Observation des élections présidentielle et législatives en Türkiye (14 et 28 mai 2023)
Rapport d’observation d’élection
| Doc. 15793
| 17 juin 2023
- Auteur(s) :
- Commission ad hoc du Bureau
- Rapporteur :
- M. Frank SCHWABE,
Allemagne, SOC
1 Introduction
1. Le 27 janvier 2023, le Bureau
de l’Assemblée parlementaire a décidé, sous réserve de la réception
d’une invitation, d’observer les élections présidentielle et législatives
en Türkiye (le pays faisant l'objet d'une procédure de suivi), de
constituer à cet effet une commission ad hoc composée de 40 membres
(SOC-12; PPE/DC-12; ADLE-7; CE/AD-7; GUE-2) et des deux corapporteurs
de la commission de suivi, et de conduire une mission préélectorale.
Le 2 mars 2023, le Bureau a approuvé la liste de membres de la commission
ad hoc (révisée par le Bureau le 24 avril) chargée d’observer ces
élections (annexe 1), a désigné M. Frank Schwabe (Allemagne, SOC)
comme président et a décidé que cette même délégation observerait
le second tour de l’élection présidentielle. Le 22 mars 2023, le
président de la délégation turque à l’Assemblée a invité l’Assemblée
parlementaire à observer les élections.
2. Conformément à l’accord de coopération signé le 4 octobre 2004
entre l’Assemblée parlementaire et la Commission européenne pour
la démocratie par le droit (Commission de Venise), une représentante
de la Commission de Venise a été invitée à se joindre à la commission
ad hoc en qualité de conseillère juridique.
3. Une délégation préélectorale s’est rendue à Ankara les 12
et 13 avril 2023 pour évaluer le climat politique avant les élections.
Elle a rencontré un large éventail d'interlocuteurs, dont des candidats
à l’élection présidentielle ou leurs représentants, les représentants
de partis politiques de différentes tendances, le Président de la
Grande Assemblée nationale, des membres de la délégation turque
à l’Assemblée, des membres de la Commission électorale suprême (CES)
et du Conseil supérieur de la radio et de la télévision (RTÜK),
des représentants des médias et d'ONG, le chef de la mission d'observation
électorale du Bureau des institutions démocratiques et des droits
de l’homme de l’Organisation pour la sécurité et la coopération
en Europe (OSCE/BIDDH), l'ambassadeur Jan Petersen, ainsi que des
membres du corps diplomatique à Ankara. Le programme de la mission
préélectorale figure à l’annexe 2 et sa déclaration à l’annexe 3.
4. Pour le premier tour des élections, la commission ad hoc de
l’APCE (ci-après la délégation de l’APCE) a œuvré du 11 au 16 mai
2023. Elle est intervenue dans le cadre d’une mission internationale
d’observation électorale (ci-après, MIOE) aux côtés d'une délégation
de l’Assemblée parlementaire de l’Organisation pour la sécurité
et la coopération en Europe (ci-après AP-OSCE) dirigée par Farah
Karimi et le coordinateur spécial de l'OSCE, Michael Georg Link,
et de la mission d’observation électorale (ci-après MOE) de l’OSCE/BIDDH. Le
programme des réunions de la délégation et le communiqué de presse
diffusé par la MIOE sont reproduits aux annexes 4 et 5 respectivement.
5. Les membres de la délégation de l’APCE se sont à nouveau rendus
en Türkiye du 25 au 30 avril 2023 pour observer le second tour de
l’élection présidentielle, dans le cadre de la MIOE. Le programme
des réunions de la délégation et le communiqué de presse diffusé
par la MIOE sont reproduits aux annexes 6 et 7 respectivement. La
MIOE a présenté ses conclusions et constatations préliminaires à
l’issue des premier et deuxième tours des élections, les 15 et 29
mai respectivement
Note.
2 Contexte
politique
6. En janvier 2023, le Président
Recep Tayyip Erdoğan a annoncé son intention d’avancer au 14 mai
les élections générales de 2023 constitutionnellement prévues le
18 juin afin d’éviter que la concomitance de plusieurs autres événements
en juin ne nuise au taux de participation. Le 6 février, une série
de violents séismes a touché le sud-est du pays, faisant d’innombrables
victimes et détruisant de nombreuses infrastructures. À la suite
de cette catastrophe, le 8 février, le Président Erdoğan a déclaré
l’état l‘urgence pour une durée de trois mois dans les provinces
sinistrées afin de faciliter les opérations de secours et de reconstruction,
ce que le Parlement a approuvé le 9 février.
7. Le 10 mars, conformément à la Constitution et avec l’accord
de tous les partis politiques, le Président a appelé à la tenue
d’élections générales anticipées le 14 mai 2023.
8. Au pouvoir depuis 2002, le Parti de la justice et du développement
(AKP), actuellement dirigé par le Président Erdoğan, domine la scène
politique turque. Les élections se sont déroulées dans un contexte
de polarisation extrême et d’intense concurrence entre des programmes
politiques très distincts soucieux de façonner l’avenir du pays.
Les candidats ont bâti leur stratégie autour de grandes coalitions,
à savoir respectivement l’Alliance du peuple et l’Alliance de la
nation.
9. Certains interlocuteurs de la MIOE se sont fait l’écho des
préoccupations exprimées par diverses organisations internationales
quant au fait que certains partis et personnalités de l’opposition
étaient systématiquement pris pour cible ces dernières années, soulignant
l’incidence que cela pouvait avoir sur leur capacité à participer
aux élections. La procédure de dissolution visant le Parti démocratique
des peuples (HDP), engagée en mars 2021, s’est poursuivie pendant
toute la durée des élections. Dans ce contexte, le HDP a choisi
de présenter ses candidats sous la bannière du Parti de la gauche
verte (YSP) et a formé l’Alliance pour le travail et la liberté
avec le Parti des travailleurs de Türkiye (TİP).
10. Ces préoccupations avaient été exprimées par l’Assemblée dans
sa
Résolution 2459 (2022) «Le respect des obligations et engagements de la Türkiye»
Note, concernant notamment la liberté
d’expression, la liberté d’association et de réunion, la liberté
des médias et l’indépendance du pouvoir judiciaire et leur incidence
sur le processus électoral. L’Assemblée a notamment évoqué:
- la répression constante que
subissent les membres de l’opposition politique et la tentative
de dissolution du HDP;
- les restrictions à la liberté d’expression et des médias,
notamment le problème que pose l’incrimination de la diffusion d’informations
trompeuses;
- l’interprétation excessivement large de la législation
antiterroriste qui reste une source de préoccupation;
- les modifications apportées à la législation électorale
en mars 2022, malgré l’abaissement du seuil électoral de 10 % à
7 % dont elle se félicite, appelant ainsi les autorités turques
à s’assurer que toutes les conditions seront réunies pour garantir
des élections libres et équitables;
- l’urgente nécessité d’engager des réformes pour restaurer
la pleine indépendance du pouvoir judiciaire et un système efficace
de freins et de contrepoids.
11. En décembre 2022, Ekrem İmamoğlu, le maire d’Istanbul, largement
pressenti comme candidat potentiel à l’élection présidentielle pour
le Parti républicain du peuple (CHP), a été condamné à plus de deux ans
de prison et à une interdiction de mandat politique – qui l’empêcherait
d’exercer une fonction publique – pour avoir insulté des membres
de la CES; la peine n’a pas encore été mise à exécution, la procédure
d’appel étant en cours.
12. Les préoccupations de longue date concernant le respect des
libertés fondamentales de réunion, d’association et d’expression
et l’indépendance du pouvoir judiciaire, qui sont toutes essentielles
à un processus démocratique, n’ont pas été dissipées pendant la
période électorale. Bien qu’elle soit garantie par la Constitution,
l’indépendance du pouvoir judiciaire reste une source d’inquiétude
pour les acteurs internationaux et plusieurs interlocuteurs de la
MIOE. Une modification législative introduite en juillet 2018 a conféré
aux gouverneurs le pouvoir de restreindre certains droits et libertés,
au motif de la protection de l’ordre ou de la sécurité publics,
pour des périodes pouvant aller jusqu’à 15 jours, pouvoir qui jusque-là
s’appliquait uniquement en période d’état d’urgence. Plusieurs organisations
de la société civile et défenseurs des droits humains ont signalé
avoir subi des pressions constantes et avoir été pris pour cible
par les autorités.
13. Bien que la Constitution garantisse l'égalité entre les femmes
et les hommes, les femmes restent sous-représentées aux postes de
direction et en politique; les autorités et les partis politiques
doivent redoubler d’efforts pour lutter contre les stéréotypes sexistes
tenaces qui entravent la participation des femmes à la vie politique.
Sur les 577 membres que comptait le parlement sortant, 100 étaient
des femmes (soit 17 %). Une seule des 17 ministres du gouvernement
est une femme. Les femmes ne représentent que 3 % des maires, 2 %
des chefs de village et 11 % des conseillers municipaux. En 2021,
le pays s'est retiré de la Convention du Conseil de l'Europe sur
la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes
et la violence domestique (STCE n° 210, «Convention d'Istanbul»).
3 Système électoral
et cadre juridique
3.1 Cadre juridique
14. Les élections sont principalement
régies par la Constitution de 1982, la loi de 1961 sur les principes généraux
des élections et des registres électoraux (Loi sur les principes
généraux), la loi de 1983 sur les élections législatives et la loi
de 2012 sur les élections présidentielles, que viennent compléter
les réglementations et décisions de la CES.
15. Le cadre juridique n’offre pas une base suffisamment solide
pour la conduite d’élections démocratiques. La Constitution, adoptée
sous la loi martiale, ne garantit pas suffisamment les droits et
les libertés indispensables à la tenue d’élections démocratiques;
elle met en effet l’accent sur les interdictions nécessaires à la
protection de l’État et autorise des lois qui imposent d’autres
restrictions injustifiées.
16. La loi de 2012 sur les élections présidentielles ne réglemente
pas la tenue d’un deuxième tour; elle se contente de rappeler les
dispositions constitutionnelles relatives au système des élections
présidentielles et de fixer la date limite de retrait des candidats
pour le deuxième tour; elle dispose que le plafond autorisé pour
les dons aux candidats à l’élection présidentielle s’applique à
chacun des deux tours. Le cadre juridique ne couvre pas certains
aspects essentiels à l’organisation d’un deuxième tour, tels que
l’inscription des électeurs et électrices, la composition et les
fonctions de l’administration électorale, la réglementation de la
campagne, y compris dans les médias, le vote à l’étranger et la
présence d’observateurs dépêchés par les partis. La sécurité juridique
et la stabilité du cadre juridique dans son ensemble s’en trouvent
compromises.
17. Fait positif, avant le premier tour, la CES avait adopté plusieurs
règlements relatifs à la gestion d’un éventuel deuxième tour, qui
portaient notamment sur la mise à jour des listes électorales et
fixaient la durée de la campagne, y compris dans les médias, ainsi
que les dates et les lieux de vote à l’étranger. Ces règlements
ne couvraient toutefois pas suffisamment, voire pas du tout, certaines
questions, notamment la composition et la mission des commissions
de bureau de vote (CBV), les conditions auxquelles doivent satisfaire
les observateurs des partis, le déplacement des sites de campagne
et l’inscription pour le vote à l’étranger et le vote avec urne
mobile.
3.2 Modifications
récentes
18. La législation électorale a
subi d’importants changements à la suite de modifications apportées
à plusieurs lois en mars 2022, sur la base d’une proposition de
l’AKP et du MHP (Parti d’action nationaliste). Ces modifications
ont été adoptées en l’espace de quelques semaines dans le cadre
d'un processus qui n'était pas pleinement inclusif, comme l’ont
souligné la Commission de Venise et le BIDDH de l’OSCE dans leur
avis conjoint de juin 2022
Note.
19. Il est positif de constater que certains de ces changements
répondaient aux recommandations formulées précédemment par la Commission
de Venise, le BIDDH et l’APCE appelant à abaisser le seuil électoral
pour les partis politiques (de 10% à 7%) – leur permettant d’obtenir
une représentation parlementaire – et à faciliter la participation
des personnes malvoyantes aux élections. En revanche, d’autres modifications, notamment
les nouvelles modalités de désignation des conseils électoraux de
niveau intermédiaire, ont entamé la confiance des acteurs électoraux
dans le processus électoral et ont été contestées, en vain, devant la
Cour constitutionnelle.
20. D’autres recommandations de longue date de la Commission de
Venise et du BIDDH visant à remédier aux principales insuffisances
du cadre juridique afin de le mettre en conformité avec les normes
internationales – concernant la méthode d’attribution des sièges
au niveau des circonscriptions, l’éligibilité des partis politiques,
le droit de voter et d’être élu, la liberté des médias, la réglementation
des campagnes et de leur financement, l’observation impartiale et
le règlement des litiges électoraux – n’ont toujours pas été suivies d’effet,
de même que de nombreux arrêts de la Cour européenne des droits
de l’homme ayant conclu à une violation des libertés fondamentales.
En outre, la législation présente de nombreuses lacunes et ambiguïtés, ce
qui compromet la sécurité juridique dans des domaines clés du processus.
3.3 Élection du Président
de la République et des députés
21. Le Président est élu au suffrage
universel direct dans une circonscription nationale unique pour
un mandat de cinq ans, renouvelable une fois. En vertu des modifications
constitutionnelles de 2017, il peut être candidat à un troisième
mandat uniquement si le parlement convoque une élection anticipée
au cours du deuxième mandat. Si aucun candidat ne recueille plus
de 50% des suffrages valablement exprimés au premier tour, un second
tour est organisé deux semaines plus tard entre les deux candidats
ayant obtenu le plus grand nombre de voix.
22. Les 600 membres du parlement monocaméral sont élus pour un
mandat de cinq ans, selon un système proportionnel dans 87 circonscriptions
plurinominales. Les alliances préélectorales sont autorisées, mais
les partis qui s’unissent dans une alliance doivent présenter des
listes individuelles. Le seuil électoral national permettant aux
partis et aux alliances d’obtenir des sièges a été abaissé, passant
de 10 à 7 %. En application d’un système récemment révisé, les sièges
sont répartis directement entre tous les partis selon la méthode D’Hondt,
que ces derniers fassent ou non partie d’une alliance. Comme l’a
fait observer un avis conjoint de la Commission de Venise et du
BIDDH, cette méthode, conjuguée au seuil électoral élevé, pourrait
désavantager les petits partis politiques appartenant à une alliance.
