B Exposé des motifs
par M. Thomas Hammarberg et M. John Howell, corapporteurs
1 Introduction
1. À l’origine du présent rapport
se trouve une demande de débat d’urgence intitulée «Nouvelles mesures de
répression contre l’opposition politique et sociale en Turquie:
comment garantir le respect des droits de l’homme et des libertés
fondamentales et assurer la protection des citoyens turcs par la
Cour européenne des droits de l’homme?» déposée au nom du groupe
pour la gauche unitaire européenne (GUE) par M. Tiny Kox (GUE, Pays-Bas).
À la suite de la décision de la commission permanente du 12 octobre
2020 de tenir un débat d’urgence sur ce thème et de la saisine pour
rapport de la commission pour le respect des obligations et engagements
des États membres du Conseil de l'Europe (commission de suivi),
cette commission nous a confirmés, lors de sa réunion du 16 octobre
2020, comme rapporteurs pour ce rapport relevant d’une procédure
d’urgence, dans la mesure où nous sommes corapporteurs sur la Turquie
et conformément à la pratique établie. La commission de suivi a
également approuvé le nouveau titre de ce rapport que nous avons proposé
lors de cette réunion.
2. Nous avons été nommés corapporteurs pour le suivi de la Turquie
respectivement en juin 2019 et janvier 2020. En raison de la pandémie
de covid-19, nous n'avons pas encore eu l'occasion d'effectuer une
visite d'information dans le pays. Ce rapport s'appuiera donc sur
des sources d'information existantes qui font autorité, les avis
et rapports de la Commission européenne pour la démocratie par le
droit (Commission de Venise), les rapports d'ONG internationales
et d'organisations nationales de la société civile, ainsi que sur
les échanges de vues organisés au sein de la commission de suivi.
Nos textes de référence incluent notamment la
Résolution 2121 (2016) et la
Résolution
2156 (2017) de l’Assemblée «Le fonctionnement des institutions démocratiques
en Turquie» ainsi que la
Résolution
2260 (2019) adoptée selon la procédure d'urgence, sur «L'aggravation
de la situation des personnalités politiques de l'opposition en
Turquie: que peut-on faire pour protéger leurs droits fondamentaux
dans un État membre du Conseil de l'Europe».
3. Le présent rapport, élaboré dans le cadre d’une procédure
d’urgence, ne permet pas d’examiner de manière approfondie toutes
les questions pertinentes relatives aux droits de l'homme, à la
démocratie et à l’État de droit, qui devraient être traitées dans
un rapport de suivi complet que nous comptons préparer dès que possible.
Nous pensons que la récente répression de l'opposition politique
et de la dissidence civile doit être examinée dans le contexte général
et les faits récents qui ont porté atteinte au fonctionnement des institutions
démocratiques, l'État de droit et la protection des droits de l'homme
en Turquie.
4. Au cours des derniers mois, la Turquie a été au centre de
plusieurs événements marquants qui se sont produits sur la scène
internationale. En effet, ce pays a mené un certain nombre d’interventions
extérieures, y compris des opérations militaires dans le nord de
la Syrie, en Méditerranée orientale ou en Libye, sans compter sa
participation, telle qu’elle a été rapportée, au conflit entre l'Arménie
et l'Azerbaïdjan qui ont suscité de graves préoccupations, notamment
en ce qui concerne la conformité de ces interventions extérieures
avec ses obligations envers le Conseil de l'Europe. Cette question
a également été soulevée par la Cour européenne des droits de l'homme
lorsqu'elle a appelé, dans les mesures provisoires du 6 octobre
2020, «tous les États directement ou indirectement impliqués dans
le conflit [entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan], y compris la Turquie, de
s'abstenir de tout acte qui contribuerait à des violations des droits
que la Convention garantit aux civils et de respecter leurs obligations
au titre de la Convention
Note». Le rapport de
suivi ne peut ignorer cet aspect qui sera une composante importante
de notre futur travail. Cependant, dans le présent rapport, nous
avons décidé de nous concentrer sur les événements intérieurs les
plus pressants, conformément au renvoi de la commission permanente.
Nous pensons par ailleurs que la conformité des interventions extérieures
de la Turquie avec les normes du Conseil de l'Europe devrait être
intégrée dans les prochains rapports que nous élaborerons dans le
cadre de la procédure de suivi.
2 La répression des hommes politiques
et des élus de l'opposition, au niveau national et local, et le fonctionnement
des institutions démocratiques
5. Dans sa
Résolution 2260 (2019), l’Assemblée a rappelé qu’une opposition politique parlementaire
et extraparlementaire est un rouage indispensable au bon fonctionnement
d'une démocratie. Elle a exprimé ses préoccupations face à la détérioration
de la situation de l'État de droit, de la démocratie et des droits
de l'homme en Turquie, y compris la levée de l’immunité de 154 parlementaires
en 2016, la restriction de la liberté d’expression et de celle des
médias, la réduction des freins et contrepoids dans le nouveau système présidentiel
ou l’iniquité des processus électoraux, qui ont de plus en plus
diminué, gêné ou compromis la capacité des personnalités politiques
de l'opposition d’exercer leurs droits et de remplir leurs rôles démocratiques,
et qui ont abouti à ce que (d'ancien.nes) député.es de l'opposition
soient poursuivis, détenus ou condamnés. Soulignant l'existence
évidente de solides conditions préalables à la démocratie au sein
de la société turque, y compris les aspirations des citoyens à faire
des choix véritables entre les candidats, les partis et les programmes
politiques, l'Assemblée a appelé les autorités turques à respecter
pleinement les droits et les libertés fondamentales des personnalités
politiques de l'opposition; en particulier, l'Assemblée a demandé à
la Turquie de garantir l'immunité parlementaire, de modifier la
législation et la constitution conformément aux recommandations
de la Commission de Venise, d’abaisser le seuil électoral de 10 %,
de renforcer la liberté d'expression et celle des médias, de mettre
en œuvre les arrêts de la Cour européenne des droits de l'homme et
de poursuivre la coopération sur ces questions avec le Conseil de
l'Europe et l'Assemblée parlementaire dans le cadre de sa procédure
de suivi en cours.
6. En 2019, quelques faits nouveaux positifs ont été notés en
ce qui concerne les (ancien.nes) député.es en détention, notamment
la libération de la députée Leyla Güven le 28 janvier 2019
Note, l'arrêt de la Cour constitutionnelle
du 3 octobre 2019 concluant à la violation de la liberté d'expression
de l'ancien député Sırrı Süreyya Önder
Note du Parti Démocratique des Peuples
(HDP), et la remise en liberté, le 31 octobre 2019, de l'ancien
député Eren Erdem du Parti Républicain du Peuple (CHP) qui a été
libéré après l'adoption du premier paquet de la réforme judiciaire
(voir ci-dessous).
