C Exposé des motifs
par M. Constantinos Efstathiou, rapporteurNote
1 Introduction
1. En 2006, le transfuge et ancien
agent du Service fédéral de sécurité russe (FSB) Alexander Litvinenko est
mort à Londres après avoir été empoisonné au polonium. Dans son
arrêt rendu dans l’affaire
Carter c. RussieNote, la Cour européenne des droits
de l’homme a conclu que la Fédération de Russie était responsable de
sa mort. Il s’agit peut-être de l’exemple le plus connu de répression
transnationale, avec l'assassinat du journaliste dissident saoudien
Jamal Khashoggi, qui a été tué et démembré par des agents saoudiens
à l'intérieur du consulat saoudien à Istanbul, en octobre 2018
Note. Malheureusement, les exemples de
ce type sont bien plus nombreux. La persécution extraterritoriale
des opposants politiques, des dissidents, des journalistes et des
défenseurs des droits humains est devenue une pratique courante
des régimes autoritaires. Leurs méthodes sont également de plus
en plus sophistiquées. Si les méthodes «classiques» de répression transnationale –
qui impliquent la menace ou le recours à la violence – restent les
plus employées, les États autoritaires continuent de trouver de
nouveaux moyens de semer la peur et de réprimer leurs détracteurs, généralement
en détournant les outils légaux de la coopération internationale.
2. Ce rapport ne se veut pas une documentation exhaustive de
tous les cas ou de toutes les formes de répression transnationale.
Bien que certains cas décrits ici concernent des personnes ou des
États particuliers, mon objectif principal est de cerner les grandes
tendances, les principales lacunes législatives et politiques et les
bonnes pratiques en matière de lutte contre la répression transnationale,
en m'appuyant sur les travaux antérieurs de l'Assemblée sur ce sujet,
notamment la
Résolution
2509 (2023). Je pense que les États démocratiques devraient collaborer
plus étroitement entre eux pour faire face à la répression transnationale, notamment
en menant des actions coordonnées aux niveaux bilatéral et multilatéral.
3. Dans le cadre de la préparation du présent rapport, la commission
a procédé à une audition d’experts, à savoir M. Alex Tinsley, avocat
à Doughty Street Chambers, membre de Lawyers Against Transnational Repression;
M. Stephen Reimer, membre associé du Royal United Services Institute
et Professeur adjoint à l’Ecole des affaires internationales de
SciencesPo Paris; et Mme Saipira Furstenberg,
consultante indépendante en recherche. Je les remercie pour leurs
précieuses contributions.
4. J’ai également effectué deux visites d’information. En mars
2026, je me suis rendu au siège d’INTERPOL à Lyon, en France, où
j’ai eu le plaisir de rencontrer le Groupe de travail sur les notices
et les diffusions ainsi que le Secrétariat de la Commission de contrôle
des fichiers d’INTERPOL. Nos échanges, très productifs et marqués
par un esprit de compréhension mutuelle, m’ont permis d’en apprendre
davantage sur les facteurs qui poussent certains États à tenter
de détourner le système d’INTERPOL. En mai 2026, je me suis rendu
à Washington D.C., où j’ai discuté des réponses que nous pouvons
apporter à la répression transnationale avec des représentants du
Département d’État américain, du New Lines Institute for Strategy and
Policy, du National Endowment for Democracy, de Fondation Russie
libre et de Freedom House. Je remercie le Gouvernement des États-Unis
d’Amérique pour son invitation et pour son aide. Je recommande également
la lecture de deux excellents rapports publiés récemment par le
New Lines Institute
Note et Freedom House
Note, qui ont inspiré bon nombre de mes
propositions et constituent une ressource précieuse pour élaborer des
réponses politiques à la répression transnationale.
2 Les pratiques et les cas récents de
répression transnationale en Europe
5. En avril 2026, Freedom House,
une organisation non gouvernementale américaine de renom qui se consacre
à la promotion de la démocratie, de la liberté politique et des
droits humains, a signalé 1 375 cas de répression transnationale
commis par 54 gouvernements dans 107 États depuis 2014
Note. Toujours d’après Freedom House,
le premier auteur de répression transnationale est le Gouvernement
chinois, suivi de la Türkiye, de la Russie, du Tadjikistan, de l’Égypte
et du Turkménistan. Ces données les plus récentes montrent une augmentation
significative du nombre de cas par rapport à avril 2023, date à
laquelle Freedom House avait signalé 854 cas.
Note Dans les chapitres suivants, je
présenterai quelques exemples récents de répression transnationale.
2.1 Le
pouvoir de la peur – la répression transnationale par le harcèlement
et la menace ou l’usage de la violence
2.1.1 Fédération
de Russie
6. En Tchétchénie (Fédération
de Russie), il existe un long passé de répression violente caractérisé
par le recours fréquent à des peines collectives, à la torture et
à des attaques ciblées contre les familles de ceux qui sont considérés
comme des opposants à Ramzan Kadyrov.
7. En décembre 2021, une cinquantaine de proches de militants
et de défenseurs des droits humains vivant à l’étranger, dont la
famille de Tumsu Abdurakhmanov, un blogueur d’opposition installé
en Suède, ont été enlevés en Tchétchénie
Note. Le 23 décembre 2021, M. Abdurakhmanov
a publié la capture d’écran d’un message anonyme qui menaçait d’exercer
des violences sur les membres de sa famille enlevés s’il ne présentait
pas ses excuses à Ramzan Kadyrov et ne cessait pas de critiquer
ouvertement le régime tchétchène. Le message a été envoyé depuis
un compte WhatsApp dont la photo de profil représentait un jeune
homme en uniforme noir avec l’insigne du SOBR (Unité spéciale d’intervention
rapide de Tchétchénie), debout devant une affiche d’Akhmat Kadyrov,
le père de Ramzan Kadyrov
Note.
8. Khasan Khalitov, un autre défenseur tchétchène des droits
humains basé en Türkiye, a indiqué que plusieurs de ses proches,
dont sa sœur et son beau-frère, ont également été enlevés à peu
près au même moment que ceux de M. Abdurakhmanov
Note. En juin 2023, son père et ses deux
frères ont été détenus arbitrairement et auraient disparu aux mains
des autorités tchétchènes
Note. Ces enlèvements s’inscrivent dans un
schéma récurrent de peine collective, dans lequel les dirigeants
tchétchènes prennent pour cible des familles entières, y compris
des parents éloignés, pour punir la dissidence d’une seule personne.
9. En janvier 2022, Zarema Musayeva, épouse d’un ancien juge
de la Cour suprême tchétchène et mère d’un célèbre avocat associé
au Comité pour la prévention de la torture (une ONG récemment rebaptisée Équipe
contre la torture), Aboubakar Yangulbayev, a été expulsée de force
de son domicile à Nijni Novgorod par un groupe de policiers – qui
disaient venir de Tchétchénie – et emmenée à Grozny, à 2 000 km
de là. De hauts responsables tchétchènes, dont M. Kadyrov, avaient
publiquement menacé Mme Musayeva et sa
famille, promettant de «les traquer» et de «leur couper la tête».
Dans un arrêt récent, la Cour européenne des droits de l’homme a
estimé que l’arrestation et la détention de Mme Musayeva
avaient été arbitraires et constituaient des représailles contre
sa famille, qui était impliquée dans l’opposition et dans des activités
de défense des droits humains en Tchétchénie. Par conséquent, la
Cour a conclu que la Fédération de Russie avait violé l’article 18
combiné avec l’article 5 de la Convention européenne des droits
de l’homme (STE no 5)
Note. Bien que cette affaire se soit
techniquement déroulée au sein de la Fédération de Russie, l’implication
de responsables locaux tchétchènes au-delà des frontières de la
Tchétchénie justifie, à mon sens, son inclusion dans le présent rapport.
10. Le 13 février 2024, Maxim Kuzminov, un pilote de l’armée russe
qui s’était enfui en Ukraine en 2023 à bord d’un hélicoptère russe
Mi-8 pour livrer l’appareil et du matériel militaire sensible aux
forces ukrainiennes, a été retrouvé mort à Villajoyosa, en Espagne.