23. Les circonscriptions électorales correspondent aux frontières
administratives des 81 provinces, à l’exception de 4 provinces qui
sont divisées en plusieurs circonscriptions. En mars 2023, la CES
a rendu une décision sur la redistribution des sièges entre les
circonscriptions sur la base des données démographiques de 2022.
La CES a appliqué une formule prévue par la loi, qui, malgré une
recommandation de longue date de la Commission de Venise et du BIDDH,
nuit grandement à l’égalité du vote. En conséquence, 38 des 87 circonscriptions
électorales présentent un écart de plus de 15 % par rapport au nombre
moyen de citoyens – supérieur à 30 % dans plus de la moitié des
cas – en contradiction avec les bonnes pratiques internationales.
4 Administration
électorale, listes électorales et inscription des candidats
4.1 Administration
électorale
24. L’administration électorale
se compose de la CES, de 81 commissions électorales provinciales
(CEP), de 1 095 commissions électorales de district (CED) et de
204 353 commissions de bureau de vote (CBV). La CES est composée
de onze membres (sept titulaires et quatre suppléants), qui sont
tous des magistrats de haut rang nommés pour un mandat de six ans.
25. Contrairement à ce que prévoit la loi en ce qui concerne sa
composition, la CES a siégé en tant qu’organe de 11 membres, permettant
à tous les membres suppléants de participer aux réunions et de voter. Les
partis politiques éligibles avaient le droit de nommer des membres
sans droit de vote au sein de la CES et des commissions de niveau
intermédiaire ainsi que des membres titulaires au sein des commissions
de district et de bureau de vote.
26. La CES a tenu ses réunions à huis clos et, bien qu’elle soit
légalement tenue de publier toutes ses décisions, elle n’en a publié
que 11 % environ, ce qui a considérablement réduit la transparence
de ses travaux. Conformément à son mandat légal, la CES est chargée
de superviser et de réglementer le processus électoral; les règlements
adoptés par la CES pour ces élections n’ont cependant pas suffisamment
complété la législation, la majorité d’entre eux se contentant de
reprendre les dispositions légales existantes.
27. La communication avec notre mission d’observation a été limitée,
car contrairement à l’usage, le président de la CES a décliné notre
invitation à rencontrer la MIOE avant les premier et second tours
Note.
28. À la suite des modifications législatives de mars 2022, les
CEP et les CED ont été reconduites dans leurs fonctions en juillet
2022 pour un mandat de deux ans afin de superviser l’administration
des élections dans leurs circonscriptions respectives. En vertu
de ces modifications, les modalités de sélection des membres des CEP
et des CED issus de la magistrature ont été révisées. Certains interlocuteurs
de la MIOE se sont dits inquiets que la nouvelle procédure de nomination
n’expose les membres de la magistrature peu expérimentés à un risque
plus élevé d’influence politique. Les CEP et les CED observées étaient
bien organisées et ont agi de manière professionnelle, mais leurs
réunions à huis clos et l’absence de publication systématique des décisions
ont nui à la transparence. La plupart des CBV ont été nommées conformément
à la loi, mais souvent après le délai légal, certaines CED ayant
eu des difficultés à affecter le personnel électoral faute de membres nommés
par les partis politiques.
29. L’administration électorale a géré avec efficacité les préparatifs
techniques des élections et globalement respecté les délais légaux,
malgré les difficultés majeures engendrées par les tremblements
de terre. Si sa capacité technique à gérer efficacement le processus
a généralement inspiré confiance aux parties prenantes, ce n’est
pas nécessairement le cas de son indépendance, et ce en raison du
faible niveau de confiance dans le système judiciaire, des décisions
controversées actuelles et passées prises par la CES et d’un manque transparence
dans certains aspects de son travail. Les femmes demeurent peu représentées
au sein de l’administration électorale; la CES ne comptait que des
hommes et les femmes ne représentaient que 11,7 %, tous membres
confondus, des CEP et CED et présidaient 27 % des CEP et 46 % des
CED.
30. La formation obligatoire n’a concerné que les membres des
CBV issus de la fonction publique et a principalement été dispensée
au cours de la semaine précédant le jour du scrutin. Les sessions
de formation observées par la MOE du BIDDH étaient instructives,
mais non exhaustives et leur format n’offrait qu’une possibilité
limitée de poser des questions et de lever des doutes sur les procédures
électorales. Les membres désignés par les partis étaient libres
de participer ou pouvaient consulter les supports de formation en
ligne.
31. Aucune formation n’était dispensée aux membres des CEP et
des CED, y compris ceux nouvellement nommés, conduisant à une application
incohérente de certaines procédures. L’administration électorale
a mené une campagne limitée d’information des électeurs, diffusée
par les médias audiovisuels et au moyen de supports écrits. Bien
que cela ne soit pas contraire à la loi, les supports destinés à
l’éducation des électeurs n’étaient pas disponibles dans une autre
langue que le turc. En revanche, l’ensemble du matériel audiovisuel d’éducation
des électeurs était interprété en langue des signes.
32. Les quelque 3,41 millions d’électeurs et électrices inscrits
sur le registre des électeurs résidant à l’étranger pouvaient voter
de manière anticipée; des bureaux de vote ont été installés dans
167 représentations diplomatiques et d’autres sites dans 73 pays,
du 27 avril au 9 mai 2023. Les votes de l’étranger ont été dépouillés
de manière centralisée à Ankara par des commissions de dépouillement
spécialement désignées dans le cadre de la CED de l’étranger. En
outre, les électeurs résidant à l’étranger ont pu voter dans des bureaux
de vote installés dans 46 postes de douane, du 27 avril au 14 mai.
33. Invoquant des problèmes de sécurité, des bureaux de vote inadaptés
ou une faible densité de population, et à la demande des gouverneurs
et des CEP, la CES a déplacé ou fusionné 861 bureaux de vote dans
28 provinces, essentiellement dans le sud et le sud-est du pays,
encore une semaine avant le jour du scrutin. Ces fusions tardives,
intervenant notamment après le délai légal du 14 avril, sont susceptibles
d’avoir nui à la capacité de voter de 57 170 électeurs. Certains
interlocuteurs de la MIOE ont fait part de leur inquiétude quant
au fait que ces changements étaient potentiellement motivés par
des considérations politiques et ont fait observer qu’ils n’avaient
pas été notifiés en temps voulu. La CES a indiqué que sa décision
de fusionner les bureaux de vote avait fait l’objet de plusieurs
objections, qui ont toutes été rejetées.
4.2 Listes électorales
34. Tous les citoyens âgés de plus
de 18 ans ont le droit de vote, à l’exception des personnes déclarées juridiquement
incapables sur décision de justice, des détenus reconnus coupables
d’une infraction intentionnelle, quelle qu’en soit la gravité, des
appelés du contingent et des élèves des écoles militaires. Ces restrictions
du droit de vote sont contraires à la jurisprudence de la Cour européenne
des droits de l’homme. Fait positif, le 13 mars 2023, la CES a précisé
que toutes les personnes condamnées qui n’étaient pas incarcérées
étaient autorisées à voter, qu’elles aient ou non totalement purgé
leur peine.
35. L'inscription sur les listes électorales se fait de manière
passive et continue. La CES tient un registre central des électeurs,
basé sur le registre de l’état civil et des adresses. Les listes
électorales ont été affichées pour consultation dans les administrations
locales le 20 mars 2023 pour permettre aux électeurs de vérifier l’exactitude
des informations les concernant et de demander des modifications
avant le 2 avril.
36. D’après la CES, 60 997 843 électeurs étaient inscrits dans
le pays et 3 416 098 à l’étranger. Des listes électorales spéciales
ont été établies pour 53 185 personnes privées de liberté et incarcérées
autorisées à voter. Aucune disposition spéciale n’a été prise pour
permettre le vote sur les lieux de séjour temporaire, tels que les
centres d’hébergement pour femmes et les hôpitaux. Dans les zones
urbaines, des urnes mobiles ont été mises à la disposition de 11 196
électeurs dans l’incapacité de se déplacer; ceux résidant en milieu
rural n’ont pas bénéficié de cette possibilité, malgré les demandes
en ce sens des organisations de la société civile.
37. Si la plupart des interlocuteurs de la MIOE n’ont pas exprimé
de préoccupations quant à l’exactitude des listes électorales, certains
ont fait observer que, bien que cela ne soit pas contraire à la
loi, des personnes portées disparues à la suite des séismes étaient
susceptibles de figurer sur les listes électorales, ce qui remettait
donc en cause l’exactitude de ces dernières. En outre, le 30 mars
2023, le Conseil de l’enseignement supérieur a pris la décision
de reprendre l’enseignement en présentiel après une interruption
de plus d’un mois dans les établissements d’enseignement supérieur
du pays; les étudiants ne disposaient dès lors que d’un délai limité
de trois jours pour s’inscrire sur les listes électorales, ce qui
a pu compromettre leur possibilité de voter.
38. Selon les estimations, les séismes ont entraîné le déplacement
de 2 millions d’électeurs et d’électrices. Les autorités n’ont cependant
pris que des mesures limitées pour faciliter les changements d’adresse
et le vote des personnes concernées. Selon le ministère de l’Intérieur,
quelque 453 000 citoyens, dont 70 % en âge de voter, ont effectué
un changement d’adresse depuis les zones sinistrées pour s’inscrire
dans d’autres provinces. En vertu de la loi, les personnes qui ont
déménagé, y compris celles qui ont été déplacées en raison du séisme,
ne peuvent voter que pour les partis et les candidats de leur nouveau
lieu de résidence. Parmi ces citoyens déplacés, beaucoup n’ont pu
voter qu’en retournant sur leur lieu de résidence permanente. Malgré les
efforts déployés par certaines organisations de la société civile
et certains partis politiques pour assurer la gratuité des transports
à ces électeurs, nombre d’entre eux ont été potentiellement privés
de leur droit de vote.
39. Conformément à la décision de la CES, les électeurs ayant
atteint l’âge de 18 ans et ceux libérés de prison pendant l’entre-deux-tours
ont été inscrits sur les listes électorales. Les personnes déchues
de leur nationalité et les électeurs décédés figuraient toujours
sur les listes, mais avec la mention «ne peut pas voter». Les listes
n’ont pas été affichées pour consultation publique entre les deux
tours et aucune nouvelle rectification n’a pu être demandée. Aucune
disposition supplémentaire n’a été prise pour faciliter le vote
des citoyens touchés par les tremblements de terre de février.
4.3 Inscription des
candidats
40. Tout candidat à l’élection
présidentielle doit être âgé d’au moins 40 ans et être diplômé de l’enseignement
supérieur. Les candidats aux élections législatives doivent être
âgés de plus de 18 ans et avoir suivi un enseignement primaire.
La législation continue d’appliquer des restrictions excessives
au droit de se porter candidat pour les personnes déclarées juridiquement
incapables par une décision de justice, celles exclues de la fonction
publique, les appelés du contingent ou les individus reconnus coupables
de l’une des nombreuses infractions prévues par la loi.
41. Les candidats à l’élection présidentielle peuvent être désignés
par des partis représentés au parlement et par des partis ayant
recueilli au moins 5 % des voix aux dernières élections. Les candidats
aux élections législatives peuvent quant à eux être désignés par
des partis politiques jugés éligibles par la CES. Des citoyens peuvent
également se présenter en tant que candidats indépendants, mais
sont tenus de verser une caution.
42. Les candidats indépendants à l’élection présidentielle doivent
également avoir recueilli au moins 100 000 signatures. Les électeurs
ne pouvaient accorder leur signature de soutien qu’à un seul candidat,
ce qui est contraire aux bonnes pratiques internationales et aux
recommandations du BIDDH.
43. Pour participer aux élections législatives, les partis doivent
avoir établi des structures organisationnelles dans au moins la
moitié des provinces et un tiers des districts; ils doivent en outre
avoir convoqué des congrès de parti au moins six mois avant le jour
du scrutin. Les modifications législatives introduites en mars 2022
ont élargi cette exigence, en précisant que les partis doivent avoir
convoqué tous les congrès nationaux, provinciaux et de district
et avoir tenu deux congrès consécutifs dans un délai fixé par la
loi. L’obligation de tenir deux congrès consécutifs, couplée à celle
de mettre en place une vaste structure organisationnelle, remet en
cause le principe de proportionnalité et d’égalité de traitement
en ce qui concerne les partis nouvellement créés. La CES a jugé
que 36 partis politiques sur les 126 inscrits étaient éligibles.
Cinq alliances préélectorales ont par la suite été formées.
44. La loi n’impose aucun quota d’hommes et de femmes ni aucun
ordre à respecter sur les listes de candidats; seuls quelques partis
ont adopté des politiques internes à cet égard. Sur les 13 037 candidats
aux élections législatives, seuls 25 % étaient des femmes. 327 femmes
(18%) étaient têtes de liste; 11 femmes se sont présentées en tant
que candidates indépendantes. Aucune femme n’était candidate à l’élection présidentielle.
45. Le processus technique d’inscription des candidats géré par
la CES était inclusif. Toutefois, la procédure de dissolution visant
le deuxième plus grand parti d’opposition a compromis sa participation
et les poursuites pénales engagées à l’encontre de certaines figures
politiques de l’opposition ont également pu entraver leur candidature.
La CES a enregistré 4 candidats en lice pour l’élection présidentielle.
Le 11 mai, Muharrem İnce, candidat indépendant à l’élection présidentielle
soutenu par le parti Memleket, a annoncé le retrait de sa candidature;
ce genre de cas n’étant cependant pas réglementé par la loi, son
nom est resté sur les bulletins de vote. S’agissant des élections
législatives, 24 partis politiques, présentant au total 1 849 candidats,
et 151 candidats indépendants étaient inscrits.
46. Les décisions de la CES d’approuver ou de rejeter l’inscription
de candidats ont soulevé de nombreuses objections. La CES n’a pas
publié la plupart des décisions, notamment sur les objections, concernant l’inscription
des candidats, ce qui a nui à la transparence. Seules quatre décisions
relatives à des objections – dont le nombre total n’a pas été rendu
public – contestant l’éligibilité de trois candidats à l’élection
présidentielle ont été publiées. Elles ont toutes été rejetées.
47. Plus de 200 parties prenantes ont officiellement contesté
l’inscription du président sortant, jugeant anticonstitutionnel
le troisième mandat brigué par celui-ci; une requête a par la suite
été introduite devant la Cour européenne des droits de l’homme.
La CES a rejeté ces contestations au motif que la limite de deux mandats
ne s’appliquait pas au premier mandat exercé par le président sortant
entre 2014 et 2018, puisqu’il s’était déroulé sous l’ancien régime
parlementaire.
