C Exposé des motifs
par M. Andries Gryffroy, rapporteur
1 Introduction
1. En septembre 2021, l’Assemblée
parlementaire a demandé la création d’un nouveau cadre juridique ambitieux,
aux niveaux national et européen, pour ancrer «le droit à un environnement
sûr, propre, sain et durable» dans le système européen des droits
humains. L’Assemblée a réitéré cet appel dans son rapport sur le
Sommet de Reykjavík du Conseil de l’Europe publié en janvier 2023
Note, en affirmant que le sommet qui
se tiendrait en mai 2023, sous la présidence islandaise, devrait
avoir pour ambition de définir un programme tourné vers l’avenir
pour le Conseil de l’Europe, replaçant au cœur de la mission de
l’Organisation les intérêts, les préoccupations et les attentes
des populations, y compris leur droit à un environnement sain et
la lutte contre le changement climatique.
2. La commission de la culture, de la science, de l’éducation
et des médias a contribué aux débats de l’Assemblée en septembre
2021 en soumettant un rapport portant spécifiquement sur les politiques
en matière de recherche et la protection de l’environnement
Note. Elle a souligné que la recherche
peut fournir des solutions innovantes, nécessaires pour contrer
l’appauvrissement de la planète et le problème du changement climatique
et pour assurer le développement durable de nos sociétés. J'ajouterai
que la recherche et les nouvelles technologies seront des moteurs
essentiels dans l'identification et la mise en œuvre des mesures d'atténuation
et d'adaptation qui seront nécessaires pour lutter contre les effets
du changement climatique sur le patrimoine culturel.
3. La proposition de résolution déposée par M. Alberto Ribolla
Note énonce clairement que «[L]a Convention-cadre
du Conseil de l’Europe sur la valeur du patrimoine culturel pour
la société (Convention de Faro) place le patrimoine culturel et
la culture en général au cœur d’un nouveau modèle de développement
durable» et que «[L]e patrimoine culturel de l’Europe est aujourd’hui
gravement menacé par les conséquences dévastatrices du changement
climatique».
4. Je partage pleinement l’avis qu’il a exprimé dans sa proposition
de résolution: «L’Assemblée devrait examiner les besoins en matière
de conservation et s’intéresser aux travaux de recherche dans le
domaine des nouvelles technologies pour la prévention ou l’atténuation
des effets du changement climatique sur le patrimoine culturel,
en recommandant que cette activité spécifique relative au patrimoine
soit poursuivie à l’avenir dans le secteur de la culture et du patrimoine
au Conseil de l’Europe.»
5. Je tiens à remercier chaleureusement les nombreuses personnes
enthousiastes que nous avons interrogées en ligne pour la préparation
de ce rapport, de nous avoir fait partager leurs connaissances,
leur expérience et leurs réflexions sur les actions à mener à l’avenir
Note. Leurs exemples de bonnes pratiques sont présentés
dans les chapitres suivants de l’exposé des motifs. Je souhaite
également remercier très sincèrement M. John Bold, spécialiste du
patrimoine du Royaume-Uni, qui m’a aidé à établir le présent rapport.
2 Les effets du changement climatique
sur différentes catégories de patrimoine culturel
6. La conservation du patrimoine
culturel et son utilisation durable ont comme but le développement humain
et la qualité de la vie
Note. Nous sommes individuellement et
collectivement enrichis par le patrimoine culturel et, par conséquent,
appauvris par sa dégradation ou sa disparition: la prise de conscience
des risques qui pèsent sur le patrimoine culturel affine notre appréciation
de ce qui pourrait être perdu.
7. Toutes les formes de patrimoine culturel sont aujourd’hui
directement et indirectement menacées par le changement climatique,
qui entraîne toute une série de conséquences différentes selon les
zones géographiques et les facteurs physiques: la hausse des températures,
les inondations, l’humidité, les précipitations extrêmes, les fortes
tempêtes, les vagues de chaleur, les sécheresses, les glissements
de terrain, les incendies de forêt et la pollution atmosphérique
affectent les monuments, les sites archéologiques, les villes et
maisons historiques, les parcs et jardins, les collections muséales
et les bibliothèques. L’élévation prévue du niveau de la mer va
aggraver l’érosion du littoral et l’intrusion d’eau salée dans les
terres, qui dégradent le patrimoine côtier et ont des conséquences
non seulement pour les joyaux du patrimoine commun de l’Europe,
tels que la lagune de Venise et d’autres villes côtières historiques,
mais aussi pour les moyens de subsistance des personnes qui vivent
dans les zones concernées.
8. Il nous incombe donc d’étudier les effets du changement climatique
et leur soudaineté (phénomène à évolution lente, progressive, avec
des conséquences à long terme; ou événement à déclenchement rapide,
de courte durée mais intense, avec des conséquences immédiates)
sur différentes catégories de patrimoine culturel dans divers contextes:
le patrimoine bâti et les matériaux de construction; les collections
conservées dans les demeures, les musées et les archives, en reconnaissant
l’existence conjointe des édifices historiques et des objets qu’ils
abritent
Note; les villes
historiques et les sites archéologiques; les jardins historiques
et les paysages culturels; les zones côtières; ainsi que sur le
patrimoine immatériel qui préserve et transmet les savoirs et savoir-faire
traditionnels.
9. Sans citer spécifiquement le patrimoine culturel, les parties
à l’Accord de Paris (Nations Unies, 2015)
Note reconnaissent la nécessité «d’éviter
les pertes et préjudices liés aux effets néfastes des changements climatiques
[…], de les réduire au minimum et d’y remédier» (article 8). Chaque
catégorie de patrimoine requiert une stratégie différente pour remédier
aux effets du changement climatique et mettre en place une stratégie
d’adaptation ou d’atténuation; mais si toutes les catégories sont
considérées dans leur ensemble, il est possible de parvenir à des
solutions globales, se renforçant mutuellement, et pérennes. Mais
le temps presse.
2.1 Les
effets sur les villes historiques: Venise
10. S’il est un exemple particulièrement
spectaculaire des effets du changement climatique – associés à certaines
interventions humaines majeures – sur le patrimoine bâti, c’est
certainement la ville de Venise, où la structure des bâtiments et
le mode de vie des habitants sont gravement menacés par l’élévation
du niveau de la mer et l’affaissement du sol (dû au tassement des
anciens sédiments conjugué au pompage des eaux souterraines pour
les processus industriels). Lorsque la montée des eaux dépasse la
hauteur des sous-sols étanches, les bâtiments s’imprègnent d’eau
de mer salée, ce qui entraîne la désagrégation du plâtre, des briques
et des pierres. En outre, la montée des eaux modifie de manière
préjudiciable la relation entre les éléments naturels et le tissu
bâti: les marches qui mènent aux bâtiments deviennent plus difficiles
d’accès pour les bateaux, et les ponts deviennent trop bas pour
que les bateaux puissent passer dessous.
