Évaluation du partenariat pour la démocratie concernant le Parlement du Maroc
Addendum au rapport
| Doc. 14659 Add.
| 07 mai 2019
- Commission
- Commission des questions politiques et de la démocratie
- Rapporteur :
- M. Bogdan KLICH,
Pologne, PPE/DC
- Origine
- Addendum
approuvé par la commission le 9 avril 2019. 2019 - Commission permanente de mai
1 Introduction
1. Lors de sa réunion du 11 septembre
2018, la commission des questions politiques et de la démocratie a
approuvé un rapport et adopté un projet de résolution sur l’«Évaluation
du partenariat pour la démocratie concernant le Parlement du Maroc».
Leur présentation n’intervenant qu’à la Commission permanente de
mai 2019, il a paru opportun de compléter le rapport afin d’informer
les membres de l’Assemblée parlementaire des développements récents
intervenus dans le pays, d’assurer le suivi de questions particulièrement
importantes dans le domaine des droits humains et de rendre compte
de certaines activités menées par le Conseil de l’Europe et en particulier
par l’Assemblée.
2. Pour cet addendum, les autorités marocaines ont été sollicitées
et tant le ministère des Affaires étrangères que le Conseil national
des droits de l’homme se sont impliqués dans ce dialogue, caractéristique, pour
le rapporteur, de l’esprit du partenariat pour la démocratie.
2 Activités du
Conseil de l’Europe et de la commission des questions politiques
de l’Assemblée
3. Le rapporteur ne peut que se
féliciter des développements intervenus en la matière depuis l’adoption
de son rapport.
4. En ce qui concerne le dialogue politique mené au niveau du
Comité des Ministres, le rapporteur avait rappelé le souhait formulé
par ce dernier que ce dialogue, dans «son intensité [reflète] la
qualité de la coopération entre le Maroc et le Conseil de l’Europe»
(voir paragraphe 91 du rapport), ce qui signifiait, de manière on
ne peut plus diplomatique, que tel n’était pas encore tout à fait
le cas. La tendance avait commencé à s’inverser avec la visite à
Rabat les 11 et 12 avril 2018 de la Secrétaire Générale adjointe
du Conseil de l’Europe. Elle s’est confirmée avec la venue d’une
délégation du Groupe de rapporteurs Relations extérieures (GR-EXT)
à Rabat les 22 et 23 octobre 2018, dont l’objet était un échange
de vues avec les autorités compétentes et des représentants de la
société civile sur la mise en œuvre du Partenariat de voisinage
2018-2021 qui a été approuvé par les Délégués des Ministres le 21
mars 2018. Le dialogue dit «de haut niveau» est donc bien engagé,
il appartient désormais aux deux parties de l’entretenir.
5. Au niveau de l’Assemblée parlementaire, la commission des
questions politiques et de la démocratie a organisé le 23 janvier
2019 un échange de vues avec Mme l’Ambassadrice
Katrin Kivi, Représentante permanente de l’Estonie auprès du Conseil
de l’Europe et Présidente du GR-EXT, Mme Amina
Bouayach, Présidente du Conseil national des droits de l’homme marocain,
M. Driss Guerraoui, Président du Conseil marocain de la concurrence
et ancien Secrétaire Général du Conseil économique, social et environnemental (CESE),
et Mme Gabriella Battaini-Dragoni, Secrétaire
Générale adjointe du Conseil de l’Europe.
6. Ce type d’audition s’inscrit tout à fait dans la démarche
préconisée par le rapporteur pour approfondir le dialogue de notre
Assemblée avec nos partenaires marocains (voir paragraphe 86 du
rapport). Tant le niveau des personnalités marocaines auditionnées,
que le contenu de leurs interventions méritent d’être salués.
7. À cet égard, la Présidente du CNDH a brossé un large panorama
des activités de cette institution et a précisé que le Maroc recevait
en moyenne, chaque année, trois rapporteurs spéciaux d’organisations internationales
de premier plan, notamment des Nations Unies, sur différentes thématiques
liées aux droits humains.
8. La Présidente du CNDH estime que la situation des droits humains
au Maroc s’améliore à la faveur de l’adoption de nouvelles lois,
telles que la loi sur la prévention de la torture et la loi sur
la prévention de la victimisation des enfants et sur la protection
des droits des personnes handicapées. Un plan d’action national relatif
aux droits humains a par ailleurs été déployé. Les réformes constitutionnelles
de 2017 ont renforcé les droits des femmes, en permettant par exemple
aux femmes d’exercer n’importe quelle profession, et durci la répression
des actes de violence à l’égard des femmes, tels le harcèlement
et le viol conjugal.