Après sa défection, M. Kuzminov était devenu un critique virulent
de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie. Il avait
déclaré son opposition à la guerre et indiqué ne pas vouloir être
complice de ce qu’il qualifiait de génocide contre le peuple ukrainien
Note. Son corps a été retrouvé criblé
de balles dans un parking souterrain. Les services de renseignement
espagnols ont estimé que l’assassinat de M. Kuzminov était un meurtre
ciblé ordonné par les services de renseignement russes
Note.
11. En mars 2024, Leonid Volkov, un proche collaborateur du défunt
leader de l’opposition russe Alexeï Navalny, a été agressé au marteau
devant son domicile à Vilnius. M. Volkov a été brièvement hospitalisé
pour une fracture du bras et un traumatisme crânien. Au cours de
l’année 2024, huit suspects ont été identifiés par les procureurs
polonais, dont six Polonais, un Bélarussien et un Russe. Ce dernier
serait le cerveau de l’attaque, qui, d’après les enquêteurs, aurait
été motivée par les activités d’opposition de M. Volkov
Note.
12. Les militants autochtones russes sont également victimes de
la répression transnationale. Pavel Sulyandziga, membre du peuple
autochtone oudihé, a obtenu l’asile politique aux États-Unis en 2017
en raison des menaces et des persécutions qu’il subissait de la
part du FSB russe. Bien qu’il se soit installé dans le Maine avec
sa famille, le Gouvernement russe continue de le harceler en engageant
des poursuites pénales à son encontre et en ciblant les membres
de sa famille restés en Russie
Note.
13. En 2023, Natalia Arno, présidente de la Fondation Russie libre
et actuellement membre de la Plateforme de dialogue avec les forces
démocratiques russes de l’Assemblée, a été empoisonnée lors d’un
voyage à Berlin et à Prague. Il est vraisemblable que les services
de renseignement russes soient à l’origine de cette tentative d’assassinat
à l’aide d’un agent neurotoxique similaire à celui utilisé précédemment
contre un autre dissident russe et ancien prisonnier politique,
Vladimir Kara-Murza
Note.
14. Le 3 mars 2025, le procureur général russe a décidé de qualifier
l’ADLE, l’un des cinq groupes politiques de l’Assemblée, d’organisation
«indésirable»
Note. Les citoyens russes qui participent
aux activités d’une organisation «indésirable» s’exposent à des
amendes et à une peine d’emprisonnement maximale de six ans. Même
le partage d’hyperliens ou la coopération avec cette organisation
peuvent avoir des conséquences judiciaires
Note.
2.1.2 Bélarus
15. Le régime du Bélarus a également
recours à diverses mesures, tant sur le territoire du Bélarus qu’à l’extérieur
de ses frontières, pour faire pression sur les dissidents exilés,
les intimider et les réprimer. Ces méthodes comprennent des actions
ciblées sur les familles, les proches et les partenaires commerciaux
des personnes qui sont parties, ainsi que l’ouverture d’enquêtes
pénales, la tenue de procès par contumace, l’expropriation de biens
immobiliers au Bélarus et l’expulsion de certains prisonniers politiques
libérés sans papiers d’identité. Le 31 janvier 2022, la police a
arrêté Anatol Latushka, le cousin d’une grande personnalité de l’opposition
en exil et membre de la délégation des forces démocratiques du Bélarus,
Pavel Latushka. Elle l’aurait torturé pour lui extorquer des informations.
Anatol Latushka a ensuite été condamné à six ans d’emprisonnement
pour des chefs d’accusation motivés par des considérations politiques.
De même, des proches de volontaires bélarussiens qui soutiennent
l’Ukraine dans sa défense contre l’agression russe ont été menacés
d’emprisonnement sur la base d’accusations forgées de toutes pièces
Note.
16. Les autorités bélarussiennes ont l’habitude de menacer publiquement
les militants à l’étranger de retrait de passeport, d’arrestation,
d’enlèvement et de rapatriement forcé. En 2021, Aleh Haidukevich,
vice-président de la commission permanente des affaires internationales
à la Chambre des représentants de l’Assemblée nationale du Bélarus,
a affirmé que les dissidents pouvaient être détenus à l’étranger
et renvoyés au Bélarus «dans un coffre de voiture»
Note.
Le 25 avril 2024, lors d’une session de l’Assemblée nationale du
Bélarus, Loukachenko a prévenu que les opposants au régime pourraient
mettre en danger leurs proches au Bélarus, ce qui n’a pas manqué
d’accroître la peur de ses détracteurs en exil
Note.
17. Le régime de Loukachenko a également intensifié son utilisation
des technologies de surveillance pour surveiller et punir les dissidents
à l’étranger. Des rapports indiquent que des émigrés ont commencé
à recevoir des messages électroniques des forces de sécurité en
avril 2024 et que des agents ont extrait des informations à partir
de conversations privées. L’un de ces messages, envoyé depuis un
compte Telegram lié à la Direction générale de la lutte contre la
criminalité organisée et la corruption (GUBOPiK), avertissait un
dissident qu’il devait supprimer ses commentaires des forums de
discussion s’il avait l’intention de rentrer au Bélarus. Une autre
personne a déclaré avoir reçu des menaces de violence en exil, ce
qui illustre la volonté du régime d’étendre son influence au-delà
de ses frontières nationales
Note.
2.1.3 Chine
18. Des informations inquiétantes
font également état d’actes d’intimidation et de surveillance de
la part des autorités chinoises à l’encontre d’étudiants chinois
en Europe et aux États-Unis. Amnesty International a constaté que
les autorités chinoises avaient instauré un climat de peur qui avait
un effet dissuasif sur l’exercice des droits à la liberté d’expression,
d’association et de réunion pacifique. Elles ont notamment harcelé
des étudiants chinois à l’étranger ou des membres de leur famille
en Chine, pris des photos des étudiants lors de manifestations à
l’étranger ou suivi leurs activités sur les réseaux sociaux
NoteNoteNote.
19. En février 2024, le Gouvernement suisse a adopté un rapport
sur la situation des Tibétains et des Ouïghours installés en Suisse,
qui aborde aussi la question de la répression transnationale. Les
militants tibétains et ouïghours sont la cible de cyberattaques,
en particulier d’infections liées à des logiciels malveillants,
de tentatives de piratage, de blocage de leurs comptes de réseaux
sociaux et de perturbation de certains sites internet, dont le but
est d’obtenir des données à caractère personnel et d’entraver leurs
activités. Ces personnes déclarent être suivies, photographiées
et surveillées lors de rassemblements politiques et dans leurs activités
quotidiennes – lorsqu’elles prennent un café ou font leurs courses,
par exemple. Les autorités chinoises tentent de recruter les membres
de ces diasporas comme informateurs en leur promettant des avantages
économiques en échange de leur coopération ou en menaçant leurs
familles en Chine. Les militants reçoivent des appels téléphoniques
d’intimidation – souvent à des heures incongrues – et des messages
qui contiennent des images de personnes blessées afin de les effrayer
et de les inciter à cesser de critiquer le Gouvernement chinois.
La participation à des activités politiques peut entraîner des refus
de visas et les autorités chinoises peuvent imposer la coopération
et l’espionnage comme conditions de délivrance des visas. Des pressions
sont exercées sur les familles restées en Chine, via des menaces
d’arrestation, des perquisitions et d’autres formes de harcèlement
si les membres de leur famille à l’étranger se livrent à des activités
politiques. À Bâle, des diplomates chinois ont interrompu par la
force une manifestation tibétaine et des affrontements physiques
ont été signalés. Le gouvernement a pris note du fait que les deux
écoles polytechniques fédérales (ETH Zurich et EPFL) sont informées
de la surveillance de certains étudiants et chercheurs par des services
de renseignement étrangers
Note.
20. Il convient aussi de citer les soi-disant «postes de police
informels» chinois, qui sont des relais possibles pour la commission
d’actes de répression transnationale. En 2022, les médias néerlandais
ont obtenu la preuve que les «postes de service à l’étranger», sous
couvert de fournir des services diplomatiques aux voyageurs chinois,
sont utilisés pour réprimer les dissidents chinois en Europe. Selon
l’ONG espagnole Safeguard Defenders, les bureaux de sécurité publique
de deux provinces chinoises ont créé 54 «centres de services de
police à l’étranger» sur les cinq continents et dans 21 pays, y
compris en Europe
Note. Toujours selon Safeguard Defenders,
la lutte contre la criminalité transnationale et l’assistance aux
ressortissants chinois à l’étranger servent de couverture pour menacer
les détracteurs du Gouvernement chinois et les contraindre à rentrer
en Chine.
