-dire à quel niveau de production ap-paraîtra-t-il souhaitable d'arriver dans un délai déterminé ?
b Quels seraient les moyens financiers pour atteindre ces objectifs généraux ?
c Quelle méthode de répartition devra-t-on adopter pour utiliser les ressources financières disponibles — autrement dit, quel sera le choix des investissements ?
36. En ce qui concerne l'approche des objectifs généraux, les travaux de la commission d'experts réunie en novembre 1952 sous la présidence du professeur Tinbergen avaient fixé un programme d'expansion correspondant à un accroissement de la demande de 20 millions de tonnes pour la houille en cinq ans à compter de 1952, et de 8 millions de tonnes pour l'acier au cours de la même période. Outre ces prévisions, d'autres travaux avaient insisté sur l'insuffisance des ressources en houille de la Communauté, comme aussi sur le retard de la consommation d'acier par rapport aux autres grands pays — Etats-Unis, U.R.S.S., Grande-Bretagne — les mauvaises conditions de logement des travailleurs dans les industries de la Communauté, enfin le caractère précaire des moyens de financement de ces mêmes industries. Par ailleurs, une enquête faite par la Haute Autorité pour évaluer les investissements en cours dans les entreprises révélait des programmes d'environ 5 milliards de dollars, dont deux déjà dépensés et correspondant à peu près aux buts proposés par la Commission Tinbergen, l'essentiel de ces programmes visant pour le charbon le développement des quantités disponibles pour les qualités les plus rares, et pour l'acier le développement des capacités, l'abaissement des prix de revient et l'amélioration de la qualité. L'ensemble de ces vues a été considéré par la commission comme une première approximation nécessitant des études plus approfondies. La commission s'est préoccupée avant tout de savoir si la Haute Autorité, après avoir défini ses objectifs généraux, établirait un véritable plan échelonné sur une période de quatre à cinq ans en répartissant d'année en année les tâches à accomplir. La Haute Autorité a manifesté l'intention de s'en tenir à l'indication des objectifs généraux et à ne pas s'orienter vers l'établissement d'un plan impératif.
37. En ce qui concerne les moyens de financement, la commission a pris acte des décisions de la Haute Autorité de fixer à 0,9 °/o le taux du prélèvement sur la production de charbon et d'acier, prélèvement destiné en partie à constituer les fonds de garantie prévus par le traité. Elle s'est inquiétée toutefois du taux assez élevé de ce prélèvement. D'autre part, elle a désiré savoir comment on parviendrait à une diminution notable des taux d'intérêt actuellement pratiqués sur le marché des capitaux de certains pays de la Communauté. S'agissant du choix des investissements, certains membres de la commission exprimèrent des doutes sur le bien-fondé d'une politique qui laisserait les entreprises décider à leur guise des programmes de travaux. En se refusant à attendre la session ordinaire de 1954 pour être pleinement informée des positions de la Haute Autorité dans la réunion des informations et dans la définition de sa politique, l'Assemblée marquait, en même temps, l'importance primordiale qu'elle attachait à la question des investissements et sa tendance à étendre sa compétence dans ce domaine capital pour la Communauté.
38. Lorsque l'Assemblée Commune s'est réunie en session extraordinaire en janvier 1954, l'exposé de la situation économique de la Communauté faisait ressortir l'augmentation des échanges de charbon et d'acier entre les différents pays membres, mais en même temps un ralentissement et même quelquefois une sensible diminution de la consommation de ces produits par rapport à l'année précédente. C'est donc sous ce double signe de commencement de réalisation du marché commun comme aussi d'un certain rappel à la prudence quant à l'expansion à moyen terme des niveaux de consommation que devaient s'amorcer les débats de cette session extraordinaire. Il ne semble pas que les informations préalablement fournies par la Haute Autorité aient suffi à satisfaire les membres de l'Assemblée, puisque certaine déception en fut manifestée tant dans les document préparatoires à la session que dans certaines interventions
Note. Mais le cours du débat fut pour l'Assemblée l'occasion d'exprimer sa pensée sous la forme d'une résolution qui peut être considérée comme étant sa doctrine en la matière.
39. L'Assemblée a exprimé d'abord l'importance qu'elle attache à ce que soient clairement rappelées et définies les tâches de la Haute Autorité quant aux investissements : tâches imperatives aux termes de l'article 46, qui lui impose l'obligation « d'établir périodiquement des programmes prévisionnels de caractère indicatif portant sur la production, la consommation, l'exportation et l'importation » et de « définir périodiquement des objectifs généraux concernant la modernisation, l'orientation à long terme des fabrications et l'expansion des capacités de production » ; tâches facultatives aux termes de l'article 54, qui attribuent à la Haute Autorité des pouvoirs spéciaux afin de favoriser un «développement coordonné des investissements»
Note. L'Assemblée a estimé que la Haute Autorité ne devait pas encore disposer des informations suffisantes pour formuler des objectifs généraux et intervenir déjà dans la coordination des entreprises. Elle spécifiait que ces objectifs ne devraient pas être définis sans que la commission des Investissements ait pu prendre préalablement position à leur égard. Mais elle s'est trouvée d'accord avec la Haute Autorité pour rappeler la nécessité d'une action commune avec les gouvernements en vue de régulariser et d'influencer la consommation générale par une politique d'investissements appropriés dans les industries utilisatrices et spécialement dans les services publics
Note.