5 La campagne électorale
et son financement
5.1 Le cadre juridique
48. Le cadre juridique fixe deux
périodes pour la campagne: la période électorale, qui a débuté le
18 mars pour les élections législatives et le 31 mars 2023 pour
l’élection présidentielle, soumise à certaines règles de campagne,
notamment l’interdiction de l’utilisation abusive des ressources
administratives; et la période de campagne, qui a commencé 10 jours
avant les élections, et pendant laquelle des règles plus strictes
se sont appliquées. La période de campagne officielle étant excessivement
courte, la période de campagne de facto est
restée en grande partie sous-réglementée.
49. Si elle prévoit certaines restrictions pendant la période
de campagne officielle, la législation n’offre globalement pas de
garanties suffisantes pour empêcher les représentants de l’État
et les fonctionnaires locaux d’abuser des ressources administratives
à des fins électorales. La loi ne soumet pas expressément un président,
qu’il soit candidat ou non, aux mêmes restrictions que d’autres
hauts fonctionnaires pendant la période de campagne
Note.
50. Pendant la période électorale, le Président a souvent fait
campagne tout en exerçant ses fonctions officielles; plusieurs candidats
sortants ont profité de l’inauguration de nombreux projets infrastructurels
de grande envergure pour faire campagne. En contradiction avec les
bonnes pratiques internationales, d’importants programmes d’action
sociale ont été annoncés ou mis en œuvre pendant cette période.
Ces pratiques ont faussé les règles du jeu, avantagé indûment le
président en exercice et brouillé la séparation entre parti politique
et État.
51. Le 19 avril 2023, la CES a décidé que les ministres en lice
pour les élections législatives (soit 16 ministres sur 19) n’étaient
pas tenus de démissionner, déclarant que les ministres relèvent
d’un processus de nomination différent et prêtent serment au parlement
et qu’ils ne peuvent donc être considérés comme des agents publics.
5.2 La campagne électorale
52. Les élections ont donné aux
électeurs la possibilité de choisir entre de véritables alternatives
politiques. Les libertés fondamentales d’association et de réunion
ont globalement été respectées pendant la campagne, en dépit de
quelques exceptions notables. Les représentants du Parti de la gauche
verte (YSP) ont fait l’objet de pressions et d’intimidations généralisées
visant leurs événements de campagne et leurs partisans et donnant
lieu à des détentions systématiques. Les restrictions des droits
et des libertés imposées par les gouverneurs au nom de la lutte
contre le terrorisme dans le cadre des pouvoirs qui leur ont été
conférés ont nui aux possibilités de faire campagne dans l’est et
le sud-est du pays. En outre, quelques nouveaux cas d’atteintes
à liberté d’expression, visant les partis d’opposition, les candidats
et leurs partisans, ont été observés.
53. La période de campagne s’est déroulée de manière globalement
pacifique, malgré quelques incidents. La plupart des candidats ont
mené des campagnes énergiques, recourant à diverses méthodes, notamment des
rassemblements, des opérations de porte-à-porte et la distribution
de tracts. Extrêmement polarisée, la campagne a été marquée par
des propos dénigrants et incendiaires, assortis d’accusations mutuelles
de terrorisme et de promotion d’opinions extrémistes. L’économie,
les efforts de reconstruction à la suite des tremblements de terre,
les affaires internationales et le statut des réfugiés en Türkiye
figuraient parmi les principaux thèmes de la campagne. Plusieurs
hauts fonctionnaires ont tenu des propos discriminatoires à l’égard
de la communauté LGBTI, à laquelle ils ont associé la principale
alliance de l’opposition.
54. Pendant la période électorale, la MOE du BIDDH a suivi les
activités en ligne de 14 partis politiques, des 4 candidats à l’élection
présidentielle et de 17 autres acteurs politiques sur Twitter et
Facebook. Tous les candidats ont été très actifs sur les réseaux
sociaux, partageant des messages qui reflétaient leur campagne hors
ligne, les ponctuant souvent de propos incendiaires. En vertu de
la loi, les contenus publiés sur les réseaux sociaux peuvent donner
lieu à une inculpation pénale, ce qui, d’après de nombreux interlocuteurs
de la MIOE, entraîne une autocensure généralisée et restreint la
liberté d’opinion et d’expression. Les partis de l’opposition et
le parti au pouvoir ont dénoncé la désinformation circulant à leur
sujet, à propos de leur programme ou de certains candidats pendant
la campagne.
55. Les femmes ont dans l’ensemble disposé d’une visibilité limitée
pendant la campagne, à l’exception de Meral Akşener, la présidente
du Parti İyi. Certains partis politiques, tels que le CHP, DEVA,
le Parti İyi et YSP ont œuvré en faveur de l’égalité des femmes
et de la lutte contre les violences sexistes. Certaines femmes politiques
ont dit être victimes de harcèlement ou craindre de l’être pendant
leur campagne, en raison de leur sexe.
56. Le second tour s’est déroulé dans un contexte toujours marqué
par des restrictions aux libertés fondamentales de réunion, d’association
et d’expression qui ont entravé la participation au processus électoral de
certains responsables et partis de l’opposition, ainsi que de la
société civile et des médias indépendants. Les représentants et
partisans de l’YSP et du HDP ont une nouvelle fois été victimes
d’intimidation et de harcèlement.
57. Contrairement au premier tour, les deux candidats ont mené
des activités de campagne dans l’ensemble limitées, cherchant en
priorité à mobiliser les électeurs au niveau local. L’élection présidentielle
a permis aux électeurs de choisir entre de véritables alternatives
politiques, et lors de cette campagne en demi-teinte, mais concurrentielle,
les candidats ont pu faire campagne librement. La campagne a été
marquée par des propos incendiaires et discriminatoires, notamment
des discours incriminants à l’égard des réfugiés syriens. Les représentants
des deux candidats ont continué de s’accuser mutuellement d’association
avec le terrorisme. La campagne s’est déclinée autour des grands
thèmes de la situation économique, de la sécurité nationale, du renvoi
des réfugiés syriens, notamment de leur expulsion et des perspectives
pour les jeunes.
58. Pendant l’entre-deux-tours, des activités de campagne ont
continué d’être menées parallèlement à l'exercice de fonctions officielles
et deux cas de non-respect de l’interdiction de participer à des
inaugurations pendant la campagne ont été observés. Ceux-ci, ainsi
que plusieurs cas d’utilisation des ressources administratives,
ont procuré un avantage injustifié au président sortant, comme cela
avait déjà constaté lors de la campagne du premier tour.
5.3 Financement de
la campagne
59. Le financement des campagnes
électorales est réglementé par la loi sur les partis politiques
et la loi sur les élections présidentielles que viennent compléter
les règlements de la CES. La législation ne contient pas de règles
exhaustives sur le financement des partis et des campagnes, ce qui
a considérablement érodé la confiance des parties prenantes dans
l’intégrité et la responsabilité du cadre réglementaire. Les dépenses
de campagne en ligne ne sont pas réglementées.
60. La plupart des recommandations formulées de longue date par
le Groupe d’États contre la corruption (GRECO) n’ont toujours pas
été suivies d’effet, notamment en ce qui concerne le plafonnement
des dépenses, le renforcement de la transparence et l’amélioration
de l’efficacité du mécanisme de surveillance.
61. En l’absence de déclarations provisoires des comptes de campagne,
les électeurs ne disposaient que de peu d’informations sur les recettes
et les dépenses de campagne avant le jour du scrutin.
62. Les candidats à l’élection présidentielle n’ont pas droit
à un financement public. Pour financer leur campagne, ils peuvent
recevoir des dons de la part de citoyens turcs, plafonnés à 55 598 TRY
par donateur et par tour. Les partis qui ont recueilli au moins
3 % des suffrages lors des dernières élections législatives bénéficient
d’un financement public annuel proportionnel au nombre de voix obtenues.
Ce financement est multiplié par trois s’il s’agit d’une année électorale,
et a atteint au total 4,5 milliards TRY en 2023. Les partis peuvent
également financer leur campagne grâce aux cotisations de leurs
membres ou à des dons privés, plafonnés à 221 591 TRY par donateur
et par an. Les dons émanant de la plupart des personnes morales,
des organisations publiques et étatiques et de sources étrangères
sont interdits. Les activités commerciales et les prêts ne sont
pas autorisés. Les dons et dépenses de la campagne et des partis
doivent être effectués sur des comptes bancaires spécifiques.
63. Les dépenses annuelles de campagne et des partis ne sont pas
plafonnées, ce qui avantage les grands partis et nuit à l’égalité
des chances.
64. Les autorités compétentes ne sont pas légalement tenues d’exercer
un contrôle proactif. Les candidats à l’élection présidentielle
doivent présenter leurs comptes de campagne à la CES dans les 10
jours suivant l’annonce des résultats définitifs de l’élection.
La CES ne rend pas ces comptes publics, mais elle les vérifie avec
l’aide de la Cour des comptes et publie les résultats de cet audit
dans un délai d’un mois. Les partis politiques doivent déclarer
leur budget de campagne dans le cadre des rapports financiers annuels
qu’ils présentent à la Cour constitutionnelle. Ces rapports ne mentionnent
pas les recettes et les dépenses des candidats ni des tierces parties.
65. La Cour constitutionnelle vérifie ces rapports avec l’aide
de la Cour des comptes. La publication des résultats de l’audit
accuse actuellement un retard considérable, ce qui ne favorise pas
la transparence.
66. Les candidats indépendants aux élections législatives déclarent
leur budget de campagne dans le cadre de leur déclaration d’impôts
individuelle. Les manquements aux règles de financement de la campagne
pour les élections législatives sont passibles de sanctions telles
que des avertissements, des amendes, des peines de prison pouvant
aller jusqu'à trois ans et la dissolution du parti. La loi ne prévoit
pas de sanction en cas de non-respect des règles de financement
de la campagne pour l’élection présidentielle.
6 Environnement
médiatique
67. La liberté d’expression et
la liberté des médias sont inscrites dans la Constitution, mais
certaines dispositions du Code pénal, de la loi sur la presse, de
la législation antiterroriste et d’autres textes de loi en restreignent
l’exercice.
68. La diffamation et les insultes visant des agents publics constituent
toujours des infractions pénales passibles de lourdes sanctions,
malgré les recommandations formulées précédemment par la Commission
de Venise et le BIDDH. Depuis octobre 2022, la diffusion de fausses
informations est érigée en infraction pénale, ce qui est contraire
aux normes internationales
Note. La pratique généralisée du blocage
de sites web et de pages individuelles, ainsi que les demandes de
suppression de contenu émanant de nombreux organes administratifs
et judiciaires, dont la CES, limitent plus encore la liberté d’expression
et l’accès des électeurs à l’information.
69. Les publicités gouvernementales et contrôlées par l’État faussent
le marché des médias, au détriment des médias critiques. En outre,
le fait que la plupart des médias dépendent de contrats publics
a une incidence sur leurs lignes éditoriales. Des journalistes,
en particulier dans le sud-est du pays, ont souvent été accusés de
terrorisme en raison de leurs reportages, notamment pendant la période
électorale. De nombreux journalistes et organes de presse ont également
fait part de leurs préoccupations concernant les modalités d’obtention
des cartes de presse délivrées par la direction de la communication
du Président, alléguant une discrimination à l’égard des médias
critiques et d’opposition.
70. Le cadre juridique, de même que les cas d’arrestations et
de poursuites de journalistes, l’attribution sélective des publicités
et la délivrance arbitraire des cartes de presse, favorisent l’autocensure
et limitent la possibilité donnée aux électeurs de faire un choix
éclairé.
71. Le principe d’impartialité des radiodiffuseurs publics figure
dans la Constitution et la législation oblige par ailleurs tous
les médias à assurer une couverture impartiale de la campagne et
garantit l’égalité des chances pour les candidats. Les conclusions
du suivi des médias effectué par la MOE du BIDDH font ressortir que
les journaux télévisés des radiodiffuseurs publics Radio-télévision
de Türkiye (TRT), TRT-1 et TRT Haber affichaient un parti pris évident
en faveur de l’Alliance du peuple et de M. Erdoğan, qui ont bénéficié
d’un total cumulé de 44 et 45 % de temps d’antenne consacré à l’actualité
politique, au ton essentiellement positif. S’agissant de M. Erdoğan,
les reportages de ces médias n’ont pas fait la distinction entre
le président et le candidat, rendant souvent compte des activités
de campagne comme s’il s’agissait de celles du président, allant
au-delà du besoin d’informer sur les activités courantes d’un agent
public. À l’inverse, l’Alliance de la nation et M. Kılıçdaroğlu
ont bénéficié d’un total cumulé de 28 et 25 % tandis que l’Alliance
pour le travail et la liberté a bénéficié de 7 et 5 % de couverture,
essentiellement négative, dans les programmes d’information.
72. La chaîne privée ATV a consacré 41 % de reportages presque
exclusivement négatifs à l’Alliance de la nation et 10% à l’Alliance
pour le travail et la liberté, tandis que M. Erdoğan et l’Alliance
du peuple ont bénéficié d’un total cumulé de 37 % de couverture
essentiellement positive. Les chaînes privées Fox TV et Halk TV
ont également fait preuve de partialité dans leurs reportages, assurant
une couverture majoritairement négative de M. Erdoğan et de l’Alliance
du peuple et présentant l’Alliance de la nation de manière positive.
Kanal D, Show et Star ont consacré des reportages principalement
positifs au Président et à l’Alliance du peuple, mais ont couvert
de manière plus équilibrée les activités de campagne de l’Alliance
de la nation et de M. Kılıçdaroğlu. La plupart des radiodiffuseurs
ont mêlé faits et opinions dans leur couverture de la campagne et
largement passé sous silence les activités des deux autres candidats
jusqu’à l’annonce par M. İnce de son retrait, à l’exception de Kanal
D, qui a consacré 10% de ses programmes d’information à M. İnce,
lui offrant une tribune qu’il a utilisée pour critiquer le CHP et
M. Kılıçdaroğlu.
73. Conformément à la loi, la TRT a accordé un temps d’antenne
gratuit à tous les candidats, même si celui-ci a majoritairement
été programmé en dehors des heures de grande écoute. Alors que les
candidats avaient le droit d’acheter du temps d’antenne pour des
publicités politiques dans des conditions d’égalité dans les médias
publics et privés, le CHP a déposé plusieurs plaintes contre TRT
pour ne pas lui avoir accordé de temps d’antenne payant; ces plaintes
étaient toujours en suspens le jour du scrutin.