11. Cette situation se trouve aggravée par des tensions inhérentes
à la gestion de la ville et de sa région, dans laquelle commerce
et conservation n’ont pas été coordonnés. Le passage d’énormes bateaux
de croisière le long du canal central de la Giudecca, érodant les
fondations des bâtiments dans leur sillage, et le dragage de canaux
dans la lagune pour permettre le passage de pétroliers géants, qui
ont perturbé un écosystème vulnérable, sont des pratiques qui sont
en voie d’être corrigées. Les bateaux de croisière ont été bannis
du centre-ville et un terminal offshore accueillera les grands pétroliers
en eaux profondes.
12. Après des années d’attente, les digues anti-inondation installées
dans les trois passes du Lido, de Malamocco et de Chioggia, à l’endroit
où la lagune communique avec l’Adriatique, sont désormais opérationnelles.
Elles protègent la ville des crues régulières (phénomène de l’
acqua alta), mais pas de l’élévation
générale à long terme du niveau de la mer. Venise et sa lagune renferment
non seulement des richesses matérielles incomparables en termes
d’art, d’architecture, d’habitat et de paysages, mais, comme le reconnaît
l’UNESCO
Note,
la ville est également un «symbole de lutte victorieuse de l’homme
contre les éléments». Or, avec le changement climatique, cette lutte
est
a fortiori appelée à se
poursuivre.
2.2 Les
effets sur le patrimoine immatériel et les paysages: les Sámes
13. Des luttes analogues se déroulent
dans un tout autre contexte, en Europe du Nord, où le changement climatique
menace sérieusement les valeurs, les vies et les pratiques des communautés
sámes dans les parties septentrionales de la Norvège, de la Suède,
de la Finlande et de la Russie, ainsi que sur l’ensemble de leur
territoire dénommé Sápmi. Bien qu’il n’existe pas de recensement
officiel fondé sur l’appartenance ethnique, on estime que les Sámes,
seul peuple autochtone encore reconnu en Europe, sont près de 100 000 aujourd’hui.
14. Le patrimoine culturel des Sámes est intrinsèquement lié au
paysage sur lequel, par principe, ils s’attachent à ne laisser aucune
trace durable. Ils ne définissent donc pas précisément les lieux,
même si ce qui apparaît à de nombreux étrangers comme une nature
sauvage inhabitée et inhospitalière est un paysage culturel riche
pour le peuple sáme. Aujourd’hui, leurs traditions et leurs modes
de vie sont menacés, non seulement par le changement climatique,
mais aussi par les actions gouvernementales et de développement économique;
pourtant certaines ont été conçues pour lutter contre les effets
du changement climatique.
15. Il est paradoxal de constater que les mesures gouvernementales
«vertes» (ce que l’on appelle de façon péjorative le «colonialisme
vert»), comme les énergies renouvelables, peuvent avoir des répercussions négatives
pour la population autochtone: le contrôle des rivières par les
centrales hydroélectriques empêche les Sámes de prévoir le débit
de l’eau; les fermes éoliennes géantes ont détruit des zones de
pâturage et des routes de migration des rennes. De même, l’exploitation
non écologique des terres pour extraire du pétrole, du gaz et du
lithium (afin de satisfaire la demande toujours croissante de batteries
tout en répondant à la pression de l’Union européenne qui souhaite
réduire la dépendance aux importations en provenance de Chine) détruit et
pollue l’environnement, ce qui menace les communautés et leurs moyens
de subsistance.
16. Les traditions sámes les plus durement touchées par le changement
climatique et le développement sont l’élevage de rennes, la pêche,
la cueillette et l’artisanat. Les rennes se déplacent en fonction
de l’emplacement des pâturages, mais ceux-ci sont menacés par le
réchauffement climatique. La neige se transforme en pluie, qui gèle
au contact du sol et emprisonne la végétation sous une couche de
glace, où les rennes ne peuvent pas l’atteindre. Les activités forestières
et minières chassent également les rennes de leurs pâturages traditionnels;
or, les compléments alimentaires coûtent cher et nécessitent beaucoup
de main-d’œuvre. La pêche est menacée, car les poissons sont moins
nombreux et plus petits qu’auparavant. En fait, nous avons besoin
de mesures urgentes pour contrer l’effondrement potentiel des stocks
de poissons à l’échelle mondiale. La cueillette est de plus en plus
difficile, car la disponibilité et la maturité des baies sont affectées
par l’évolution des conditions météorologiques, et la cuisine traditionnelle
doit s’adapter à la disponibilité de certains ingrédients. L’artisanat
est lui aussi touché: les hivers plus chauds rendent inutiles les bottes
traditionnelles en peau de rennes. Les effets destructeurs du changement
climatique sont exacerbés pour les Sámes par l’imprévisibilité des
conditions météorologiques qui constituaient auparavant un cadre fiable
pour leurs activités et leur lieu de vie.
17. Il existe des Parlements sámes en Norvège, en Suède et en
Finlande, qui coopèrent sur les droits des personnes autochtones,
les droits linguistiques et culturels, le climat et les questions
environnementales. Par ailleurs, les représentants des Parlements
sámes participent aux réunions des commissions du Conseil nordique
Note,
lorsque des questions relatives aux Sámes sont à l’ordre du jour,
et ils ont le statut de participant permanent au Conseil de l’Arctique
Note. Pour
autant, leur influence reste limitée, comme en témoigne l’absence de
représentant sáme au Parlement suédois.
18. La Norvège, qui compte la plus grande population sáme, est
en avance sur ses voisins en ce qui concerne la protection des droits
des Sámes. À la suite des grandes manifestations menées par les
Sámes dans les années 1970 contre des projets hydroélectriques,
la Norvège a été le seul pays à ratifier la Convention no 169
de l’Organisation internationale du Travail (OIT) relative aux peuples
indigènes et tribaux, entrée en vigueur en 1991. Cette convention
confère aux gouvernements la responsabilité de développer, avec
la participation des peuples intéressés, «une action coordonnée
et systématique en vue de protéger les droits de ces peuples et
de garantir le respect de leur intégrité», en veillant à ce qu’ils
«[jouissent] pleinement des droits de l’homme et des libertés fondamentales,
sans entrave ni discrimination» (articles 2 et 3).
19. La convention de l’OIT invite les gouvernements à identifier
et à reconnaître les terres que les peuples intéressés occupent
traditionnellement et à sauvegarder leur droit d’utiliser des terres
qui ne sont pas exclusivement occupées par eux, mais auxquelles
ils ont traditionnellement accès: «[u]ne attention particulière doit
être portée à cet égard à la situation des peuples nomades et des
agriculteurs itinérants» (article 14). La pratique des Sámes qui
consiste à ne pas laisser de trace durable sur le paysage peut entraver
cette identification.
20. Si la cartographie est essentielle à la sauvegarde des droits
d’occupation, certains Sámes considèrent qu’elle représente un risque,
malgré ses avantages, car ils craignent qu’elle n’encourage davantage
le tourisme. Il convient par conséquent de trouver un équilibre
entre l’identification et la protection des terres occupées par
les Sámes d’une part, et le tourisme et le développement contrôlés
d’autre part. De même, les Sámes se méfient de l’enregistrement
éventuel de leurs sites culturels dans une base de données nationale suédoise,
par crainte de voir ces sites vandalisés s’ils sont identifiables.
Ils travaillent donc sur leur propre base de données non officielle,
qui n’est pas encore ouverte au public. Il s’agit d’une question
complexe de confiance dans les processus et leurs conséquences.