40. Certains principes d'action proposés par la Haute Autorité lui ont para devoir être adoptés — surtout en raison d'une plus grande prudence dans les prévisions d'expansion :
réduction des prix de revient dans l'industrie sidérurgique ;
accroissement de production charbonnière limité à 15 millions de tonnes et réservé aux charbons cokéfiables ;
affectation par priorité d'une part importante des moyens de financement à la construction de logements ouvriers.
L'Assemblée entendait stimuler la Haute Autorité dans son travail préparatoire et souhaitait que celui-ci trouve rapidement son application dans l'octroi aux entreprises de moyens de financement pour leurs programmes de travaux. Elle demandait qu'une part appréciable des sommes disponibles soit affectée à des subventions de caractère social. A ce sujet, elle souhaitait que quelque clarté fût apportée aux problèmes de la réadaptation. Elle confirmait enfin sa volonté d'être tenue au courant lors de sa prochaine session — et en attendant par l'intermédiaire de la commission compétente — de l'action de la Haute Autorité en matière d'investissements et spécifiait qu'elle désirait avoir non seulement des prévisions globales de production et d'expansion, mais des chiffres détaillés par catégories de produits.
41. La publication du deuxième rapport général de la Haute Autorité ne semble pas avoir modifié sensiblement l'attitude prise par l'Assemblée lors de sa précédente session extraordinaire. Elle ne fit même que renforcer ses préoccupations essentielles déjà exprimées, à savoir une plus grande prudence dans la prévision du rythme d'expansion et la priorité donnée aux mesures financières propres à assurer la position compétitive du charbon et de l'acier tant dans la Communauté que vis-à-vis des pays tiers. Le rapport de la commission des Investissements avait précisé les raisons de cette attitude. En particulier, l'accroissement jusqu'en 1956 des ressources en charbons cokéfiables d'environ 15 millions de tonnes a paru à l'Assemblée constituer un chiffre limite. De même, une capacité pour la sidérurgie correspondant à 50 millions de tonnes/an aux environs de 1956 n'a semblé réaliste que dans la mesure où les gouvernements agiraient en conséquence sur le développement des industries transformatrices. Mais le souci de s'en tenir à des vues aussi prudentes dans les prévisions n'a pas détourné l'Assemblée et sa commission de leur préoccupation principale d'inciter la Haute Autorité à ne pas retarder davantage la définition des objectifs généraux. L'examen du contrat d'emprunt passé avec le Gouvernement des Etats-Unis avait pu un moment laisser penser à certains Représentants que les buts particuliers à la poursuite desquels devait être affecté le montant de 100 millions de dollars étaient précisément les objectifs généraux
Note. En réalité si ces buts confirment bien les vues de l'Assemblée quant aux priorités à observer, ils ne sauraient tenir lieu de la définition telle que l'impose à la Haute Autorité les termes de l'article 46.
42. Tenant compte de ce que le premier emprunt de la Communauté marque le commencement d'une coopération du Gouvernement américain avec les institutions de la C.E.C.A., l'Assemblée a pu se féliciter d'un prêt « qui prouve qu'une organisation supranationale européenne favorise le passage du stade de l'aide à celui des relations économiques et financières normales »
Note. Mais l'Assemblée a tenu à marquer sa déception de constater que l'industrie sidérurgique restait à l'écart de la répartition des crédits américains, et elle a insisté auprès de la Haute Autorité pour que la construction de logements destinés au personnel de la sidérurgie bénéficie à très bref délai d'un financement pris sur les ressources perçues au titre du prélèvement. De toute manière, l'Assemblée a pris connaissance avec satisfaction de l'intention de la Haute Autorité de discuter à bref délai avec la commission des Investissements les principes selon lesquels les fonds provenant de l'emprunt américain seraient mis à la disposition des entreprises. Poursuivant ses efforts en vue d'observer de façon toujours plus précise la gestion financière de l'Exécutif, et sans se limiter au contrôle des dépenses administratives, l'Assemblée a demandé à la Haute Autorité « de lui présenter chaque année un compte définitif de l'exercice écoulé et un compte prévisionnel du futur exercice »
Note.
43. De longs débats au sein des commissions et quatre sessions de l'Assemblée n'ont pas suffi pour que celle-ci parvienne à définir comment elle conçoit l'action de la Haute Autorité et, partant, celle de la Communauté en matière d'investissements. Il a paru contradictoire que la Haute Autorité, tout en s'en tenant le plus souvent à des affirmations de principe de caractère très libéral, envisage cependant d'assurer des tâches qui semblent exiger en fait un certain interventionnisme. Le rôle de la Haute Autorité est en réalité double :
43.1 définition périodique d'objectifs généraux qui indiquent aux entreprises la perspective du développement prévisible du marché ;
43.2 concours financier donné aux entreprises pour les projets dont la réalisation s'inscrit dans le cadre des objectifs généraux.
Le premier de ces rôles est — on l'a vu — prescrit impérativement par l'article 46 ; le second résulte d'une série de facultés données par l'article 54. L'Assemblée s'est certes félicitée de ce que la Haute Autorité soit disposée à utiliser dès que possible la première de ces facultés prévue à l'alinéa 1 de l'article 54 et dont la conclusion du contrat de prêt américain est une première application. Mais comment va-t-elle en réalité procéder pour la redistribution des fonds ? Va-t-elle exiger (alinéa 3, article 54) communication préalable de tous les programmes des entreprises ? A-t-elle l'intention de formuler un avis « motivé » sur ces programmes (alinéa 4, article 54)) ? Et s'il en est ainsi, une telle action peut-elle se concilier avec les responsabilités fondamentales que la Haute Autorité a déclaré à la commission compétente de l'Assemblée laisser aux entreprises dans le domaine des investissements, tant en ce qui concerne la conception des projets que leur exécution technique et le système de leur financement ?
