C Exposé des motifs de Mme Christiana
Erotokritou, rapporteure pour avis
1. Je tiens à féliciter Mme Inka
Hopsu pour son rapport opportun. Nous avons malheureusement vu,
ces derniers mois, plusieurs conflits s’envenimer dans des États
membres du Conseil de l’Europe et aboutir dans certains cas à des
actions militaires ou à d’autres types d’hostilités. Je soutiens
sans réserve l’appel lancé par Mme Hopsu
aux États membres du Conseil de l’Europe pour qu’ils considèrent
les jeunes comme des partenaires indispensables dans tout processus
de paix, ainsi que dans tout processus décisionnel ayant une incidence
sur leur vie et je propose que cela s’applique aussi aux enfants.
La commission des questions sociales, de la santé et du développement
durable travaille actuellement sur un rapport intitulé «Donner la parole
aux enfants: promouvoir la participation de l’enfant comme principe
fondamental des sociétés démocratiques» (Rapporteure: Baroness Doreen
E. Massey, Royaume-Uni, SOC). Dans le cadre de l’élaboration de
ce rapport, nous pilotons une initiative visant à faire participer
les enfants à notre travail. Je ne ferai donc pas de commentaires
sur les questions de participation en général, mais me concentrerai principalement
sur celles qui présentent un intérêt direct dans le contexte de
la prévention et du règlement des conflits.
2. Il est vrai que le rôle des jeunes ne doit pas être purement
consultatif. Ceux-ci doivent avoir la pleine maîtrise du processus,
du début jusqu’à la fin. Leur enthousiasme, leur engagement et leur
créativité sont des ressources précieuses qu’il faut cultiver et
valoriser. L’amendement proposé vise à clarifier la formulation
de cette importante recommandation (Amendement
A).
3. Aujourd’hui, un enfant sur six dans le monde est touché par
un conflit armé
Note. Ces enfants sont concernés par les
hostilités, que ce soit en tant que victimes, témoins ou auteurs
de violences. La diabolisation des personnes de l’autre partie au
conflit et le déclin moral résultant de la dureté de la vie dans
les situations de conflit peuvent avoir un effet dévastateur sur
la personnalité et les chances de réussite des enfants. En même
temps, les enfants ont souvent une capacité étonnante de récupération
lorsqu’ils sont soutenus et protégés et lorsque des possibilités
d’éducation et de réintégration leur sont offertes. Ils peuvent
en outre, de par leur expérience personnelle, avoir une idée de
la nature profonde des conflits et de ce qu’il faut faire pour les
régler. Il est donc essentiel de les associer à toute initiative
de consolidation de la paix, particulièrement les adolescent.e.s.
Il ne faut toutefois pas oublier que les enfants sont particulièrement
exposés à la manipulation et à l’instrumentalisation et peuvent
sous-estimer les risques potentiels de leurs actions et ne pas être
capables de faire face à des niveaux excessifs de stress. Des mécanismes
de protection adaptés sont donc essentiels. Il convient en outre
de se garder d’attentes irréalistes: des intérêts puissants et divergents
sont fréquemment en jeu, souvent sous couvert de conflits ethniques,
religieux ou autres et il est extrêmement difficile de s’y attaquer.
Il est aussi essentiel de souligner qu’il incombe en définitive
aux adultes de régler les conflits (
Amendement
B).
4. Je souscris sans réserve au fait que l’éducation joue un rôle
crucial, en ce qu’elle dote les enfants et les jeunes de compétences
en matière de prévention et de règlement des conflits. Je pense
aussi qu’il est important, pour régler un conflit, d’en comprendre
les causes profondes. L’éducation aux médias et l’esprit critique
sont donc indispensables. Les enfants et les jeunes doivent analyser
des informations provenant de sources diverses, participer à des
débats et se confronter à des opinions controversées dans un environnement
sûr. Ils doivent aussi comprendre ce qu’est la guerre et quelles
en sont les conséquences et être conscients du type de dilemmes
devant lesquels les populations en guerre peuvent être. Leur engagement en
faveur de la paix, leur sens de la justice et leurs compétences
en matière de règlement des conflits en seront renforcés. Le Conseil
de l’Europe a mis au point de nombreux outils qui peuvent être utiles,
comme un manuel pour les enseignants sur «L’enseignement de sujets
controversés»
Note, «Repères: Manuel pour la pratique
de l’éducation aux droits de l’homme avec les jeunes»
Note et «Compasito – Manuel sur l’éducation
aux droits de l’homme pour les enfants»
Note. Le Comité international de la Croix-Rouge
a produit un guide à l’usage des enseignants «Explorons le droit
humanitaire» qui analyse des situations réelles de conflits armés,
aide à comprendre les différentes perspectives et promeut le respect
de la vie et de la dignité humaine
Note. Je pense pour finir qu’il importe
de souligner combien il est important d’apprendre à vivre avec des
personnes très différentes de nous, que ce soit par leur apparence,
leur manière d’agir ou leur mode de pensée. La capacité d’accepter
«l’autre» et d’engager un dialogue respectueux avec des personnes
avec lesquelles nous n’avons aucune affinité sur des sujets douloureux
est une condition
sine qua non de
sociétés démocratiques durables
(Amendement
C).