21. Les Sámes n’ont qu’une voix politique limitée. Les politiques
nationales et les grandes entreprises délivrent un discours puissant
qui fait la part belle au développement économique par rapport aux
intérêts de ces peuples autochtones que l’on est souvent tenté d’exoticiser
et dont on sait finalement peu de choses. La création par les Sámes
de musées locaux sur leur propre histoire et leur culture vise à
remédier à ce manque de compréhension. Mais trop souvent, le discours
dominant est que les intérêts des Sámes freinent le développement,
et c’est ainsi que l’ouverture de mines sans consultation et l’abattage
des forêts sur le territoire sáme se poursuivent.
22. L’absence de sites et de structures physiques identifiables
entrave la protection des intérêts sámes, car, bien que le patrimoine
culturel immatériel soit lié aux paysages culturels naturels et
au patrimoine bâti matériel, «les effets de la mobilité climatique
sur les valeurs immatérielles des communautés déplacées sont rarement abordés
dans les débats sur les réinstallations climatiques»
Note. Comme le peuple sáme
existait avant la création des États-nations, la réponse se trouve
peut-être davantage du côté de l’Union européenne (bien que la Norvège
n’en soit pas membre) que du côté des gouvernements nationaux. Pour
régler ce problème transfrontalier, un plan transnational européen
plus large d’utilisation des terres pour respecter les droits des Sámes
s’impose. Il pourrait s’agir d’un processus à double sens: compte
tenu de leurs savoirs ancestraux approfondis sur le paysage et le
climat, nous devrions demander aux Sámes ce qu’ils peuvent nous
apprendre sur la préservation du monde naturel et l’adaptation aux
effets du climat en temps de crise.
3 Stratégies
d’atténuation et d’adaptation
23. L’adaptation peut être considérée
comme le cousin pauvre de l’atténuation, ou la solution de repli lorsque
l’atténuation a échoué. Néanmoins, nous devrions nous employer à
définir des stratégies d’atténuation et d’adaptation pour différents
types de patrimoine culturel: matériel et immatériel; villes, zones
côtières et paysages culturels. En étudiant les méthodes ancestrales,
nous pourrions redécouvrir certaines mesures traditionnelles de
préservation et les intégrer aux techniques modernes de conservation,
en combinant des technologies minimales et des technologies de pointe.
Dans cette optique, il convient tout particulièrement d’éviter une
mauvaise adaptation pour ne pas perdre les éléments qui font la
valeur du patrimoine culturel. La question est d’autant plus pressante
que l’énergie bon marché qui a permis le développement des méthodes modernes
de maintenance et d’entretien des bâtiments à l’aide de machines
n’est plus une option abordable ou respectueuse du climat.
24. Le fait de relier des éléments de patrimoine matériel et immatériel
peut offrir un point de vue différent de celui des modèles institutionnels
de valorisation du patrimoine et d’appréciation des risques. La
Convention de Faro, qui encourage la participation des communautés
patrimoniales locales
Note, fournit d’excellents conseils sur les droits
et les responsabilités partagées concernant notre patrimoine commun,
la contribution de ce patrimoine à la société et la nécessité d’une
participation du public, autant d’éléments qui pourraient être pris en
compte dans l’examen de nos réponses à l’adaptation au changement
climatique et à l’atténuation de ses effets sur le patrimoine culturel.
3.1 Les
techniques d’atténuation à faible coût: le Pakistan
25. En examinant les stratégies
requises pour atténuer les effets du changement climatique sur les bâtiments
historiques, nous pourrions nous inspirer de l’expérience des architectes
du sous-continent qui se sont familiarisés avec la nécessité de
construire des bâtiments innovants et peu coûteux, en particulier
à la suite de catastrophes naturelles. Ainsi, au Pakistan, après
le tremblement de terre dévastateur de 2005, l’architecte Yasmeen
Lari a réagi en recourant à des techniques ancestrales – telles
que la construction avec des matériaux disponibles localement (argile,
chaux et bambou) – qui se sont avérées efficaces, bon marché et
respectueuses de l’environnement, avec des compétences faciles à
enseigner
Note.
26. Face à la quasi-inexistence de fonds consacrés à la conservation
et à la préservation des bâtiments historiques au Pakistan, des
techniques d’atténuation peu coûteuses ont été mises au point. Priorité
a été donnée à la maintenance, qui commence par le nettoyage, afin
d’estimer les travaux nécessaires; la reprise du plâtre et des peintures;
l’arrachage des plantes; la prise de mesures pour empêcher les dégâts
causés par la pluie et l’eau; l’élimination des moisissures et des
champignons, le traitement des surfaces affectées et la mise en
place d’une ventilation naturelle ou par aspiration pour éviter
toute récidive; l’élimination des rongeurs et des parasites par
le nettoyage, l’aération et le bouchage des trous pour supprimer
les accès. La clé de la réutilisation adaptative et peu coûteuse
des bâtiments historiques au Pakistan s’est avérée être l’implication de
la communauté. Lorsqu’un bâtiment intéresse la communauté, les personnes
contrôlent son état, et l’entretien quotidien qui empêche la détérioration
devient la clé de voûte de sa survie et de sa réutilisation
Note.
27. Si l’entretien quotidien des bâtiments a toujours été nécessaire,
il est d’autant plus indispensable avec l’apparition de conditions
climatiques extrêmes. Par exemple, les canalisations d’eau de pluie
conçues pour les prévisions de précipitations antérieures doivent
être régulièrement inspectées, nettoyées, entretenues et éventuellement
remplacées, pour faire face à des volumes d’eau accrus qui surviennent
souvent avec violence et doivent être recueillis et évacués du bâtiment
avant que le débordement ne cause de graves dommages. Les problèmes
de maintenance peuvent également résulter de la hausse des températures,
qui rend le plomb des toits moins résistant et potentiellement poreux,
et des vents violents, qui projettent des débris, provoquent d’importants
dégâts voire une destruction potentielle totale.
3.2 Améliorer
la performance énergétique des bâtiments historiques: l’Estonie
28. En Estonie, l’approche qui
consiste à entretenir et nettoyer régulièrement les bâtiments et
à effectuer des rénovations durables a aussi été reconnue comme
étant bien plus efficace pour atténuer les effets du changement
climatique sur les bâtiments en pleine crise énergétique que la
construction de nouveaux bâtiments. Comme l’énoncent les Lignes
directrices de l’Estonie pour améliorer la performance énergétique des
bâtiments historiques, «les réparations nécessaires doivent être
effectuées avant ou parallèlement à la mise en œuvre de mesures
d’amélioration de la performance énergétique. Cela renforcera la
performance énergétique du bâtiment»
Note.
29. Des mesures doivent être prises pour s’assurer que le cadre
de planification évolue également dans ce sens. Une approche nuancée
s’impose pour prendre en compte les demandes disparates des nouvelles constructions
et des bâtiments historiques dans les cadres consultatifs et réglementaires.