21. En octobre 2022, une violente altercation a éclaté lors d’une
manifestation en faveur de la démocratie devant le consulat chinois
à Manchester, au Royaume-Uni. Des images vidéo ont montré plusieurs
hommes sortir du consulat pour arracher des banderoles avant de
traîner un manifestant pacifique, Bob Chan, à l’intérieur de l’enceinte
diplomatique et de le passer à tabac. Le consul général de Chine,
Zheng Xiyuan, a par la suite admis son implication devant les caméras,
en affirmant qu’il était de son «devoir» de réagir aux insultes proférées
à l’encontre du dirigeant de son pays. L’incident a déclenché un
différend diplomatique et a conduit le Gouvernement britannique
à exiger la levée de l’immunité des fonctionnaires impliqués, afin
qu’ils puissent être interrogés par la police. Au lieu de se conformer
à cette demande, le Gouvernement chinois a rappelé six diplomates,
dont le consul général. Leur expulsion de facto leur a évité toute
poursuite pénale
Note.
22. Le 7 mai 2026, un tribunal londonien a condamné deux hommes,
dont un agent des services d’immigration britanniques, pour espionnage
au profit de la Chine. Leurs activités visaient d’éminents dissidents
prodémocratie de Hong Kong installés en Grande-Bretagne
Note.
2.1.4 Iran
23. Depuis la révolution islamique
de 1979, le régime des ayatollahs a perpétré de très nombreux attentats meurtriers
au-delà de ses frontières, poursuivant de manière plus systématique
et plus étendue «l'héritage de la terreur» autrefois perfectionné
par la SAVAK, la police secrète du Shah. L’agression au couteau
dont a été victime le journaliste Pouria Zeraati devant son domicile
à Londres en 2024 en est un exemple récent. M. Zeraati, présentateur
de la chaîne d’information en langue persane Iran International,
a survécu à l’attaque, mais les enquêteurs ont par la suite qualifié
cette agression de «coup de semonce» du régime destiné à faire taire
la couverture médiatique critique. Après l’agression, les suspects
ont fui le pays en quelques heures, et la menace permanente qui
pesait sur sa vie a finalement contraint M. Zeraati à quitter définitivement
le Royaume-Uni
Note. Cet incident est survenu après
plusieurs avertissements émis par les services de renseignement
britanniques à propos de complots crédibles de l’Iran qui visaient
à kidnapper ou à assassiner des personnes considérées comme des
ennemis de l’État installées à Londres.
24. De l’autre côté de l’Atlantique, les États-Unis ont déjoué
plusieurs complots très médiatisés projetés contre la journaliste
irano-américaine Masih Alinejad à son domicile de Brooklyn. En 2021,
les procureurs fédéraux ont rendu public un acte d’accusation qui
révélait un plan complexe des services de renseignement iraniens
pour enlever Mme Alinejad sur les quais
de New York et la transférer de force en Iran par bateau. Lorsque
ce plan a été déjoué, les efforts se sont tournés vers un complot
d’assassinat en 2022, où un tueur à gages a été arrêté devant son
domicile avec un fusil d’assaut chargé. Plusieurs personnes impliquées
dans ces complots ont récemment été condamnées à vingt-cinq ans
d’emprisonnement
Note.
2.1.5 Türkiye
25. En 2021, Orhan İnandı, fondateur
et directeur du réseau scolaire Sapat au Kirghizistan, a été enlevé dans
son pays par le MİT (Milli İstihbarat Teşkilatı, le service de renseignement
turc) et transféré illégalement en Türkiye, où il a été accusé de
terrorisme en raison de ses liens présumés avec le «mouvement Gülen».
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a reconnu dans une déclaration
que M. İnandı avait bien été enlevé par le MİT et il a félicité
l’agence pour cette restitution
Note. En 2023, M. İnandı a été condamné
à 21 ans d’emprisonnement pour «création d’un groupe terroriste
armé»
Note. Sa femme a affirmé que, lors de
sa détention en Türkiye, son mari avait été torturé et privé d’accès
à des soins médicaux adéquats
Note.
26. En 2021, Erk Acarer, un journaliste turc installé en Allemagne,
a été agressé au couteau par trois hommes devant son domicile berlinois.
L’agression s’est produite tard dans la soirée dans sa cour d’immeuble. Elle
lui a causé un œdème à la tête qui a nécessité une hospitalisation.
M. Acarer, chroniqueur pour le journal indépendant BirGün en Türkiye,
a établi un lien entre cette agression et ses écrits critiques à
l’égard du Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir
et de son allié, le Parti d’action nationaliste (MHP). La police
allemande a confirmé l’agression et déclaré qu’elle pourrait être
liée aux activités journalistiques de M. Acarer. Dans une vidéo,
ce dernier raconte qu’un de ses agresseurs l’a averti qu’il devait
cesser de critiquer le Gouvernement turc
Note.
27. Le 21 mars 2022, le Comité pour la protection des journalistes
a demandé aux autorités suédoises de mener une enquête approfondie
sur l’agression d’Ahmet Dönmez, un journaliste turc. Celui-ci avait
été agressé deux jours plus tôt par des inconnus après que sa voiture
avait été percutée par l’arrière, et hospitalisé pour un traumatisme
crânien. M. Dönmez, qui couvre la vie politique turque et enquête
sur les allégations de corruption, a été pris pour cible alors qu’il
rentrait chez lui en voiture avec sa fille. Il s’était installé
en Suède en 2015 pour fuir les «pressions politiques» en Türkiye.
Depuis, les autorités turques ont accusé son ancien journal (Zeman)
d’avoir des liens avec le «mouvement Gülen»
Note.
28. Un document du Gouvernement turc daté du 18 janvier 2024 a
été divulgué et a révélé que les services de renseignement turcs
espionnaient, depuis l’ambassade turque à Stockholm, des journalistes
en Suède, notamment ceux d’origine turque bénéficiant de l’asile
politique. La prétendue opération de surveillance, qui aurait été
supervisée par l’ambassadeur turc, impliquait la collaboration de
plusieurs agences de renseignement. Les informations recueillies
ont été communiquées aux autorités turques, dont le MİT et la Direction
générale de la sécurité, dans une tentative apparente de réprimer
le journalisme indépendant. La Fédération européenne des journalistes
a condamné ces actions, qu’elle a qualifiées de menaces pour la liberté
de la presse et la liberté d’expression
Note.
29. En juillet 2025, deux blogueurs dissidents turkmènes, Alisher
Sakhatov et Abdulla Orusov, ont disparu après avoir été libérés
d’un centre de détention turc, ce qui a fait craindre qu’ils aient
été expulsés illégalement vers le Turkménistan ou victimes d’une
disparition forcée
Note.
2.1.6 Azerbaïdjan
30. En décembre 2023, le journaliste
azerbaïdjanais Elmaddin Shamilzade aurait été harcelé par trois hommes
dans un bar de Tbilissi. Un homme l’a menacé avec un couteau et
lui a posé des questions sur l’Azerbaïdjan. M. Shamilzade, qui est
le rédacteur en chef d’un média indépendant, Avasor TV, pense que
ses agresseurs ont agi à la demande du Gouvernement azerbaïdjanais
et qu’ils lui ont adressé un avertissement pour lui faire comprendre
qu’il pouvait être retrouvé même à l’étranger
Note.
31. Le 18 février 2026, Emin Huseynov, journaliste indépendant
azerbaïdjanais, a déclaré avoir été suivi par des inconnus à Genève,
en Suisse, après avoir posé une question au président Ilham Aliyev
pendant la Conférence de Munich sur la sécurité en Allemagne, au
sujet de la répression exercée à l’encontre des opposants politiques
et des médias indépendants en Azerbaïdjan.