7. Malheureusement, de nouvelles mesures de répression contre
les membres de l'opposition ont été prises depuis lors. Nous tenons
à mentionner quelques exemples récents:
- En décembre 2019, la destitution de Burak Oğuz, du parti
CHP, maire du district d'Urla dans le district d'Izmir, pour lien
présumé avec le Mouvement GülenNote,
et son remplacement par un administrateur a été un fait nouveau
inquiétant. Le Président du Congrès des pouvoirs locaux et régionaux
du Conseil de l’Europe (le Congrès) a déclaré à cette occasion que
«la pratique des recours excessifs aux procédures judiciaires contre
les élus locaux en Turquie et leur remplacement par des fonctionnaires
nommés porte gravement atteinte au choix démocratique des citoyens
turcs et au bon fonctionnement de la démocratie locale en TurquieNote».
- Le 4 juin 2020, l’immunité parlementaires des député.es
du HDP Leyla Güven et Musa Farisoğulları et du député du CHP Enis
Berberoğlu a été levée. Si l'arrestation de Mme Güven
et de M. Berberoğlu qui s’en est suivie a été brève, M. Farisoğulları
reste derrière les barreaux avec les ancien.nes coprésident.es du
HDP et quatre autres députés du HDP.
- Le 23 juin 2020, la cour d'appel a confirmé la condamnation
de Canan Kaftancioğlu, présidente de la branche d'Istanbul du CHP,
à neuf ans de prison en raison d'un tweet publié il y a six ans.
Sa condamnation est intervenue à la suite des élections locales
remportées par l'opposition et a été considérée comme une représaille
pour la gestion réussie de la campagne électorale d'Ekrem Imamoğlu à
Istanbul par Mme Kaftancioğlu.
- Le 17 septembre 2020, la Cour constitutionnelle a statué
que le droit de (l'ancien) député du CHP Enis Berberoğlu de se présenter
aux élections et d'exercer des activités politiques ainsi que son
droit à la liberté et à la sécurité avaient été violés. M. Berberoǧlu
– un ancien journaliste – avait été condamné en 2017 à cinq ans
de prison pour avoir divulgué des informations sur l'implication
possible de la Turquie dans le conflit syrienNote. Le 15 octobre 2020, une juridiction
inférieure a cependant refusé de se conformer à l’arrêt de la Cour
constitutionnelle et de rejuger M. Berberoǧlu, l'empêchant ainsi
de revenir au Parlement.
- Le 25 septembre et le 1er octobre
2020, des mandats d'arrêt ont été lancés contre 101 membres et représentant.es
élu.es du HDP, dont l'ancien député Sırrı Süreyya Önder (qui a été
libéré par la suite) et l'ancien membre de l’Assemblée Nazmi Gür,
pour leur participation présumée aux violences commises lors des
manifestations de Kobane d'octobre 2014Note. Dix-sept hommes politiques du HDP
ont été arrêtés, dont les co-maires de Kars (qui ont été remplacés
par des administrateurs) dans ce que le Président du Congrès a décrit
comme une «nouvelle atteinte à l'autonomie localeNote».
- Le 8 octobre 2020, Murat İde, conseiller de presse de
la dirigeante du parti d’opposition Bon parti (İYİ) Meral Akşener,
a été arrêté une journée pour une chronique qu'il avait écrite en
2015. Ces incidents se déroulent dans un environnement qui limite
gravement les activités politiques des partis d'opposition.
8. En janvier 2019, l'Assemblée avait déjà exprimé ses préoccupations
concernant la restriction des droits des hommes et femmes politiques
de l'opposition au niveau local, en particulier ceux liés à la question
kurde, notamment le remplacement de plus de 90 maires élus du HDP
ou de son parti frère par des administrateurs nommés par le gouvernement.
Ces faits, qui se sont produits pendant l'état d'urgence, sont en
violation de la Charte européenne de l'autonomie locale (STE n°
122). Cette pratique a également été critiquée par la Commission
de Venise
Note.
9. Cette tendance s'est accentuée après les élections locales
du 31 mars 2019. Le Parti de la justice et du développement (AKP)
et ses alliés du Parti nationaliste MHP ont remporté globalement
51% des voix, mais ils ont perdu la majorité dans les villes d'Ankara
et d'Istanbul. L'élection du maire d'Istanbul, le 31 mars 2019,
a été marquée par l'annulation très critiquée du résultat par le
Conseil électoral suprême (YSK) et, finalement, par un nouveau tour
de scrutin le 23 juin (qui a conduit à l'élection d’Ekrem Imamoğlu,
candidat du CHP, avec le soutien du HDP). Dans son rapport d'observation
des élections, le Congrès a conclu que les deux scrutins s'étaient
déroulés dans l'ordre et qu’ils avaient été administrés de manière
satisfaisante, avec un taux de participation remarquablement élevé.
Toutefois, des mesures urgentes étaient nécessaires pour réformer l’YSK
(dont les décisions sont sans appel), pour clarifier la législation
électorale et pour harmoniser l’ensemble de la législation électorale
afin de lui donner un cadre cohérent. Le Congrès a également recommandé
la suppression des limitations trop restrictives des libertés d'association,
de réunion et d'expression afin de rétablir un environnement favorisant
pleinement des élections véritablement démocratiques
Note.
10. La destitution et le remplacement des maires élu.es (appartenant
en grande majorité au HDP) ont repris après les élections locales
de mars 2019. La Commission de Venise a émis un avis sur le remplacement
des candidats élus et des maires en juin 2020
Note et appelé le Gouvernement turc à
abroger les décisions qui ont sapé l'autonomie démocratique dans
le sud-est de la Turquie.
11. Selon les derniers chiffres fournis par le HDP, 48 maires
de ce parti, élu.es en mars 2019 (dont les maires des villes métropolitaines
de Diyarbakır (Selçuk Mızraklı), Mardin (Ahmet Türk) et Van (Bedia
Özgökçe Ertan), ont jusqu'à présent été destitués en raison d'accusations
liées au terrorisme et remplacés par des administrateurs nommés
par le gouvernement. En outre, six maires qui avaient remporté les
élections de 2019 se sont vu refuser leur certificat d'élection
parce qu'ils avaient été démis de leurs fonctions par des décrets d'urgence.
En conséquence, 54 des 65 maires (83 %) du HDP élus par les électeurs
ne sont pas en mesure de diriger leur municipalité
Note.
En outre, entre l’été 2015 et novembre 2019, plus de 6 500 responsables, membres
et votants du HDP ont été emprisonnés en raison de leur engagement
politique
Note. Nous craignons que le degré et
la durée de la répression contre les membres et les hommes politiques
du HDP ne soient une oppression politique systématique visant à
supprimer ce parti.