Note Ce sont là des problèmes qu'il appartient à l'Assemblée de résoudre.
44. Nous rappelons à ce propos les réflexions du rapporteur de la commission des Investissements, M. de Menthon, qui écrivait en janvier 1954 : « Devant ces incertitudes qui subsistent sur la politique générale des investissements qu'entend suivre la Haute Autorité, les membres de votre commission ont manifesté les uns la crainte d'une politique trop libérale, les autres l'appréhension contraire d'une politique trop dirigiste.
45. Pour les premiers, si la Haute Autorité doit établir de par le traité des objectifs généraux concernant notamment l'expansion des capacités de production, c'est pour ensuite les faire respecter en contrôlant l'ensemble des investissements. D'ailleurs, puisque la Haute Autorité a décidé de contribuer au financement des investissements, elle ne peut évidemment le faire qu'en procédant à un choix ; même si elle ne devait donner que sa garantie financière aux entreprises, cette intervention exigerait un jugement, donc un choix ; ce choix impliquera non seulement des critères financiers, mais des critères techniques et économiques. Faut-il limiter cette intervention de la Haute Autorité aux investissements pour lesquels il serait fait appel à elle, en laissant une totale liberté d'investissements aux entreprises qui y procéderaient par elles-mêmes ? A plusieurs membres de votre commission cette distinction ne paraîtrait pas souhaitable, car, pour eux, la Haute Autorité ne pourrait jouer le rôle qui leur semble devoir être le sien qu'en contrôlant l'ensemble des investissements, ainsi que le permet l'alinéa 4 de l'article 54. D'autres membres de votre commission ont exprimé au conti-aire leur appréhension d'une politique dirigiste. Us se sont notamment fondés sur l'article 5 du traité, qui pose le principe que « la Communauté accomplit sa mission avec des interventions limitées », et ils en ont conclu que la politique des investissements devait toujours rester dans le cadre d'une économie de marché, l'aide financière de la Haute Autorité n'ayant qu'un caractère supplétif ou complémentaire, les entreprises conservant entièrement l'initiative et la responsabilité de leurs programmes et de leurs investissements. »
Note
46. Si la session ordinaire de 1954 a été pour quelques orateurs l'occasion d'exprimer l'urgence d'une confrontation des programmes des entreprises en vue d'obtenir d'un arbitrage effectif de la Haiite Autorité une coordination réelle des travaux prévus et l'élimination des doubles emplois, aucune résolution dans ce sens n'a été retenue et l'incertitude, signalée par le rapporteur de la commission des Investissements en Janvier 1954 demeure quant à l'interprétation d'une clause importante du traité. Les modalités d'application qui seront adoptées détermineront pour longtemps les structures de la Communauté.
Transports
47. L'incidence des coûts de transport est trop considérable dans le prix des matières premières, comme dans celui des produits livrés aux consommateurs, pour ne pas avoir attiré l'atten-,tion toute particulière de l'Assemblée qui a tenu à le manifester par la création d'une commission spéciale. Le traité cependant n'a accordé dans ce domaine, à la Haute Autorité, que des pouvoirs extrêmement limités, laissant dans une large mesure à la discrétion des gouvernements le soin d'appliquer progressivement, et selon un échéancier assez étendu, les principes d'harmonisation qu'on ne pouvait séparer de la notion même de marché commun
Note. Là où la Haute Autorité elle-même ne peut guère faire preuve d'initiative, ni de hâte, l'Assemblée n'était assurément pas en mesure d'exercer une action très concrète, si ce n'est en rappelant à chaque occasion la nécessité d'accélérer, autant que faire se pouvait, les travaux préparatoires aux mesures d'harmonisation.
48. Du moins l'élimination des discriminations flagrantes qui pour un même trafic imposaient des tarifs différents suivant l'origine ou la destination des produits — en fait selon la nationalité de l'expéditeur ou du destinataire — a-t-elle été rapidement menée à bonne fin, ainsi que l'exigeait la convention relative aux dispositions transitoires. L'Assemblée a pu d'autant mieux s'en féliciter que la mise en garde formulée par la commission contre le danger que présenterait l'élimination de ces discriminations par alignemnt sur les tarifs les plus élevés
Note semble avoir été entendue. La Haute Autorité a estimé que la seule application de cette première série de mesures avait entraîné une économie substantielle pour les industries de la Communauté.