2.2 Sous
couvert de justice – l’instrumentalisation d’outils légaux à des
fins répressives pour punir la dissidence
32. Dans sa
Résolution 2509 (2023), l’Assemblée a déjà exprimé son inquiétude face au détournement
des notices rouges d’INTERPOL, des procédures d’extradition et d’autres
formes d’entraide judiciaire entre États telles que les mesures
de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du
terrorisme à des fins de répression transnationale. Il apparaît
que très peu de progrès ont été réalisés pour empêcher de tels abus.
33. Il semble que le système d’INTERPOL continue d’être détourné
pour sanctionner des militants en raison de leurs activités. À titre
d’exemple, on peut citer le cas d’un militant écologiste et fervent
opposant à la chasse à la baleine, Paul Watson. M. Watson a été
arrêté le 21 juillet 2024 à Nuuk, au Groenland, sur la base d’une notice
rouge émise par INTERPOL à la demande du Japon, qui demandait son
extradition pour des accusations liées à l’arraisonnement allégué
d’un baleinier japonais, le Shōnan Maru 2, dans l’océan Austral en
février 2010. Les chefs d’accusation, dont l’un concerne une agression,
étaient passibles d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à
15 ans. En décembre 2024, le Gouvernement danois a décidé de ne pas
extrader M. Watson, qui a ainsi été libéré
Note.
34. En 2024, l’Assemblée a également examiné le cas de Julian
Assange, dont la bataille judiciaire contre une éventuelle extradition
vers les États-Unis a duré plus de dix ans. Dans sa
Résolution 2571 (2024), l’Assemblée a fait observer que les poursuites engagées
contre M. Assange aux États-Unis et sa détention au Royaume-Uni
en vue de son extradition constituaient une forme de sanction pour
des activités que les journalistes exercent quotidiennement. Elle
a noté en outre que les accusations d’une gravité disproportionnée portées
contre Julian Assange par les États-Unis en vertu de la loi sur
l’espionnage, qui l’exposent à un risque d’emprisonnement à vie
de facto, combinées à sa condamnation en vertu cette loi pour –
ce qui était essentiellement – de la collecte et de la publication
d’informations, justifiaient la qualification de prisonnier politique
dans le cas de M. Assange au sens de la
Résolution 1900 (2012).
35. Une notice bleue (une alerte qui demande des informations
sur une personne) a été utilisée par la Fédération de Russie en 2019
pour alerter les autorités américaines de l’immigration au sujet
d’un dissident russe, Vitaly Bogomazov, installé en Floride. Les
agents de l’immigration l’ont arrêté au motif que la durée de validité
de son visa était dépassée. M. Bogomazov attendait une décision
concernant sa demande d’asile. Il affirmait qu’il serait en danger
en Russie, car il possédait une entreprise qui publiait un journal
critique envers Vladimir Poutine et la guerre de la Russie contre
l’Ukraine. La notice bleue indiquait qu’il était recherché pour l’agression
et le meurtre d’un homme qui, selon les archives judiciaires russes,
était toujours en vie. M. Bogomazov était dans l’attente d’une décision
relative à son expulsion vers la Russie
Note.
36. Le 30 octobre 2023, le cinéaste bélarussien Andriy Hniot a
été arrêté à l’aéroport de Belgrade à son retour de Bangkok, sur
la base d’une notice rouge d’INTERPOL émise à la demande du Bélarus
pour une supposée évasion fiscale. M. Hniot s’est fait connaître
au niveau international pour avoir contribué à documenter les manifestations
de 2020 contre la réélection frauduleuse de M. Loukachenko. Dans
un premier temps, un tribunal serbe s’est prononcé en faveur de
l’extradition, mais une cour d’appel a par la suite annulé cette
décision pour vice de procédure et a renvoyé son dossier pour réexamen
Note. M. Hniot a été libéré par les autorités
serbes le 31 octobre 2024 après une année de détention, la durée
maximale prévue en droit serbe pour une détention en vue d’extradition,
puis il a rapidement quitté le pays
Note.
37. Le Bélarus et la Russie entretiennent des relations étroites
en matière d’extradition, ce qui transparaît dans l’acceptation
de plus de 80 % des demandes. Les Bélarussiens qui avaient fui en
Russie après avoir participé aux manifestations contre les élections
truquées de 2020 ont été rapidement renvoyés au Bélarus, malgré
leurs craintes fondées de subir des actes de torture à leur retour.
Selon divers médias et militants des droits humains, en 2021, les
autorités russes ont arrêté et extradé une vingtaine de manifestants
vers Minsk, où ils risquaient de faire l’objet d’un procès inéquitable
et probablement de subir des actes de torture. Ces extraditions
ont eu lieu malgré les mesures provisoires d’interdiction de leur
expulsion émises par la Cour européenne des droits de l’homme. En
dépit du caractère manifestement fallacieux des accusations portées par
les autorités bélarussiennes, les autorités judiciaires russes ont
procédé à l’«expulsion forcée» de personnalités de l’opposition
vers le Bélarus en invoquant des violations des exigences d’enregistrement
Note.
38. En avril 2024, une délégation du Département des enquêtes
criminelles du ministère de l’Intérieur du Bélarus s’est rendue
au Kazakhstan. Au cours de cette visite, les deux pays ont discuté
de l’échange d’informations sur les personnes recherchées, des procédures
de traitement des demandes et des mécanismes de mise en œuvre de
ces actions
Note. Le nombre de demandes d’entraide
judiciaire internationale adressées par le Bélarus au Kazakhstan
a considérablement augmenté, passant de 65 en 2021 à 1 080 en 2024,
ce qui peut mettre en danger les dissidents des deux États sous
couvert de poursuivre des activités criminelles
Note.
39. Ces dernières années, le Kazakhstan s’est largement appuyé
sur l’affaire de la banque BTA pour mener des campagnes de surveillance,
de harcèlement et de diffamation contre des dissidents en Europe
Note. Cette affaire porte sur des allégations
de détournement de fonds et de blanchiment de capitaux pendant le
mandat de Mukhtar Ablyazov à la présidence de la banque entre 2005
et 2009. M. Ablyazov, critique virulent du Gouvernement kazakh,
est accusé d’avoir détourné environ 6 milliards de dollars de la
banque et d’avoir conduit à sa nationalisation en 2009. M. Ablyazov
affirme que ces accusations sont motivées par des considérations
politiques et visent à le réduire au silence en tant que personnalité
de l’opposition
Note. Le Kazakhstan a utilisé cette affaire
pour harceler les détracteurs du gouvernement, sous couvert d’accords d’entraide
judiciaire. Il a également engagé des actions au civil et au pénal
dans plusieurs pays, dont le Royaume-Uni, les États-Unis, l’Ukraine
et la Russie, en présentant souvent la banque BTA comme une prétendue
victime pour justifier ces actions. Le Kazakhstan a également demandé
l’extradition de personnes liées à M. Ablyazov au motif qu’elles
seraient impliquées dans des délits financiers. Dans le même temps, certains
détracteurs affirment que ces démarches sont motivées par des raisons
politiques et visent à faire taire les critiques.
40. Le cas de Botagoz Jardemalie semble illustrer parfaitement
l’interaction des diverses formes de répression transnationale utilisées
par le Kazakhstan. Mme Jardemalie, une
avocate kazakhe spécialiste des droits humains qui a défendu des
militants et des membres de l’opposition, a fui le Kazakhstan et
obtenu l’asile politique en Belgique en 2013. La même année, à la
demande du Kazakhstan, INTERPOL a émis une notice rouge à l’encontre
de Mme Jardemalie en vue de son arrestation
pour des faits délictueux. Cependant, la notice rouge a ensuite
été annulée pour non-respect des règles d’INTERPOL contre les abus
politiques. En 2014-2015, Mme Jardemalie
a fait l’objet d’une surveillance illégale par un citoyen russe
et deux anciens agents de la Stasi est-allemande, qui ont été condamnés
à des peines de prison par un tribunal belge en 2019 pour ces actes.
Selon les éléments du dossier pénal, les trois hommes ont recherché
des informations sur les contacts et les voyages de Mme Jardemalie
et ont tenté de soudoyer son avocat à Bruxelles pour accéder à ses documents
et obtenir l’adresse de son domicile
Note. Ces faits sont survenus après la
tentative infructueuse du Kazakhstan de la faire extrader et le
procureur fédéral a soupçonné que les trois hommes prévoyaient de
la renvoyer de force au Kazakhstan. En 2017, le frère de Mme Jardemalie,
Iskander Yerimbetov, a été arrêté pour des motifs apparemment arbitraires.