74. MM. İnce et Oğan ont tous les deux accepté de participer à
des débats dans les médias à l’invitation de M. Kılıçdaroğlu. M. Erdoğan
n’a pas donné suite à l’invitation, et il n’y a donc pas eu de débat
dans les médias.
75. La CES est chargée de superviser les médias audiovisuels nationaux;
cependant, un décret présidentiel de 2017 a supprimé les sanctions
qu’elle pouvait infliger en cas d’infractions commises par les médias. L’organe
de régulation, le Conseil supérieur de la radio et de la télévision
(RTÜK), supervise les principes qui s’appliquent aux médias établis
par la loi sur les médias audiovisuels, notamment l’impartialité
et la couverture objective des partis politiques. Le RTÜK a indiqué
que, pendant la campagne, il n’avait répondu qu’aux plaintes officielles,
sans surveiller de manière proactive ni systématique les médias.
Au deuxième tour, le RTÜK n’a pas effectué de surveillance systématique
des médias et ne les a pas non plus formellement aidés en leur donnant
des directives spécifiques pour le deuxième tour.
76. Bien qu’il y soit légalement tenu, le RTÜK n’a pas toujours
publié ses décisions dans les délais impartis. Les CED sont légalement
chargées de superviser les activités de campagne dans les médias
régionaux et en ligne; or nombre d’entre elles ne semblaient pas
être informées de cette obligation.
77. Dans l’ensemble, le contrôle exercé sur le traitement médiatique
de la campagne n’a pas été suffisamment efficace, et, lorsque des
atteintes à la réglementation étaient constatées, aucune mesure
n’était prise rapidement pour remédier à la situation.
78. Malgré les garanties constitutionnelles de leur impartialité,
au deuxième tour, les radiodiffuseurs publics ont considérablement
favorisé le président sortant. Ce parti pris était également manifeste
chez de nombreux médias privés, tandis que plusieurs autres médias
penchaient en faveur de l’opposition. Les procès au pénal et les
arrestations de journalistes et de blogueurs se sont poursuivis,
notamment dans les affaires d’insultes à agent public, restreignant
plus encore la liberté d’expression.
7 Plaintes et recours
79. Le cadre juridique ne garantit
pas pleinement de recours effectif en cas de litige électoral. Toutes
les parties prenantes, à l’exception des organisations de la société
civile, peuvent contester les décisions des organes électoraux de
niveau inférieur devant des instances supérieures. Toutefois, malgré
une recommandation formulée de longue date par la Commission de
Venise et le BIDDH, les décisions de la CES ne sont pas soumises
à un contrôle juridictionnel, notamment la décision sur les résultats
définitifs et les règlements et décisions qui concernent les droits
inscrits dans la Constitution.
80. Faute de contrôle juridictionnel, diverses parties prenantes
ont, durant la période pré-électorale, officiellement demandé à
la CES de reconsidérer certaines de ses décisions, y compris celles
concernant les demandes émanant de candidats n’ayant pu se présenter
aux élections. La procédure de règlement des litiges liés aux élections
à tous les niveaux de l’administration électorale manquait de transparence.
Agissant en sa capacité quasi judiciaire, la CES a examiné les plaintes
à huis clos et les parties au litige n’ont pas eu le droit d’être
entendues. Contrairement aux exigences légales, la CES n’a pas rendu
publiques toutes les décisions relatives aux objections et aux plaintes
et n’a publié que quatre décisions sur des objections. Les décisions publiées
ne divulguaient pas les noms des plaignants et n’étaient généralement
pas suffisamment ou dûment motivées.
81. Les plaintes relatives à la campagne pouvaient être adressées
aux organes électoraux, aux gouverneurs, aux forces de l’ordre et
aux tribunaux. Le 22 avril 2023, le ministre de l’Intérieur a annoncé
que 69 procédures pénales liées aux élections avaient été engagées
jusque-là, concernant notamment des attaques contre divers bureaux
de campagne et des militants. Des propos en lien avec la campagne
ont fait l’objet d’enquêtes pénales.
82. De nombreux interlocuteurs de la MIOE ont fait part de leur
inquiétude quant à l’indépendance du pouvoir judiciaire et fait
état d’un manque de confiance dans la capacité de l’administration
électorale, des forces de l’ordre et des tribunaux à résoudre les
litiges électoraux de manière impartiale et efficace, ce qui, selon
certains, a eu effet dissuasif sur la volonté de porter plainte.
83. Le cadre juridique ne contient pas de dispositions détaillées
sur l’approbation des demandes de recomptage des résultats d’un
bureau de vote et d’annulation des résultats des élections. En outre,
la CES a raccourci à un jour, à tous les niveaux, le délai légal
pour la soumission et le règlement de la plupart des litiges portant
sur le jour du scrutin, sans motiver cette décision contrairement
à ce que prévoit la loi. Ce raccourcissement des délais pour les
plaintes postélectorales est contraire aux bonnes pratiques internationales
et peut porter atteinte au droit d’exercer un recours effectif concernant
les résultats.
84. Le traitement des plaintes déposées à l’issue du premier tour
des élections a manqué de transparence à tous les niveaux de l’administration
électorale. Les conseils de niveau intermédiaire n’ont pas publié
leurs décisions sur les plaintes post-électorales et la CES n’a
pas communiqué d’information sur les plaintes dont ces organes ont
été saisis. Contrairement à ce que prévoit la loi, la CES n’a pas
rendu publiques ses décisions sur les recours post-électoraux. Certains
partis d’opposition ont déposé de nombreuses plaintes alléguant
des inexactitudes dans les protocoles officiels des CBV et des divergences
entre le nombre de voix comptabilisées pour les candidats dans les
protocoles et celui saisi dans la base de données électronique des
résultats. Bien que de nombreuses plaintes aient été rejetées, selon
les partis d’opposition, de nombreuses plaintes concernant la saisie
incorrecte de données ont été traitées de manière adéquate. La CES
a fixé un délai excessivement court pour l’examen des plaintes introduites
après le second tour, ce qui porte atteinte au droit à un recours
effectif et est contraire aux bonnes pratiques internationales.
8 Observateurs
nationaux et internationaux
85. En dépit des recommandations
antérieures du Conseil de l’Europe, la loi ne prévoit l’observation
du processus électoral ni par des citoyens, ni par des observateurs
internationaux. Cependant, la loi sur les principes généraux des
élections autorise la présence d’observateurs nommés par des partis
politiques ou par des candidats indépendants dans les circonscriptions
où ils se présentent. En vertu de la même loi, le public peut observer
le dépouillement des bulletins. En outre, la CES a autorisé plusieurs
organisations internationales à observer les élections, mais cette
accréditation a été refusée à des observateurs individuels sans
que la CES n’explique clairement pourquoi.
86. Comme lors de scrutins précédents, la CES a rejeté les demandes
d’accréditation de certaines organisations de la société civile.
Beaucoup d’organisations de la société civile, dont Oy ve Ötesi
(Vote et au-delà), les Volontaires turcs, l’Association pour les
droits humains et l’Association pour le contrôle de l’égalité des
droits, se sont concentrées sur l’observation du scrutin et de la
compilation des résultats le jour même, accréditées en tant qu’observateurs
pour des partis politiques ou sans accréditation, comme simples
citoyens.
87. La délégation de l’APCE regrette que deux membres de l’Assemblée
parlementaire de l’OSCE qui souhaitaient observer ces élections,
MM. Soren Sondergaard (Danemark) et Kadir Kasirga (Suède), se soient vu
refuser l’accréditation. Elle appuie la déclaration de Michael Georg
Link, coordinateur spécial et chef de la mission d’observation à
court terme de l’OSCE, et de Farah Karimi, cheffe de la délégation
de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE, selon laquelle le pays invitant
ne devrait pas chercher à influencer la composition des missions
d’observation électorales
Note. De même, l'Assemblée rappelle que
la désignation des membres des commissions ad hoc d'observation
des élections relève de la seule compétence du Bureau de l’Assemblée. Elle
regrette donc que la désignation de deux membres de la commission
ad hoc par le Bureau ait été remise en cause par les autorités turques.
9 Déroulement du
scrutin
88. Le scrutin, qui s’est tenu
le 14 mai, s’est largement déroulé dans le calme, malgré plusieurs
incidents à l’intérieur et autour des bureaux de vote. La délégation
de l’APCE s’est divisée en 18 équipes et a observé l’ouverture,
le déroulement et la clôture du scrutin à Ankara et ses environs
ainsi qu’à Istanbul, Izmir, Samsun, Gaziantep et Diyarbakır. Ses
observations générales coïncident avec celles de la MIOE.
89. Bien que la loi interdise les activités de campagne la veille
et le jour du scrutin, beaucoup de candidats à la présidence et
de partis politiques, à l’exception de M. Erdoğan, de l’AKP, du
Parti démocrate, du DEVA et de Memleket, ont continué de faire campagne
sur les réseaux sociaux, et des activités de campagne ont été observées
autour des bureaux de vote à 14 reprises pendant les heures d’ouverture.
La CES n’a annoncé ni le taux de participation, ni d’autres informations
sur le processus électoral le jour du scrutin, mais a publié deux instructions
aux CBV concernant des irrégularités signalées; elle demandait notamment
de ne pas rayer des bulletins le nom de Muharrem İnce, candidat
qui s’était retiré de la course à la présidence, et d’y apposer dûment
le tampon de la CBV.
90. Notre délégation s’est intéressée aux régions touchées par
les séismes, où l’une de nos équipes a observé les élections. Les
autorités ont adopté des mesures modestes pour faciliter le changement
d’adresse et le vote des personnes touchées. Malgré les efforts
de la société civile et des partis politiques pour fournir un transport
gratuit à ceux qui devaient retourner à leur domicile d’origine
pour pouvoir voter, beaucoup de ces électeurs n’ont pu exercer leur
droit de vote qu’avec difficulté et sont susceptibles d’y avoir
renoncé. La CES a informé la MIOE que le taux de participation dans
les régions frappées par les séismes s’élevait à 83 %.
91. La MIOE a observé l’ouverture de 132 bureaux de vote. La plupart
des bureaux ont ouvert à l’heure ou avec des retards minimes. Les
procédures d’ouverture ont été jugées satisfaisantes dans 118 cas.
Cependant, des manquements à la procédure ont été observés, comme
l’absence d’enregistrement systématique du nombre de bulletins (8
cas) ou d’enveloppes (5 cas). De plus, dans 35 cas, tous les bulletins
n’étaient pas tamponnés avant l’ouverture et dans 11 cas, les enveloppes
n’étaient pas toujours tamponnées, contrairement aux obligations
juridiques.
92. Les observateurs ont évalué favorablement le processus de
vote dans 96 % des 991 bureaux de vote suivis, le jugeant globalement
fluide et bien organisé, avec toutefois davantage d’évaluations
négatives dans le Sud-Est et dans les zones affectées par les séismes.
93. Au total, 37 % des membres des CBV étaient des femmes, dont
27 % de présidentes. Les procédures de vote ont été largement suivies;
cependant, quelques garanties importantes pour l’intégrité du scrutin
n’ont pas toujours été appliquées, largement en raison d’une méconnaissance
des procédures de la part des membres des CBV. Ainsi, dans 4 % des
observations, les urnes n’étaient pas correctement scellées et dans 2 %,
l’identité des électeurs n’était pas systématiquement vérifiée au
moyen d’une pièce d’identité valide. En outre, dans 40 % des observations,
les membres des CBV ne demandaient pas clairement aux électeurs
de plier leurs bulletins et de fermer l’enveloppe. Dans 2 % des
observations, la configuration du bureau de vote ne garantissait
pas pleinement le secret du scrutin. Des cas de vote collectif ou
familial ont été signalés dans 6 % des bureaux de vote visités.
94. La forte participation, associée à l’organisation médiocre
des files d’attente et à la configuration inadaptée des bureaux
de vote, a entraîné une affluence excessive dans 14 % des observations.
95. Des observateurs désignés par des partis politiques et par
des candidats étaient présents dans 60 % des bureaux de vote observés,
et des observateurs citoyens – accrédités comme représentants de
partis ou sans accréditation – dans 15 % d’entre eux, contribuant
à la transparence.
96. Dans au moins 36 bureaux de vote, les observateurs de la MIOE
se sont vus refuser l’accès aux locaux par des policiers, des présidents
de CBV ou des personnes non autorisées. La présence de personnes
non autorisées a également été notée dans 12 % des bureaux de vote.
97. Dans 5 % des observations, il a été constaté que des personnes
n’appartenant pas à la CBV, le plus souvent des observateurs désignés
par des partis, s’immisçaient directement dans le processus de vote.
98. Le jour du scrutin, les médias ont relayé des allégations
de représentants d’organisations de la société civile et de partis
politiques d’opposition selon lesquelles plusieurs milliers d’électeurs
de Gaziantep auraient été inscrits à leur insu comme membres de
CBV, ce qui les aurait empêchés de voter dans le bureau où ils étaient
inscrits.
99. Seuls 50 % des bureaux de vote ont été considérés comme accessibles
sans aide aux électeurs handicapés. Dans 77 % des cas, l’aménagement
intérieur des bureaux était adapté à ces électeurs.
100. Le dépouillement a été jugé globalement positif dans 104 des
120 bureaux de vote visités par la MIOE, et le plus souvent considéré
comme fluide et efficace. Cependant, plusieurs erreurs importantes
de procédure ont été signalées, et les procédures de clôture avant
dépouillement prescrites n’ont pas été suivies correctement dans
près de la moitié des observations. Les CBV n’ont pas compté systématiquement
le nombre de signatures et d’empreintes digitales sur les listes
d’électeurs dans 12 cas, et n’ont pas noté ces chiffres dans le
procès-verbal à ce stade dans 38 cas. Dans 23 cas, les enveloppes
et bulletins non utilisés n’ont pas été comptés. Dans 23 bureaux
de vote, la CBV n’a pas envoyé de copies des procès-verbaux pour
qu’elles soient affichées; cependant, dans tous les cas sauf trois,
des exemplaires des procès-verbaux étaient fournis sur demande.
101. En contradiction avec la loi, les enveloppes n’ont pas été
comptées deux fois dans 55 cas; dans 27 cas, leur validité n’a pas
été systématiquement vérifiée et dans 23 cas, cette information
n’a pas été notée dans le procès-verbal. Dans 27 cas, tous les bulletins
accordés à chaque parti n’ont pas été dûment comptés et séparés
et dans 10 cas, tous les chiffres n’ont pas été correctement notés
dans le procès-verbal. Dans toutes les observations de la MIOE sauf
une, la validité des bulletins a été déterminée de manière cohérente.