49. Mais cette première phase de la mise en ordre des tarifs de transport n'en constitue qu'une sorte de préface, et les mesures qui doivent suivre présentent beaucoup plus d'importance. Il s'agit d'abord de la création de tarifs directs internationaux qui feront disparaître les raptures de charge tarifaire au passage de chaque frontière intérieure de la Communauté, qui équivalent à de véritables droits de douane et qui maintiennent dans le marché des distorsions artificielles dans les conditions de la concurrence. La troisième phase enfin, à laquelle la convention réserve l'appellation générale d'harmonisation, est encore beaucoup plus vaste et plus complexe. Elle concerne la mise en accord des coûts pour des marchandises différentes auxquelles des considérations historiques ou économiques nationales ont fait appliquer des traitements tarifaires très dissemblables, sans que les distorsions qui en résultent conservent de justifications dans le marché commun. Cette harmonisation concerne aussi l'influence de la distance sur le coût du transport, qui doit être comparable dans les différents pays. Ceci, cependant, ne suffirait pas à constituer pour l'ensemble de la Communauté un appareil de transport présentant une cohésion satifaisante, même si des organismes spécialisés ont estimé que les termes mêmes du traité ou de la convention n'obligeaient pas directement à aller plus loin. La commission a rappelé que des mesures concernant par exemple la coordination des moyens de transport entre eux relevaient aussi de l'harmonisation prise au sens le plus large du terme en vue du bon fonctionnement du marché commun.
50. Certains Représentants ont même été jusqu'à penser qu'il convenait d'aller plus avant dans le souci de mettre à la disposition des producteurs et des utilisateurs un ensemble de voies de communication apte à les desservir dans les meilleures conditions. La Communauté, selon eux, ne peut se désintéresser de l'amélioration de cette desserte par la création éventuelle de moyens nouveaux, ou par la modernisation do moyens déjà existants. L'aménagement de certains grands cours d'eau de l'Ouest européen, Moselle et Meuse par exemple, a paru à divers orateurs être un élément important de cette amélioration.
51. De toute façon, l'Assemblée a eu nettement conscience de l'importance que présentait pour le fonctionnement du marché commun la recherche de solutions efficaces aux problèmes de transport qu'il soulève. A vrai dire, les transports de produits de la C.E.C.A. ne constituent qu'une part importante, mais limitée, dès transports européens. C'est de ces derniers qu'il faut activement rechercher une organisation d'ensemble. Là encore, une communauté économique strictement limitée à des secteurs d'activité déterminés ne peut constituer qu'une solution transitoire. La commission et l'Assemblée l'ont bien vu en soulignant la nécessité d'une intégration et d'une coordination plus poussée des transports
Note. Sans sortir des limites de sa compétence, l'Assemblée Commune, s'associant aux efforts déployés en ce sens par l'Assemblée Consultative du Conseil de l'Europe, pourra peut-être user de toute son influence pour inciter les gouvernements et les parlements nationaux à prendre un intérêt actif à cette indispensable organisation européenne des transports.
Problèmes sociaux
52. Organe politique de la Communauté, l'Assemblée doit plus encore que les organes de caractère technique mettre au premier plan de ses préoccupations les problèmes d'ordre humain. Elle a donc accordé une considération particulière aux problèmes du travail et à l'amélioration du sort des travailleurs. Sans doute les tâches sociales précises prévues par le traité sont-elles limitées et paraissent souvent, par rapport aux questions d'ordre économique, présenter .un caractère subsidiaire. Sans doute aussi la Haute Autorité ne dispose-t-elle en ce domaine que de pouvoirs restreints. Il n'empêche que l'Assemblée entend que ces pouvoirs trouvent un emploi aussi large que possible, et la Haute Autorité semble laisser entendre que, s'il ne lui appartient pas de pousser elle-même à l'interprétation extensive du traité en cette matière, elle ne demande qu'à se rallier aux directives ou aux conseils que l'Assemblée peut lui donner dans ce sens.. Si une telle politique peut déborder un peu les dispositions de détail du traité, elle ne fera cependant que respecter les principes généraux qui sont formulés dans ses premiers articles et qui constituent la charte dont toute l'action de la Communauté doit être inspirée
Note.
53. Dès ses premières réunions, la commission des Affaires sociales avait développé ce point de vue et s'était inquiétée d'une certaine insuffisance de moyens de la Haute Autorité, ne serait-ce déjà que pour établir une documentation comparative précise sur les conditions de salaires et les régimes de sécurité sociale dans les pays de la Communauté, travail de base indispensable à toute action concrète dans le domaine social
Note.
54. La commission, en des conclusions que l'Assemblée ratifiait lors de sa première session ordinaire, tenait déjà à évoquer nombre de problèmes humains d'une importance capitale, même si les solutions à apporter aux plus complexes de ceux-ci, par exemple celui de l'uniformisation des conditions sociales à l'intérieur de la Communauté
Note, ne paraissaient pouvoir intervenir à brève échéance. D'autres préoccupations pouvaient être plus rapidement satisfaites, par exemple la recherche systématique par la Haute Autorité des incidences sociales de toutes mesures d'ordre économique ou financier, le maintien de contacts étroits avec les groupements de travailleurs. La commission soulignait enfin l'importance de la formation professionnelle, de la mise au point de la libre circulation de la main-d'oeuvre avec toutes ses délicates répercussions humaines, et insistait déjà sur la préparation d'un programme de constructions de logements ouvriers.