La réglementation relative aux nouvelles constructions n’est pas
applicable aux bâtiments historiques et pourrait leur être préjudiciable;
elle doit donc être modifiée en conséquence. On assiste à une recrudescence
des restaurations de maisons traditionnelles en bois à Tallinn (Estonie)
et à Riga (Lettonie). Comme au Pakistan, cette approche du cadre
bâti repose avant tout sur la sensibilisation et l’implication de
la communauté, et la priorité est donnée à la réhabilitation économe
en énergie plutôt qu’à la construction de nouveaux bâtiments énergivores.
30. Cela va désormais sans dire: le bâtiment le plus durable est
celui qui existe déjà. Les nouvelles constructions nécessitent d’énormes
quantités d’énergie à un coût élevé et génèrent des émissions nocives pour
le climat. Dans ces circonstances, la conversion ou l’adaptation
des bâtiments existants est plus propice à l’atténuation des effets
du changement climatique que la démolition et la reconstruction.
Parfois, le compromis peut résider dans le recyclage des matériaux
existants et leur utilisation pour reconstruire. Mais au Royaume-Uni,
par exemple, en l’absence d’un cadre réglementaire qui encouragerait
l’efficacité énergétique dans le processus de construction avec
autant d’assiduité qu’il cherche à contrôler l’efficacité énergétique
des bâtiments déjà construits, on constate une limite évidente à
la mesure dans laquelle les intérêts commerciaux pourraient être
incités à placer le changement climatique en tête de leurs priorités,
sans intervention gouvernementale
Note.
3.3 Réutiliser
les matériaux de construction: la Belgique
31. La réutilisation des matériaux
de construction, une pratique particulièrement mise en avant en
Belgique par l’Agence flamande du patrimoine
Note et par Rotor
Note, une coopérative spécialisée dans
le design, doit être encouragée, car elle permet la réutilisation
des carreaux de céramique (une fois le mortier enlevé), le retraitement
du bois, ainsi que la réutilisation du mobilier, de la quincaillerie
et des équipements sanitaires. Cette approche de la durabilité n’est
certes pas toujours moins onéreuse que l’utilisation de nouveaux matériaux,
en raison des coûts de nettoyage, mais elle est économe en énergie,
puisqu’elle ne nécessite pas de nouvelle fabrication, et elle est
particulièrement adaptée aux bâtiments historiques.
32. La question qui se pose avec la réutilisation des matériaux
est celle de pouvoir certifier leur résilience, mais cela s’inscrit
dans un problème plus large auquel sont confrontés les bâtiments
historiques, dans une culture réglementaire qui privilégie le neuf.
La particularité des bâtiments historiques tient à ce qu’ils sont
rares et irremplaçables. Ils ne devraient pas être soumis aux mêmes
réglementations strictes que les nouvelles constructions, mais être
traités comme des cas particuliers et confiés à des travailleurs
qualifiés qui ont suivi les meilleures formations dans l’artisanat.
Des mesures incitatives devraient en outre être mises en place pour encourager
les propriétaires consciencieux.
33. Outre la réutilisation des matériaux de construction, il convient
également d’envisager de revenir aux éléments de construction traditionnels.
Les auvents, les marquises et les volets extérieurs sur les fenêtres peuvent
contribuer à maintenir une température tempérée dans le bâtiment
par temps chaud; les volets intérieurs sont particulièrement efficaces
pour conserver la chaleur en hiver. Tous ces aménagements peuvent être
effectués sans compromettre la bonne ventilation nécessaire à un
environnement sain, que ce soit pour la structure du bâtiment –
en supprimant l’humidité et les moisissures – ou pour ses habitants.
La baisse de la consommation énergétique grâce à cette «rénovation»
permettrait de réduire les émissions de carbone, d’améliorer le
confort et la santé et de réaliser des économies.
3.4 Stratégie
d’atténuation et d’adaptation: la région de Champagne en France
34. Dans la région viticole de
Champagne, en France, la température moyenne a augmenté de 1,4 °C
en cinquante ans. Jusqu’à présent, le climat plus chaud a eu un
effet positif sur la production de vin et les viticulteurs pourront
continuer à s’adapter tant que la température ne dépassera pas 2 °C.
La hausse des températures s’accompagne d’une intensification des
périodes de pluie et de sécheresse. Les conséquences comprennent
un risque accru d’inondations et de rejets de polluants. Des méthodes
ont donc été mises au point pour mieux gérer les eaux souterraines
et faciliter l’infiltration ou l’évacuation des eaux de pluie selon
les besoins.
35. Il existe aussi un risque accru d’érosion des sols, qui est
contré par la plantation d’herbe sur la terre nue et par le rétablissement
des murs en pierres sèches. Des cépages plus résistants à la chaleur,
à la sécheresse et aux champignons sont également introduits: la
régression des champignons a pour effet bénéfique de réduire le
besoin de pesticides.
36. Les viticulteurs de la région de Champagne ont un double objectif:
l’adaptation de leurs vignobles au changement climatique pour continuer
à produire des vins typiques, et l’atténuation en réduisant les
émissions de carbone de 75 % d’ici 2050. La réduction des émissions
de carbone est réalisée dans l’ensemble du secteur viticole par
des mesures telles que la suppression des systèmes énergivores de
lutte contre le gel; la réduction des engrais minéraux; la réduction
du poids des bouteilles et la mise en place de l’écoconception de
caisses et d’emballages d’origine locale, ce qui diminue les émissions
de CO²; la réduction de la consommation d’énergie dans les caves
de stockage grâce à l’éclairage LED, etc.
37. Une attention est également portée à la biodiversité avec
la re-végétalisation des coteaux, la lutte contre l’érosion des
sols, la plantation d’arbres et la réintroduction d’organismes qui
luttent contre les parasites nuisibles à la vigne. Les viticulteurs
de la région de Champagne savent que si leur production de luxe
doit évoluer pour survivre aux effets du changement climatique,
ils sont mieux placés que bon nombre de leurs collègues pour prendre
des mesures comme la réduction du recours aux herbicides et donc
consacrer plus de temps à un travail du sol intensif, souvent à
l’aide de machines lourdes et coûteuses. En effet, le marché du champagne,
en grande partie aisé et averti, peut supporter cette augmentation
des coûts.
3.5 Faire
revivre l’art et le savoir-faire traditionnels: les murs en pierres
sèches de Croatie
38. La restauration des murs en
pierres sèches en Champagne s’inscrit dans une reconnaissance beaucoup
plus large de leur intérêt et de leur utilité, puisque l’on observe
des initiatives similaires à Chypre, en Croatie, en Espagne, en
Grèce, en Italie, en Slovénie, en Suisse, sans oublier la France.
Bien qu’il s’agisse clairement d’éléments matériels du paysage,
il importe également de reconnaître l’art et le savoir-faire traditionnels
immatériels qui entrent dans leur construction habile par empilement
et emboîtement de pierres, sans utiliser de mortier. Il est donc
intéressant de noter que «L’art de la construction en pierre sèche:
savoir-faire et techniques» a été inscrit en 2018 sur la Liste représentative
du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.
