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#NiHaineNiPeur : Justice et mémoire pour les victimes du terrorisme

« Nous voulons une Europe qui pleure avec nous », a déclaré Luciana Milani, dont la fille a été tuée lors de l’attentat au Bataclan, déplorant que « l’Europe que nous avons enseignée à nos enfants ne se soit pas fait suffisamment entendre ». Selon elle, les institutions européennes paraissent opaques et loin des citoyens et « la voix de la solidarité n’est pas arrivée aux familles des victimes ; je le dis avec une grande tristesse », a-t-elle déclaré, en s’adressant aux participants à la manifestation #NiHaineNiPeur, organisée par les Commissions Politique et Juridique de l’APCE. 

Même approche pour Antoine Leiris, qui a perdu sa femme au Bataclan, et qui réclame « une manière européenne d’honorer la mémoire des victimes », mais aussi une réflexion sur un mécanisme de reconnaissance et d’indemnisation des victimes. Un tel statut, le même pour l’ensemble des victimes, pourra alors contribuer à faire changer la perception du terrorisme.

« Lorsque j’ai lancé cette initiative en juin 2016, je souhaitais rendre hommage aux victimes des attentats terroristes. Comment rassurer nos concitoyens et leur donner un exemple moral, face à ce sentiment général de peur et de haine que les terroristes cherchent à faire naître ? Notre société sera-t-elle capable d’adhérer à ce message et de répondre de manière démocratique à la menace du terrorisme ? #NiHaineNiPeur invite tous les membres de la société à ne pas succomber à la haine et à la peur, mais à résister et à défendre, plus vigoureusement encore, nos principes et nos idéaux », a rappelé le Président de l’APCE, Pedro Agramunt.

« Cette initiative contre la haine et la peur – qui se diffusent actuellement dans nos pays – ne saurait aboutir si elle n’est pas basée sur l’empathie entre les personnes, les peuples et leurs institutions », a souligné Mme Milani.

Pour M. Leiris, « #NiHaineNiPeur n’est qu’un début. Accepter la peur sera le seul moyen d’aider nos concitoyens à ne pas s’y soumettre ». Il explique que « le terrorisme a pour but d’installer la peur durablement au sein de la population. La peur nait d’un évènement extérieur mais elle résonne immédiatement intimement, personnellement, et très profondément en chacun de nous. La peur se nourrit de nos blessures, de nos fantasmes et surtout de nos ignorances. La peur est une musique. Les notes qui la composent sont écrites à l’encre de ce que nous sommes. Il faut l’écouter attentivement pour arriver à la comprendre et la dépasser ».

« L’initiative #NiHaineNiPeur réaffirme aujourd’hui que tous les actes terroristes sont une atteinte au type de société que notre Organisation paneuropéenne a cherché à bâtir depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, une société sans haine et sans peur », a rappelé Mogens Jensen (Danemark, SOC).

« La menace du terrorisme conduit à restreindre nos activités habituelles, renforce les soupçons et favorise les préjugés. C’est précisément ce que souhaitent les terroristes. Une législation rigoureuse peut contribuer, grâce à la prévention et au moyen de sanctions, à atténuer la peur et la haine que les terroristes cherchent à faire naître ; mais elle ne doit pas entraîner une aliénation du reste de la population. Cela vaut tout particulièrement pour les musulmans, car en leur qualité de groupes minoritaires dans la plupart de nos sociétés, ils sont particulièrement susceptibles de se sentir visés par des mesures qui, quel que soit leur bien-fondé, peuvent donner l’impression d’être davantage conçues pour eux que pour les autres citoyens », a souligné David Anderson, Q.C., expert indépendant de la législation anti-terroriste.

« Les Européens que nous sommes ont le devoir de ne pas se contenter d’appliquer la législation relative à la lutte contre le terrorisme, mais de protéger également nos propres concitoyens – les musulmans et les convertis à l’islam – des griefs et des crises d’identité susceptibles de les rendre vulnérables à l’idéologie meurtrière du djihadisme salafiste », a-t-il ajouté.

« La haine est un sentiment destructif, qui se retourne contre celui qui l’éprouve. Elle consume notre énergie vitale, elle nous empêche de vivre », a souligné Mme Milani. Dans un plaidoyer pour une renaissance des principes de « la solidarité, de la communauté et des civilisations qui nous ont guidé sur notre chemin depuis la Grèce antique », Mme Milani a rappelé l’important travail des écoles dans ce domaine mais aussi l’ambitieux projet européen qui a permis de surmonter la haine et la destruction de la deuxième guerre mondiale.

Message d’espoir aussi chez Antoine Leiris : « Nous ne sommes pas impuissants face au terrorisme. Après les attentats, j’ai vu les gens revivre. Ils l’ont fait malgré la peur. Ils en avaient conscience. Mais ce dont ils n’avaient pas conscience, c’est de la force qui les a animés pour revenir si vite à une vie normale. Chacun de ces actes du quotidien est réellement un acte de résistance. L’armée de ceux qui pensent que la vie est sacrée est plus nombreuse que l’armée de la mort. Pour ne pas craindre la mort, il faut être réellement effrayé par la vie. Si vous promettez la mort à un terroriste vous lui offrez le cadeau qu’il attend, si vous lui offrez la liberté, la vie, c’est un moyen pour nous de se rendre indestructible ».

Pour David Anderson, « la législation relative à la lutte contre le terrorisme peut uniquement traiter les symptômes de ce mal » ; il est donc essentiel « de faire preuve de tolérance, tout en sachant poser des limites ». « Les citoyens n’acceptent pas que les nouveaux venus ne se conforment pas à leurs usages, mais ils ne savent pas quelles sont, parmi leurs propres valeurs, celles qu’ils ont le droit de défendre et celles auxquelles ils doivent renoncer au nom de ce qu’ils considèrent comme les exigences du multiculturalisme ou des droits de l’homme ».

« Que faut-il tolérer et ne pas tolérer ? Je propose d’appliquer trois principes à ce sujet. Tout d’abord, fixer des limites en toute confiance. Faire preuve de tolérance ne signifie pas admettre les manifestations de croyances religieuses qui restreignent les droits d’autrui sans justification. Deuxièmement, appliquer la législation en vigueur en toute confiance. Les partisans de la radicalisation ne sauraient être autorisés à inciter au meurtre, à radicaliser les jeunes, à financer un djihad violent et à former des combattants dans ce but. Il importe de ne jamais excuser ni tolérer, au nom d’un respect déplacé des différences culturelles, le fait de ne pas mener d’enquêtes ou de ne pas engager de poursuites au sujet de la corruption, du mariage forcé, des mutilations génitales féminines, des violences sexuelles et des crimes dits d’honneur. Troisièmement, faire preuve d’humilité, en acceptant l’idée qu’il est impossible de diriger la bataille des cœurs et des esprits ». Les droits de l’homme n’entravent pas la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme : ils en soulignent la légitimité », a insisté David Anderson.

Alain Destexhe (Belgique, ADLE) a conclu le débat, en invitant les participants à continuer à soutenir l’initiative #NiHaineNiPeur et notamment à se pencher sur les questions du travail de mémoire et de commémoration ainsi que sur la reconnaissance d’un statut de victimes du terrorisme.