08/05/2015 Suivi
Strasbourg, 07.05.2015 – De retour d’une visite d’information du 30 avril au 4 mai 2015 à Istanbul, Şanlıurfa et Ankara, Josette Durrieu (France, SOC), rapporteure de l’APCE sur le dialogue postsuivi avec la Turquie, a fait le point sur les derniers développements dans le pays :
« Au cours d’un déplacement de trois jours à Şanlıurfa, dans le sud-est de la Turquie, j’ai pu mesurer la solidarité exemplaire du peuple turc : la sous-préfecture de Suruç a vu, en une seule semaine de septembre 2014, sa population tripler avec l’arrivée de 200 000 réfugiés de Ayn al-Arab (Kobani) fuyant les combats en Syrie, sous les assauts de Daech. Les habitants de la région de Suruç et Şanlıurfa, mais aussi de l’ensemble de la Turquie, nous donnent ici une leçon de partage sans pareille. Le camp de Suruç ouvert récemment par l’AFAD (*) pourra accueillir jusqu’à 35 000 réfugiés (il en compte aujourd’hui 24 000). C’est une nouvelle démonstration des efforts exceptionnels déployés par la Turquie pour faire face à l’arrivée de plus de deux millions de réfugiés depuis quatre ans. Ce camp est une vitrine quant à son organisation (divisions en quartiers avec des responsables élus) et aux équipements exceptionnels (salles de classe, d’ordinateurs, de couture, ou salon de coiffure). Ma visite est différente dans un deuxième camp de réfugiés, totalement démuni (manque d’eau, école fermée), et géré directement par la municipalité de Suruç. La réalité de ce qu’est aujourd’hui la ville de Kobani à laquelle nous avons eu accès est dramatique. C’est une ville totalement détruite, dans laquelle 60 000 réfugiés sont revenus, et tentent de survivre dans les ruines et les villages alentour. Cela nous impose de dire que l’acheminement de l’aide humanitaire, bloquée en Turquie et destinée à ces populations démunies, est une urgence absolue.
Dans ce contexte géopolitique lourd, la Turquie poursuit son processus de transformation. Les élections parlementaires du 7 juin 2015 pourraient changer le paysage politique, selon les choix politiques qui seront faits par les électeurs turcs pour le futur de leur pays.
Un processus de résolution de la question kurde a été amorcé par le gouvernement et les représentants kurdes en 2013, et a abouti, le 28 février 2015, à une conférence de presse conjointe entre le gouvernement turc et les représentants du Parti Démocratique des Peuples (HDP) traduisant la volonté des deux parties de poursuivre les discussions sur la base d’une feuille de route de dix points. A l’approche des élections, je note que ce processus marque une pause. La résolution de la question kurde a été au centre de mes discussions avec les acteurs de premier plan de ce processus, en particulier le Vice-Premier ministre Yalçın Akdoğan et le député HDP Sırrı Süreyya Önder (qui visite régulièrement Abdullah Ocalan sur l’île d’Imrali), parties prenantes aux discussions en cours ; les résultats des élections parlementaires, et selon que le HDP franchira ou non le seuil électoral des 10% - dont l’Assemblée parlementaire a demandé l’abaissement depuis 2004 - seront décisifs pour la poursuite des discussions. Je forme le souhait que toutes les parties en lice puissent reprendre au plus vite le dialogue, notamment dans le cadre de discussions attendues sur la refonte de la constitution que l’Assemblée sollicite depuis 2004, et qui devra s’attacher à redéfinir la citoyenneté, les droits individuels, la décentralisation et l’équilibre entre les pouvoirs et les contre-pouvoirs. Cette démarche pourrait aussi contribuer à faire aboutir un processus de résolution de la question kurde auquel la population adhère aujourd’hui. Il appartiendra aux responsables politiques de tous horizons de relever ce défi historique, et d’apporter les réponses adéquates aux aspirations légitimes de paix exprimées par la grande majorité de leurs concitoye/nes.
Il faut espérer qu’une phase de stabilisation du pays s’ouvre après les élections parlementaires. Pour l’heure, après les grands procès Ergenekon et Balyoz qui ont été démontés un à un, j’observe que la lutte contre la mouvance Gülen, désormais listée comme «organisation terroriste » par l’Etat turc, se durcit. La chasse aux structures dites « parallèles », que l’Etat entend supprimer au sein du judiciaire et de la police notamment, est renforcée. Elle se traduit aujourd’hui par de nouvelles arrestations de procureurs, de juges, de policiers, dans des conditions procédurales qui soulèvent des questions et font craindre une justice expéditive, voire une nouvelle purge dans le pays. Dans le même temps, de graves préoccupations émergent concernant l’interprétation et l’application de lois sécuritaires restrictives adoptées en 2015 (en matière d’internet ou de sécurité intérieure). Le recours accru aux procédures pénales pour diffamation envers le Président de la République, mais aussi les pressions – économiques notamment - exercées sur les médias, contribuent à instaurer un climat de défiance – et tendent à limiter un peu plus une expression libre et critique. Je m’en suis entretenue avec le Procureur général d’Istanbul, les ministres de la justice et de l’intérieur et le Président de la Cour constitutionnelle. La société pourtant aspire à préserver les nouveaux espaces de liberté qu’elle a conquis, et à protéger les ouvertures et avancées démocratiques réalisées au cours de la dernière décennie, comme me l’ont confirmé les autorités des minorités religieuses rencontrées à Istanbul.
En tant que pays fondateur du Conseil de l’Europe, et bientôt grand payeur de l’Organisation, il appartient à la Turquie de maitriser ces nouveaux défis. Ils sont démocratiques, et notamment de sauvegarde et de développement des libertés individuelles. Selon la volonté politique qui s’exercera, la crainte est qu’elles puissent être remises en question.»
(*) AFAD : Bureau de gestion des situations d'urgence et des catastrophes rattaché au Premier ministre