55. C'est sur ce dernier plan que l'Assemblée n'a pas tardé à démontrer sa volonté d'action positive. La commission des Affaires sociales a, en effet, chargé une sous-commission d'une mission d'études portant sur les aspects sociaux de la politique à suivre par la Haute Autorité en matière d'investissements et tout spécialement dans le domaine de la construction d'habitations ouvrières. Du 14 au 21 février 1954, la sous-commission a pu ainsi recueillir dans divers bassins de la Communauté
Note un ensemble d'informations extrêmement intéressant. Les enseignements qu'elle en a dégagés ont servi de base à la très importante partie que l'Assemblée a consacrée aux logements ouvriers dans la résolution qui a conclu les travaux de sa dernière session ordinaire
Note. Elle y a exprimé un certain nombre de recommandations et de voeux très nets sur les règles à suivre dans la conception, le financement, la construction et l'affectation des logements ouvriers, marquant clairement qu'elle ne pouvait les concevoir comme une sorte d'outillage annexe des entreprises, mais bien comme un des éléments permettant aux travailleurs de vivre avec plus de dignité et de bien-être
Note. L'Assemblée a pu déjà se féliciter des décisions prises par la Haute Autorité de consacrer à la construction de logements ouvriers un million d'unités de compte U.E.P. prélevées sur les fonds de recherche technique
Note, mais surtout de l'affectation à cette même fin de 25 millions de dollars pris sur l'emprunt américain
Note.
56. Les transformations d'entreprises qu'entraîneront progressivement le regroupement rationnel et la modernisation des moyens de production de la Communauté posent d'importants problèmes d'adaptation de la main-d'oeuvre aux conditions nouvelles
Note. Le traité a prévu que la Haute Autorité pourrait participer aux charges financières requises par la solution de ces problèmes. Il ne lui donne, toutefois, aucun droit d'initiative en la matière. L'Assemblée s'en est émue et, tout en reconnaissant la valeur de fait de cette position juridique, a invité la Haute Autorité à élaborer, avec les gouvernements, une procédure tendant à la mise en oeuvre rapide et effective de ces mesures d'adaptation
Note.
Relations extérieures
57. La commission des Affaires politiques et des Relations extérieures de la Communauté a eu, dès la session ordinaire de 1953, l'occasion d'affirmer avec netteté que la Communauté doit constituer « le noyau solide qui, loin de se limiter à lui-même dans l'espace, reste et doit rester ouvert à toutes les bonnes volontés, à toutes les adhésions futures »
Note. C'est pourquoi la commission et l'Assemblée ont insisté auprès de la Haute Autorité pour être informées de ses efforts en vue d'établir des relations étroites avec les pays tiers
Note. La commission a pensé que l'Assemblée pourrait soutenir utilement la Haute Autorité dans ses relations avec les gouvernements des Etats membres et s'est déclarée toute prête à examiner de façon très approfondie les questions que la Haute Autorité voudrait lui soumettre. Elle a insisté, par ailleurs, pour que la Haute Autorité développe davantage à l'avenir la partie du rapport général consacrée aux relations extérieures.
58. Mais l'intérêt de la commission compétente s'est tout particulièrement porté sur les nombreux échanges de vue que la Haute Autorité a eus avec les représentants qualifiés des Etats membres afin de dégager les lignes générales des négociations possibles avec le Gouvernement du Royaume-Uni prévues au paragraphe 14 de la convention relative aux dispositions transitoires. La commission a pris connaissance des décisions du Conseil spécial de Ministres habilitant la Haute Autorité à prendre contact avec le Gouvernement britannique dans le cadre des négociations sur l'ensemble des relations économiques et commerciales concernant le charbon et l'acier. Ces prises de contact devraient permettre de réels progrès sur le plan de la collaboration économique et préparer l'établissement d'un lien de forme éventuellement institutionnelle entre le Royaume-Uni et la Communauté ; de ce lien résulteraient des devoirs comme des droits. L'Assemblée a été informée des échanges de lettres commencés le 24 décembre 1953 entre la Haute Autorité et le Royaume-Uni. La réponse du Gouvernement britannique, adressée à la Haute Autorité le 29 avril 1954, marque une première étape dans la voie de l'association. Mais l'Assemblée espère qu'aucun effort ne sera ménagé par la Haute Autorité pour que des résultats concrets puissent enfin être obtenus.
59. L'Assemblée a aussi demandé quelques précisions sur le contenu des conversations de la Haute Autorité avec une délégation du Gouvernement autrichien et avec les experts de la Confédération Helvétique. Ces conversations étaient motivées par les préoccupations qu'avait fait naître au sein de ces derniers pays l'incidence éventuelle de l'établissement de tarifs ferroviaires directs internationaux qui, en créant des conditions plus avantageuses, risqueraient de détourner du territoire de ces deux pays une partie du transit qui s'y effectue. La commission a pris acte de l'intention de la Haute Autorité de ne prendre aucune décision quant à cette question sans avoir consulté les gouvernements des pays en cause.
60. Plus délicates paraissaient devoir être les négociations relatives à l'ouverture du marché commun des aciers spéciaux. L'harmonisation vers le bas des droits de douane perçus par les Etats membres exige, de la part des pays tiers, des contreparties, afin d'éviter de ceux-ci une politique de doubles prix et de dumping. Le cas de la Suède, et surtout celui de l'Autriche en raison de son aptitude particulière à l'exportation d'aciers spéciaux, ont retenu l'attention de l'Assemblée. Cette dernière a reconnu notamment les difficultés propres à l'Autriche, mais a estimé qu'on ne pouvait accorder à un pays tiers les mêmes droits qu'aux Etats membres de la Communauté aussi longtemps que ce pays ne se soumettrait pas aux règles et obligations imposées par le traité aux Etats membres
Note. D'autre part, il y a lieu de souligner que dans son domaine de compétence, la Commnuautê a été reconnue par les pays adhérents au G.A.T.T. comme partie contractante autonome et territoire homogène en ce qui concerne le régime douanier et les échanges commerciaux. L'octroi par la Communauté à un pays tiers de tarifs réduits entraînerait donc automatiquement, en vertu de la clause de la nation la plus favorisée valable pour tous les Etats adhérents au G.A.T.T., l'application de ces mêmes tarifs réduits aux importations provenant des autres pays tiers. D'une manière générale, l'Assemblée a jugé nécessaire une réduction progressive des droits d'importation parce qu'elle a considéré que l'importation de pays tiers était un stimulant à la concurrence dans la Communauté. Elle s'est préoccupée aussi de savoir dans quelle mesure l'entente des exportateurs d'acier était compatible avec le souci du traité de maintenir les prix pratiqués sur les marchés extérieurs dans les limites équitables.