Dans 18 cas, des personnes n’appartenant pas à la CBV ont participé
au dépouillement, suscitant des inquiétudes quant à l’intégrité
du décompte. Dans 15 cas, les procès-verbaux officiels étaient signés
à l’avance par les membres de la CBV. Dans 21 bureaux de vote observés,
la CBV a eu des difficultés à rétablir des chiffres cohérents dans
la présentation des résultats. De manière générale, les observateurs
de la MIOE ont considéré que les lacunes procédurales s’expliquaient
avant tout par la volonté des CBV de terminer le dépouillement au plus
vite.
102. Le processus de compilation des résultats, observé dans 97
CED, a été considéré comme efficace. Cependant, en raison de locaux
inadaptés et des multiples procédures menées en parallèle, les observateurs de
la MIOE ont évalué négativement la transparence des procédures dans
8 cas. Des discordances dans certains des procès-verbaux de compilation
soumis par les CBV ont été observées dans 9 des CED visitées, et
dans 24 cas, les CBV ont corrigé les procès-verbaux en l’absence
de décision formelle de la CED. Dans 8 cas, le travail des observateurs
de la MIOE s’est heurté à des restrictions et dans 9 cas, d’autres
observateurs ont été empêchés d’observer la compilation des résultats.
103. Dans les heures qui ont suivi le dépouillement et malgré l’absence
d’informations officielles de la part de la CES, les médias ont
commencé à annoncer des résultats, ce qui a créé une incertitude.
La CES ne s’est prononcée qu’une fois, à 3 heures dans la nuit suivant
le jour du scrutin, pour annoncer des résultats provisoires fondés
sur 92 % des résultats compilés. Le taux de participation annoncé
au niveau national s’élevait à 88,8 %.
104. Dans la plupart des provinces touchées par les séismes, la
participation a été plus faible, les chiffres les plus bas étant
signalés à Diyarbakır et Malatya avec 81,7 %. Nos observateurs ont
noté une forte présence policière dans les lieux visités.
105. Les médias ont rapporté que de nombreuses plaintes avaient
été déposées auprès des instances électorales pour des allégations
de bulletins incorrectement tamponnés, de bulletins marqués par
des membres de la CBV, de vote par procuration et de vote multiple.
Des plaintes, enquêtes pénales et arrestations ont été relatées
dans les médias pour des activités de campagne dans des bureaux
de vote et aux alentours, des fraudes électorales et des agressions
physiques.
106. Après les élections, les représentants de certains partis
d’opposition ont déploré des irrégularités alléguées le jour du
scrutin, avant tout pendant le dépouillement et la compilation,
et de multiples acteurs ont déposé de nombreuses plaintes et recours
devant les instances électorales pertinentes. La CES n’a pas publié d’informations
sur les plaintes déposées le jour du scrutin, ce qui a limité la
transparence. Cependant, aucun candidat n’a contesté publiquement
les résultats annoncés par la CES.
107. Le second tour de l’élection a été bien administré et largement
pacifique, avec des cas isolés de violences, principalement contre
des partisans de l’opposition, et quelques atteintes à la période
de silence électoral. La délégation de l’APCE s’est divisée en 10
équipes et a observé l’ouverture, le déroulement et la clôture du
scrutin à Ankara et ses environs, ainsi qu’à Istanbul et Diyarbakır.
Ses observations générales coïncident avec celles de la MIOE.
108. Le déroulement du vote a été jugé satisfaisant dans la grande
majorité des bureaux de vote observés. Les procédures ont été globalement
respectées; toutefois, les observateurs de la MIOE ont noté plusieurs lacunes,
en particulier dans les instructions données aux électeurs. Des
cas de vote collectif ou familial, ainsi que d’atteintes potentielles
au secret du scrutin en raison de l’aménagement de certains bureaux
de vote, ont aussi été observés.
109. La présence d’observateurs issus de partis et de représentants
de la société civile a accru la transparence. Cependant, des entraves
à leurs activités se sont produites à de nombreuses reprises. Les observateurs
de la MIOE se sont vus refuser l’accès à certains bureaux de vote
ainsi qu’à la saisie des données issues du vote à l’étranger. Plusieurs
cas d’ingérence d’individus non autorisés dans les opérations des
CBV ont été notés par les observateurs. Lors du dépouillement, plusieurs
manquements à la procédure ont été observés, en particulier l’omission
d’importantes procédures de rapprochement, pointant la nécessité d’une
meilleure formation des membres des CBV. Le processus de compilation
a été jugé globalement satisfaisant, avec quelques lacunes procédurales.
110. L’annonce des résultats définitifs des élections législatives
n’a été faite qu’après le second tour, c’est-à-dire après le délai
qui avait été fixé par la CES. D’après la CES, ce retard s’explique
par le besoin d’achever le traitement des plaintes. La CES n’a pas
publié sa décision de reporter l’annonce et n’en a pas informé en temps
voulu toutes les parties prenantes, y compris les commissions électorales
de niveau inférieur. Elle n’a pas non plus divulgué les résultats
par bureau de vote avant d’annoncer les résultats définitifs, manquant
ainsi une occasion de lever l’inquiétude des citoyens quant aux
allégations d’incohérences dans la compilation des résultats. Ces
mesures ont sapé la transparence de l’annonce des résultats et la
capacité des électeurs à se tenir informés du processus.
111. Les résultats définitifs des élections législatives ont été
annoncés le 31 mai 2023, et les résultats officiels de l’élection
présidentielle le 1er juin. Le nombre
de femmes députées a augmenté mais reste faible (121 sur 600 au
total, contre 100 dans le parlement précédent
Note).
| |
% des suffrages
|
Nombre de suffrages
|
Nombre de sièges
|
|
Parti
de la justice et du développement (AKP)
Parti
AK: 264 députés
Parti de la libre cause (HÜDA PAR):
3 députés
Parti de la gauche démocratique (DSP): 1
député
|
35,62
|
19 392 462
|
268
|
|
Parti
républicain du peuple (CHP)
CHP: 130 députés
Parti
DEVA: 15 députés
Parti de l’avenir: 10 députés
Parti
de la félicité: 10 députés
Parti démocrate: 4 députés
|
25,35
|
13 802 183
|
169
|
|
Parti
d’action nationaliste (MHP)
|
10,07
|
5 484 820
|
50
|
|
Bon
parti (İYİ)
|
9,69
|
5 275 981
|
43
|
|
Parti
de la gauche verte (Yeşil Sol)
|
8,82
|
4 803 922
|
61
|
|
Nouveau
parti du bien-être (Yeniden Refah)
|
2,80
|
1 527 048
|
5
|
|
Parti
des travailleurs de Türkiye (TİP)
|
1,76
|
956 057
|
4
|
112. La CES a indiqué que le nombre
de suffrages exprimés s’élevait à 55 442 588, sur 64 145 504 électeurs inscrits.
Le taux de participation s’est établi à 88,92 % dans le pays et
à 53,80 % à l’étranger, soit un taux de participation global de
87,05%
Note.
113. Au second tour de l’élection présidentielle, le taux de participation
a été de 85,79 % en Türkiye et de 55 % à l’étranger. Recep Tayyip
Erdoğan a reçu 52,18 % des voix, contre 47,82 % pour Kemal Kılıçdaroğlu.
10 Conclusions
114. Les élections législatives
du 14 mai, organisées quelques mois après des séismes dévastateurs,
ont bénéficié d’un fort taux de participation et offert aux électeurs
et électrices un choix entre de véritables alternatives politiques,
mais le président sortant et les partis au pouvoir ont bénéficié
d’un avantage injustifié, notamment du fait d’une couverture médiatique
partiale. Les restrictions continues aux libertés fondamentales de
réunion, d’association et d'expression ont entravé la participation
au processus électoral de certains responsables politiques et partis
d’opposition, ainsi que de la société civile et des médias indépendants.
Les personnes soutenant le parti de la gauche verte ont subi de
très nombreuses pressions, intimidations et arrestations qui ont
fortement nui à l’égalité des chances dans la campagne. Lors du
second tour, qui là aussi offrait aux électeurs et électrices une
véritable alternative politique, la MIOE a déploré une campagne caractérisée
par des propos de plus en plus incendiaires et discriminatoires,
une rhétorique hostile, des cas d’abus des ressources administratives,
et des pressions et intimidations contre un parti d’opposition.
115. Sur le plan technique, l’administration électorale a géré
les élections avec efficacité. Malgré les difficultés posées par
les récents séismes, la CES a mené à bien les préparatifs avec diligence
et, le plus souvent, dans le respect des délais prévus par la loi.
Cependant, des cas de défaillances dans la mise en œuvre de certaines procédures,
en particulier lors du vote et du dépouillement, ont été notés.
La CES a fait preuve d’un manque de transparence et de réelle communication,
faisant naître des doutes sur son indépendance. La CES et les commissions
électorales de niveau intermédiaire n’ont pas tenu leurs réunions
en public et malgré l’obligation légale, la CES n’a pas publié la
plupart de ses décisions. Le processus de traitement des plaintes
manquait de transparence à tous les niveaux de l’administration
électorale et les décisions de la CES qui ont été publiées n’étaient
généralement pas assez justifiées. Le cadre juridique ne garantit
pas pleinement un recours effectif en cas de litige électoral, puisque
c’est un organe administratif qui a le dernier mot sur le processus
électoral et les résultats. Les mesures visant à faciliter l’inscription
et le vote pour les citoyens touchés par les séismes ont été limitées,
si bien que ces électeurs ont dû surmonter des difficultés supplémentaires
pour pouvoir exercer leur droit de vote.
116. La Constitution et le cadre juridique turcs ne garantissent
pas pleinement les droits et les libertés fondamentales. En pratique,
la législation restreint aussi la liberté de réunion, d’association
et d’expression, et l’indépendance de la justice reste source d’inquiétude.
Le cadre juridique, qui a connu une vaste réforme en mars 2022,
présente d’importantes lacunes et n’offre pas à la conduite d’élections
démocratiques une base juridique réellement solide. La plupart des
recommandations de la Commission de Venise et du BIDDH, notamment
concernant les droits de vote et d’éligibilité, l’égalité des voix,
la liberté des médias et le règlement des litiges électoraux, restent
à ce jour sans suite, comme beaucoup d’arrêts importants de la Cour européenne
des droits de l’homme. Point positif, le seuil électoral à franchir
pour obtenir un siège au parlement a été abaissé, conformément aux
recommandations de longue date de la Commission de Venise et du
BIDDH et aux résolutions de l’Assemblée (il a été abaissé de 10%
à 7%).
117. La Constitution garantit l’égalité entre les hommes et les
femmes. Cependant, la sous-représentation des femmes en politique
et aux fonctions élevées souligne le besoin d’efforts supplémentaires,
de la part des autorités et des partis politiques, pour remédier
à la persistance des stéréotypes de genre qui empêchent les femmes
de s’engager en politique. Les femmes représentent environ un quart
des candidats à l’élection parlementaire, et aucune femme ne s’est
présentée à l’élection présidentielle. Les femmes ont eu une visibilité limitée
pendant la campagne, et seuls quelques partis ont intégré à leur
campagne des messages sur l’égalité hommes-femmes et la lutte contre
la violence fondée sur le genre. Certaines femmes actives en politique
ont signalé avoir subi ou craint un harcèlement fondé sur le genre
pendant la campagne.
118. La législation ne réglemente pas de façon complète le financement
des partis et des campagnes, ce qui, associé à une application limitée
de la loi, a fortement diminué la confiance des parties prenantes
dans l’intégrité et la transparence du mécanisme de régulation.
En raison du manque de rapports intermédiaires sur les finances
électorales, les électeurs ont été peu informés des recettes et
dépenses de campagne avant le jour du scrutin. La législation sur
le financement des campagnes ignore la plupart des recommandations
de longue date du GRECO, y compris sur le plafonnement des dépenses,
la capacité à rendre des comptes et l’amélioration de l’efficacité
du mécanisme de contrôle.
119. Les dispositions juridiques sur la diffamation et les insultes
visant des agents publics, auxquelles s’ajoute le fait que la diffusion
de fausses informations a été récemment érigée en infraction pénale,
le blocage de sites web et le retrait de contenus en ligne, et les
arrestations de journalistes et les poursuites à leur encontre pendant
la période électorale, ont eu un effet délétère sur la liberté d’expression
et alimenté l’autocensure.
120. En dépit des garanties d’impartialité prévues par la Constitution,
les radiodiffuseurs publics se sont montrés clairement favorables
aux partis au pouvoir et à leurs candidats. Parmi les médias privés
suivis, certains ont favorisé soit l’opposition, soit le parti au
pouvoir, tandis que d’autres ont offert une couverture plus diversifiée.
Malgré son rôle de régulation, le Conseil supérieur de la radio
et de la télévision n’a pas dûment traité les plaintes déposées
contre le radiodiffuseur public pour défaut de couverture impartiale
et d’accès à un temps d’antenne gratuit.
121. Les lacunes et ambiguïtés de la législation ont créé des incertitudes
sur plusieurs aspects clés du processus électoral, incertitudes
que les réglementations de la Commission électorale suprême n’ont
pas permis de lever. Lors du dépouillement, des erreurs procédurales
significatives ont été observées, principalement dues à l’omission
d’importantes procédures de rapprochement. Dans plusieurs cas, des personnes
n’appartenant pas à la CBV ont participé au dépouillement, suscitant
des inquiétudes quant à son intégrité. Le processus de compilation
observé a été efficace mais parfois compliqué en raison de locaux inadaptés,
de l’application parallèle de multiples procédures et d’une affluence
excessive, ce qui a nui à sa transparence.
122. En dépit des recommandations antérieures de la Commission
de Venise et du BIDDH, la loi ne prévoit pas l’observation du processus
électoral par des observateurs internationaux et par des citoyens
non partisans. Cependant, la CES a accrédité plusieurs organisations
internationales qui avaient demandé à observer les élections. Les
candidats ont le droit de désigner des personnes pour observer le
scrutin, et le public peut venir observer le dépouillement. Des
organisations de la société civile qui souhaitaient observer le scrutin
et quelques observateurs internationaux se sont vu refuser l’accréditation.
Les observateurs de la MIOE se sont vu refuser l’accès à au moins
36 bureaux de vote lors du premier tour, ce qui est à déplorer.