5. Il me semble essentiel de tirer des enseignements de l’histoire
pour tout effort de consolidation de la paix. Malheureusement, notre
histoire est construite, dans une large mesure, autour de conflits.
Qu’il s’agisse de la première ou de la seconde guerre mondiale ou
encore de la guerre froide, le conflit fait partie intégrante de
la nature humaine. Il ne peut être entièrement effacé, mais nous
pouvons apprendre à mieux le gérer. Des institutions comme le Conseil
de l’Europe ont été créées précisément à cette fin. Il est tout
à fait symbolique que le siège du Conseil de l’Europe se trouve
à l’épicentre de ce qui a été, pendant des siècles, un conflit militaire
dévastateur, à la frontière entre la France et l’Allemagne, deux
pays qui se sont livrés tant de guerres pour ce bout de terre particulier.
Avons-nous besoin de nouvelles leçons de ce genre? N’en avons‑nous
pas eu assez? Nous avons tant à apprendre des erreurs de nos ancêtres,
mais aussi de leurs succès en matière de consolidation de la paix.
Nous devons aussi reconnaître que construire une mémoire d’un conflit
orientée vers la paix peut être difficile et parfois douloureux.
Entre la vérité, la justice et la paix, le processus de la réconciliation
est long, et les jeunes, soutenus par une politique adaptée, y ont
un rôle vital à jouer. Je tiens donc à me féliciter vivement de
la décision prise l’année dernière par le Comité des Ministres de
créer l’Observatoire du Conseil de l’Europe sur l’enseignement de
l’histoire en Europe
Note. J’espère que cet observatoire jouera
un rôle important dans le soutien de ce type d’apprentissage
Note. En outre, un relancement du programme
intergouvernemental sur l’éducation à l’histoire doit adresser la
question de la résolution des conflits. Ces dernières années, par
le biais de ce programme, le Conseil de l’Europe a produit des programmes prometteurs
sur l’enseignement de l’histoire à Chypre et dans les pays de la
région de la mer Noire
Note, dont nous pouvons nous inspirer,
et a publié des manuels électroniques comme «Développer une culture
de la coopération par l’enseignement et l’apprentissage de l’histoire»
Note et «Histoires partagées pour une
Europe sans clivages»
Note. Une caractéristique importante de
ces programmes est la notion de «multiperspectivité» qui montre
l’importance d’être conscient des différentes perceptions et interprétations
de l’histoire et de la nécessité d’un dialogue permanent
Note(Amendement
D).
6. Nous avons vu, avec la violente attaque du Capitole aux États-Unis
en janvier dernier, à quel point nos démocraties sont fragiles.
En Europe aussi, les conflits violents sont redevenus une horrible
réalité et des personnes ont trouvé la mort sur un continent qui
a dit «jamais plus» après la seconde guerre mondiale. La violence
et l’insolubilité des conflits en Europe montrent clairement que
pour protéger nos valeurs communes que sont les droits de l’homme,
la démocratie et l’État de droit, nous devons rester vigilants et
ne pas considérer comme évidentes la prospérité sociale et la stabilité
politique de nos pays. Nous observons en outre aujourd’hui un malaise
croissant dans nos sociétés en raison des conséquences sociales
et économiques de la pandémie de covid-19. Le risque d’empiétement
sur les libertés civiles et sur les droits humains est aussi très
réel. Dans ce contexte, il importe de souligner que la sécurité
est toujours menacée dans les sociétés en conflit et que les jeunes
et les enfants sont particulièrement vulnérables. Je pense comme
la rapporteure que l’Assemblée devrait réfléchir davantage à la
manière de garantir des espaces de consolidation de la paix, de démocratie
et de droits de l’homme. Je propose que cette recommandation concerne
tous les pays et mette particulièrement l’accent sur les conflits
actifs ou «gelés» (Amendement E).
7. Tout en soulignant le rôle substantiel que les jeunes doivent
jouer dans les efforts de prévention et de règlement des conflits,
il est de la plus haute importance de souligner la nécessité pour
ces derniers d'apprendre dès le plus jeune âge que le droit international,
les droits humains et l'État de la loi, tels qu'ils sont également
reflétés dans les résolutions et décisions pertinentes des Nations
Unies, doivent être respectés et mis en œuvre à tout moment et en
toutes circonstances. Les efforts de prévention des conflits et
de rétablissement de la paix ne peuvent être efficaces tant que
des violations flagrantes du droit international, des droits humains
et de l’État de droit, qui sont la principale cause des conflits,
persistent. Par conséquent, le premier point relève de notre responsabilité
partagée de s’assurer que les enfants et les jeunes puissent vivre dans
un monde plus juste et plus sûr, où ces valeurs et principes prévalent.
Le deuxième point nécessite une éducation adéquate, afin que les
enfants et les jeunes exigent le respect de leurs droits fondamentaux
à la vie, à la dignité et à la sécurité et favorisent la mise en
œuvre des dits valeurs et principes, et le troisième point réside
dans notre devoir de donner aux enfants et aux jeunes l'espace nécessaire
pour le faire et pour contribuer substantiellement aux efforts de
paix.