12. La répression politique représente donc une menace pour tous
les partis d'opposition et compromet sérieusement le fonctionnement
de la vie politique en Turquie. Garantir des élections libres et
équitables, et respecter la volonté des électeurs, aux niveaux local
et national, sont la pierre angulaire de la construction d'une démocratie
saine. La Turquie a une vie civique et politique dynamique, y compris
les mouvements de femmes et d’écologistes, qui contribuent au débat
public et politique; la question de savoir si la Turquie devrait avoir
un système présidentiel ou parlementaire est une question qui continue
d'animer les partis politiques de l'opposition. De nouveaux partis
politiques ont été récemment créés, notamment le Parti du futur
créé en décembre 2019 par Ahmet Davutoğlu, ex-Premier ministre et
ex-membre du Parti AKP, tandis que Ali Babacan, ancien ministre
de l'économie, a créé une nouvelle formation politique appelée DEVA.
Un parti vert a également été créé en septembre 2020. Ces faits
nouveaux vont enrichir les débats politiques en Turquie. C'est une
raison de plus, compte tenu des précédents rapports d'observation
des élections, pour que l'Assemblée accorde une plus grande attention
aux conditions et à l'environnement des élections, mais aussi, plus
généralement, pour renforcer la transparence du processus législatif
ainsi que l'intégrité des députés. Nous espérons que le Parlement
turc rédigera son code de déontologie pour les députés, comme l'a
demandé le GRECO en 2019
Note.
Nous espérons également que les autorités turques utiliseront pleinement
l'expertise du Conseil de l'Europe lorsqu'elles envisageront de
réviser la loi sur les partis politiques et la législation électorale, y
compris l'abaissement du seuil électoral de 10%, qui reste le plus
élevé d'Europe.
3 État
de droit et fonctionnement du système judiciaire
3.1 Situation
des avocats
13. Nous sommes préoccupés par
la dégradation de la situation des avocat.es en Turquie et la criminalisation
de leurs activités. Le 11 septembre 2020, 47 avocat.es ont été arrêté.es
et leurs bureaux ont été fouillés. Depuis juillet 2016, plus de
1 500 avocat.es ont été poursuivi.es. Nous rappelons que les avocats jouent
un rôle clé dans la mise en œuvre des normes démocratiques et dans
l'administration efficace de la justice. Ils doivent donc pouvoir
exercer leur profession de manière indépendante et sûre
Note.
14. Un grand nombre d'avocats ont été arrêtés sous des chefs d’accusation
liés au terrorisme, pour avoir défendu des clients accusés de terrorisme.
Quatorze avocats de l'Association des avocats progressistes (organisation
fermée le 22 novembre 2016 par un décret pris dans le cadre de l'état
d'urgence) impliqués dans des affaires «liées au terrorisme» ou
jugées sensibles ont été condamnés à de lourdes peines de prison,
qui ont été confirmées par la Cour suprême de cassation le 15 septembre
2020.
15. Certain.es de ces avocat.es ont été contraint.es de faire
des grèves de la faim, au prix de leur vie, pour exiger des procès
équitables. Ebru Timtik, qui en faisait partie, a payé le prix ultime
pour sa quête d'un procès équitable, tandis que son collègue Aytaç
Ünsal a finalement été libéré dans un état critique. Le décès de Mme Timtik
s'ajoute à celui des membres du groupe musical Grup Yorum, Helin
Bölek et İbrahim Gökçek, ainsi que de Mustafa Koçak qui réclamaient
également un procès équitable mais qui ont perdu la vie en avril
2020 et mai 2020.
3.2 Révision
de la loi sur les avocats
16. Non seulement les avocat.es
individuel.les, mais aussi leurs organisations professionnelles
sont inquiétés. En juillet 2020, le parlement a adopté les amendements
de 2020 à la loi de 1969 sur les avocats, qui ont introduit deux
changements majeurs au système de gouvernance de la profession juridique
en Turquie, à savoir la création de multiples associations de barreaux
dans les grands centres provinciaux (au lieu d’une seule, comme
auparavant)
Note et
la modification du mode de vote relatif des associations des barreaux
au sein de l’Union des associations turques des barreaux (l’UTBA).
La loi, qui a été adoptée sans consultation appropriée de ces associations,
est considérée comme une étape qui pourrait compromettre la situation
des avocats dans le système judiciaire turc.
17. À la demande de la commission de suivi, la Commission de Venise
a adopté, le 9 octobre 2020, un avis sur les amendements de 2020
à la loi de 1969 sur les avocats.
Note Elle a conclu qu’il n’était pas
clair comment le nouveau système améliorerait la qualité des services
ou de la formation fournis par l’UTBA ou les associations de barreaux
aux avocats. Elle a souligné que «la création d’associations alternatives
de barreaux peut entraîner une pratique incohérente en matière disciplinaire
et créer une instabilité administrative» et qu’il y a «un risque
réel que la création de plusieurs barreaux dans une même ville,
sur la base d’une adhésion volontaire, conduise à une politisation
accrue de la profession d’avocat. Cela est incompatible avec le
rôle neutre que les avocats devraient normalement jouer. Cela mettra
également en danger l’indépendance des avocats, qui est implicitement
requise par les traités internationaux sur les droits de l’homme,
par les normes de
soft law et
qui est l’une des exigences de l’État de droit». La Commission de
Venise a conclu que les autorités turques devraient envisager des
solutions alternatives tout en assurant «une participation significative de
la communauté des avocats turcs sur toute nouvelle réforme de la
profession juridique».
Note
18. Suite à l'adoption de la loi, une deuxième association du
barreau a été créée à Istanbul et a obtenu sa licence en septembre.
Dans d'autres villes cependant, les avocats n'ont pas réussi à recueillir
2 000 signatures pour créer une deuxième association dans les délais
impartis et envoyer des délégués pour l'élection de l'UTBA qui était
prévue le 11 octobre 2020. En raison d'une nouvelle flambée de la
pandémie, le ministère de l'Intérieur a décidé d'interdire les rassemblements
(notamment les élections et les assemblées générales) d’organisations
professionnelles, y compris les barreaux et les ONG, jusqu'au 1er décembre
2020, tout en autorisant, dans le même temps, des rassemblements
similaires de partis politiques. Cette décision a été contestée
par les associations de barreaux mais confirmée par le Conseil électoral
suprême. Les associations de barreaux ont fait valoir que l'interdiction
avait pour but de permettre aux associations de barreaux pro-gouvernementales
nouvellement formées de gagner du temps pour envoyer des délégués
aux élections de l’UTBA.
Note
19. Nous appelons les autorités turques à réviser la loi sur les
avocats telle qu’amendée en juillet 2020 conformément à l'avis de
la Commission de Venise d'octobre 2020 et à autoriser, sans plus
attendre, l’organisation de l'assemblée générale des avocats pour
permettre la tenue régulière d'élections de l'UTBA, en tenant compte
des contraintes sanitaires en vigueur.
