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Lutte contre la corruption – Principes généraux de la responsabilité politique

Avis de commission | Doc. 15404 | 15 novembre 2021

Commission
Commission des questions politiques et de la démocratie
Rapporteure :
Mme Marietta KARAMANLI, France, SOC
Origine
Renvoi en commission: Doc. 14639, Renvoi 4412 du 23 novembre 2018. Commission saisie du rapport: commission des questions juridiques et des droits de l'homme. Voir Doc. 15403. Avis approuvé par la commission le 3 novembre 2021. 2021 - Commission permanente de novembre

A Conclusions de la commission

1. La commission des questions politiques et de la démocratie salue le travail réalisé par le rapporteur de la commission des questions juridiques et des droits de l'homme et soutient le sens général des conclusions et des propositions du rapport.
2. La corruption est un problème de société majeur dont les manifestations sont variées tant dans leur nature que par leur gravité. La corruption affecte la capacité des gouvernements à gouverner dans l’intérêt général et pour le bénéfice du plus grand nombre. Elle touche aussi bien le secteur public que le secteur privé.
3. De plus, la corruption politique nuit gravement à la crédibilité des personnalités politiques et publiques, mais aussi à celle des institutions démocratiques. Elle contribue au désengagement des citoyens vis-à-vis des processus démocratiques et constitue un terreau fertile pour le populisme. Elle porte ainsi atteinte à la confiance publique envers le système de gouvernance démocratique qui forme le fondement de toute véritable démocratie.
4. La corruption constitue donc une grave menace pour la préservation et la promotion des valeurs fondamentales de la démocratie, des droits humains et de l’État de droit en Europe.
5. Dans de nombreux États, l’opinion publique a le sentiment que les gouvernements ne font pas assez pour lutter contre ce fléau. À ce titre, la commission réitère que «la lutte contre la corruption reste non seulement un fondement de l’État de droit, mais est aussi une composante essentielle d’une véritable démocratie et un élément primordial pour assurer la protection des droits de l’homme»Note.
6. La commission estime qu’il est plus que jamais essentiel que les décideurs politiques se saisissent pleinement de cette problématique et prennent les mesures dissuasives qui s’imposent pour prévenir la corruption, la combattre, la dissuader, la combattre, la détecter et la sanctionner efficacement. Comprendre la corruption c’est aussi se donner les moyens de mieux lutter contre ce phénomène dangereux.
7. Les récentes révélations de pratiques d’évasion fiscale mais également de pratiques agressives d’optimisation fiscale par le biais de sociétés offshore de responsables politiques, qu’elles soient légales ou non, viennent saper la confiance des citoyens à l’égard des institutions démocratiques et sont a minima répréhensibles sur le plan éthique.
8. La Commission est d’avis que l’Assemblée doit, dans la continuité de ses travaux passés, continuer d’exercer une influence et une action concertée pour renforcer l’éthique publique, y compris dans les milieux politiques.
9. Dans ce contexte, la commission se réfère aux Lignes directrices du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe sur l’éthique publiqueNote et souligne que «…l’éthique publique constitue l’un des éléments fondamentaux garantissant le bon fonctionnement et l’efficacité de la démocratie, ce qui est l’un des objectifs communs à tous les États membres du Conseil de l’Europe». De plus, «… l’intégrité, la légalité, l’objectivité, la transparence, l’honnêteté, le leadership et l’obligation de rendre compte des personnes exerçant des responsabilités publiques, ainsi que leur conformité avec la loi et les normes juridiques dans leur propre comportement, sont déterminants pour garantir la bonne gouvernance et le respect de l’État de droit».
10. La commission est également d’avis que l’Assemblée doit soutenir et promouvoir le travail du Conseil de l’Europe, qui prône une approche multidisciplinaire de la lutte contre la corruption et demander instamment aux États membres de mettre pleinement en œuvre les recommandations des organes pertinents du Conseil de l’Europe, au premier rang desquels le Groupe d'États contre la corruption (GRECO) et le Comité d'experts sur l'évaluation des mesures de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme (MONEYVAL).
11. L’Assemblée doit également inviter les États membres qui ne l’ont pas fait à mettre en place au niveau national des autorités indépendantes compétentes en vue d’assurer une plus grande transparence de la vie publique. Elle doit inviter les organes nationaux pertinents à intensifier leurs échanges pour promouvoir, développer et renforcer cette culture de l’intégrité.
12. L’Assemblée doit appeler les États membres à garantir en droit et en pratique la protection des lanceurs d’alerte, qui jouent un rôle essentiel dans les révélations de scandales de corruption, contre toute forme de représailles.
13. L’Assemblée doit, enfin, inviter les États membres à mettre en place des mesures de sensibilisation sur les méfaits que génèrent la corruption, par le biais de formations, ateliers en ligne et autres mesures d’information et d’éducation en lien avec la société civile.