9. L’ancien Secrétaire Général du CESE a centré son intervention
sur le «nouveau modèle de développement» marocain, thématique que
son ancienne institution a traitée, et qui a pour origine le constat, en
apparence paradoxal, d’un pays ayant vu sa richesse croître entre
1999 et 2013, en même temps que ses inégalités. Pour le rapporteur,
cette présentation vient conforter un certain nombre d’éléments
recueillis pendant sa mission au Maroc.
10. En premier lieu, l’intérêt qu’il y a pour l’Assemblée d’entendre
ces institutions, dont les diagnostics font directement écho aux
débats en cours dans plusieurs États membres du Conseil de l’Europe;
le fait que la croissance économique s’accompagne d’une nette diminution
du nombre d’emplois créés vaut pour le Maroc comme pour d’autres pays
et tel est également le cas de l’augmentation des inégalités de
richesse.
11. En deuxième lieu, le propos de l’ancien Secrétaire Général
du CESE démontre bien que les institutions marocaines sont conscientes
de deux défis majeurs pour les années à venir: celui de la réforme
de l’éducation et de ses effets tant dans le domaine de l’employabilité
que de l’affermissement des valeurs démocratiques, et celui de la
question sociale, la redistribution des richesses étant sans doute
la plus déterminante pour la société marocaine. Les remarques de
la délégation parlementaire marocaine sur le projet de rapport allaient également
dans ce sens.
12. En troisième lieu, ce type d’échanges permet de nourrir les
réflexions des membres de l’Assemblée dans le domaine de la promotion
de certains droits. M. Guerraoui a ainsi pointé le paradoxe marocain
en matière de droits des femmes, dont il considère qu’ils n’ont
jamais été aussi étendus, alors même que le taux d’activité des
femmes aujourd’hui n’a jamais été aussi bas et que le nombre de
mariages de mineurs n’a jamais été aussi important. Ce constat rejoint
la question de l’effectivité des droits et de la meilleure façon
de mettre en œuvre des réformes qui s’inscrivent dans la lignée
des valeurs défendues par le Conseil de l’Europe.
3 Droits humains:
les événements du Rif
13. Le rapporteur notait dans son
rapport adopté le 11 septembre 2018 au paragraphe 57: «Il sera donc particulièrement
intéressant de voir dans quelle mesure la liberté d’expression,
en particulier celle de la presse, va être appréciée par les tribunaux
et quelle portée ces derniers vont donner au droit à un procès équitable. C’est
également à cette occasion que l’on pourra apprécier si la nouvelle
indépendance du Parquet a quelque effet sur la façon dont les procureurs
se comportent et requièrent. Afin de disposer de suffisamment de
recul en la matière, le rapporteur envisage, si besoin est, d’ajouter
à son rapport un addendum consacré aux suites des événements du
Rif.»
14. Pour mémoire, les mouvements de protestation («
Hirak», «le mouvement») qu’a connue
la localité d’Al-Hoceïma, dans la région du Rif, ont débuté après
le décès de M. Mohcine Fikri, un vendeur de poisson, broyé dans
une benne à ordure alors qu’il tentait de récupérer sa marchandise
promise à la destruction, car obtenue de manière illégale
Note. Aux manifestations spontanées
dont les revendications portaient, selon le CNDH, sur le développement
socio-économique de la région et sur la lutte contre les abus de
pouvoir au niveau de la région, ont succédé des affrontements violents
avec les forces de l’ordre, accompagnés de destruction de biens publics
(véhicules et bâtiments incendiés), à partir du mois d’avril 2017,
toujours d’après le CNDH, et d’arrestations massives (le chiffre
de 400 figurant au paragraphe 55 du rapport n’a pas été infirmé
par les interlocuteurs du rapporteur).
15. Le rapporteur a cherché à préciser les suites judiciaires
données à ces dernières et saisi pour ce faire le CNDH, Amnesty
international ainsi que le Bureau du Conseil de l’Europe de Rabat.
Les informations obtenues laissent malheureusement certaines questions
de côté
Note,
mais il s’en dégage néanmoins les éléments suivants.