11 Recommandations
de la délégation de l’APCE
123. Une élection et son observation
ne se limitent pas au jour du scrutin, mais comportent plusieurs
phases qui doivent toutes être analysées et évaluées afin d’avoir
une appréciation globale de l’ensemble du processus électoral. Notre
délégation s’est rendue à Ankara et dans d’autres lieux en Türkiye
à trois reprises en six semaines: délégation pré-électorale à la
mi-avril, puis observation des premier et second tours. Nous avons donc
pu rencontrer un large éventail d’interlocuteurs
Note. Au total, plus de 40 membres
de l’APCE ont participé à cette mission d’observation électorale.
124. Tout d’abord, notre délégation aimerait saluer le fort taux
de participation et l’impressionnant attachement du peuple turc
au processus électoral. Nos sociétés démocratiques européennes pourraient s’inspirer
de cet engagement remarquable. La démocratie turque fait preuve
d’une résilience étonnante. La délégation a constaté que les élections
étaient bien gérées et permettaient aux électrices et électeurs
d’opérer un véritable choix politique.
125. La forte mobilisation d’observateurs désignés par des partis
politiques et par des organisations de la société civile témoigne
là encore d’une société démocratique dynamique, résolue à préserver
l’intégrité du processus électoral. Il est donc important de veiller
à ce que la loi autorise des acteurs internationaux et des citoyens
non partisans à observer le processus électoral.
126. L’abaissement de 10 à 7 % du seuil à atteindre pour obtenir
un siège au parlement est à saluer, malgré l’atténuation de ses
effets par la récente réforme électorale concernant la répartition
des sièges au sein d’une alliance.
127. La délégation de l’APCE a cependant identifié, lors des élections
législatives de 2023 en Türkiye, un certain nombre de lacunes et
d’irrégularités sur l’ensemble du processus électoral. La délégation
à en particulier souligné les problèmes suivants, sur lesquels les
autorités devraient se pencher.
128. Notre délégation a conclu que le trait le plus marquant de
la campagne était l’absence d’équité:
- l’abus de ressources administratives et les manquements
à l’interdiction des cérémonies d’inauguration en période de campagne
par le président sortant, des ministres en exercice et les partis
au pouvoir ont entraîné des avantages injustifiés et brouillé la
limite entre parti et État;
- la couverture médiatique partiale, les restrictions à
la liberté d’expression et à la liberté des médias, l’autocensure
de la part des journalistes, ainsi que l’absence de véritable contrôle
de la couverture médiatique et de correction rapide des violations
constatées ont limité, sinon gravement sapé la possibilité pour
les électrices et électeurs d’opérer un choix éclairé.
129. Le climat généralisé de répression à l’encontre de l’opposition
a encore creusé ces iniquités de départ: notre délégation a souligné
que l’intimidation, le harcèlement, la persécution ou la condamnation
de membres de l’opposition et de partis d’opposition avaient nui
à la capacité globale des partis concernés à organiser des campagnes
et des activités politiques, comme déjà souligné dans plusieurs
rapports de l’APCE. Les restrictions continues aux libertés fondamentales
de réunion, d’association et d'expression ont entravé la participation
de certains responsables politiques et partis d'opposition, ainsi
que de la société civile et des médias indépendants.
130. Le deuxième point problématique tient au manque de transparence
et de réelle communication de la part de la Commission électorale
suprême. La législation turque confie à la CES un rôle clé dans
les élections. Elle est à la fois un organe administratif et judiciaire.
Malgré les difficultés posées par les récents séismes, l’administration
électorale, sous l’égide de la CES, a mené à bien les préparatifs
avec diligence et, le plus souvent, dans le respect des délais prévus
par la loi. Globalement, les différents acteurs faisaient confiance
à cette administration pour gérer correctement le processus au plan
technique, bien que cette confiance soit plus variable sur le sujet
de son indépendance. Dans un pays où demeure une certaine défiance
à l’égard des procédures électorales, nous suggérons par conséquent
que la CES envisage de remédier, pour renforcer sa transparence,
aux lacunes suivantes:
- les
réunions de la CES et des commissions électorales de niveau intermédiaire
(CEP et CED) ne se tenaient pas en public;
- alors que la loi l’y oblige, la CES s’est abstenue de
publier la plupart de ses décisions;
- la CES n’a pas publié les résultats provisoires par bureau
de vote avant d’annoncer les résultats définitifs, malgré une recommandation
antérieure du BIDDH, manquant une occasion de lever les inquiétudes
des citoyens quant aux allégations d’incohérences dans les résultats
compilés. Ces mesures ont sapé la transparence de l’annonce des
résultats et la capacité des électrices et électeurs à se tenir
informés du processus;
- l’absence de réelle communication le jour du scrutin a
créé la confusion. Dans les heures qui ont suivi le dépouillement
et malgré l’absence d’informations officielles de la part de la
CES, les médias ont commencé à annoncer des résultats, ce qui a
suscité de l’incertitude étant donné que les agences de presse Anadolu
et ANKA se contredisaient.
131. Cette situation est d’autant plus problématique que les décisions
de la CES, malgré les recommandations de la Commission de Venise
et du BIDDH, sont définitives et ne peuvent être contestées.
132. Le cadre juridique inadéquat, qui présente d’importantes lacunes,
n’offre pas de fondement juridique solide à la conduite d’élections
démocratiques. Les lacunes et ambiguïtés de la législation ont créé
des incertitudes sur plusieurs aspects clés du processus électoral,
incertitudes que les réglementations de la CES n’ont pas permis
de lever. La réforme de mars 2022, en particulier concernant la
formation des commissions électorales au niveau des districts et
des provinces, a affaibli la confiance des différentes parties prenantes envers
le processus électoral.
133. Le déroulement du vote est soumis à une procédure complexe,
destinée à assurer l’équilibre nécessaire au cours du processus
électoral. Cependant, le manque d’informations sur les exigences
de procédure ou leur négligence ont porté atteinte à cet équilibre.
134. À nos yeux, l’absence de règles complètes sur les suites à
donner aux demandes de nouveau décompte des résultats d’un bureau
de vote (comme nous l’avons observé par endroits) et d’annulation
des résultats du scrutin, associée au manque de transparence et
de réelle communication de la part de l’administration électorale,
pourrait potentiellement ouvrir la porte à des manipulations et
des abus de la procédure électorale, notamment en vue de retarder
la compilation des résultats et la publication des résultats officiels.
135. La plupart des autres recommandations de la Commission de
Venise et du BIDDH, notamment concernant les droits de vote et d’éligibilité,
l’égalité des voix, la liberté des médias et le règlement des litiges électoraux,
restent à ce jour sans suite, comme beaucoup d’arrêts importants
de la Cour européenne des droits de l’homme.
136. Nous déplorons aussi que plusieurs de nos observateurs aient
eu des difficultés à entrer dans des bureaux de vote pour y mener
à bien leur mission au nom de l’APCE. Nous avons noté une amélioration
entre le premier tour et le second; nous espérons toutefois qu’à
l’avenir, toutes les commissions de niveau inférieur seront mieux
informées du rôle des observateurs internationaux. Nous souhaitons
rappeler que la tâche de la délégation d’observateurs de l’APCE
consiste à offrir une appréciation extérieure et impartiale du processus électoral.
À terme, le but de toute mission d’observation électorale dans un
pays est d’aider ses autorités à construire une démocratie plus
forte, au bénéfice de ses citoyens et dans l’intérêt de l’État.
137. De même, nous regrettons que notre délégation n’ait pas obtenu
le droit d’observer la compilation des suffrages exprimés à l’étranger.
Vu l’importance de ces suffrages (5 % de l’électorat), nous suggérons
que nos délégations observent, à l’avenir, la compilation des résultats
du vote à l’étranger, et rappelons que l’observation d’élections
devrait couvrir toutes les étapes de la procédure électorale.
138. La Türkiye, pour conclure, ne satisfait pas aux principes
de base en matière d’organisation d’une élection démocratique. Il
faut aussi rappeler que des figures clés de la société et de la
scène politique turques sont en prison, malgré les arrêts de la
Cour européenne des droits de l’homme; que la liberté des médias
est fortement restreinte, et que la Türkiye est très loin de créer
des conditions équitables pour la tenue des campagnes électorales.
L’exécution de tous les arrêts de la Cour européenne des droits
de l’homme contribuera à rétablir des conditions pleinement démocratiques;
c’est pourquoi nous exhortons à nouveau les autorités turques à
libérer Selahattin Demirtaş, ancien président du HDP, ainsi que
le philanthrope Osman Kavala.
139. L’Assemblée parlementaire se tient prête à travailler avec
les autorités nouvellement élues pour remédier aux lacunes et problèmes
mis en lumière lors de cette observation électorale, dans l’esprit
du Sommet des chefs d’État et de gouvernement de Reykjavík, où les
dirigeants des pays du Conseil de l’Europe ont adopté les Principes
de Reykjavík pour la démocratie afin de garantir et de renforcer
la démocratie et la bonne gouvernance et d’«encourager activement
la participation démocratique aux niveaux national, régional et
local, par l’intermédiaire d’élections libres et équitables». Ce
travail devrait être accompli dans le cadre de la procédure de suivi
de l’Assemblée et en étroite coopération avec la Commission de Venise.
Annexe 1 – Composition de la commission
ad hoc
Sur la base des propositions des groupes
politiques de l’Assemblée, la commission ad hoc se composait comme
suit (* membres de la délégation pré-électorale):
Président: M. Frank
SCHWABE, Allemagne
Groupe des socialistes, démocrates
et verts (SOC)
- M. Frank
SCHWABE, Allemagne *
- Mme Kate OSAMOR, Royaume-Uni
- Mme Margreet DE BOER, Pays-Bas
- M. Pierre-Alain FRIDEZ, Suisse
- M. Andrea ORLANDO, Italie
- M. Paulo PISCO, Portugal
- Mme Thórhildur Sunna ÆVARSDÓTTIR,
Islande
- M. Max LUCKS, Allemagne
- Mme Derya TÜRK-NACHBAUR, Allemagne
- M. Andrzej SZEJNA, Pologne
- M. André VALLINI, France
- Mme Heike ENGELHARDT, Allemagne
Groupe du Parti populaire européen
(PPE/DC)
- Mme Marie-Christine
DALLOZ, France
- Mme Iva DIMIC, Slovénie
- M. Kęstutis MASIULIS, Lituanie *
- Mme Isabel MEIRELLES, Portugal
- M. Jacek PROTASIEWICZ, Pologne
- M. Cristian-Augustin NICULESCU-ȚÂGÂRLAȘ, Roumanie
Alliance des démocrates et des
libéraux pour l’Europe (ADLE)
- Mme Mireille CLAPOT, France
*
- Mme Nicole DURANTON, France
- Mme Valentina GRIPPO, Italie
- M. Rafael HUSEYNOV, Azerbaïdjan
- Mme Gyde JENSEN, Allemagne
- Mme Denisa Elena NEAGU, Roumanie
- M. Dean PREMIK, Slovénie
- Mme Diana STOICA, Roumanie
Groupe des Conservateurs européens
et Alliance démocratique (CE/AD)
- M. Simone BILLI, Italie
- Lord Simon RUSSELL, Royaume-Uni *
- M. Kamal JAFAROV, Azerbaïdjan
Groupe pour la gauche unitaire
européenne (GUE)
- M. George
LOUCAIDES, Chypre *
- M. Anton GOMEZ-REINO, Espagne
Co-rapporteurs AS/MON (ex officio)
- M. Stefan SCHENNACH, Autriche
- M. John HOWELL, Royaume-Uni *
Commission de Venise
- Mme Katharina
PABEL, Autriche, représentante (membre suppléante) de la Commission
de Venise
- M. Michael JANSSEN, conseiller juridique, Secrétariat
de la Commission de Venise
Secrétariat
- Mme Sylvie
AFFHOLDER, Cheffe, Division de l’observation des élections et de
soutien
- M. Bogdan TORCĂTORIU, Conseiller principal aux élections,
Division de l’observation des élections et de soutien
- Mme Anne GODFREY, Assistante,
Division de l’observation des élections et de soutien
- Mme Sevda GÜNDÜZ, Assistante,
Division de l’observation des élections et de soutien
Annexe 2 – Programme de la délégation
pré-électorale de l'Assemblée parlementaire
Mercredi, 12 avril 2023
08h30-9h30 Réunion
de la délégation de l’APCE
- Introduction par M. Frank Schwabe, Chef de délégation
- Présentation par M. John Howell, corapporteur de la commission
de suivi
- Informations générales données par le Secrétariat
9h30-10h30 Rencontre
avec l'ambassadeur Jan Petersen, chef de la mission d'observation électorale
(MOE) de l’OSCE/BIDDH et son personnel
- M. Jan Petersen, Chef de mission:
Introduction au travail de la MOE et au contexte des élections
- Mme Marla Morry, analyste juridique:
cadre juridique et impact des derniers amendements juridiques sur
le processus électoral
- M. Ian Mitchell, analyste politique: contexte politique
et statut actuel de la campagne
- Mme Marcela Mašková: travail
de l'administration électorale, inscription des candidats; Défis
pour l'administration électorale (y compris l'impact des tremblements
de terre)
- Questions/réponses et discussion animées par M. Marcell
Nagy, chef de mission adjoint, en présence de M. László Belágyi,
expert en sécurité
10h30-11h30 Rencontre
avec les membres de la communauté diplomatique
- M. Jürgen Schulz, ambassadeur
d'Allemagne et M. Mirko von Stosch, responsable politique
- M. Ričardas Degutis, Ambassadeur de la République de Lituanie
- Mme Alexia Jarrot, Conseillère
Politique, Ambassade de France
- M. Stefano Fantaroni, Chargé d'Affaires, Délégation de
l'Union européenne
- M. Benjamin Cooper, Deuxième Secrétaire, Ambassade du
Royaume-Uni
11h30-12h45 Rencontre
avec des représentants des médias
- Reporter sans frontières: M. Erol Önderoğlu
- ANKA News: Mme Duygu Güvenç
- Hurryiet: M. Serkan Demirtas
- Association des journalistes (Gazeteciler Cemiyeti): M. Kenan
Şener
14h30-16h00 Rencontre
avec des représentants de la société civile
- Association des droits de l'homme:
M. Hüseyin Küçükbalan, Secrétaire général, M. Osman İşçi, membre
du Conseil d'administration chargé des relations internationales,
et Mme Devrim Kılıçer, Département des
relations internationales
- Plate-forme conjointe des droits de l'homme: Mme Aysegül
Kaynar
- Réseau
Checks and Balances: M. Hakan Yavuzyılmaz, coordinateur de recherche
- Oy
ve Ötesi (Vote et au-delà): M. Onur Özcan Yeniay, avocat
17h00-18h30 Rencontres
consécutives avec les candidats à la présidence (ou leurs représentants)
17h00 Mme Selin Sayek Böke, M. Ahmet
Ünal Çeviköz et M. Onursar Adigüzel, représentant M. Kemal Kılıçdaroğlu,
candidat de l'Alliance des Nations
17h30 Mme Sibel, représentant
M. Muharrem İnce, candidat du Parti de la patrie
18h00 M. Sinan Oğan, candidat de l'Alliance Ancestrale (ATA
Alliance)
19h30 Dîner de travail offert par M. Ahmet Yildiz, Président
de la délégation turque auprès de l'APCE, avec la participation
de membres de la délégation de l'APCE
Jeudi, 13 avril 2023
9h30-10h00 Rencontre
avec M. Binali Yıldırım, représentant le Président Recep Tayyip Erdoğan,
candidat de l'Alliance populaire
10h00-12h30 Réunions
consécutives avec les dirigeants et les représentants des principaux partis
politiques représentés au parlement, en lice pour les élections
législatives
10h00-10h30 Parti d’action nationaliste (MHP), M. Mevlüt Karakaya
10h45-11h15 Parti républicain du peuple (CHP), M. Engin Özkoç
11h30-12h00 Parti İYİ (Bon Parti), Mr Zeki Hakan Sidali
12h15-12h45 Parti démocratique des peuples (HDP), M. Hişyar
Özsoy
14h00-14h40 Rencontre avec des
représentants du Conseil suprême de la radio et de la télévision
(RTSC/RTÜK)
15h00-15h40 Rencontre avec M. Ahmet
Yener, président de la Commission électorale suprême (CES) et des
membres du CES, y compris des membres et du personnel chargés des
questions de sécurité électorale
16h00-16h40 Rencontre avec M. Mustafa
Şentop, Président de la Grande Assemblée Nationale
17h00-17h45 Réunions consécutives
avec les dirigeants et les représentants des principaux partis politiques
représentés au parlement, en lice pour les élections législatives (suite)
Parti de la justice et du développement (AKP), M. Yılmaz
Tunç, vice-président du Groupe
18h30-19h30 Préparation
de la déclaration de la délégation
Annexe 3 – Déclaration de la délégation
pré-électorale de l'Assemblée parlementaire
Strasbourg, 13.04.2023 – Une délégation préélectorale
de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) s’est
rendue à Ankara pour évaluer la campagne électorale et les préparatifs
des élections présidentielle et législatives qui se tiendront le
14 mai 2023.