Dans son avis no 67/2018, le Groupe de
travail des Nations Unies sur la détention arbitraire a estimé que
la détention de M. Yerimbetov était arbitraire et avait pour but
de contraindre Mme Jardemalie à rentrer
au Kazakhstan
Note.
41. Malgré cette succession d’événements préoccupants, la Belgique
a accédé en 2019 à une demande d’entraide judiciaire émise par le
Kazakhstan dans le cadre d’une procédure pénale engagée contre Mme Jardemalie
et son frère sur la base d’allégations de blanchiment de capitaux.
Cette coopération a permis à la police belge, accompagnée de deux
fonctionnaires kazakhs, de perquisitionner son appartement et d’accéder
à des documents sensibles
Note. La Cour constitutionnelle belge
a accordé à Mme Jardemalie le droit de
contester la légalité de l’entraide judiciaire accordée au Kazakhstan
et d’accéder au dossier. Alors que les autorités belges avaient
donné l’assurance que la coopération avec le Kazakhstan serait suspendue
pendant l’examen de son dossier, le Kazakhstan aurait reçu une copie
des documents utilisés pour exécuter la demande kazakhe et aurait
été invité à participer à la procédure par un procureur belge
NoteNote. Fair Trials, une ONG réputée, a
exprimé son inquiétude quant au fait que la Belgique ait permis
que son système juridictionnel soit détourné pour réprimer une dissidente
politique kazakhe
Note.
42. Malheureusement, le cas de Mme Jardemalie
n’est pas le seul exemple de détournement par le Gouvernement du
Kazakhstan du cadre de l’entraide judiciaire pour persécuter ses
opposants. En effet, en 2022, la Cour européenne des droits de l’homme
a rendu un arrêt dans l’affaire
Shorazova
c. Malte, qui concernait le gel des avoirs de la requérante
à la suite d’une demande d’entraide judiciaire du Kazakhstan. La Cour
a constaté une violation de l’article 1 du Protocole no 1
de la Convention et estimé que Mme Shorazova avait
été privée des garanties procédurales pertinentes contre une ingérence
arbitraire ou disproportionnée. Fait important, elle a également
considéré que le défunt mari de la requérante était un adversaire
politique avéré du régime kazakh et aurait pu faire à ce titre l’objet
de représailles, notamment par des accusations forgées de toutes
pièces susceptibles d’atteindre aussi la requérante. La Cour a en
outre exprimé des doutes quant à savoir si l’intérêt général de
la lutte contre la criminalité était véritablement en jeu dans cette
affaire
Note.
43. Au début de l’année 2026, le Kazakhstan a expulsé plusieurs
militants antiguerre russes. Alexander Kachkurkin, un informaticien
accusé de trahison, a été remis aux forces de sécurité russes en
février après avoir été placé en détention sur la base d’accusations
de délits apparemment forgées de toutes pièces. Au cours de la même
période, les autorités kazakhes ont approuvé l’extradition de plusieurs
personnalités de premier plan, dont la militante antiguerre Yulia
Yemelyanova et le déserteur militaire Semyon Bazhukov, bien souvent
alors que leurs demandes d’asile ou leurs recours juridiques étaient
encore techniquement en cours. Ces incidents semblent avoir marqué
la fin du statut du Kazakhstan comme refuge relativement sûr pour
les personnes qui fuient la mobilisation et les persécutions politiques.
En effet, le gouvernement a commencé à faire passer ses obligations
bilatérales en matière de sécurité avant les normes internationales
relatives aux droits humains. Ce brusque revirement politique a
laissé des milliers d’exilés russes dans la région exposés à des
enlèvements commandités par l’État et à des retours forcés, et illustre
une tendance plus large au rétrécissement de l’espace refuge pour
les opposants au Kremlin dans toute l’Asie centrale
Note.
44. La triste expérience de Sir William Browder, telle que présentée
dans ses brillants livres «Notice rouge» et «Le règne de glace»,
met en lumière le détournement du cadre de la notice rouge par les
autorités russes, apparemment sous couvert de justice. Malheureusement,
ces pratiques ne se limitent pas à la Fédération de Russie. De nombreux
autres États ont recours à l’émission d’un grand nombre de demandes
d’extradition (souvent injustifiées) pour punir leurs opposants
politiques.
45. Je suis également préoccupé par la tendance croissante au
détournement des mesures de lutte contre la corruption comme méthode
de répression transnationale. En 2025, j’ai assisté à deux reprises
au procès par contumace, à Kiev, d’un ancien parlementaire ukrainien,
qui vit aujourd’hui au Royaume-Uni et risque d’être extradé vers
l’Ukraine pour des accusations de corruption. Je regrette de devoir
dire que la procédure judiciaire engagée contre lui en Ukraine soulève
de sérieuses préoccupations quant à l’impartialité des juges et
à l’authenticité des accusations.
46. Un autre exemple inquiétant d’instrumentalisation d’outils
légaux à des fins répressives pour punir la dissidence est le détournement
des mesures de lutte contre le blanchiment de capitaux. Les gouvernements autoritaires
peuvent exploiter la réglementation en matière de lutte contre le
blanchiment de capitaux pour cibler leurs opposants politiques en
déposant de fausses déclarations à leur égard, ce qui conduit les institutions
financières à désigner ces personnes comme suspectes. Le caractère
secret des procédures de lutte contre le blanchiment de capitaux
et le principe de l’interdiction d’informer («no tipping off») font
que les dissidents peuvent avoir les plus grandes peines à comprendre
pourquoi ils sont pris pour cible ou à contester de fausses accusations.
Ce principe empêche les institutions financières de divulguer des
informations sur les déclarations d’activités suspectes ou les documents
similaires. Le fait d’indiquer qu’une personne présente un risque
élevé peut conduire à son exclusion financière, ce qui empêche les
dissidents d’accéder aux services financiers nécessaires à leur
subsistance élémentaire et à leur défense juridique.
47. En décembre 2021, Ismail Sezgin, le directeur du Centre for
Hizmet Studies à Londres, a été inscrit sur la liste noire des financiers
du terrorisme par la Türkiye pour son appartenance alléguée à ce
que les autorités turques appellent «l’organisation terroriste Fethullah
(FETÖ/PDY)», communément appelée «mouvement Gülen», une appartenance
qu’il nie. En conséquence, son nom a été automatiquement ajouté
à la base de données World-Check (aujourd’hui LSEG), que les institutions
financières utilisent à des fins de vérification préalable, dans
la catégorie «terroriste non condamné». Bien que World-Check ait
par la suite noté que les allégations portées contre lui étaient
sans fondement et modifié la catégorie associée à son nom, la plateforme a
refusé de supprimer entièrement son profil au motif que ses obligations
légales lui imposaient d’informer les institutions financières que
M.Sezgin avait été désigné par la Türkiye. En raison du signalement
de son compte par World-Check, Western Union a commencé à bloquer
ses transactions et d’autres institutions financières ont rejeté
ses demandes de services bancaires
Note.
48. Mehmet Baltaci, un homme d’affaires établies à Londres, a
vécu une situation similaire. En 2020, son nom a été inscrit par
World-Check dans la catégorie «terroriste non condamné». Il a également
été désigné par la Türkiye comme «associé allégué» de deux personnes
soupçonnées d’appartenir au mouvement Gülen, une allégation qu’il
nie. En conséquence, plus de dix comptes bancaires dans trois pays
ont été fermés et une autre banque a refusé de fournir des services
à M. Baltaci, ce qui a gravement nui à son activité commerciale. M. Baltaci
a intenté une action en justice contre World-Check avant de parvenir
à un accord en avril 2023, aux termes duquel World-Check est revenu
sur les différentes allégations, a supprimé son profil de sa base
de données et a accepté de ne pas republier les informations erronées
Note.