39. Les murs en pierres sèches ont un rôle important à jouer dans
la lutte contre les effets du changement climatique, mais aussi
contre les effets néfastes du mode de gestion agricole des grandes
prairies ouvertes – créé pour d’énormes entreprises agroalimentaires
qui utilisent des machines coûteuses et qui, du fait de leur exposition
aux éléments, se sont révélées très vulnérables aux événements climatiques
extrêmes. Les murs en pierres sèches subdivisent les terres afin
qu’elles soient humainement gérables. Ils jouent un rôle essentiel en
empêchant les glissements de terrain, les inondations et les avalanches,
en luttant contre l’érosion et la désertification des terres, en
préservant la biodiversité et en créant des conditions microclimatiques
propices à l’agriculture. Enfin, ils régulent l’exposition des cultures
au soleil, au vent et à la pluie.
40. Les murs en pierres sèches et les cultures en terrasses ont
toujours été un élément important des sites de culture de la vigne
et de l’olivier. En Croatie, l’association 4 Grada Dragodid
Note a été créée pour préserver et transmettre
la tradition des murs en pierres sèches. Ses activités sont multiples
et recouvrent l’environnement, la société, l’éducation et le développement
durable. Elle privilégie la sensibilisation plutôt que la réparation
directe, ce qui renforce la communauté locale et lui donne les moyens
de s’impliquer dans la préservation des murs
Note. Cette approche est particulièrement
cruciale dans les zones rurales, par exemple sur l’île de Cres,
où le dépeuplement qui a suivi le déclin des industries traditionnelles
de l’agriculture et de la pêche a entraîné le dépérissement progressif
des villages et la dégradation de leurs constructions vernaculaires. L’industrie
du tourisme s’est engouffrée dans cette brèche pour répondre aux
attentes des visiteurs qui cherchent des logements climatisés avec
de multiples services, ce qui exerce une pression insoutenable sur l’approvisionnement
en eau et en électricité et sur l’évacuation des eaux usées.
41. Dans ce contexte de développement touristique, les bâtiments
traditionnels en pierre et les murs en pierre sèche sont gravement
menacés. Le ministère de la Culture s’efforce donc d’encourager
une approche locale collaborative et interdisciplinaire pour gérer
ces questions, en incitant les propriétaires, les promoteurs et
la population locale à miser sur le potentiel du patrimoine bâti
pour la relance économique et à ne pas laisser le développement
associé aux services touristiques détruire le patrimoine vernaculaire
à dimension humaine, qui attire les touristes en premier lieu
Note.
4 Innovation
et recherche
42. Les technologies qui ont été
les plus couramment utilisées pour maintenir des conditions thermo-hygrométriques
stables afin de préserver les collections conservées à l’intérieur
d’un bâtiment – les documents historiques et les archives, les tableaux,
le mobilier, les objets précieux ou les textiles – sont désormais problématiques
à cause du coût des systèmes artificiels de chauffage et de refroidissement,
qui devient exorbitant. Nous devons recueillir des exemples d’une
approche plus pragmatique et intégrée pour concilier conservation
du patrimoine, économies d’énergie et développement durable. Par
ailleurs, la protection adéquate du patrimoine et la gestion de
la conservation de chaque site exigent une approche systémique qui servira
de base pour poser un diagnostic et envisager les mesures à prendre;
cette approche doit être suffisamment flexible pour tenir compte
des relations évolutives causes-effets des phénomènes de dégradation.
43. Pour renforcer la résilience face aux effets adverses du changement
climatique, il importe d’inclure le patrimoine culturel dans la
modélisation future des impacts. Cette cartographie pourrait être
le fondement d’un système d’alerte précoce, premier pas vers un
renforcement de la résilience.
44. Les crises précédentes du XIXe siècle,
notamment les épidémies dans les villes, ont démontré l’importance
d’un environnement sain et diverses techniques naturelles ont été
mises au point pour améliorer la qualité de l’air et la température
à l’intérieur des bâtiments. La ventilation naturelle exploite les
différences de pression de l’air provoquées par les températures
et par le vent. Pour garantir une certaine constance, la ventilation
naturelle peut être assistée par des ventilateurs ou des caissons
pour générer des flux d’air
Note.
45. À l’avant-garde des progrès en matière de ventilation au Royaume-Uni,
le chimiste écossais David Boswell Reid a imaginé le plan de ventilation
de la Chambre des communes temporaire, érigée après l’incendie du
Palais de Westminster en 1834, puis du nouveau bâtiment permanent:
une source de chaleur externe – un feu ou une machine à vapeur –
était utilisée pour créer un courant d’air à travers les bâtiments,
et des puits verticaux permettaient d’évacuer l’air putréfié et
d’aspirer de l’air frais
Note. Aux
États-Unis, Frank Lloyd Wright a innové en introduisant des prises
d’air le long des cages d’escalier des quatre tours d’angle pour
ventiler le siège de l’entreprise Larkin à Buffalo (1904): l’air
était aspiré dans les salles d’usine, nettoyé, chauffé ou refroidi puis
renvoyé dans tout le bâtiment par des conduits
Note.
46. Il n’était pas possible de réguler l’humidité dans le bâtiment
Larkin, il ne s’agissait donc pas encore d’un système de climatisation
électrique à forte consommation d’énergie susceptible d’être déployée
rapidement et en continu, souvent sous forme portable, et qui a
supplanté la ventilation naturelle – laquelle ne nécessitait qu’une
faible quantité d’énergie. Le développement de la climatisation
électrique au XXe siècle a libéré la conception
architecturale, avec une réserve toutefois: «pour quiconque est
prêt à payer la facture de l’énergie consommée, il est désormais
possible de vivre dans presque n’importe quel type ou forme de maison,
dans n’importe quelle région du monde, selon son bon vouloir»
Note. Cette
époque est révolue: les coûts d’investissement, de fonctionnement
et de consommation énergétique de la climatisation sont élevés,
et les architectes et ingénieurs doivent de nouveau faire preuve
d’imagination.
47. Il est désormais admis que pour contrer les effets du changement
climatique sur la température et l’humidité pendant une crise énergétique,
il faut revenir à des méthodes naturelles et moins coûteuses de régulation
de la température. Le professeur Jochen Käferhaus est le chef de
file des dernières avancées applicables aux bâtiments historiques.
Il plaide pour une réduction de l’utilisation des machines; une
régulation de la chaleur à l’aide de tunnels situés à l’intérieur
du bâtiment et l’installation de blocs de glace; ainsi que l’utilisation
du bâtiment lui-même pour minimiser la demande de contrôle de la
température et de l’humidité en exploitant les courants d’air traversants
entre les ouvertures de chaque côté du bâtiment, en ouvrant les fenêtres
la nuit et en ajoutant un ombrage extérieur, une meilleure isolation,
un triple vitrage et des panneaux photovoltaïques sur le toit pour
convertir l’énergie thermique en électricité.
48. Il a dénoncé les effets préjudiciables d’une climatisation
puissante sur les collections des musées et a recommandé d’utiliser
le bâtiment lui-même comme système passif de climatisation, en ajoutant
des puits et des volets ouvrants pour les fermer en hiver et libérer
l’air chaud en été: «des murs chauds et rayonnants sont le meilleur
moyen de prévenir les dommages et de transporter la chaleur (et
le froid) dans une pièce, plutôt que d’utiliser une climatisation
convective coûteuse et dévastatrice en hiver comme en été»
Note.