61. La conclusion du contrat de prêt de 100 millions de dollars accordés par le Gouvernement des Etats-Unis à la Communauté a été pour la commission des Relations extérieures l'occasion d'apprécier toute la valeur politique du résultat obtenu, d'autant plus que l'initiative de cet emprunt, comme l'a confirmé la Haute Autorité, aurait été prise par les Etats-Unis eux-mêmes. La commission s'est demandée dans quelle mesure cet acte de coopération du Gouvernement des Etats-Unis n'impliquait pas de la part de la Communauté des engagements d'ordre commercial incompatibles avec l'indépendance de celle-ci. S'agissant en particulier de la question de l'importation de charbon américain, la Haute Autorité a affirmé qu'elle ne s'est en aucune manière engagée à exercer une pression sur les gouvernements nationaux afin de faire réduire les restrictions à l'importation de ce charbon. Elle a rappelé que, en dehors des dispositions de l'article 4 du traité, la question des restrictions d'importations n'était pas de sa compétence, mais de celle des gouvernements. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre les termes du communiqué de presse du Gouvernement de Washington, où il est dit qu'« à l'occasion des négociations, les Etats-Unis ont informé la Haute Autorité des consultations qu'ils ont actuellement avec certains pays membres de la Communauté, concernant la levée des restrictions à l'importation de charbon américain maintenues par certains d'entre eux ». La commission des Relations extérieures s'est aussi inquiétée de savoir si le montant du prêt obtenu n'est pas resté trop en-dessous de ce qu'on aurait pu espérer. La Haute Autorité ayant souligné que ce premier accord ne doit pas être considéré comme un aboutissement, mais comme le début d'une action future, l'Assemblée et la commission ont admis qu'il peut être préférable de limiter le montant du prêt initial, en laissant la possibilité ouverte de contracter de nouveaux emprunts, plutôt que s'engager sur un montant définitif au début d'une politique d'investissements à peine ébauchée.
4 III - Les relations entre la Communauté et le Conseil de l'Europe
62. Dès les premières séances de sa session constitutive, en septembre 1952, l'Assemblée montrait combien elle attachait de prix à l'établissement de liens étroits entre la Communauté et le Conseil de l'Europe
Note. Dès lors, sa préoccupation constante a été de veiller à ce que soit fait l'usage le plus exhaustif des dispositions du traité qui règlent les relations entre les deux organismes
Note.
63. On sait que ces relations sont régies par un protocole spécial. Aux termes de celui-ci, la Haute Autorité doit communiquer chaque année au Comité des Ministres et à l'Assemblée Consultative son rapport général sur l'activité de la Communauté, comme aussi faire connaître au Conseil de l'Europe la suite donnée aux recommandations susceptibles de lui être adressées par le Comité des Ministres. Quant à l'Assemblée Commune, pour laquelle l'intérêt de choisir ses membres parmi les Représentants à l'Assemblée du Conseil de l'Europe a été souligné par les signataires du traité, elle est tenue de présenter à cette dernière un rapport annuel sur sa propre activité. Toutefois, cette énumération des modes de coopération ne présente aucun caractère limitatif, car le même protocole, s'inspirant de la nécessité d'établir des liens aussi étroits que possible entre les deux organismes, stipule également que « des accords entre la Communauté et le Conseil de l'Europe pourront, entre autres, prévoir toute autre forme d'assistance mutuelle et de collaboration entre les deux organisations et, éventuellement, des formes appropriées de l'une ou de l'autre ». L'Assemblée Commune s'est employée de son mieux à ce que, dans l'interprétation comme dans la mise en oeuvre de ces dispositions du traité, le plus grand compte soit tenu des aspirations du Conseil de l'Europe, telles qu'elles se trouvent formulées dans le Plan Eden et les recommandations ou avis de l'Assemblée Consultative.