16. Cinquante-quatre personnes en lien avec le
Hirak, parmi lesquelles le meneur
de la protestation M. Nasser Zefzafi, ainsi que deux journalistes
et trois «journalistes citoyens»
Note, selon l’expression
retenue par Amnesty international dans son rapport «Maroc: Le procès
en appel du Hirak El-Rif est une occasion pour annuler des peines
prononcées à l'issue d'un procès inéquitable»
Note, qui avaient été appréhendés par
les forces de l’ordre du 26 mai au 15 juillet 2017, ont été condamnées
en première instance par un tribunal de Casablanca, à des peines
d’emprisonnement allant de 1 à 20 ans. Six personnes selon le CNDH
(quatre selon Amnesty International) ont été condamnées à 20 ans
de réclusion, et 21 à des peines de 2 ans ou moins, selon Amnesty
International. Le 21 ou 22 août 2018, 11 d’entre elles ont bénéficié
d’une grâce royale. Le 17 décembre 2018 ont commencé les audiences
du procès en appel des 43 personnes reconnues coupables en première
instance.
17. Depuis 2017, le CNDH a exercé son rôle habituel, en procédant
notamment à la visite des prisons où se trouvaient les détenus,
en intervenant comme médiateur auprès de ceux-ci et des autorités
pénitentiaires en cas de grèves de la faim, en apportant un soutien
matériel à leurs familles pour faciliter leurs visites et en suivant
les audiences du procès en première instance et du procès en appel.
18. Le rapport d’Amnesty International sur les condamnations en
première instance a été très critique tant sur son déroulement que
sur les peines infligées. Si le rapporteur ne partage pas toutes
les affirmations qui y figurent, par exemple sur la violation du
droit à une audience publique, deux sujets de préoccupations importantes
méritent d’être soulignés.
19. Il s’agit en premier lieu des allégations de torture et d’aveux
forcés, dont le rapport d’Amnesty International indique qu’ils ont
été utilisés comme preuve au cours du procès. Ces allégations, que
l’accusation considère comme une stratégie concertée des prévenus,
font cependant écho à des critiques parfois adressées au système
judiciaire marocain. À cet égard, le rapporteur se félicite de ce
que, selon le CNDH, le parquet général près la Cour d’appel d’Al-Hoceïma
ait ordonné à la Brigade nationale de police judiciaire l’ouverture
d’enquêtes sur 39 plaintes en allégations de torture et de mauvais
traitements, concernant des personnes interpellées et que des expertises
médicales aient déjà été menées. Il se félicite également de l’expertise
médicale réalisée par le CNDH et transmise au ministère de la Justice
début juillet 2017 sur des allégations de torture de détenus, qui
avait fuité dans la presse fin juin 2017. Il estime important de
veiller à ce que de telles expertises ne demeurent pas sans suite
et s’engage, pour sa part, à effectuer un suivi de cet aspect, dans
l’année qui suit l’adoption de son rapport.
20. Par ailleurs, si le rapporteur a parfaitement conscience de
la gravité des violences intervenues
Note et s’il comprend que celles-ci puissent
être sanctionnées par des peines aggravées lorsqu’elles visent des
agents de la force publique, il n’a pas été totalement convaincu,
au regard des éléments en sa possession, par une partie des incriminations
utilisées à l’encontre des condamnés, ainsi que par la lourdeur
des peines prononcées pour certains d’entre eux en première instance.
Selon Amnesty international, sur les 54 accusés, 32 ont été reconnus
coupables d’avoir incité ou participé à une «atteinte à la sûreté
intérieure de l’État». Or, aux termes de l’article 201 du Code pénal,
il semblerait que le crime d’atteinte à la sûreté intérieure de
l’État par incitation à commettre un attentat ayant pour but de
porter la dévastation, le massacre et le pillage dans une ou plusieurs
régions» est passible de la peine de mort et celui de «complot visant
à porter atteinte à la sûreté intérieure de l’État» de cinq à 20
ans de prison, selon Amnesty international. Un délit semble également avoir
été assez largement utilisé, celui «d’incitation publique à porter
atteinte à l’intégrité territoriale du Royaume».
21. Le rapporteur ne dispose bien évidemment pas des pièces du
dossier et ne peut se baser que sur les informations qui lui ont
été transmises et non sur celles qu’il aurait aimé avoir. Il n’en
demeure pas moins que la main de la justice n’a pas été légère pour
des accusés, dont l’immense majorité semble avoir un casier judiciaire
vierge selon Amnesty International, qui ne paraissent pas avoir
manifesté un désir particulier de renverser les institutions marocaines
ou de procéder à la sécession d’une partie du territoire.