3.3 Absence
de séparation des pouvoirs
20. Le système judiciaire doit
encore faire face à de nombreuses difficultés, notamment après la
révocation d’un quart de ses juges et procureurs après le coup d’état
manqué. Les amendements constitutionnels de 2017 établissant un
système présidentiel caractérisé par des pouvoirs étendus accordés
au Président de la République, ont encore réduit l’indépendance
de la justice et ne garantissent pas la séparation des pouvoirs, ainsi
que l’ont montré la Commission de Venise en 2017
Note et le GRECO en 2018
Note. En particulier, la composition
du Conseil des juges et des procureurs, qui n’est pas compatible
avec les normes du Conseil de l'Europe, et la suspension des garanties
et des procédures d’ordinaire applicables à la révocation, au recrutement
et à la nomination des juges et des procureurs sont des éléments
qui, d’après la Commissaire aux droits de l'homme, Mme Dunja Mijatović,
ont renforcé «la tendance du système judiciaire turc à placer la protection
de l’État au-dessus de la protection des droits de l'homme». La
Commissaire aux droits de l'homme constate aussi que «la procédure
pénale semble n’être souvent qu’une formalité, en particulier dans
les affaires de terrorisme». Elle ajoute: «Dans de très nombreuses
autres affaires, les autorités omettent simplement de passer par
le système judiciaire, même pour des mesures qui ont des conséquences
sérieuses pour les droits de l'homme, telles que certaines restrictions
appliquées à la liberté de voyager ou à l’exercice de la profession
d’avocat
Note.
21. Nous tenons également à mentionner le rapport complet de février 2020
de la Commissaire aux droits de l'homme qui présente une analyse
approfondie de la situation actuelle, y compris l'impact du système présidentiel
sur la protection des droits de l'homme. Mme Mijatović
décrit les conséquences dévastatrices des mesures que les autorités
ont prises au lendemain de l'état d'urgence sur l'indépendance et
l'impartialité du pouvoir judiciaire et sur l'État de droit et les
droits de l'homme en Turquie. De nombreux problèmes de longue date,
comme le recours abusif à la détention provisoire, ont été accentués
et aggravés par de nouveaux dysfonctionnements.
3.4 Réformes
annoncées du système judiciaire et attentes
22. Les autorités turques ont lancé
une nouvelle réforme du système judiciaire en mai 2019. Le 17 octobre 2019,
la Grande Assemblée nationale de Turquie a adopté une loi visant
«à améliorer l’indépendance, l’impartialité et la transparence du
système judiciaire; à renforcer davantage la liberté d’expression
et la liberté de la presse; à consolider le droit à un procès équitable
en fixant des durées de détention maximales; à renforcer davantage
les droits des personnes mineures et des victimes d’infractions
pénales; à faciliter l’accès à la justice et à réduire la charge
de travail des magistrats»
Note. Quelques mesures
notables ont été adoptées: par exemple, la possibilité de former
un recours contre une décision rendue par un tribunal régional (plus précisément
par la chambre pénale du tribunal), notamment si cette décision
a un effet direct sur la liberté d’expression; l’intégration, dans
la loi contre le terrorisme, de dispositions spécifiques selon lesquelles l’expression
d’idées qui ne dépasse pas les limites de l’information ou de la
critique ne constitue pas une infraction. Parmi les autres mesures
figurent une modification de la loi relative à internet qui instaure
un mécanisme de blocage progressif des sites web, la définition
de nouvelles limites de durée de la détention provisoire
Note et
la possibilité, pour une personne acquittée, de se voir délivrer
un nouveau passeport après l’examen de la demande par les autorités
répressives selon la procédure ordinaire.
23. Nous saluons la volonté des autorités de reconnaître les insuffisances
du système judiciaire et d’y remédier. La commission de suivi a
eu l'occasion de discuter de la réforme du système judiciaire et
du plan d'action pour les droits de l'homme et de leur impact attendu
sur la liberté d'expression et de réunion lors d'une audition organisée
le 13 novembre 2019. Certaines des mesures prises vont dans le bon
sens. Le dialogue établi avec le Conseil de l'Europe pour discuter
de la stratégie de réforme et du plan d'action pour les droits de l'homme
est également à l'honneur des autorités et devrait être encore renforcé,
et nous espérons que le groupe de travail créé par le ministère
de la Justice et le Conseil de l'Europe reprendra ses travaux. Cependant, de
nombreux intervenants partagent le même sentiment et considèrent
que la stratégie, malgré ses bonnes intentions, n'a pas permis de
régler les problèmes fondamentaux du système judiciaire:
- Un groupe de partis d’opposition,
composé du CHP, du Parti démocrate, du HDP, du Parti de la félicité (Saadet)
et du Parti turc du travail, ont estimé que, d’après le document
présentant la stratégie de réforme judiciaire, cette stratégie ne
traite pas les principaux problèmes judiciaires, tels que l’indépendance
de la magistrature, la liberté d’expression et les violations des
droits, de grande ampleur et à caractère systématique, causés par
les décrets relatifs à l’état d’urgence. Par la suite, cette alliance politique
a rédigé des amendements à 14 projets de loi en soulignant la nécessité
de garantir un procès équitable (de toute urgence), ainsi que des
amendements à la loi relative à la tenue de réunions, de manifestations
et de rassemblements et à la loi sur la presse. Ces partis ont aussi
demandé la création d’une commission parlementaire chargée de débattre
de la réforme de la justiceNote.
- La Commissaire aux droits de l'homme a expliqué aux autorités
que «cette stratégie ne permet pas de traiter certains problèmes
essentiels, tels que le cadre constitutionnel garantissant l’indépendance
et l’auto-gouvernance des magistrats, ni de combler nombre de lacunes
concernant les principes d’un procès équitable, de l’égalité des
armes et de la sécurité juridique». Mme Mijatović
a aussi fait remarquer, à juste titre, que la mise en œuvre de la
stratégie déprendra de «la volonté des autorités de revoir complètement,
dans les meilleurs délais, des textes législatifs essentiels, comme
le code pénal, la loi antiterroriste et le code de procédure pénale»Note.
24. La Secrétaire générale du Conseil de l'Europe, Mme Marija
Pejčinović Burić, a souligné lors du lancement du Plan d'action
pour les droits de l'homme le 9 décembre 2019 que «l’ambiguïté de
certains textes de loi, l’interprétation limitée ou étroite des
normes en matière de droits de l’homme et les restrictions excessives
imposées aux droits et libertés sont toujours à l’origine de l’introduction
de nombreuses requêtes devant la Cour européenne des droits de l’homme»,
et qu’il fallait que l’interprétation des juges évolue et que d’autres
modifications soient apportées à la législation
Note.
25. Il existe des problèmes urgents et durables qui devraient
être traités sérieusement et conduire à des changements significatifs.