64. Le Plan Eden, faut-il le rappeler, visait à une réorganisation du Conseil de l'Europe permettant d'instaurer entre ce dernier et les communautés restreintes une liaison organique
Note. Dans cet esprit, l'Assemblée Consultative avait notamment suggéré, à la suite d'une demande d'avis dont l'avait saisie le Comité des Ministres :
d'une part que les locaux, le personnel et le matériel du Secrétariat du Conseil de l'Europe soient utilisés dans toute la mesure possible par PAssemblée Commune ;
d'autre part que, « par accord entre les Assemblées de la C.E.C.A. et du Conseil de l'Europe, et dans des conditions à fixer en commun, soient arrêtées les mesures suivantes :
64.2.1 que les Représentants à l'Assemblée du Conseil de l'Europe des pays non membres de la C.E.C.A. aient la possibilité de participer aux travaux de l'Assemblée de la C.E.C.A., à titre d'observateurs, ayant droit de parole et non de vote;
64.2.2 qu'une coordination étroite soit assurée dans les travaux des Assemblées en ce qui concerne les matières d'intérêt commun ;
que le Comité des Ministres engage des pourparlers avec la Haute Autorité et le Conseil de Ministres de la C.E.C.A., afin de :
64.3.1 fixer les conditions dans lesquelles les Etats membres du Conseil de l'Europe non participant à la C.E.C.A. pourraient être représentés par des observateurs au Conseil de Ministres de la C.E.C.A., ainsi que les obligations mutuelles qui en résulteraient ;
64.3.2 définir les conditions dans lesquelles la Haute Autorité pourrait être autorisée à participer à certaines réunions du Comité des Ministres et de l'Assemblée du Conseil de l'Europe, notamment au moment de l'examen des rapports qu'elle soumet au Conseil de l'Europe »
Note.
65. Touchant l'admission d'observateurs à l'Assemblée Commune, il ne put être donné suite à cette demande, les juristes consultés par les Bureaux des deux Assemblées ayant conclu à la nécessité, pour satisfaire à celle-ci, d'une modification préalable du traité instituant la C.E.C.A.
Note - Il importe cependant de rappeler que l'Assemblée ad hoc, non liée par des textes aussi impératifs, associa à tous ses travaux, en qualité d'observateurs, des membres de l'Assemblée Consultative représentant les pays autres que les Six
Note.
66. D'autre part, devant l'impossibilité juridique pour l'Assemblée Commune d'admettre en son sein des observateurs, il fut décidé d'adopter une autre procédure de collaboration, à savoir la réunion en commun, une fois l'an, des membres des deux Assemblées
Note. Ces « réunions jointes » ont pour but de permettre aux membres des deux Assemblées de procéder à un échange de vues sur le rapport général d'activité de la Communauté. Aussi se déroulent-elles sans ordre du jour, ni vote. Pour leur donner une plus grande efficacité, l'avis éventuellement donné à leur issue par l'Assemblée Consultative est transmis à l'Assemblée Commune avant l'adoption par celle-ci de la résolution finale sur le rapport général
Note. Deux de ces réunions jointes ont eu lieu jusqu'ici : la première le 22 juin 1953, la seconde le 20 mai 1954. Les membres de la Haute Autorité y assistaient. L'Assemblée Commune a souligné l'intérêt de cette forme de collaboration
Note qui, selon les termes du président Monnet, « constitue une réalisation des propositions que M. Eden avait faites en vue de renforcer l'unité de l'Europe occidentale »
Note.
67. Soucieuse d'améliorer encore cette coopération, l'Assemblée Consultative recommanda, au cours de sa session de juin 1953, l'étude des possibilités de semblables réunions jointes entre les commissions des deux Assemblées
Note. Un examen approfondi de la suggestion par les deux Bureaux montra qu'il n'était pas permis d'y donner suite, en raison de la nature différente des commissions de l'Assemblée Commune et de l'Assemblée Consultative. En effet, alors que les premières ont à remplir une mission déterminée, en l'espèce le contrôle de l'activité d'une autorité supranationale effective, les secondes n'ont qu'un rôle consultatif et une tâche d'étude en matière de politique européenne générale. De plus, pareille procédure risquerait «de dépasser le cadre du traité et de troubler le mécanisme interinstitutionnel à l'intérieur de la Communauté », comme aussi « de rendre plus difficile l'aboutissement des efforts qui doivent être poursuivis en vue de réaliser l'association avec les pays non membres de la Communauté
Note. Mais, tout en soulignant que cette position serait réexaminée lorsque le problème de l'association aurait pris de nouveaux aspects, l'Assemblée Commune a rappelé la faculté donnée à ses commissions d'inviter à leurs réunions des membres de l'Assemblée Consultative et même tous les membres d'une commission de celle-ci.
68. Dans les relations ainsi établies entre les Assemblées, une question de procédure s'est trouvée posée : celle de la transmission des documents entre les deux institutions. Sur ce point, l'Assemblée Commune a invité son Bureau à rechercher, en collaboration avec celui de l'Assemblée Consultative, une méthode de transmission directe du texte éventuellement adopté par cette dernière à l'issue de la réunion jointe. Ce texte doit, en effet, être distingué des recommanr dations votées par l'Assemblée Consultative qui, elles, sont transmises à la Haute Autorité par le canal du Comité des Ministres
Note. Et il importe que l'Assemblée Commune puisse en prendre connaissance avant de voter sa résolution sur le rapport général.
69. Touchant la coopération entre les deux Secrétariats, l'Assemblée Commune, après avoir rappelé . le caractère propre et l'autonomie de chaque Assemblée, comme aussi exprimé son désir de faciliter l'assistance mutuelle de leurs services, a émis le voeu, en janvier 1953, que son Secrétariat puisse pendant ses sessions à Strasbourg recourir aux facilités techniques dont dispose le Secrétariat Général du Conseil de l'Europe et que le recrutement du personnel temporaire soit organisé d'un commun accord
Note. Cette coopération n'a cessé, depuis, de se manifester dans les faits.