B Exposé des motifs par Mme Marietta Karamanli, rapporteure pour avis

1. En ma qualité de rapporteure pour avis, je tiens à remercier M. Sergiy Vlasenko pour son travail. Je soutiens le sens général des conclusions et des propositions du rapport et, à la lumière de mon expérience en tant que femme politique française, je souhaite mettre en avant plusieurs éléments qui, je l’espère, permettront d’alimenter les réflexions sur le sujet.

1 Une période propice à une corruption à grande échelle

2. La corruption, y compris la corruption politique, est un phénomène sociétal d’une extrême gravité qui porte atteinte à la démocratie.
3. Cependant, la pandémie mondiale de la covid-19 a créé une situation où les gouvernements ont pu être exposés à la corruption bien davantage que d’ordinaire. Des achats de matériels et de produits médicaux rares ont été nécessaires; l’urgence a fait naître des exceptions aux règles habituelles et a été une opportunité de vendre aux plus offrants contre rémunération de personnes et d’intermédiaires des biens et services défectueux, d’outrepasser les procédures normales d’appels d’offre, d’attribuer des marchés aux personnes proches des décideurs, de livrer volontairement avec retard, etc.
4. Plus récemment, les «Pandora Papers» ont rappelé que les actions de blanchiment de capitaux de grande ampleur et d’abus de fonctions officielles à des fins de profit personnel ne sont pas des attitudes d’un passé révolu, mais continuent d’avoir cours, en dépit des réactions hostiles qu’elles suscitent. Ces révélations sont aussi le reflet d’une période où la globalisation financière, l’insuffisante coopération encore récente des États pour la réguler, et la création d’une industrie du conseil en optimisation fiscale jouent en faveur de cette corruption et de l’injustice fiscale qui en résulte.
5. Ces phénomènes ont une nature systémique, impactent directement l’état des finances publiques et la qualité des services publics et sapent la confiance que placent les citoyens à l’égard des institutions démocratiques. Ils nécessitent une réaction urgente de nos sociétés.
6. Il est désormais primordial que les décideurs politiques se saisissent pleinement de cette problématique et prennent les mesures dissuasives qui s’imposent pour prévenir la corruption, la combattre, la détecter, la sanctionner efficacement et ainsi assurer la plus grande transparence de la vie publique, en particulier dans les domaines à haut risque tels que le lobbying, les marchés publics et le financement politique. Cela passe entre autres par la mise en œuvre pleine et entière des recommandations des organes pertinents du Conseil de l’Europe, comme le GRECO et MONEYVAL.

2 Promouvoir une culture de la responsabilité individuelle «publique»

7. Il me semble utile d’opérer une distinction entre d’une part la responsabilité politique individuelle de celui ou celle qui est mis en cause et d’autre part la responsabilité politique collective qui doit permettre de répondre a posteriori à des dysfonctionnements constatés.
8. Tout d’abord, en ce qui concerne la responsabilité politique individuelle, il est impératif qu’une pression continue d’être exercée pour introduire davantage d’éthique dans les milieux politiques. La pratique devrait permettre aux responsables politiques contre lesquels la justice a recueilli des indices graves et concordants de se mettre en retrait de la vie politique et de l’action publique le temps qu’une décision judiciaire soit prise.
9. Ensuite, en ce qui concerne la responsabilité politique collective, celle-ci doit nous imposer de tirer a posteriori les conclusions de tout scandale de corruption et de prendre en conséquence les mesures nécessaires pour mettre fin aux dysfonctionnements identifiés.
10. Par exemple, assurer la transparence fiscale et patrimoniale des élus est pour moi l’un des moyens les plus efficaces d’identifier les risques d’évasion et de fraude fiscales, mais également les pratiques agressives d’optimisation fiscale par le biais de sociétés offshore.
11. La transparence est également un moyen qui permet d’offrir une traçabilité de la décision et de l’usage des fonds publics, en particulier dans des domaines pouvant faire l’objet d’un lobbying intense ou encore dans le cadre de la passation de marchés publics. En somme, elle est une étape cruciale pour restaurer la confiance dans nos institutions.