L’Assemblée a appelé, à maintes reprises, à une réforme de la loi
antiterroriste et du code pénal, qui continuent d'être interprétés
de manière trop large, en contradiction avec la jurisprudence de
la Convention européenne des droits de l'homme (ETS no 5,
la Convention), et sont à l’origine de peines de prison ou de détentions
provisoires injustifiées. En 2019, 36 000 personnes ont été poursuivies
pour «offense au président» sur la base de l'article 299 du code
pénal qui devrait être supprimé ou modifié selon la Commission de
Venise.
26. La gestion de la pandémie a abouti à l'adoption de la loi
turque sur l'application des lois pénales (visant à libérer sous
condition 90 000 prisonniers exposés au virus dans les prisons)
qui concerne les personnes détenues pour des motifs liés au terrorisme.
Nous nous sommes félicités de l'adoption des mesures d'urgence nécessaires
pour protéger la santé des prisonniers, des personnes détenues et
du personnel pénitentiaire, mais nous avons profondément regretté
que le Parlement turc n'ait pas traité de la même manière les hommes et
femmes politiques, les journalistes, les universitaires et les autres
militant.es de la société civile accusé.es de «terrorisme» dans
le cadre de procès inéquitables et ne leur ait pas permis de bénéficier
de mesures sanitaires préventives similaires
Note. Le CHP, principal parti d'opposition,
avait contesté cette loi qui, selon lui, présentait les caractéristiques
d'une loi d'amnistie ou d’un droit de grâce (et aurait nécessité
une majorité des trois cinquièmes au parlement). La Cour constitutionnelle
a rejeté le recours à la majorité, tandis que le président de la
Cour constitutionnelle, Zühtü Arslan, le vice-président, Hasan Tahsin
Gökcan, et cinq membres de la Cour ont exprimé des opinions dissidentes
sur cette décision de rejet
Note.
4 La
répression des défenseurs des droits humains dans le cadre de la
protection des droits de l'homme
4.1 Situation
des défenseur.es des droits humains et des militant.es de la société
civile
27. Les défenseurs des droits humains
restent dans une situation difficile et font l'objet de harcèlement politique
et judiciaire. Ces dernières années, l’Assemblée a fait part de
ses profondes préoccupations à ce sujet. Elle s’inquiétait également
de la loi relative aux réunions et manifestations (n° 2911), qui
sert habituellement et arbitrairement à interdire les réunions pacifiques
et incrimine la participation des citoyens à ces réunions. De nombreux
représentant.es de la société civile et de défenseur.es des droits
humains font l'objet de poursuites et de harcèlement judiciaire
lorsqu'ils mènent des activités pacifiques ou expriment des opinions
qui ne sont pas forcément celles de la majorité. Nous avons réagi,
ainsi que la rapporteure générale de l’Assemblée sur la situation
des défenseurs des droits de l'homme dans les États membres du Conseil
de l'Europe, Alexandra Louis (France, ADLE), et nous avons partagé
les préoccupations exprimées par la Commissaire aux droits de l'homme
concernant «le renforcement d'un cadre juridique et réglementaire
déjà répressif, la fermeture pure et simple des organisations de
la société civile sans aucune décision de justice ni recours effectif,
le discours politique toxique et les campagnes de diffamation dans
les médias pro-gouvernementaux, et les nombreuses poursuites pénales
contre les défenseurs des droits de l'homme
Note». Nous tenons à présenter
quelques exemples qui, à notre avis, sont révélateurs de la situation
actuelle:
- Les «Universitaires
pour la paix» ont été accusé.es de «propagande terroriste» pour
avoir signé une Déclaration de paix, «Nous ne serons pas parties
à ce crime», publiée en 2016 à la suite des opérations militaires
menées dans le sud-est de la Turquie. Plus de 600 des 2 200 signataires
ont été poursuivi.es pour terrorisme, ce qui a eu des conséquences
dramatiques pour leur carrière universitaire et leur vie personnelle.
Le 26 juillet 2019, la Cour constitutionnelle de Turquie a conclu
à la violation des droits des Universitaires pour la paix, une décision
saluée par les rapporteurs de l’AssembléeNote. Depuis lors, 522 Universitaires pour
la paix ont été acquitté.es. Ils rencontrent néanmoins des difficultés
à réintégrer leurs fonctions universitairesNote. La décision de la Cour, qui
a établi que la déclaration de paix était dans les limites de la
liberté d'expression, a cependant été contestée par le ministre
de l'Intérieur qui l’a critiquée et a déclaré que cette pétition
était «une déclaration d'une organisation terroriste, le PKK [Parti des
travailleurs du Kurdistan]»Note.
- Nous avons également suivi avec beaucoup d’inquiétude
le «procès Büyükada» de 11 défenseur.es des droits humains, dont
le président honoraire d’Amnesty International, Taner Kılıç, qui
avaient participé à une formation sur les droits de l’homme dans
les Iles des Princes et avaient été arrêtés en juillet 2016 sous
le chef d’accusation d’activités terroristesNote.
Taner Kılıç a été placé en détention au motif qu’il aurait utilisé
le système de messagerie cryptée Bylock (qui serait utilisé par
les sympathisants du mouvement Gülen, et a été libéré à la suite
de rapports d’expertise qui démentaient cette accusation. Cependant,
en novembre 2019, le procureur a demandé la condamnation de Taner
Kılıç, Idil Eser, Özlem Dalkıran, Günal Kurşun, Veli Acu et Nejat
Taştan et l'acquittement de Nalan Erkem, Ilknur Ustun, Şeyhmus Özbekli,
Ali Gharavi et Peter Steudtner. Le 3 juillet 2020, faute de preuves
crédiblesNote, la 35e Haute
Cour pénale d'Istanbul, par décision majoritaire, a reconnu Taner
Kılıç coupable d’«appartenance à une organisation terroriste» et
l’a condamné à six ans et trois mois d’emprisonnement. Idil Eser,
Özlem Dalkıran et Günal Kurşun ont été reconnus coupables d'avoir
«sciemment et volontairement aidé une organisation terroriste sans
en être membre» et condamnés à un an et 13 mois. Les sept autres défenseur.es
des droits humains ont été acquitté.es, mais le procureur a fait
appel des acquittements de deux autres défenseurs: Veli Acu et Nejat
Taştan. Le «procès Büyükada», qui dure depuis trois ans, est emblématique
d'un modèle de harcèlement judiciaire qui vise les défenseurs des
droits humains et la société civile, et de la condamnation injuste
d'éminent.es défenseur.es des droits humains, ce qui envoie un message
effrayant à la société civile dans une tentative de la paralyser
et de la décourager.
- Les organisations de femmes ont également été mises sous
pression et leurs marches ont été régulièrement interrompues par
la police. L'atmosphère générale n'est pas propice à la promotion
des droits des femmes et de l'égalité de genre. Récemment, de hauts
responsables politiques turcs ont entamé des discussions sur un
éventuel retrait de la Convention du Conseil de l'Europe pour la prévention
et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence
domestique (STCE no 210, Convention d'Istanbul).