49. En 2024, le Royal United Services Institute, un groupe de
réflexion britannique, a publié une note d’orientation qui analyse
la manière dont les normes du Groupe d’action financière (GAFI)
sont violées ou détournées par certains régimes autoritaires. Par
exemple, ce document décrit comment la Recommandation 4 du GAFI
sur les dispositions relatives au gel des avoirs, lorsqu’elle est
détournée à des fins malveillantes, peut perturber l’accès des organisations
de la société civile aux fonds et aux opérations et entraîner une
incapacité à long terme. Le détournement de ces mesures conservatoires
sans contrôle juridictionnel approprié déclenche des gels d’avoirs
injustes et prolongés. Les Recommandations 37, 38 et 39 du GAFI
sur l’entraide judiciaire et l’extradition permettent aux États
de mener une répression transnationale, en accordant aux pays d’origine
l’accès à des informations confidentielles sur les dissidents dans
les pays d’accueil pour soutenir les campagnes à leur encontre.
Le Royal United Services Institute a conclu, à juste titre me semble-t-il,
que ces détournements représentent une double menace: ils réduisent
la capacité d’action de la société civile sur la démocratie et exposent
davantage les sociétés aux méfaits de la finance illicite, de la criminalité
et de la corruption en discréditant les outils de lutte contre le
blanchiment de capitaux
Note.
2.3 Restrictions
à la circulation
50. Au Turkménistan et au Bélarus,
le refus de passeport est devenu un outil stratégique de répression transnationale
qui exacerbe la vulnérabilité des dissidents à l’étranger. Le refus
du Turkménistan de renouveler les passeports dans ses consulats
oblige les Turkmènes établis à l’étranger, notamment les défenseurs
des droits humains, à rentrer chez eux, au risque d’être persécutés,
arrêtés et même torturés
Note. De la même manière, le Bélarus
a mis en œuvre un décret en septembre 2023 qui impose à ses ressortissants
installés à l’étranger qu’ils renouvellent leur passeport au Bélarus.
Cette mesure isole les personnes qui ne peuvent ou ne veulent pas
rentrer par crainte de persécution
Note. Une telle politique crée des obstacles
importants à la gestion des biens, à l’obtention de diplômes et
à l’obtention d’une succession. Elle expose en outre ses ressortissants
à un risque d’expulsion, puisqu’il pourra leur être difficile d’obtenir
des permis de séjour sans documents d’identité valides. Le refus
de délivrer des documents essentiels, tels que les certificats de naissance
pour les enfants nés à l’étranger, laisse en effet de nombreuses
personnes sans papiers et dans l’impossibilité d’accéder aux services
de base
Note. De même, pour obtenir certains
documents administratifs de base, tels que des duplicatas d’actes
d’état civil, des certifications de diplômes universitaires ou des procurations,
le demandeur doit désormais être physiquement présent au Bélarus
Note.
51. En août 2018, la présidente de l’ONG Open Dialogue Foundation,
Mme Lyudmyla Kozlovska, une ressortissante
ukrainienne résidant en Pologne et mariée à un militant de la société
civile de nationalité polonaise, M. Bartosz Kramek, s’est vu refuser
l’entrée en Belgique à la suite d’un signalement introduit dans le
système d’information Schengen par les autorités polonaises. Ce
signalement était motivé par des considérations de sûreté de l’État.
Mme Kozlovska a fait valoir que l’introduction
d’un tel signalement représentait une forme de répression politique
utilisée par la Pologne du fait des critiques qu’elle et son mari avaient
exprimées à l’égard du Gouvernement polonais de l’époque. Après
une série de recours, son nom a finalement été retiré en 2024 du
registre des personnes dont le séjour en Pologne était considéré
comme indésirable
Note. En mars 2025, M. Kramek a annoncé
que le procureur régional de Varsovie avait ouvert une enquête sur
un éventuel abus de pouvoir de l’ancien ministre coordinateur des
services spéciaux, son adjoint, des agents de l’Agence de sécurité
intérieure (
Agencja Bezpieczeństwa Wewnętrznego)
et le chef de l’Office des étrangers, qui auraient intentionnellement
produit des documents non fiables pour accuser à tort Mme Kozlovska
de constituer une menace pour la sûreté de l’État polonais
Note.
3 Lutter
contre la répression transnationale
52. Dans sa
Résolution 2509 (2023), l’Assemblée a appelé les États à protéger les personnes
qui relèvent de leur juridiction contre les actes de répression
transnationale et à ne pas remettre, transférer, expulser ou extrader
celles qui en sont la cible. Elle a en outre appelé à établir une
définition officielle de cette pratique, à mettre en place un mécanisme
de signalement et de suivi, ainsi qu’à prendre une série de mesures
pour la prévenir, notamment: des contrôles supplémentaires des demandes
d’extradition, des notices rouges et des autres formes d’entraide
judiciaire internationale émanant de pays connus pour avoir recours
à la répression transnationale; l’expulsion ou le refus d’accréditer
les diplomates impliqués dans la répression transnationale; l’inflexion
de sanctions aux auteurs et complices de cette pratique; la restriction
des exportations de technologies de surveillance vers les pays qui
y ont recours. Dans sa
Recommandation 2257
(2023), l’Assemblée a recommandé au Comité des Ministres de
revoir et mettre à jour ses lignes directrices de 2011 «Éliminer
l’impunité pour les violations graves des droits de l’homme» afin
d’y inclure les techniques de répression transnationale; et d’envisager
d’élaborer une recommandation aux États membres sur la lutte contre
la répression transnationale, qui comprendrait une définition commune
de la répression transnationale.
53. Dans ses commentaires écrits sur la
Recommandation 2257 (2023), le Comité directeur pour les droits humains (CDDH)
a estimé que les phénomènes décrits dans la
Résolution 2509 (2023) étaient très préoccupants, incompatibles avec les valeurs
et les principes du Conseil de l’Europe et susceptibles de contrevenir
aux obligations juridiques de ses États membres, notamment en vertu
de la Convention européenne des droits de l’homme. Le CDDH a estimé
qu’au lieu de réviser les lignes directrices de 2011 du Comité des
Ministres sur la suppression de l’impunité pour les violations graves
des droits humains, une approche plus réaliste et plus souple consisterait
à élaborer une recommandation aux États membres sur la lutte contre
la répression transnationale, comme l’a aussi proposé l’Assemblée.
54. En effet, dans sa
Réponse à la
Recommandation 2257
(2023), le Comité des Ministres a expliqué que ses lignes directrices
de 2011 sur l’éradication de l’impunité pour les violations graves
des droits de l’homme traitaient déjà des méthodes ou techniques
de répression transnationale qui peuvent être considérées comme des
«actes à l’encontre desquels les États ont, conformément à la Convention
et à la lumière de la jurisprudence de la Cour, l’obligation d’adopter
des dispositions pénales». Les autres techniques mentionnées par
l’Assemblée, telles que le retrait des passeports et le refus des
services consulaires, qui ne relèvent pas du droit pénal, n’entrent
pas dans le champ d’application des lignes directrices actuelles.
En outre, le Comité des Ministres a indiqué qu’il avait donné mandat
au CDDH de réaliser une étude sur la nécessité et la faisabilité de
l’élaboration d’un ou plusieurs instruments non contraignants supplémentaires
pour compléter les lignes directrices et qu’il avait invité le CDDH
à garder à l’esprit la
Recommandation 2257
(2023) dans le cadre de ces travaux, le cas échéant.
55. J’ai présenté une intervention au CDDH, qui recommandait d’ajouter
une mention directe de la répression transnationale dans le projet
d’étude visant à compléter les Lignes directrices de 2011 sur l’élimination
de l’impunité pour les violations graves des droits de l’homme.
J’ai fait remarquer que la répression transnationale englobait diverses
méthodes, notamment les agressions physiques à l’étranger, le détournement
des instruments de coopération judiciaire, les restrictions à la
liberté de circulation et l’intimidation ou la surveillance à distance.
Ces actions présentent des difficultés juridiques et pratiques complexes,
car les lignes directrices actuelles portent uniquement sur les
questions nationales. Étant donné que la répression transnationale
comprend des violations extraterritoriales et le détournement par
les États de mécanismes internationaux, j’ai également recommandé
la réalisation d’une étude sur la création d’un instrument distinct,
complet et non contraignant. Un tel instrument permettrait de fournir
des orientations adaptées en matière de prévention, d’enquête, de
protection et d’amélioration de la coopération internationale, en
intervenant sur un champ d’application plus large de la compétence
des États. Malheureusement, ma proposition n’a pas été retenue dans
l’étude adoptée
Note.