3 Mettre en place des autorités chargées de la transparence

12. La promotion de cette forme d’intégrité publique doit constituer une politique publique à part entière. Elle doit à mon sens être confiée à une autorité totalement indépendante, dotée de moyens efficaces, capable d’opérer un contrôle public accru et de renforcer l’obligation de rendre des comptes en cas de manquement.
13. En France, ce travail est exercé depuis janvier 2014 par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), une autorité administrative indépendante chargée de la promotion de la probité et de l’exemplarité des responsables publics. Elle dispose de larges pouvoirs, octroyés par la loi, et son indépendance est également garantie par son fonctionnement et son autonomie administrative et financière.
14. Sa création fait suite à l’adoption des lois relatives à la transparence de la vie publique par le Parlement français en 2013, en réaction à l’affaire Cahuzac, du nom de cet ancien ministre français chargé du Budget condamné pour fraude fiscale et blanchiment.
15. La HATVP n’est fort heureusement pas unique en son genre et plusieurs pays européens ont créé des institutions qui recouvrent son champ de compétence, conformément à la Résolution 2170 (2017) de l’Assemblée.
16. De telles autorités doivent être en mesure de contrôler les déclarations de patrimoine et d’intérêt, non seulement des élus, des autorités exécutives, des fonctionnaires en responsabilités mais aussi de toutes les personnes privées responsables délégataires de missions de service public.
17. Certaines de ces institutions organisent désormais des échanges et des rencontres entre elles pour se comparer, échanger des bonnes pratiques, mesurer les progrès réalisés et ceux qui restent à accomplir. Cette coopération est parfois organisée dans le cadre de réseaux, comme le Réseau pour l’Intégrité ou encore le Réseau des registres européens du lobbying. Dans de nombreux pays en revanche, le contrôle et la promotion de l’intégrité publique restent des missions réparties entre différents ministères.
18. À ce titre, l’Assemblée devrait inviter les États membres qui n’ont pas mis en place de telles autorités et à entamer un travail de réflexion autour de cette possibilité. L’Assemblée devrait inviter les organes nationaux pertinents à intensifier leurs échanges pour promouvoir, développer et renforcer une nouvelle culture d’intégrité.
19. L’Assemblée devrait enfin demander instamment aux États membres de mettre pleinement en œuvre les recommandations des organes pertinents du Conseil de l’Europe, au premier rang desquels le GRECO et MONEYVAL.
20. Je tiens également à faire référence aux Lignes directrices du Comité des Ministres du Conseil de l’Europe sur l'éthique publique adoptées le 11 mars 2020. Les lignes directrices visent à aider les États membres du Conseil de l’Europe à établir un cadre d’éthique publique complet et efficace, afin de promouvoir une culture éthique dans les organisations publiques et de maintenir la confiance des citoyens dans les agents publics et les institutions publiques. Les lignes directrices ont une large portée personnelle et matérielle, couvrant toutes les catégories d’agents publics – qu’ils soient élus, nommés ou employés – et abordent des défis urgents tels que la protection des lanceurs d’alerte, l’utilisation des médias sociaux et la prévention du sexisme, du discours de haine et de la discrimination.

4 Garantir la protection des lanceurs d’alerte

21. Dans le même ordre d’idées, notre Assemblée doit appeler les États à garantir la protection des lanceurs d’alerte dans la mesure où leur parole et leurs travaux sont de nature à identifier les situations à risque ou celles ayant déjà donné à des faits de corruption et ce sans qu’ils aient des raisons d’avoir peur pour eux ou leurs proches.
22. J’attire l’attention sur un point: parfois cette protection trouve sa limite dans le fait que la dénonciation constitue elle-même une infraction par exemple sanctionnant la divulgation du secret des affaires. Il faut donc trouver le bon point d’équilibre.

5 Développer l’éducation, l’action partenariale contre la corruption, évaluer les secteurs et mécanismes les plus à risques

23. L’éducation ou plutôt l’information donnée aux citoyens sur ce que représente en termes de préjudices la corruption, sur ses mécanismes, sur des situations inacceptables qu’ils ont à connaître, sur la nécessité d’une prise de parole responsable et sanctionnable en cas de mauvaise foi, doit être confortée et développée.
24. D’ores et déjà des organisations non gouvernementales offrent des formations et des ateliers en ligne sur de tels sujets dont la promotion doit être faite.
25. Parallèlement, la place et le rôle de l’action collective doit être valorisée. Des partenariats pourraient être envisagés entre les autorités et la société civile afin d’identifier les secteurs sensibles, les pratiques illégales ou posant problème, les enjeux financiers et de déterminer par expérimentation les pratiques de transparence et de prévention les plus efficaces.