Il serait extrêmement dommageable, voire brutal, pour la société
turque de priver ses membres, en particulier les femmes et les filles,
de cet instrument juridique unique qui a été promu par la Turquie
elle-même, qui a eu le mérite d’être le premier pays à ratifier
cette convention en 2012. Nous constatons également que cette proposition
a suscité de vives protestations de la part des organisations de
femmes de tous les partis politiques, ce qui démontre l'attachement
du peuple turc à cette convention et à ses principes fondamentauxNote.
Nous encourageons les autorités à rester attachées à la Convention
d'Istanbul, à mettre en œuvre les recommandations faites par le
GREVIO et le Comité des parties en janvier 2019Note, et à s'abstenir de toute position
négative ou de tout texte législatif qui pourrait nuire aux conditions
des femmes en Turquie et les empêcher de vivre à l'abri de toute
violence. La répression des organisations de femmes a notamment
un effet dissuasif regrettable sur la participation des femmes à
la vie politique et sociale.
- Enfin, la gestion de la pandémie de covid-19 a eu des
répercussions dans la société civile turque. En effet, des médecins
ont dû faire face à une pression accrue lorsqu'ils ont débattu de
l'exactitude des données sur le nombre de personnes infectées. Selon
les chiffres officiels du ministère de l'Intérieur, en mai 2020,
au moins 510 personnes avaient été placées en garde à vue à la suite
d'articles prétendument «sans fondement» et «provocateurs» publiés
dans les médias sociaux sur la pandémie et la réponse de l'ÉtatNote.
4.2 Liberté
d’expression et médias
28. Les journalistes continuent
d'être ciblé.es, poursuivi.es et arrêté.es pour leurs activités,
ou empêché.es de travailler. Nous nous référons aux résolutions
précédentes adoptées par l'Assemblée. En janvier 2020, notre collègue
Lord Foulkes (Royaume-Uni, SOC) a présenté son rapport consacré
aux «Menaces sur la liberté des médias et la sécurité des journalistes
en Europe» à l’Assemblée. Ce rapport mentionne plusieurs fois la
Turquie et énumère certaines des difficultés que rencontrent les
journalistes et les médias turcs, en particulier les «réglementations
anti-terroristes et anti-criminalité abusives ou arbitraires», auxquelles
s’ajoute «une justice partiale et arbitraire»
Note.
29. Le journalisme d'investigation est particulièrement menacé.
Le cas du journaliste en exil Can Dündar, qui a été condamné pour
avoir divulgué des secrets d'État en révélant que la Turquie envoyait
des armes à la Syrie, est révélateur: la 14e Haute
Cour Pénale d’İstanbul a décidé, le 7 octobre 2020, de le déclarer officiellement
fugitif, ordonné la confiscation de ses biens personnels en Turquie
en invoquant son absence de comparution devant le tribunal dans
son procès en cours, et nommé un administrateur pour gérer ses biens. Un
autre exemple récent est la décision d’un tribunal turc de bloquer
la publication des enquêtes sur les dossiers du FinCEN
Note (y compris sur l'entreprise dirigée
par l’homme d’affaires turco-iranien Reza Zarrab et ses liens présumés
avec de hauts responsables politiques turcs et leur implication
présumée), qui empêche ainsi les médias turcs de communiquer certaines
de leurs conclusions principales.
30. L’Assemblée a toujours souligné que la liberté des médias
était une condition préalable de l’existence d’une société démocratique.
À cet égard, il convient de se féliciter de la décision rendue par
la Cour constitutionnelle de Turquie le 26 décembre 2019 par 10
voix contre 6, qui conclut que le verrouillage complet de l’accès
à Wikipédia constitue une violation de la liberté d’expression.
Il est regrettable que cette décision ait été rendue près de deux
ans après la mise en place de l’interdiction et après l’introduction
d’une requête devant la Cour européenne des droits de l’homme
Note. Malheureusement, les développements
ultérieurs n'ont pas confirmé cette tendance: le 28 juillet 2020,
le Parlement turc a adopté une nouvelle loi sur les médias sociaux qui
exige que les sites de médias sociaux étrangers désignent des représentants
en Turquie pour répondre aux préoccupations des autorités concernant
le contenu, prescrivent des délais pour le retrait des documents incriminés
et établissent des sanctions qui pourraient être imposées aux entreprises,
comme le blocage des publicités, la réduction de leur bande passante
jusqu'à 90 % du débit ou le blocage de l'accès. Nous craignons que
cette loi ne restreigne davantage la liberté des médias sur les
réseaux sociaux et n'empêche la population turque d'accéder à l'information,
d’autant que les médias sociaux restent la principale plateforme
qu’elle peut utiliser pour recevoir des nouvelles indépendantes,
exprimer ses opinions, critiquer et contester le gouvernement
Note.
31. Nous notons que les interventions militaires extérieures de
la Turquie ont également entraîné de nouvelles restrictions des
libertés fondamentales (en particulier la liberté d'expression et
de réunion), comme cela a été démontré lors les opérations militaires
menées dans le nord-est de la Syrie en janvier 2018 («Opération
Branche d’olivier») et en octobre 2019 («Opération Printemps de
paix»)
Note. Le soutien accordé
par la Turquie à l'Azerbaïdjan dans son conflit avec l'Arménie a
également eu des effets négatifs en Turquie, notamment la montée
des discours de haine contre le député et vice-président du HDP
Garo Paylan, d'origine arménienne, qui a été visé par un groupe
de réflexion pro-gouvernemental, le Centre d'études stratégiques eurasiennes
(ASAM), après avoir lancé un appel à la paix
Note, ou les intimidations commises le
28 septembre 2020, date à laquelle un convoi de véhicules brandissant
des drapeaux azerbaïdjanais a traversé le quartier de Kumkapı, qui
compte une importante population arménienne et abrite le patriarcat
orthodoxe arménien. Malgré la déclaration faite par le porte-parole
du parti AK, Ömer Çelik, pour dénoncer les provocations menées contre
les membres de la communauté arménienne minoritaire du pays et affirmer
que les menaces et le harcèlement à leur encontre ne seront pas
autorisés, des inquiétudes subsistent quant à la situation des Arméniens
en Turquie.
4.3 Torture
et mauvais traitements présumés
32. La question des allégations
d’actes de torture, surtout depuis le coup d’état avorté a été portée
à de nombreuses reprises à l’attention des corapporteurs et de la
commission de suivi de l’Assemblée. Des allégations de torture ont
été formulées à l’occasion de l’enlèvement de membres supposés du
mouvement güleniste vivant à l’étranger
Note et
qui ont été ramenés en Turquie
Note.