3.2 Exemples
de pratiques étatiques
56. Le rapport publié par le Gouvernement
suisse contient plusieurs recommandations pour lutter contre la répression
transnationale en Suisse. Il préconise d’ouvrir un dialogue diplomatique
avec les États qui ont recours à la répression transnationale afin
d’indiquer clairement que de telles actions ne sont pas tolérées
par la Suisse. Au niveau national, le rapport appelle à examiner
et à clarifier les compétences, les procédures et les canaux de
communication et à analyser l’efficacité des instruments en vigueur
pour traiter les cas de répression transnationale. Il insiste sur
la nécessité de sensibiliser et de former les services fédéraux, cantonaux
et communaux afin qu’ils puissent mieux déceler, traiter et signaler
les cas de répression transnationale. Le rapport recommande par
ailleurs d’encourager et d’institutionnaliser les échanges avec
les diasporas concernées. Enfin, il propose d’évaluer la nécessité
et la pertinence d’un service de conseil facile d’accès pour les
victimes et les témoins de répression transnationale. L’objectif
général est d’améliorer la compréhension et la capacité des autorités
à gérer et à atténuer efficacement les conséquences de la répression
transnationale tout en assurant la protection des droits fondamentaux
et de la souveraineté.
57. Fin 2024, la Direction générale de la sécurité intérieure
française (DGSI) a créé un site internet en cinq langues (anglais,
arabe, chinois, français et russe) pour présenter les mesures prises
par les autorités françaises pour lutter contre la répression transnationale.
Ce site contient des informations sur le phénomène lui-même, des
exemples d’actes de répression transnationale et les coordonnées
du service par le biais duquel les victimes et les témoins peuvent
signaler aux autorités une opération de répression transnationale
Note.
58. Le rapport sur la répression transnationale au Royaume-Uni,
publié en juillet 2025 par la Commission mixte des droits humains
du Parlement britannique
Note, qualifie la répression transnationale
de menace importante et sous-estimée qui compromet la capacité du
Royaume-Uni à protéger les droits tant de ses citoyens que des personnes
qui cherchent refuge à l’intérieur de ses frontières. L’une de ses
principales conclusions est que le Royaume-Uni ne dispose actuellement
d’aucune définition juridique officielle de ce phénomène, ce qui
entrave la collecte effective de données, le suivi et l’élaboration
d’une stratégie nationale cohérente. La commission mixte note que
si la Chine, la Russie et l’Iran sont les auteurs les plus flagrants
de répression transnationale, d’autres États – comme l’Érythrée
– recourent fréquemment à des méthodes telles que la surveillance
numérique, l’intimidation des familles à l’étranger et le détournement
de mécanismes internationaux comme INTERPOL pour réduire au silence
les dissidents sur le sol britannique. Par ailleurs, le rapport
souligne que les protections existantes face aux poursuites stratégiques
contre la participation publique (SLAPP) se limitent actuellement
aux crimes économiques. Les journalistes et les militants restent donc
exposés au harcèlement judiciaire orchestré par l’État. Pour lutter
contre ces menaces en constante évolution, la commission mixte recommande
au Gouvernement britannique d’adopter de toute urgence une définition
officielle de la répression transnationale et d’exiger de toutes
les forces de police qu’elles collectent des données spécifiques
sur le harcèlement et la coercition liés à l’État. Une des propositions
clés consiste à mettre en place une ligne d’assistance téléphonique
nationale spéciale, avec un personnel formé, afin d’établir un lien
de confiance avec les communautés touchées et d’uniformiser la réponse
policière, aujourd’hui incohérente. En outre, le gouvernement est
invité à collaborer avec les partenaires de l’alliance Five Eyes
pour réformer les processus d’INTERPOL et mettre en place un mécanisme
qui permet d’alerter les personnes visées par des notices rouges
à motivation politique, tout en révisant le cadre national des sanctions
afin de bien englober l’ensemble des méthodes de répression transnationale.
59. Aux États-Unis, le Federal Bureau of Investigation (FBI) accorde
une importance croissante à la lutte contre la répression transnationale
en traitant ces menaces extraterritoriales comme des violations
directes de la législation fédérale et de la souveraineté américaine.
Le FBI a mis en place une cellule spéciale chargée de la répression
transnationale afin de coordonner le renseignement et les enquêtes,
tout en organisant des formations spécialisées à l’intention des
agents de terrain pour les aider à distinguer le harcèlement d’État
des activités criminelles courantes. La sensibilisation du public
est un pilier central de la stratégie du FBI, qui repose sur l’ouverture
d’une ligne d’alerte spéciale et la diffusion de ressources éducatives
auprès des différentes diasporas (en plusieurs langues) afin d’encourager
le signalement du harcèlement, des menaces numériques et des actes
de coercition. De plus, le FBI travaille en étroite collaboration
avec le ministère de la Justice pour obtenir des mises en accusation
contre des agents étrangers. Il utilise la loi sur l’enregistrement des
agents étrangers (FARA) pour démasquer et poursuivre les personnes
qui travaillent secrètement pour des gouvernements hostiles
Note.
60. Le projet de loi sur la politique de lutte contre la répression
transnationale (TRPA), déposé au Congrès américain en 2025, vise
à codifier une approche «pangouvernementale» pour protéger les dissidents
et les militants sur le sol américain. Le TRPA prévoit la mise en
place d’une stratégie interinstitutionnelle globale pour repérer
et contrer les méthodes des régimes autoritaires, notamment l’utilisation
de logiciels espions commerciaux et le détournement des notices
d’INTERPOL. Parmi ses dispositions clés figurent la définition de la
«répression transnationale», le risque d’incrimination de la collecte
d’informations sur les diasporas pour le compte de puissances étrangères
et l’élargissement de la définition juridique des agents étrangers
en vue de mieux cerner les méthodes répressives modernes. En outre,
le projet de loi prévoit une formation obligatoire pour l’ensemble
du personnel gouvernemental et diplomatique afin qu’il apprenne
à reconnaître les signes de la répression transnationale, tout en
autorisant des sanctions ciblées et des interdictions de visa à
l’encontre des responsables étrangers qui orchestrent de tels abus
Note.
61. En Allemagne, la réponse du gouvernement à la répression transnationale
a évolué grâce à une combinaison de mesures diplomatiques et d’un
renforcement de la surveillance nationale des activités de renseignement
étranger. À la suite d’incidents très médiatisés, comme l’assassinat
du Tiergarten en 2019, et face aux menaces répétées à l’encontre
de dissidents iraniens et égyptiens à Berlin, les autorités allemandes ont
intensifié la surveillance des méthodes de «surveillance communautaire»
utilisées par les régimes autoritaires pour intimider les personnes
exilées. En 2025 et au début de l’année 2026, le ministère fédéral
de l’Intérieur a mis en place une stratégie dite d’«architecture
défensive», qui prévoit le recours à l’Office fédéral pour la protection
de la Constitution (BfV) afin d’identifier et d’expulser les agents
étrangers opérant sous couverture diplomatique. Alors que l’Allemagne
s’est toujours appuyée sur le droit pénal en vigueur et l’expulsion
de diplomates pour signaler ses «lignes rouges», la pression législative
s’est intensifiée en 2026 en faveur de la création d’un bureau national
spécial de coordination
Note.
3.3 INTERPOL
62. En mai 2024, la commission
des questions juridiques et des droits de l’homme a tenu une audition
de suivi sur le thème de la répression transnationale. Au cours
de cette audition, des représentantes d’INTERPOL ont notamment présenté
les mesures qui ont été prises ces dernières années pour limiter
les possibilités de détournement du système d’INTERPOL. En 2017,
son Assemblée générale a adopté une politique à l’égard des réfugiés,
selon laquelle INTERPOL ne peut pas émettre de notices rouges à
l’encontre de personnes ayant obtenu le statut de réfugié. De même,
INTERPOL ne peut pas émettre de notice rouge contre une personne recherchée
pour avoir fait usage de sa liberté d’expression dans son État,
contre des membres de l’opposition politique et/ou contre des dissidents.