49. Les dernières innovations du verre sous vide peuvent révolutionner
le traitement des bâtiments historiques dans un contexte de crise
énergétique en proposant une nouvelle stratégie technologique pour
la restauration des fenêtres historiques: deux couches de verre
de 3 mm d’épaisseur avec un vide de 1 mm offrent une réduction thermique
plus importante que le double vitrage tout en s’adaptant aux cadres
de fenêtres existants et préservent ainsi les apparences traditionnelles.
50. Au Royaume-Uni, English Heritage et National Trust ont installé
des panneaux solaires sur les propriétés dont ils ont la charge
afin de produire de l’énergie verte et de réduire leur empreinte
carbone. Des lumières LED ont également été installées; elles consomment
75 % d’énergie en moins que les lampes à incandescence. Ces deux
organisations sont confrontées au problème de l’entretien des bâtiments
et des collections historiques, tout en accueillant des visiteurs.
Le château de Versailles rencontre cette même problématique de gestion
et de conservation, et Danilo Forleo s’était adressé à la commission
en décembre 2022 à ce sujet.
51. À Versailles, «la question qui se pose est de savoir comment
préserver au mieux les collections intérieures fragiles alors que
le coût des systèmes de chauffage et de refroidissement artificiels
devient inabordable. Les solutions techniques de conservation couramment
recommandées par les professionnels de musées et développées au
cours des dernières décennies, ne sont plus viables, ni sur le plan
financier ni en termes de consommation énergétique». Il s’avère
nécessaire de dépasser l’approche dichotomique, communément admise,
qui voit conservation d’un côté et gestion climatique et développement
durable de l’autre, comme deux variables opposées et inversement
proportionnelles. Des nouvelles stratégies doivent être adoptées
et diffusées afin de résoudre cette équation apparemment sans solution
Note.
52. Le programme EPICO
Note (
European
Protocol in Preventive Conservation) dédié à la conservation
de demeures historiques et châteaux-musées a été évoqué. Développée
depuis 2014 avec la collaboration d’une équipe interdisciplinaire,
la méthode EPICO est un système d’évaluation d’aide à la prise de
décision fondée sur l’analyse d’indicateurs d'altération, des causes
et diagnostics. Cette méthode inédite par son approche systémique,
met en relation les phénomènes d'altération, les évolutions environnementales,
la connaissance des objets patrimoniaux et du monument pour en déduire
les actions nécessaires à une conservation pérenne. Cet outil, dans
le cadre des objectifs de la transition écologique, vise à trouver
le meilleur équilibre entre les différents éléments du système:
conservation; changement climatique; consommation d'énergie et bilan carbone.
53. Dans ce but, des solutions ont souvent été trouvées par le
biais de matériaux et de méthodes de conservation traditionnels
visant à réduire la dépendance aux systèmes centralisés de chauffage,
ventilation et climatisation (CVC), ainsi que la consommation énergétique
qui en découle. On peut citer l'utilisation de la ventilation naturelle,
l'emploi combiné de volets, filtres solaires, tissus techniques
et rideaux de reconstitution pour réguler l'apport de l'énergie
solaire à l'intérieur des salles, ou encore les avantages en termes
de coûts d’énergie et de conservation des systèmes de chauffage
locaux, proche des occupants, par rapport au chauffage central.
Cette approche a également été adoptée par le National Trust au
Royaume-Uni, qui propose des cibles de chauffage relativement basses
(16 à 17°C) dans le but de réguler l'humidité relative à des niveaux conformes
pour la conservation (entre 40 et 70 % selon les collections), afin
d'éviter le recours aux installations d'humidification et de déshumidification.
54. Le projet EPICO a confirmé l’efficacité de ces solutions simples
à des problèmes contemporains: en commençant par la connaissance
de l'état des collections et de leurs besoins réels de conservation;
ensuite, des stratégies de régulation du climat intérieur des bâtiments
par un choix raisonné des cibles de température et d'humidité selon
l’environnement historique des œuvres; l'isolation du bâtiment;
la recherche de méthodes traditionnelles combinées aux technologies
modernes de conservation. Ainsi, que ce soit pour les édifices monumentaux
en pierre en Europe ou les constructions vernaculaires au Pakistan,
les premières mesures à prendre pour lutter contre les effets du
changement climatique sur le patrimoine bâti sont l’entretien et
la conservation préventive. A titre d’exemple, les façades en pierre
noircies par la pollution absorbent la chaleur et contribuent au
réchauffement climatique; les façades nettoyées réfléchissent le
rayonnement solaire et réduisent la température intérieure.
55. Plutôt que de se contenter d’agir, parfois
a posteriori, pour atténuer les
effets du changement climatique sur le patrimoine culturel, l’anticipation
des conséquences probables peut permettre aux professionnels de
la conservation du patrimoine de prendre à l’avance les mesures
d’atténuation requises. Paul Lankester
Note a cherché à établir des
modèles prédictifs pour évaluer l’incidence du changement climatique
sur les intérieurs historiques. Il a appliqué la technique de simulation
de bâtiment (généralement utilisée avant la construction de nouveaux
bâtiments) à l’aide du logiciel EnergyPlus mis au point par le ministère
de l’Énergie du Gouvernement américain, pour imaginer l’environnement
intérieur en fonction des propriétés physiques, des matériaux de
construction, de l’orientation du bâtiment et de l’environnement
extérieur – température, humidité, vitesse et direction du vent,
pression atmosphérique, rayonnement solaire et couverture nuageuse, certains
de ces paramètres étant plus régulièrement relevés et mesurés que
d’autres.
56. La fonction de transfert qui a été développée au cours de
ses recherches, calibrée par des observations des conditions intérieures
et extérieures, propres à chaque pièce et à chaque emplacement utilisés
pendant la phase de test, permet de prédire la température, l’humidité
spécifique et l’humidité relative. Sur cette base, il est possible
de prévoir les futurs dommages – dégradation du papier et de la
soie, développement de moisissures, augmentation du nombre d’insectes –
et de prendre les mesures d’atténuation appropriées, tout en gardant
à l’esprit que: «il est essentiel de trouver un équilibre entre
la menace du changement climatique et les autres menaces à venir
qui pèsent sur le patrimoine, y compris certaines menaces importantes,
telles que la pollution de l’environnement, l’austérité budgétaire,
l’évolution de la population, etc.»
57. Au cours de la même période, Dr Johanna Leissner et d’autres
chercheurs ont étudié la modélisation du changement climatique et
la simulation de bâtiments entiers en tant qu’outil d’évaluation
du climat intérieur des bâtiments
Note. Le projet
Climate for Culture, financé par l’Union européenne (2009-2014),
associait la modélisation du climat à des outils de simulation de
bâtiments (initialement conçus pour les nouveaux bâtiments, ils
ont été adaptés en utilisant des données réelles provenant de bâtiments
historiques) afin d’estimer les effets du changement climatique
sur les environnements intérieurs et les collections dans les bâtiments
historiques. Le climat extérieur influence l’enveloppe du bâtiment
et régit le climat intérieur: «ses capacités de tampon et d’isolation
ont un effet important sur la température et l’humidité relative,
et ces paramètres instaurent soit un environnement sûr, soit un
environnement dangereux pour le patrimoine culturel exposé» – d’où
les débats actuels sur le climat intérieur approprié dans les musées
et les bâtiments historiques, suscités par l’évolution des conditions
climatiques et l’augmentation des factures d’énergie, et la recherche
de nouvelles normes. Il est souhaitable de parvenir à un accord
international sur les normes, car l’absence de consensus sur les
conditions de conservation et l’application de règles différentes
par les institutions pourraient entraver les prêts entre musées
pour des expositions.