Les médias ont récemment fait état d’allégations de mauvais traitements
subis par d’anciens fonctionnaires à la direction de la sécurité
d’Ankara en mai 2019
Note, d’allégations d’actes de torture
commis sur des étudiants au commissariat de police du quartier de
Gazi (Istanbul)
Note et d’allégations de violences et
d’actes de tortures subis à la direction de la sécurité d’Istanbul
par 36 membres de l’Assemblée des jeunes du HDP qui avaient été
arrêtés pour avoir scandé des slogans contre la guerre
Note. L’organisation Human Rights Association
a recensé de nombreux cas de torture et de mauvais traitements présumés
Note. L'un des cas les
plus frappants concerne deux agriculteurs d'un district de Van,
Osman Şiban et Servet Turgut, qui ont déclaré avoir été largués
d'un hélicoptère (ce qui semble confirmé par les rapports de l'hôpital)
après avoir été détenus et torturés par des soldats. Servet Turgut
a perdu la vie tandis qu'Osman Şiban souffre d'une perte de mémoire
après avoir été gravement torturé. Une enquête a été ouverte par
le parquet
Note.
33. Ces préoccupations ont été confirmées dans les derniers rapports
publiés par le Comité pour la prévention de la torture et des peines
ou traitements inhumains ou dégradants (CPT): lors de sa visite
en 2017, le CPT a eu connaissance d’un nombre considérable d'allégations
concernant principalement un usage excessif de la force au moment
de l'arrestation, ainsi que d’allégations de mauvais traitements
physiques dans les établissements des forces de l'ordre. Dans certains
cas, les mauvais traitements allégués étaient d’une telle gravité
qu’ils pouvaient être considérés comme équivalant à des actes de
torture
Note. En 2019, le CPT a eu l’impression
que, par rapport aux constatations faites lors de la visite de 2017,
la gravité des allégations de mauvais traitements recueillies avait
diminué. Toutefois, la fréquence de ces allégations reste à un niveau inquiétant.
Le CPT a réitéré sa recommandation selon laquelle un message clair
et ferme de «tolérance zéro» des mauvais traitements doit être adressé
à tous les responsables de l'application des lois, à commencer par le
plus haut niveau politique, à savoir le Président de la République.
Le CPT a appelé les autorités turques à prendre des mesures décisives
pour freiner l'inflation de la population carcérale et éradiquer
la surpopulation dans les prisons.L'isolement
des prisonniers sur l'île d’İmralı est considéré comme inacceptable.
Hormis quelques visites des autorités en 2019, Abdullah Öcalan reste
coupé de tout contact avec le monde extérieur, ce qui a incité le
CPT à appeler à la mise en place d'un système durable de visites
régulières des membres de sa famille et des avocats
Note.
34. Si nous nous félicitons de la publication des rapports élaborés
par le CPT en 2017 et 2019, nous réitérons également l'appel lancé
par l'Assemblée pour autoriser, sans retard injustifié, la publication
du rapport 2016 préparé par le Comité et mettre en œuvre toutes
ses recommandations. Nous prenons ces allégations très au sérieux
et nous devons enquêter sur la manière dont les autorités et les
institutions turques ont réagi à ces allégations, afin de déterminer
si le pays reste fidèle à son engagement de «tolérance zéro» à l’égard
de la torture et des mauvais traitements.
4.4 Mise
en œuvre des arrêts de la Cour européenne des droits de l'homme
35. Au cours de ces derniers mois,
deux arrêts rendus par la Cour européenne des droits de l’homme,
qui a constaté une violation de l’article 18, combiné à l’article
5.1 (droit à la liberté et à la sûreté), de la Convention, ont tout
particulièrement attiré l’attention:
- L’affaire de l’ancien coprésident du HDP, Selahattin Demirtaş
(en détention depuis novembre 2016), a déjà été évoquée dans la Résolution 2260 (2019). La chambre de la Cour européenne des droits de l’homme
a conclu, dans son arrêt de novembre 2018 (non définitif), qu’il
avait été établi au-delà de tout doute raisonnable que le prolongement
de la détention de M. Demirtaş, surtout pendant deux campagnes capitales,
celle du référendum et celle de l’élection présidentielle, avait
poursuivi «un but premier inavoué, celui d’étouffer le pluralisme
et de limiter le libre jeu du débat politique, qui se trouve au
cœur même de la notion de société démocratique». Les deux parties
à l’affaire ont fait appel de cet arrêt. L'audience devant la Grande
Chambre a eu lieu en septembre 2019 et la Cour doit encore rendre son
arrêt définitif, ce que nous attendons maintenant de toute urgence
car M. Demirtaş est derrière les barreaux depuis octobre 2016.
- Le 10 décembre 2019, dans un arrêt de chambre rendu dans
l’affaire Kavala c. TurquieNote, la Cour européenne
des droits de l’homme a exhorté la Turquie à libérer l’homme d’affaires
et militant Osman Kavala (en détention depuis plus de deux ans),
accusé d’avoir fomenté les manifestations de Gezi de 2013. La Cour
a conclu à l’unanimité à la violation de l’article 5.1.c (au motif
qu’on ne pouvait raisonnablement soupçonner que le requérant avait
eu des intentions violentes et que le dossier concernait des actes
liés au simple exercice de droits garantis par la Convention ou
à un militantisme normal de la part d’un défenseur des droits de
l’homme) et à la violation de l’article 5.4 (au motif que la Cour
constitutionnelle n’avait pas examiné assez «rapidement» cette affaire).
La Cour a conclu par six voix contre une à la violation de l’article
18, considérant que le prolongement de la détention d’un défenseur
des droits de l’homme poursuivait l’objectif inavoué de le réduire
au silence, tout en produisant un effet dissuasif sur la société
civile, et a exigé sa libération immédiate. L'arrêt de la Chambre
est devenu définitif le 13 mai 2020 après que la Grande Chambre
ait décidé de rejeter le recours introduit par les autorités turques.
Cette décision nous a incités à appeler à la libération immédiate
d'Osman Kavala, un appel que le Comité des Ministres (chargé du
contrôle de l'exécution des arrêts de la Cour) a également lancé
en septembre et octobre 2020.
36. Dans les deux cas, la Cour européenne des droits de l'homme
a conclu à des violations de l'article 18 de la Convention européenne
des droits de l'homme
Note en
liaison avec l'article 5.1 (droits à la liberté et à la sécurité).
La violation de l'article 18 est sans précédent pour la Turquie
et montre que l’administration du système judiciaire suscite des
préoccupations croissantes. Nous réitérons l’appel lancé par l’Assemblée
en janvier 2019 en faveur de l’exécution intégrale des arrêts de
la Cour et de l’adoption de l’ensemble des mesures nécessaires,
y compris des changements législatifs, pour remédier à cette situation.