Au cours de deux journées de réunions, la délégation a rencontré
toute une série d’interlocuteurs, notamment le chef de la mission
d’observation électorale de l’OSCE/BIDDH, des candidats à l’élection
présidentielle ou leurs représentants, des représentants de partis
politiques de différentes tendances, le président de la Grande Assemblée
nationale, des membres de la délégation turque auprès de l’APCE,
des membres du Conseil électoral suprême et du Haut Conseil de l’audiovisuel,
ainsi que des représentants des médias et d’ONG et des membres du
corps diplomatique.
La visite préélectorale a eu lieu deux mois après le tremblement
de terre du 6 février 2023, qui a fait plus de 50 000 morts et provoqué
des dommages graves dans 11 provinces. Dans ce contexte, de nombreux interlocuteurs
ont indiqué qu’un nombre limité de personnes déplacées se sont réinscrites
dans leur nouveau lieu de résidence et s’interrogeaient sur la capacité
de beaucoup d’autres à voter dans leur lieu d’origine. Des questions
se posent en conséquence quant à l’organisation logistique des élections
dans les zones touchées par le tremblement de terre (notamment pour
ce qui est de l’emplacement des bureaux de vote) ainsi qu’à la capacité
des partis à faire campagne dans le cadre de l’état d’urgence en
vigueur dans ces provinces. Le Conseil électoral suprême a assuré
à la délégation qu’il serait en mesure de prendre les dispositions logistiques
nécessaires.
Les élections présidentielle et législatives du 14 mai se
dérouleront au cours de l’année de célébration du 100e anniversaire
de la République. La délégation reconnaît que ces élections offriront
un véritable choix politique aux électeurs turcs, avec quatre candidats
à l’élection présidentielle et 25 listes en présence pour les élections législatives:
les partis politiques et les organisations de la société civile
sont prêts pour ces élections et sont fermement résolus à garantir
l’intégrité du processus électoral en désignant des observateurs
dans un grand nombre de bureaux de vote, afin de renforcer la transparence
du processus électoral et la confiance des électeurs. Les partis
politiques s’attendent également à une forte participation, notamment
de la part des primo-votants et des femmes, catégories encore largement
sous-représentées dans la vie politique.
La délégation a noté que plusieurs partis politiques exprimaient
de sérieuses préoccupations quant à l’équité du processus électoral
s’agissant de sa couverture par les médias publics et compte tenu
de l’absence de règles équitables pour le financement des partis
politiques et des campagnes électorales. Ils soulignaient que les
dernières modifications apportées à la législation électorale n’empêchent
pas, dans la pratique, le président d’utiliser des ressources administratives.
La délégation a rappelé les recommandations de la Commission de Venise
ainsi que celles formulées antérieurement par l’Assemblée parlementaire
et par le Groupe d’États contre la corruption (GRECO) au sujet du
financement des campagnes électorales et des partis politiques, recommandations
qui sont restées sans réponse à ce jour.
En outre, certains interlocuteurs ont fait part à la délégation
de leurs préoccupations en matière de sécurité, indiquant notamment
que des attaques ont été commises récemment contre les bureaux de
partis d’opposition, lesquelles devraient systématiquement donner
lieu à des enquêtes en bonne et due forme.
Il a été fait état de restrictions ou d’interruptions de l’internet
et de l’utilisation des réseaux sociaux, qui sont perçues comme
une limitation sérieuse de la capacité des responsables politiques
à faire campagne et comme une source de perturbations potentielles
le jour du scrutin. Elles viennent s’ajouter aux restrictions de
la liberté d’expression, qui ont un effet dissuasif, en particulier
sur les journalistes. La récente loi sur la désinformation, qui
incrimine la diffusion d’informations qualifiées de “fake news”,
a ajouté une nouvelle couche à l’autocensure, qui pourrait encore
limiter l’espace du débat démocratique. La délégation a également
été informée de procédures judiciaires engagées et de sanctions
appliquées par le Haut Conseil de l’audiovisuel contre des médias
pour avoir rendu compte de points de vue critiques, provenant notamment
de discours prononcés par des dirigeants de l’opposition. La délégation
a rappelé que l’égalité d’accès des médias aux différentes forces
politiques et aux candidats, l’accès à des informations pluralistes
et une couverture impartiale de la campagne sont des conditions
préalables essentielles pour permettre à l’électorat de se déterminer
en connaissance de cause.
Le Parti démocratique des peuples (HDP) fait actuellement
l’objet d’une procédure devant la Cour constitutionnelle et risque
d’être dissous avant les élections. Cette procédure a des conséquences
sur le déroulement des élections puisqu’elle a conduit le deuxième
parti d’opposition à décider de ne pas se présenter aux élections
présidentielles et à se résoudre à s’allier à un autre parti pour
présenter des candidats aux élections législatives, ce qui le place
dans l’impossibilité de nommer des membres dans les commissions électorales.
La délégation réitère la position adoptée en octobre 2022 par l’Assemblée
au sujet de la dissolution et appelle la Cour constitutionnelle
à examiner cette affaire conformément aux normes internationales.
La délégation attend également des autorités turques qu’elles mettent
en œuvre les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme
concernant l’ancien dirigeant du HDP, Selahattin Demirtaş, ainsi
qu’Osman Kavala.
La délégation a noté que plusieurs partis s’interrogent sur
l’impact des modifications apportées à la législation électorale
en mars 2022, sans véritable consensus politique ni consultation.
L’abaissement du seuil électoral de 10 % à 7 %, mesure saluée par
l’Assemblée parlementaire, pourrait toutefois être atténué par les
nouvelles règles régissant l’attribution des sièges au sein des
alliances. En outre, le remplacement du doyen des juges présidant
la commission électorale provinciale ou de district par un juge
tiré au sort reste un sujet de préoccupation pour l’opposition.
Plusieurs interlocuteurs ont également exprimé leurs doutes
quant à la transparence des travaux du Conseil électoral suprême
et à son impartialité; ils ont en particulier évoqué la procédure
de nomination de ses membres (hauts magistrats des plus hautes juridictions),
compte tenu de la composition actuelle du Conseil des juges et des
procureurs, ainsi que les décisions déterminantes prises lors des
dernières élections (telles que la déclaration de validité de bulletins
de vote non tamponnés), ce qui est générateur d’incertitude pour
le déroulement du processus électoral. En outre, les décisions du
Conseil électoral suprême sont définitives et ne peuvent être contestées,
ce qui est contraire aux recommandations formulées précédemment
entre autres par l’APCE et par la Commission de Venise. Ces facteurs
ont érodé la confiance dans cette institution.
La délégation a noté que les préoccupations exprimées par
plusieurs interlocuteurs corroborent les conclusions de l’Assemblée
parlementaire dans sa précédente résolution sur le suivi de la Türkiye,
confirmant que le contexte reste difficile pour les forces d’opposition.
La délégation invite les autorités turques à tout mettre en œuvre
pour atténuer les effets de la polarisation, à veiller à ce que
ces élections soient libres, équitables, transparentes et conformes
aux normes internationales, à renforcer la confiance dans le système électoral
dans l’ensemble du pays et à faire en sorte que la volonté du peuple
turc puisse se refléter comme il se doit dans les urnes et par la
suite: à cet égard, la délégation a pris note des appréhensions
exprimées par certains interlocuteurs, qui craignent que les résultats
des élections puissent être contestés, auquel cas la situation devrait
être suivie de près par la communauté internationale.
L’Assemblée parlementaire enverra une délégation de 42 membres
pour observer les élections présidentielle et législatives du 14
mai 2023.
Membres de la mission pré-électorale:
- Président: M. Frank SCHWABE (Allemagne, SOC)
- M. Kęstutis MASIULIS (Lituanie, PPE/DC)
- Mme Mireille CLAPOT (France,
ADLE)
- Lord Simon RUSSELL (Royaume-Uni, CE/DA)
- M. George LOUCAIDES (Chypre, GUE)
- M. John HOWELL (Royaume-Uni), Corapporteur de la commission
de suivi
Annexe 4 – Programme des réunions de
la mission internationale d'observation des élections: 1er tour
Vendredi, 12 mai 2023
08h30-09h30 Réunion
d'information pour la délégation de l’APCE
- accueil par le chef de la délégation,
M. Frank Schwabe
- cadre juridique et loi électorale par la Commission de
Venise
- informations pratiques par le Secrétariat, opérations,
déploiement
- informations sur la sécurité, M. Philippe Chaise, chef
de la division de la sécurité et de sûreté
10h00-10h30 Ouverture
par les chefs des délégations parlementaires
- M. Michael Georg Link, coordonnateur
spécial de l'OSCE
- M. Frank Schwabe, chef de la délégation de l'APCE
- Mme Farah Karimi, chef de la
délégation de l'AP OSCE
10h30-13h00 Briefing
par la Core Team de la Mission d’observation électorale du BIDDH
– partie 1
- Remarques
introductives et vue d'ensemble – Ambassadeur Jan Petersen, chef
de mission; M. Marcell Nagy, chef adjoint de mission
- Cadre juridique, système électoral et règlement des différends;
Questions/réponses – Mme Marla Morry,
analyste juridique
- Contexte politique et campagne; Questions/réponses – M.
Ian Mitchell, analyste politique
- Campagne en ligne et participation politique des femmes;
Questions/réponses – Mme Júlia Manchin,
analyste politique
- Préparations techniques des élections et travail de l'administration
électorale; Questions/réponses – Mme Marcela
Mašková, analyste électorale
- Inscription des électeurs; Questions/réponses – Mme Vania
Anguelova, analyste électorale
- Paysage médiatique et veille médiatique de la MOE du BIDDH;
Questions/réponses – M. Egor Tilpunov, analyste média
14h30-16h00 Contexte
politique
- M. Hüseyin
Küçükbalaban, Secrétaire général de l'Association des droits de l'homme
- M. Kasim Akbas, conseiller du président de l'Union des
barreaux turcs
- Mme Ilknur Ustun, fondatrice
de la Coalition des femmes
16h30-18h00 Couverture
de la campagne et des élections
- M. Özcan Yeniay, représentant de Oy ve Otesi (ONG à vocation
électorale)
- Mme Sibel Hürtaş, représentante,
à Ankara, de Dokuz Sekiz Haber
- Mme Deniz Erdoğdu, Plateforme
de sécurité électorale pour des élections équitables
- Mme Guilin Cavus, Co-fondatrice
de TEYIT (ONG de surveillance des médias/fake news)
18h00-18h45 Administration
et contrôle des élections
- M. Orhan Karadaş, Vice-Président du Conseil suprême de
la radio et de la télévision (RTÜK)
Samedi, 13 mai 2023
08h30-09h30 Briefing
de l’OSCE/ODIHR – partie 2
- Sûreté et sécurité le jour du scrutin; Questions/réponses
– M. László Belágyi, expert en sécurité
- Procédures du jour du scrutin et formulaires d'observation;
Questions/réponses – Mme Marcela Mašková
et Vania Anguelova, analyste électorale; M. Max Bader, analyste
statistique
- Travail des observateurs à long terme – Mme Kerstin
Dokter, coordinatrice LTO
09h30-11h30 Table ronde
avec les partis politiques parlementaires
- M. Ramazan Can, député, Parti
de la justice et du développement / Adalet ve Kalkinma Partisi (AKP)
- M. Tekin Bingöl, président du Parti républicain du peuple/Cumhuriyet
Halk Partisi (CHP)
- M. Mevlut Karakaya, vice-président du Parti d’action nationaliste
/ Milliyetçi Hareket Partisi (MHP)
- Mme Burcu Akcaru, adjointe
au vice-président chargé des élections, Bon parti / İYİ Parti
- M. Emir Ali Turkmen, vice-coprésident du Parti démocratique
populaire / Halkların Demokratik Partisi (HDP)
12h00-13h00 Table
ronde avec les candidats présidentiels (ou leurs représentants)
- M. Ramazan Can, député, Parti
de la justice et du développement, représentant le candidat présidentiel
M. Recep Tayyip Erdogan
- M. Tekin Bingöl, Parti républicain du peuple, représentant
le candidat présidentiel M. Kemal Kılıçdaroğlu
- M. Murat Yalcin, conseiller en politique étrangère du
candidat à la présidence M. Sinan Ogan, ATA Alliance
13h00-14h00 Scrutin
électoral et analyse
- M. Ozer
Sencar, PDG fondateur de l’Institut de sondage Metropol
- M. Ozgehan Şenyuva – Türkiye Raporu
14h15 Rencontre avec
les interprètes et les chauffeurs pour les membres observant dans
la province d'Ankara
Dimanche, 14 mai 2023
Observation des élections
08h00 ouverture des bureaux de vote
17h00 fermeture des bureaux de vote
17h00 comptage et compilation
Lundi, 15 mai 2023
08h00-09h00 Débriefing
interne de la délégation de l'APCE
15h00 Conférence de presse conjointe
Annexe 5 – Communiqué de presse de la
mission internationale d’observation des élections: 1er tour
Les élections
turques sont marquées par des conditions inégales, mais restent
compétitives, selon les observateurs internationaux
ANKARA, 15 mai 2023 – Les élections générales en Türkiye,
caractérisées par un taux de participation élevé, ont été bien gérées
et ont offert aux électeurs et électrices un choix entre de véritables
alternatives politiques, mais le président sortant et les partis
au pouvoir ont bénéficié d'un avantage injustifié. Les restrictions continues
aux libertés fondamentales de réunion, d'association et d'expression
ont entravé la participation de certains responsables politiques
et de partis d'opposition, ainsi que de la société civile et des
médias indépendants, ont déclaré aujourd'hui les observateurs internationaux
dans un communiqué.