58. Bien qu’il existe aujourd’hui de nombreuses études sur les
conditions climatiques prédictives et le comportement des bâtiments,
qui ont des conséquences sur les collections intérieures, elles
n’ont pas donné lieu à suffisamment de règles et de normes. Des
recherches sont menées, mais leurs résultats ne sont pas exploités
à grande échelle. Des projets sont financés, mais la mise en œuvre,
qui est moins attrayante sur le plan de l’innovation et peut-être
moins révolutionnaire, tend à sortir des paramètres de financement
du projet, de sorte que les résultats ne sont pas suivis, puisque
les chercheurs passent forcément au projet financé suivant. Enfin,
il y a ces batailles récurrentes et épuisantes avec les promoteurs
dont les intérêts personnels font passer le profit avant toute autre
considération.
5 Sensibilisation,
éducation et formation
59. Depuis les années 1980, on
a pris davantage conscience des preuves scientifiques de plus en
plus nombreuses du changement climatique mondial: réchauffement
des océans, fonte des glaces polaires et des glaciers, élévation
du niveau de la mer, multiplication des phénomènes météorologiques
extrêmes. La Convention-cadre des Nations Unies sur les changements
climatiques (New York, 1992), qui reconnaît «que les changements
du climat de la planète et leurs effets néfastes sont un sujet de
préoccupation pour l’humanité tout entière», est entrée en vigueur
en 1994. La première Conférence des Parties (COP 1)
Note s’est
tenue à Berlin en 1995.
60. La COP 27 s’est déroulée à Charm el Cheikh en 2022. S’agissant
de l’atténuation, le plan de mise en œuvre de la COP 27 estime que
pour limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C, il faut réduire
rapidement, nettement et durablement les émissions mondiales de
gaz à effet de serre de 43 % d’ici à 2030, et que pour y parvenir,
il convient d’accélérer les efforts sur la base de l’équité et des
meilleures données scientifiques, en tenant compte des responsabilités
et des capacités différenciées, à la lumière des différentes situations nationales
et dans le contexte du développement durable et de la lutte contre
la pauvreté (IV, 15-16). En ce qui concerne l’adaptation, la COP 27
a noté avec une vive inquiétude l’écart entre les niveaux d’adaptation
et ceux nécessaires pour faire face aux effets néfastes du changement
climatique. La principale réalisation de la COP 27 a été la conclusion
d’un accord sur un fonds destiné à indemniser les pays en développement
pour les pertes ou les dommages subis et à reconstruire les infrastructures
physiques et sociales des pays dévastés par des conditions météorologiques
extrêmes, mais il reste à savoir comment ce fonds sera financé et redistribué.
La COP 28 s’est déroulée à Dubaï en novembre 2023.
61. Cela fait donc quarante ans que l’on observe le changement
climatique et que l’on consacre de plus en plus d’efforts à lutter
contre ses effets. Pourtant, nous continuons à nous disputer et
à nous plaindre d’un manque de prise de conscience. Mais ne s’agirait-il
moins d’un manque de prise de conscience que d’une dérobade – de
la part des riches qui profitent d’intérêts particuliers et ne souhaitent
pas payer pour redresser ou atténuer une situation désastreuse;
de la part des pauvres qui estiment qu’ils n’ont pas les moyens
d’agir sans incitations financières compensatoires; ou de la part
de ceux qui considèrent que le changement climatique est un problème
du Sud, pas du Nord? S’agit-il d’un manque de sensibilisation à
la menace du changement climatique ou d’un manque de sensibilisation
aux actions que chacun peut entreprendre pour contribuer à en atténuer
les effets?
62. Le langage descriptif du changement climatique est souvent
technique et mal compris, et la manière dont les individus peuvent
influencer une crise mondiale n’est pas toujours équitable: lorsque
les compagnies aériennes font voler des avions vides simplement
pour conserver leurs créneaux dans les aéroports internationaux,
et que les jets privés prolifèrent, comment peut-on convaincre les
individus de réduire leur consommation de vols bon marché?
63. Nous devons apprendre à mieux sensibiliser les propriétaires
de bâtiments et à leur démontrer, à l’aide d’incitations financières
et de planification, comment ils peuvent adapter leurs bâtiments
pour faire face aux défis du changement climatique. Ces questions
pourraient faire l’objet de campagnes de publicité dans les médias.
Nous devons prêter une attention particulière à la façon dont les
messages sont transmis et par qui. En effet, trop souvent, les réglementations
relatives aux bâtiments historiques délivrent des informations négatives,
en indiquant aux propriétaires ce qu’ils ne peuvent pas faire, au
lieu de les encourager et de les conseiller sur la manière dont
ils pourraient améliorer leurs bâtiments. La situation est encore
plus exacerbée dans les pays où les réglementations relatives aux
bâtiments historiques sont gérées par un «Institut de protection»,
un titre très restrictif et à consonance négative qui fait davantage
référence à la prévention qu’à la possibilité. Le terme «Institut
pour l’entretien des bâtiments», ou un titre similaire, serait peut-être
plus stimulant.
64. Pour que les propriétaires puissent bénéficier de conseils
judicieux et constructifs, il faudrait augmenter le nombre d’experts
dûment formés en entretien des bâtiments historiques. La baisse
de l’expertise dans ce domaine au niveau des autorités locales a
eu un effet négatif sur la qualité des conseils, car il n’y a plus suffisamment
de personnel compétent et créatif pour conseiller les propriétaires
de bâtiments sur les moyens d’adapter les bâtiments historiques
aux nouvelles circonstances climatiques.
65. Au-delà de toutes ces considérations, on ne peut que regretter
le fait que de nombreux responsables politiques n’accordent qu’une
très brève attention à ces questions, car ils ne voient pas l’intérêt
de se projeter plus loin que le résultat probable de la prochaine
élection. Le désastre humanitaire de la guerre en Ukraine et la
hausse des coûts de l’énergie qui en découle ont eu une incidence
plus immédiate sur les stratégies de réduction de la consommation
énergétique en Occident que des décennies de discussions sur le
changement climatique.
66. Nous devons changer de discours si nous voulons que le message
soit entendu et suivi d’effet. Si la prise de conscience du changement
climatique est de plus en plus forte, celle de ses effets sur le
patrimoine culturel reste insuffisante: «[l]a prise de conscience
de la vulnérabilité du patrimoine culturel et des menaces croissantes
que le changement climatique fait peser sur le patrimoine européen
est encore très faible au sein du monde du patrimoine et encore
plus faible dans la société en général et dans les décisions politiques»
Note. Or
pour changer de discours, nous avons besoin d’une meilleure information,
précise et ciblée. Comme l’a observé Historic England, «l’adaptation
réussie aux défis et aux possibilités qui accompagnent l’évolution
du climat dépend fortement de l’accès à des informations actualisées
et pertinentes»
Note.