37. En ce qui concerne le cas de M. Kavala, la Cour constitutionnelle
a reporté, en septembre 2020, l'examen de sa requête individuelle
au motif que son arrestation pour «espionnage» peu après que le
tribunal se soit prononcé en faveur de son acquittement n'était
pas légale. Nous avons été consternés d'apprendre que, le 9 octobre
2020, un nouvel acte d'accusation avait été préparé contre M. Kavala
affirmant (à nouveau) que ce dernier avait organisé les manifestations
de 2013 au parc Gezi, et que les procureurs demandaient une peine
aggravée d’emprisonnement à vie. Ce nouvel acte d'accusation, qui
repose sur des charges pour lesquelles M. Kavala a déjà été innocenté
en février 2020, constitue un harcèlement judiciaire. Nous considérons
que les charges devraient être abandonnées immédiatement.
4.5 Les
effets durables de l’état d’urgence
38. Malgré la levée de l'état d'urgence
Note en juillet 2018,
qui a été saluée par l'Assemblée
Note, la loi n° 7145 sur la
«modification de certaines lois et projets de loi d'urgence» a été
adoptée en juillet 2018 et a intégré les dispositions des décrets
d'urgence dans les lois ordinaires, avec des effets restrictifs
continus sur les droits fondamentaux. Des pouvoirs extraordinaires
ont par exemple été conférés aux gouverneurs des provinces, leur
permettant de restreindre les libertés de circulation et de réunion
dans leur province en invoquant de vagues notions d’ordre public
et des préoccupations sécuritaires; cette situation «a porté atteinte
de manière disproportionnée aux manifestations organisées dans le
sud-est du pays, majoritairement kurde, ou en faveur de celui-ci,
et aux réunions de groupes lesbiens, gays, bisexuels ou transgenres
(LGBT) dans l’ensemble du pays»
Note. Depuis le coup d’état
avorté, plus de 77 000 personnes ont été emprisonnées dans l’attente
de leur procès et environ 150 000 fonctionnaires, membres des forces
armées et autres personnes ont perdu leur emploi ou ont été suspendus
sans pouvoir contester ces décisions.
39. L’Assemblée s’était félicitée de la décision prise le 23 janvier
2017 d’instituer une commission administrative nationale («commission
d’enquête sur les mesures relatives à l’état d’urgence»), afin d’assurer un
recours judiciaire national effectif aux personnes physiques ou
aux personnes morales (associations, fondations, établissements
privés, médias, etc.), qui leur permettait de contester les mesures
prises en application des décrets-lois. L’Assemblée avait souligné
l’importance de ce contrôle juridictionnel «par les tribunaux administratifs
compétents dont les décisions peuvent à leur tour être contestées
devant la Cour constitutionnelle et, en dernier ressort, devant
la Cour européenne des droits de l’homme, à charge pour cette dernière
de déterminer si le recours est effectif ou non. L’Assemblée suivra
de près le travail de cette commission et l’accès effectif, dans
un délai raisonnable, aux recours judiciaires des personnes affectées
par les décrets-lois»
Note.
40. Plus de 120 000 requêtes ont été déposées. 50 % d’entre elles
concernent la réouverture d’associations, de fondations, de dortoirs,
de chaînes de télévision et de journaux, tandis que les autres requêtes
acceptées portent sur la réintégration de fonctionnaires à leur
poste. À la fin de l’année 2019, la commission d'enquête avait étudié
98 300 des 126 300 recours depuis sa première décision le 22 décembre 2017
et avait rejeté 91,3 % des requêtes traitées
Note. En décembre 2019, le mandat de la
commission a été prolongé d’un an.
41. Les conséquences ont été dramatiques pour les personnes licenciées
et leurs familles: leurs passeports ont été confisqués, il leur
est interdit de travailler dans les institutions publiques, elles
sont stigmatisées, privées d’accès au régime de sécurité sociale,
leurs avoirs ont été confisqués et des restrictions ont été imposées
à leurs droits de propriété. En 2017, l’Assemblée craignait que
ces personnes licenciées soient condamnées à une «mort civile»
Note, qui aurait des conséquences dramatiques
et préjudiciables durables sur la société turque, l’administration
publique ou les établissements qui ont des liens avec l’administration.
Amnesty International a souligné la nécessité de «veiller à la protection
de [leurs] droits de l’homme, notamment de leur droit au travail,
à la liberté de circulation, à la santé, au logement et à un niveau
de vie adéquat»
Note. Les universitaires ont également
été touchés par ces mesures. On estime que 6 000 universitaires
ont été révoqués en application des décrets d’urgence depuis 2016.
Certains d’entre eux ont vu leurs passeports annulés et ont été
empêchés de travailler dans le secteur public. Trois universitaires
ont porté plainte devant la Cour européenne des droits de l'homme.
5 Conclusion
42. Préparé dans le cadre d'un
débat d'urgence suite à une nouvelle vague de répression de l'opposition politique
et de la dissidence civile, ce rapport vise à mettre en lumière
certaines des questions urgentes qui compromettent gravement la
démocratie, les droits de l'homme et l'État de droit. L’Assemblée
est engagée depuis 2017 dans une procédure de suivi à l’égard de
la Turquie, qui apporte les éléments nécessaires pour engager des
discussions continues, franches et ouvertes avec les autorités turques
et pour débattre de la meilleure façon pour l’Assemblée et le Conseil
de l’Europe d’accompagner les autorités turques dans leur volonté
d’améliorer les droits fondamentaux. De plus, cette procédure offre
à l’Assemblée l’occasion d’exprimer ses attentes, qui permettraient
à la Turquie de sortir de la procédure de suivi.
43. Sans être exhaustif, ce rapport attire l’attention sur plusieurs
problèmes qui doivent être examinés avec les autorités. Le lancement
d’une stratégie de réforme de la justice et d’un plan d’action pour
les droits de l’homme est une première étape, qui doit être consolidée.
Nous voulons aussi passer en revue les progrès faits pour améliorer
l’indépendance et le fonctionnement du système judiciaire, la liberté
des médias et d’expression et la liberté de réunion, les droits
humains fondamentaux, les droits des femmes ou encore les conditions
de tenue des élections, qui sont autant de points sur lesquels l’Assemblée
exprime de vives inquiétudes depuis de nombreuses années. Il convient
également de rappeler que de nombreux autres groupes de la société
sont soumis à des pressions, notamment les femmes (et les tentatives
répétées de saboter ou de compromettre la mise en œuvre de la convention
d'Istanbul) ou les médecins, qui ont fait l’objet de pressions lors
de la pandémie de covid-19.
44. Nous ne doutons pas que la Turquie, avec sa vie politique
et civile animée et son peuple authentiquement attaché à la démocratie,
saura trouver les moyens de s’engager plus avant dans un processus
de démocratisation des plus nécessaires. Nous espérons que l’Assemblée
apportera le soutien et l’appui politique nécessaires à ses corapporteurs
chargés du suivi pour que la situation de la Turquie, qui est un
État membre important et de longue date, reste à son ordre du jour
et qu’elle contribuera à favoriser un dialogue politique inclusif.