70. Enfin, si l'on passe du plan des relations entre les deux Assemblées à celui de la collaboration entre la Communauté et le Conseil de l'Europe, en constate les mêmes développements féconds. Dès le 11 septembre 1952
Note, le Président de la Haute Autorité offrait de faire venir celle-ci tant devant le Comité des Ministres du Conseil de l'Europe que devant l'Assemblée Consultative, si cette dernière désirait des explications complémentaires sur le rapport général. De plus, l'Assemblée Commune a vu avec satisfaction
Note la Haute Autorité participer, à partir de 1953, aux réunions de certaines commissions de l'Assemblée Consultative
Note. De son côté, le Conseil spécial des Ministres s'est déclaré prêt à examiner, dans chaque cas particulier, l'opportunité d'organiser avec le Comité des Ministres du Conseil de l'Europe des échanges de vues sur des questions communes
Note. Satisfaction a donc été partiellement donnée sur ce plan à l'Assemblée Consultative, qui avait estimé hautement souhaitable l'établissement de réunions jointes entre les deux organes
Note.
71. Ainsi, comme le mettait récemment en lumière devant l'Assemblée Commune l'un de ses Représentants, « en s'élevant au-dessus de la lettre du traité, on a trouvé des formes de collaboration vraiment heureuses, tout en sauvegardant l'autonomie des deux Assemblées »
Note. Par son attachement à promouvoir des relations étroites entre la Communauté et le Conseil de l'Europe, par son souci d'arriver sur le plan parlementaire à une coopération harmonieuse avec l'Assemblée Consultative, l'Assemblée Commune a contribué de son mieux à faire entrer le Plan Eden dans la voie des réalisations pratiques.
5 CONCLUSION
72. Bien que les considérations qui suivent sortent quelque peu du cadre des relations entre l'Assemblée Consultative et l'Assemblée Commune, on ne saurait clore cet exposé sans insister sur certaines des activités et des préoccupations de la première institution parlementaire supranationale. Il convient tout d'abord de rappeler le rôle joué par elle dans la préparation d'un projet d'intégration politique européenne. On sait que le Traité de Paris, du 27 mai 1952, prévoit en son article 38 que l'Assemblée de la Communauté Européenne de Défense est l'Assemblée de la Communauté du Charbon et de l'Acier complétée, en ce qui concerne respectivement la République Fédérale d'Allemagne, la France et l'Italie, par trois délégués, élus dans les mêmes conditions et pour la même durée que les autres Représentants. Le traité charge la nouvelle institution ainsi créée d'étudier dans un délai de six mois la constitution d'une assemblée élue sur une base démocratique. Passant outre aux scrupules juridiques qui préoccupaient certains, les membres de l'Assemblée Commune décidèrent le 13 septembre 1952 d'accepter l'invitation à eux faite de se constituer en Assemblée ad hoc, afin d'élaborer avant le 10 mars 1953 un projet de traité instituant une Communauté Politique Européenne. L'Assemblée donnait ainsi un témoignage évident do sa volonté de travailler à la réalisation d'une Europe unie. Elle estimait que la Communauté du Charbon et de l'Acier ne pouvait être une fin en soi, mais au contraire devait constituer, selon les termes du président Robert Schuman dans sa déclaration historique du 9 mai 1950, les premières assises d'une « communauté plus large et plus profonde ».
73. L'Assemblée Commune n'a jamais perdu de vue que le premier devoir des institutions de la Communauté du Charbon et de l'Acier était d'assurer son bon fonctionnement interne et de réaliser les objectifs précis fixés par le traité dans le cadre du marché commun. Mais elle n'a pas davantage oublié que ce marché, dans la conception même des fondateurs de la C.E.C.A., était destiné à s'étendre à d'autres Etats, soit par l'établissement d'un marché unique, soit par la coordination de marchés distincts. « L'unification de l'Europe est si souhaitable qu'aucune formule juridique ne doit être écartée a priori»
Note
74. Parallèlement, l'Assemblée n'a pas cessé d'encourager la réalisation progressive entre les Six, et si possible avec d'autres pays, d'une intégration économique plus poussée, seul moyen d'assurer le succès complet de la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier
Note. Car, en face des réalités techniques, l'Assemblée a dû prendre pleinement conscience de l'obligation de lever la contradiction entre l'intégration d'un secteur certes fondamental ,de l'économie, mais strictement limité, et le maintien des autres secteurs sous la dépendance des gouvernements. Pour l'Assemblée, le destin de la Communauté dans le cadre même de l'économie est tracé d'avance : se renforcer d'abord, s'étendre dans la mesure du possible ou risquer de voir un jour ses efforts devenir vains. C'est pourquoi, dans les domaines où la compétence executive supranationale était particulièrement limitée — transport et problèmes du travail — l'Assemblée a pesé de tout son poids pour inciter la Haute Autorité à une application plus extensive du traité.
75. Mais ce n'est pas seulement dans ces efforts vers l'extension de la compétence territoriale et spécifique de la Communauté que l'Assemblée a trouvé l'essentiel de sa mission fondamentale. Plus encore peut-être celle-ci s'est-elle affirmée lorsque l'Assemblée a poursuivi, dans un élan unanime, la recherche de meilleures conditions de vie non seulement pour les travailleurs de la Cité Noire mais aussi pour l'ensemble des hommes groupés dans la Communauté des six pays. Elle a alors trouvé, semble-t-il, sa véritable vocation.