22. Le rapporteur suivra donc attentivement le résultat du procès
en appel et espère que l’établissement d’un pouvoir judiciaire indépendant
se traduira de manière effective, dans les réquisitions du parquet
et dans l’appréciation par les juges du principe de proportionnalité
des peines.
4 Sahara occidental
23. Si la situation en matière
de droits humains n’a pas connu de changement notable depuis la
date de rédaction du rapport, les trois développements notables
intervenus depuis 2015 au Sahara occidental, qui y étaient mentionnés
(la crise de Guerguerat, la relance des négociations pour parvenir
à une solution politique et deux décisions de la Cour de Justice
de l’Union européenne) ont été marqués par des évolutions récentes.
24. Comme l’a indiqué le Secrétaire Général des Nations Unies
dans son dernier rapport d’octobre 2018, «la situation est restée
généralement calme des deux côtés du mur de sable»
Note depuis
le mois de mars 2018, diagnostic confirmé à propos de la zone tampon
de Guerguerat où plus aucun élément de la «police» du Front Polisario
n’est présent.
25. Par ailleurs, la relance des négociations s’est traduite par
l’organisation d’une table ronde les 5 et 6 décembre 2018 à Genève
à laquelle ont participé, à l’invitation de l’Envoyé personnel du
Secrétaire Général, M. Horst Köhler, des représentants de l’Algérie,
du Maroc, de la Mauritanie et du Front Polisario. Destinée avant
tout à renouer le dialogue, cette rencontre impliquant tous les
acteurs de la région était la première depuis six ans. Elle a été
suivie d’une autre table ronde avec les mêmes participants les 21
et 22 mars 2019. Selon le rapport officiel des Nations Unies, ces
réunions ont été caractérisées par un esprit positif et une atmosphère
respectueuse et constructive.
26. Concernant les suites données à l’arrêt de la Cour de Justice
de l’Union européenne du 21 décembre 2016
Note,
Conseil c. Front Polisario, et à son avis du 27 février 2018
Note,
celles-ci sont conformes à ce que le rapporteur prévoyait: le 14
janvier 2019, l’Union européenne et le Royaume du Maroc ont précisé
que les stipulations de leur Accord d’Association relatives aux
produits agricoles s’étendaient au territoire du Sahara occidental.
De même, le nouvel accord sur la pêche, signé à la même date, a
explicitement visé le Sahara occidental et ses eaux adjacentes.
L’extension du champ d’application de ces accords bilatéraux étant conditionnée
par le fait que la Commission européenne devait préalablement s’assurer
que les populations concernées par l’accord bénéficient des avantages
socio-économiques et de l’exploitation des ressources naturelles
de leurs territoires, les institutions européennes ont donc considéré
que tel avait bien été le cas.
5 Conclusion et
amendement
27. Les conclusions énoncées dans
le rapport approuvé par la commission des questions politiques et
de la démocratie le 11 septembre 2018 restent valables. Les derniers
développements intervenus depuis l’adoption du rapport amènent cependant
le rapporteur à proposer un amendement au projet de résolution,
et à faire une remarque d’ordre plus général.
28. L’amendement tire les conséquences du constat du rapporteur
sur les suites judiciaires données aux événements ayant eu lieu
à Al-Hoceïma et est libellé comme suit:
«Au paragraphe 6.2, après les mots “ministère de la Justice;”,
insérer les mots: “appelle les autorités marocaines et le Procureur
général du Roi près la Cour de Cassation à favoriser de manière
nette un changement de culture au sein de la magistrature, en promouvant
le principe de proportionnalité des peines, tant par une révision
du Code pénal que par l’envoi de directives générales aux membres
du Parquet, lorsque l’un et/ou l’autre s’avère(nt) nécessaire(s)”.»
29. Par ailleurs, le rapporteur estime qu’une implication importante
d’une délégation parlementaire d’un partenaire pour la démocratie,
mérite une traduction en termes de droit de participation aux activités
de l’Assemblée, qui va au-delà de la présence en commission ou du
simple droit à la parole. Il se félicite que la commission ait prévu
de discuter avec les délégations des partenaires pour la démocratie
le bilan du partenariat et les voies à suivre, et il espère qu’à
cette occasion, des propositions concrètes pourront être formulées
pour rendre le partenariat plus attractif et mieux adapté aux attentes
des délégations partenaires.