Il nous a été précisé qu’INTERPOL ne peut pas donner d’instructions
aux pays sur la manière de donner suite à une notice ou à toute
autre demande: chaque État assume l’entière responsabilité de ses
actes. En vertu des dispositions applicables, il incombe à chaque
État de signaler à INTERPOL tout problème de conformité constaté
dans les notices émises par d’autres États. S’il est établi qu’une
notice rouge n’est pas conforme au Statut ou au Règlement sur le
traitement des données, les données sont supprimées du système d’INTERPOL.
En cas de non-conformité répétée, des mesures correctives peuvent
être appliquées, qui vont de la surveillance renforcée à une suspension
totale de l’accès d’un État membre au système. Ces mesures n’ont
pas été conçues comme des sanctions, mais INTERPOL considère qu’elles
sont efficaces pour dissuader les manquements et prévenir toute
tentative de détournement de son système. En mai 2024, six États
étaient soumis à différents niveaux de mesures correctives. Le site
internet public d’INTERPOL publie des statistiques sur les manquements,
ainsi que les motifs pour lesquels il a été décidé de refuser ou
d’annuler une demande de notice/diffusion.
4 Conclusions
et recommandations
63. Lors de la rédaction de mon
rapport, j’ai demandé à plusieurs victimes avérées ou présumées
de la répression transnationale de répondre à un questionnaire portant
sur leur expérience de ce phénomène, notamment sur ses répercussions
sur leur sécurité personnelle, leur bien-être et les restrictions
de circulation auxquelles elles ont été soumises. Certaines d’entre
elles ont souhaité garder l’anonymat, je ne divulguerai donc pas
leur identité. Bon nombre de leurs contributions m’ont aidé à cerner
les lacunes des politiques ou de la législation en vigueur. Bien
qu’elles vivent dans différents pays et soient exposées à diverses
méthodes de répression transnationale, leurs réponses étaient étonnamment
similaires. Presque toutes ont indiqué que le fait d’être visée
par une notice INTERPOL, une demande d’extradition ou une mesure
similaire avait entraîné une stigmatisation de leur réputation (malgré
la nature politique de la demande), engendré des frais d’avocat importants
et eu un effet extrêmement négatif sur leur bien-être personnel –
qui s’est traduit par la crainte constante d’être arrêtées, la renonciation
aux voyages internationaux, la perte de biens ou le fait de passer
à côté de possibilités professionnelles. Les femmes victimes ont
été la cible d’attaques sexistes et/ou sexuellement explicites,
par exemple en étant accusées de se livrer au commerce du sexe ou
menacées de violences sexuelles. Les personnes concernées ont également
fait l’expérience d’une forme d’isolement social, puisque leurs
amis ont pris leurs distances afin d’éviter tout risque personnel.
Plusieurs personnes ont répondu que, bien qu’elles aient signalé
une surveillance physique ou des agressions dans leur État de résidence,
les autorités hôtes se sont montrées peu enclines à prendre des
mesures décisives, par crainte semble-t-il de compromettre leurs
relations avec l’État auteur des faits.
64. Les exemples d’actes de répression transnationale présentés
ici montrent clairement l’existence d’un vide juridique et politique
important qui doit être comblé si l’on veut lutter efficacement
contre la répression transnationale. Je suis particulièrement préoccupé
par la facilité avec laquelle les régimes autoritaires semblent
réprimer les dissidents sur le sol européen. La nette augmentation
du nombre d’actes de répression transnationale justifie une réponse
européenne unifiée et une coopération renforcée. Cette réponse est d’autant
plus urgente que les régimes autoritaires semblent s’inspirer mutuellement
pour mettre au point des méthodes nouvelles et de plus en plus sophistiquées
de répression transnationale, grâce auxquelles ils harcèlent leurs
opposants et réduisent au silence la dissidence.
65. Au cours de l’élaboration de ce rapport, il m’est apparu clairement
que l’absence d’une définition unifiée de la «répression transnationale»
constituait la lacune la plus importante à combler de toute urgence.
Si la plupart des États ont déjà adopté des dispositions pour poursuivre
les auteurs des actes de répression transnationale les plus courants,
de nombreux cas ne sont toujours pas signalés, car l’absence d’une
définition universellement acceptée entrave la collecte de données
fiables. Ma proposition de définition s’inspire du projet de loi
américain sur la répression transnationale (US Transnational Repression
Policy Act), ainsi que des contributions de Freedom House et du
New Lines Institute for Strategy and Policy. Je m’oppose à ce que
la définition se limite uniquement aux actes de répression transnationale
commis par un État à l’encontre de ses propres citoyens. Je considère
que des cas tels que ceux de Paul Watson et de Sir William Browder (mentionnés
ci-dessus) devraient être classés comme des actes de répression
transnationale, même si aucune de ces deux personnes n’a la nationalité
du pays qui demandait son extradition (respectivement le Japon et
la Fédération de Russie). Compte tenu de la nature évolutive de
la répression transnationale, j’estime également que la liste de
ses méthodes devrait rester ouverte et non exhaustive.
66. En ce qui concerne la collecte de données, je pense que la
solution la plus simple pour garantir leur fiabilité consiste à
considérer le contexte de répression transnationale comme une circonstance
aggravante en droit pénal. Par ailleurs, j’ai proposé que les États
envisagent d’ériger expressément la répression transnationale en
infraction pénale distincte. À l’heure actuelle, certaines méthodes
de répression transnationale peuvent faire l’objet de poursuites
en qualité de délits liés à l’espionnage ou au harcèlement; cependant,
certains actes n’atteignent pas le seuil requis et restent impunis.
Je pense notamment à des actes tels que le fait de photographier
des participants à une manifestation et de transmettre ensuite ces
images à leur État d’origine, ou de signaler des étudiants qui discutent
de sujets sensibles dans des universités étrangères, au risque de
les exposer eux ou leurs proches à des actes de harcèlement.
67. Mes propositions de créer des canaux de signalement et des
programmes de sensibilisation spéciaux s’inspirent des meilleures
pratiques en vigueur dans les États membres et observateurs du Conseil
de l’Europe, telles que présentées plus haut dans le détail. Si
certaines mesures de base, comme le recrutement de personnel spécialement
formé et la publication d’informations en plusieurs langues, pourront
être communes à tous les États, des mesures adaptées seront nécessaires
en fonction de la nature et de l’origine spécifiques des risques
encourus.
68. En ce qui concerne la réforme d’INTERPOL, il me semble qu’il
existe un manque criant de coordination entre les États démocratiques
pour garantir la transparence et la gouvernance motivées par des considérations
de droits humains. Compte tenu de la composition très hétérogène
d’INTERPOL – dont environ 58 % des membres étaient considérés comme
«partiellement libres» ou «non libres» par Freedom House en 2022 –,
ce n’est que par une coordination étroite que les États qui partagent
les valeurs du Conseil de l’Europe pourront garantir que le système
ne devienne pas de plus en plus vulnérable au détournement. Il convient
de tenir compte du fait que les bureaux centraux nationaux qui représentent
les États au sein d’INTERPOL sont, par essence, des autorités policières.
Je pense qu’une coordination nationale renforcée est nécessaire
pour garantir que les organes chargés de la protection et de la
promotion des droits humains aient une influence plus grande sur
la gouvernance et les mesures de réforme d’INTERPOL.
69. Enfin, je tiens à ajouter que je reste extrêmement préoccupé
par l’inflexion récente de sanctions totalement injustifiées à l’encontre
de fonctionnaires des Nations Unies et de juges de la Cour pénale internationale.
Certaines d’entre elles pourraient être qualifiées de répression
transnationale et semblent porter gravement atteinte au fonctionnement
des juridictions et organisations internationales, ainsi qu’à l’ordre juridique
international en général. Étant donné que la commission des questions
juridiques et des droits de l’homme prépare un rapport spécifique
sur cette question (sous la responsabilité de mon collègue, M. Tekke Panman,
Pays-Bas, PPE/DC), j’ai décidé de ne pas aborder cette question
dans le cadre du présent rapport.