La mission d'observation conjointe du Bureau des institutions
démocratiques et des droits de l’homme de l’OSCE (BIDDH), de l’Assemblée
parlementaire de l'OSCE (AP OSCE) et de l’Assemblée parlementaire
du Conseil de l’Europe (APCE) a constaté que le cadre juridique
n’offrait pas une base suffisante pour la tenue d’élections démocratiques.
«Il s’agissait d’élections compétitives mais limitées, car
la criminalisation de certaines forces politiques, y compris la
détention de plusieurs figures de l’opposition, a empêché un pluralisme
politique complet et a entravé les droits de citoyens et citoyennes
de se présenter aux élections», a déclaré Michael Georg Link, coordinateur
spécial et chef de la mission d'observation à court terme de l’OSCE.
«L’ingérence politique dans le processus électoral n’est pas conforme
aux engagements internationaux de la Türkiye».
Près de 61 millions d'électeurs et d’électrices étaient inscrits
sur les listes électorales dans le pays, ainsi que 3,5 millions
à l’étranger, pour un scrutin qui s'est déroulé dans le contexte
des tremblements de terre dévastateurs de cette année. Les autorités
ont pris quelques mesures limitées pour permettre aux personnes touchées
par les tremblements de terre de participer aux élections, mais
malgré ces mesures et les efforts supplémentaires déployés par la
société civile et les partis politiques, beaucoup de ces électeurs
et électrices ont rencontré des difficultés pour voter.
«La démocratie turque fait preuve d'une résilience étonnante.
Cette élection a connu un taux de participation élevé et a offert
un véritable choix. Cependant, la Türkiye ne satisfait pas aux principes
de base pour organiser une élection démocratique», a déclaré Frank
Schwabe, chef de la délégation de l’APCE. «Des personnalités politiques
et sociales de premier plan sont en prison, même après des arrêts
de la Cour européenne des droits de l’homme, la liberté des médias
est fortement restreinte et il règne un climat d’autocensure. La
Türkiye est loin de créer des conditions équitables pour la campagne
électorale».
L'administration électorale a organisé le scrutin avec efficacité.
Elle jouit généralement de la confiance des électeurs et électrices,
bien qu’il y ait eu un manque de transparence et de communication
dans son travail, ainsi que des inquiétudes quant à son indépendance.
Le jour du scrutin s'est déroulé dans l’ensemble de manière pacifique
et sans heurts malgré un certain nombre d'incidents dans les bureaux
de vote et aux environs de ceux-ci. Bien que le processus ait été
généralement bien organisé, les mesures de protection mises en œuvre
n’ont pas toujours été suffisantes, en particulier lors du dépouillement.
Il était fréquent de constater un vote familial et un vote en groupe,
tandis que la disposition de la moitié des bureaux de vote observés
les rendait inaccessibles aux personnes handicapées.
La campagne a été largement pacifique et compétitive, mais
elle était très polarisée et souvent négative et incendiaire. Un
certain nombre de poursuites judiciaires ainsi que les pressions
exercées sur les hommes politiques et les partis d'opposition, y
compris les procédures en cours visant à dissoudre le deuxième parti d'opposition,
ont entravé leur participation aux élections. Bien que la Constitution
garantisse l'égalité entre les femmes et les hommes, les femmes
restent sous-représentées aux postes de direction et, d'une manière générale,
en politique, et les autorités et les partis politiques doivent
redoubler d’efforts dans ce domaine.
«Malgré les possibilités de choix prometteuses offertes par
ces élections, les citoyens et citoyennes ont eu beaucoup de mal
à exercer leur droit de vote et malheureusement, les femmes étaient
sous-représentées parmi les candidat.e.s», a déclaré Farah Karimi,
cheffe de la délégation de l’AP OSCE. «Des centaines de milliers
de personnes, des personnes touchées par les tremblements de terre
et en particulier des étudiant.e.s, ont dû faire des efforts supplémentaires
considérables pour exercer leur droit de vote».
L'utilisation abusive des ressources publiques dans certains
cas, ainsi que l’annonce d’importants programmes de prestations
sociales ont procuré des avantages indus aux personnes au pouvoir
et ont brouillé la ligne de séparation entre le parti et l’État.
Dans bien des cas, des fonctionnaires ont fait campagne lors de
l’inauguration de projets d’infrastructures de grande envergure,
tandis que le président sortant a souvent fait campagne tout en
exerçant ses fonctions officielles.
La liberté d’expression et des médias, bien que protégée par
la Constitution, est limitée par un certain nombre de lois. La récente
criminalisation de la diffusion de fausses informations, le fait
que les sites web soient fréquemment bloqués et des contenus en
ligne supprimés, ainsi que les arrestations et les poursuites en
cours à l'encontre de journalistes ont encore affaibli la liberté
d’expression. Pendant la campagne, les partis au pouvoir et leurs
candidat.e.s ont été manifestement favorisés par la plupart des
chaînes de télévision nationales, y compris la chaîne de radiodiffusion
publique, en dépit de son obligation constitutionnelle de rester impartiale.
«Les électeurs et électrices avaient un véritable choix à
faire le jour de l’élection et le taux de participation élevé était
une bonne illustration de l’esprit démocratique du peuple turc»,
a déclaré l'Ambassadeur Jan Petersen, qui dirigeait la mission d'observation
des élections du BIDDH. «Cependant, j’ai le regret de constater
que le travail de l’administration électorale a manqué de transparence,
que les médias publics ont fait preuve d’une partialité écrasante
et que la liberté d’expression a souffert de restrictions».
L’observation internationale des élections générales en Türkiye
a mobilisé au total 401 observateurs de 40 pays, dont 264 expert·e·s
déployé.e.s par le BIDDH, des observateurs à long et à court terme,
98 de l'AP OSCE et 39 de l'APCE.
Annexe 6 – Programme des réunions de
la mission internationale d’observation des élections: 2e tour
Samedi, 27 mai 2023
08h00-09h00 Réunion
d'information pour la délégation de l'APCE
- accueil par le Chef de délégation,
M. Frank Schwabe
- informations pratiques par le Secrétariat, opérations,
déploiement
- informations mise à jour sur la sécurité, M. Philippe
Chaise, Chef de la division de la sécurité et de sûreté du Conseil
de l’Europe
Briefings joints des parlementaires
09h00-10h00 BIDDH
09h00-09h10 Mise à jour de l’analyste juridique – Marla Morry
09h10-09h20 Mise à jour de l’analyste politique – Ian Mitchell
09h20-09h30 Mise à jour de l’analyste électorale – Marcela
Mašková
09h30-09h40 Mise à jour de l’analyste des médias – Egor Tilpunov
09h40-10h00 Questions et réponses
10h00-10h30 M. Ramazan
Can, Député, Parti de la justice et du développement,
Adalet ve Kalkinma Partisi (AKP)
10h30-11h00 M. Tekin
Bingöl, Député, Parti républicain du peuple/Cumhuriyet
Halk Partisi (CHP)
11h00-12h00 Panel d'analystes
électoraux
- M. Ozer
Sencar, PDG fondateur de l’Institut de sondage Metropol
- M. Ozgehan Şenyuva, Institut de sondage Raporu
- M. Kasım Akbaş, Conseiller au Président de l’Union des
barreaux
12h00-12h30 Commission électorale suprême (a décliné)
12h30 Réunion avec les chauffeurs et interprètes
pour les équipes APCE observant dans la province d’Ankara
Dimanche, 28 mai 2023
Observation des élections toute la journée
Lundi, 29 mai 2023
08h00-09h00 Débriefing
interne de la délégation de l’APCE
15h00 Conférence de presse
Annexe 7 – Communiqué de presse de la
mission internationale d’observation des élections: 2e tour
Au second tour
de l'élection présidentielle turque, une campagne électorale compétitive
a continué d’être marquée par des conditions inégales et par la
partialité des médias selon les observateurs internationaux
ANKARA, 29 mai 2023 – Le second tour de l’élection présidentielle
en Türkiye a été bien géré et a offert aux électeurs et aux électrices
un choix entre de véritables options politiques, mais a été caractérisé
par des propos de plus en plus incendiaires et discriminatoires
pendant la campagne. Le parti pris des médias et les restrictions
continues à la liberté d’expression ont créé des conditions de concurrence
inéquitables et contribué à donner un avantage injustifié au président
sortant, ont déclaré aujourd’hui les observateurs internationaux dans
un communiqué.
La mission d'observation conjointe du Bureau des institutions
démocratiques et des droits de l’homme de l’OSCE (BIDDH), de l’Assemblée
parlementaire de l'OSCE (AP OSCE) et de l’Assemblée parlementaire
du Conseil de l’Europe (APCE) a constaté que les autorités électorales
avaient certes posé certaines règles avant le premier tour pour
garantir le bon déroulement d’un éventuel second tour, mais la législation
n’aborde pas des aspects importants des seconds tours, ce qui pèse
sur la sécurité juridique et la stabilité du cadre juridique global.
Si les candidats ont pu faire campagne librement, les partisans
de certains partis d'opposition ont continué à faire l'objet d'intimidations
et de harcèlement. Des propos incendiaires et discriminatoires ont
été tenus de part et d'autre, assortis d’accusations mutuelles de
collaboration avec des organisations terroristes.
«Les préoccupations soulevées lors du premier tour au sujet
de l’absence de jeu égal et de l’inéquité de la campagne sont restées
sans réponse, le président sortant continuant à bénéficier d’un
avantage injustifié» a déclaré Farah Karimi, coordinatrice spéciale
et cheffe de la mission d'observation de courte durée de l'OSCE /
cheffe de la délégation de l'AP de l’OSCE. «Malheureusement, l'emploi
de propos plus durs, discriminatoires et incendiaires par les deux
camps en lice a polarisé encore davantage l'environnement politique.
Les électeurs se sont déplacés en grand nombre hier, et il est essentiel
que le vainqueur fasse de réels efforts pour garantir l'unité du
peuple de la Türkiye».
La période de campagne qui a précédé le second tour s'est
généralement déroulée dans le calme. Dans le même temps, des activités
de campagne ont continué d’être menées parallèlement à l'exercice
de fonctions officielles en violation de l'interdiction d'organiser
des inaugurations pendant la période de campagne, ce qui, avec l'utilisation
continue de ressources publiques à des fins de campagne a conféré
au président sortant un avantage indu qui a également été constaté
lors de la campagne du premier tour.
«Le second tour de l’élection présidentielle a désigné un
clair vainqueur. Il s’est toutefois déroulé dans un climat qui,
à bien des égards, ne favorise pas la tenue d’élections démocratiques»
a indiqué Frank Schwabe, chef de la délégation de l’APCE. «La Türkiye
doit désormais exécuter les arrêts de la Cour européenne des droits
de l’homme et surtout libérer Osman Kavala et Selahattin Demirtaş.
À l'avenir, le Conseil électoral suprême doit s'engager à respecter
la plus grande transparence possible afin de renforcer la confiance
dans le processus électoral».
L'administration électorale a géré efficacement les préparatifs
du second tour dans un délai très court. Les autorités électorales
nationales ont toutefois reporté l’annonce des résultats définitifs
des élections législatives après le second tour, ne respectant donc
pas la date limite fixée. Elles ont également poursuivi la pratique observée
lors du premier tour, à savoir la tenue de séances à huis clos et
le non-publication de la plupart des décisions, y compris celles
concernant les plaintes relatives aux résultats du premier tour,
ce qui a encore nui à la transparence de leurs travaux. Le jour
du scrutin s'est déroulé dans le calme pour l’essentiel, mais des actes
de violence isolés ont été observés, principalement envers des partisans
de l'opposition. Les observateurs ont également relevé des cas de
vote groupé ou de vote familial, tandis que la configuration de certains
bureaux de vote a potentiellement porté atteinte au secret du scrutin.
Les procès et les arrestations de journalistes et de blogueurs
se sont poursuivis avant le second tour, ce qui a encore restreint
la liberté d'expression. Dans le même temps, les observateurs ont
noté que de nombreux radiodiffuseurs ne respectaient pas l'obligation
légale d’assurer une couverture impartiale de la campagne et l'égalité
des chances entre les deux candidats à la présidence, le radiodiffuseur
public ayant nettement favorisé le président sortant et de nombreux
médias privés ayant fait preuve d'un parti pris similaire.
«Il est vrai que les électeurs et les électrices ont pu véritablement
choisir entre différentes options politiques le jour du scrutin,
ce qui est positif», a déclaré l'ambassadeur Jan Petersen, chef
de la mission d'observation des élections du BIDDH. «Mais ils ont
été mal informés faute de transparence de la part de l'administration électorale et
l’absence de couverture médiatique équilibrée a été préoccupante,
ce qui, en contribuant globalement à l'inégalité des chances, a
certainement été l'une des plus grandes faiblesses de cette élection. Le
BIDDH est prêt à apporter son aide pour y remédier».
L'observation internationale du second tour de l’élection
présidentielle en Türkiye a mobilisé au total 232 observateurs de
31 pays, dont 181 experts déployés par le BIDDH, des observateurs
de longue et de courte durée, 31 observateurs de l’AP de l’OSCE
et 20 de l’APCE.