67. Les effets du changement climatique sur les différentes catégories
de patrimoine culturel, les stratégies d’atténuation et d’adaptation
et la sensibilisation, l’éducation et la formation ont été traités
dans deux projets financés par l’Union européenne: HERACLES (sur
la résilience du patrimoine face aux événements climatiques sur
site) et GreenHeritage (sur les effets du changement climatique
sur le patrimoine culturel immatériel), qui vient tout juste de
démarrer. Le projet HERACLES s’est intéressé aux sites archéologiques
et aux monuments côtiers de la Crète touchés par l’élévation du
niveau de la mer, l’augmentation de la salinité et le changement
des conditions climatiques, ainsi qu’aux villes historiques d’Italie
touchées par les fortes pluies, les variations de température et
surtout les risques sismiques qui en découlent. Pendant toute la
durée du projet, des événements spécifiques ont été organisés avec
des écoles, des décideurs politiques, des gestionnaires du patrimoine
culturel, etc., à des fins de sensibilisation.
68. Des initiatives et des événements similaires sont proposés
dans le cadre du projet GreenHeritage (qui couvre notamment les
murs en pierre sèche en Italie, les rituels religieux en Italie,
les traditions alimentaires et agricoles en Espagne et en Grèce,
et la pêche en Lettonie), puisque la sensibilisation de la société
civile dans son ensemble est l’un des principaux objectifs du projet.
La mise en avant des risques qui pèsent sur le patrimoine culturel
immatériel et de ce qui pourrait être perdu à cause du changement
climatique devrait permettre de sensibiliser le public, d’améliorer
ses connaissances et d’encourager sa participation. Les esprits sont
toujours très réceptifs aux menaces qui pèsent sur le patrimoine
culturel, et ce sont elles qui ouvrent la voie à des mesures de
protection.
69. Ce type de projet a un très fort potentiel pour changer le
discours sur le changement climatique et attirer l’attention sur
les risques et la manière dont ils peuvent être contrés. Ceci est
particulièrement important pour la gestion des bâtiments, car la
formation universitaire en architecture continue de privilégier
la conception de nouveaux bâtiments plutôt que l’adaptation et la
réutilisation des bâtiments historiques – et même pour les nouvelles
constructions, elle néglige parfois les considérations climatiques.
Nous devons apprendre des pays chauds et réduire notre dépendance
au béton et à l’acier et tempérer notre utilisation du verre qui,
sans ombrage pour protéger les intérieurs, reste très chaud en été
et très froid en hiver, ce qui implique une consommation énergétique
insoutenable pour corriger les écarts et rendre le bâtiment confortable.
70. Une réforme radicale de l’enseignement de l’architecture est
indispensable pour répondre à la crise climatique et à la nécessité
d’entretenir et de réutiliser les bâtiments existants – outre les
bâtiments manifestement historiques, cette approche concerne également
les bâtiments modernes susceptibles d’être réutilisés. Il faut apprendre
aux étudiants à s’adapter au parc immobilier existant au lieu de
leur demander systématiquement de concevoir de nouvelles constructions.
Cette question n’intéresse pas seulement les écoles d’architecture
et les universités, mais aussi les organismes de réglementation
qui supervisent les normes et fixent les critères de la qualification
architecturale.
71. Nous devrions également apprendre que la réutilisation adaptative
des bâtiments historiques non seulement préserve de manière créative
le parc existant et lui redonne une finalité bénéfique, mais contribue aussi
à atteindre les objectifs de faible émission de carbone, puisque
ce sont les démolitions et les nouvelles constructions qui augmentent
les niveaux de CO² dans l’atmosphère.
6 Actions
politiques requises
72. Le changement climatique est
l’une des principales crises politiques, économiques et sociales
de notre époque. Il concerne tout le monde et exige une coopération
internationale concertée si l’on veut y faire face et le combattre
de manière efficace. Il est inquiétant de constater que les défenseurs
du climat en sont encore réduits à répéter des arguments énoncés
pour la première fois il y a quarante ans. L’éducation, la sensibilisation
et la formation sont essentielles pour changer les attitudes et
les perceptions, coopérer au niveau sectoriel et intersectoriel
et associer le public à cette dynamique, mais elles nécessitent
une direction politique, un changement de modèles de gouvernance
et des financements. Les professionnels du patrimoine culturel doivent
veiller à ce que le discours recouvre à la fois le patrimoine matériel
et immatériel, car le patrimoine culturel est trop souvent perçu
comme un complément souhaitable plutôt que comme un élément fondamental
de la cohésion sociale et du bien-être.
73. Les actions suivantes peuvent être envisagées pour l’avenir:
changer les comportements institutionnels, créer de nouveaux partenariats
et modèles commerciaux, adapter les dynamiques d’aménagement des
villes et des espaces ruraux, y compris en modifiant les normes
existantes (pour les collections des musées, l’urbanisme, l’agriculture
et l’aménagement paysager, etc.), assurer une gestion efficiente
de l’énergie et des ressources, investir dans la recherche, combiner
les solutions technologiques minimales et de pointe, innover tout
en tirant des enseignements des solutions traditionnelles, écologiquement
soutenables, offertes par le patrimoine culturel, et faire un bon
usage des méthodes et des matériaux traditionnels.
74. Il faut persuader les gouvernements et les médias de soutenir
les initiatives en faveur d’un changement réel et concret, afin
que les problèmes et leurs solutions soient portés à l’attention
des individus, des institutions et des entreprises. Alors que nous
regardons avec horreur les images transmises instantanément des incendies
de forêt qui ravagent l’Europe du Sud et d’autres régions, nous
ne pouvons plus protester contre l’ignorance ou l’inertie. Le patrimoine
culturel est indispensable à notre bien-être – nous avons tous le
droit de bénéficier du patrimoine culturel et de contribuer à son
enrichissement, et nous avons tous la responsabilité de respecter
le patrimoine culturel des autres (Convention de Faro, article 4) –
mais le patrimoine culturel n’est pas un élément isolé; il s’inscrit
dans un monde plus vaste et ce monde est aujourd’hui en danger.
75. Pour lutter contre cette crise, une transparence totale s’impose.
Les citoyens doivent être informés de ce qui doit être fait, de
la manière dont ils peuvent contribuer et du bénéfice qu’ils peuvent
en retirer. La participation des jeunes aux processus décisionnels
liés au climat et aux initiatives de protection et de préservation
du patrimoine culturel doit s’intensifier. Ce n’est malheureusement
pas si simple, car une grande partie des médias très influents et
de nombreux responsables politiques sont sous l’emprise d’intérêts particuliers
et nient l’ampleur des problèmes et la façon dont ils peuvent être
surmontés. Ils sont dans une logique de mensonge et de dissimulation,
alors que l’honnêteté et la clarté sont de mise. Nous devons faire
en sorte que les citoyens comprennent le problème et ce qu’ils peuvent
faire, et nous devons leur expliquer en termes clairs ce que leur
comportement responsable peut permettre d’accomplir.
76. Nous devons insister sur la mise en place d’incitations telles
que des réductions fiscales pour favoriser l’entretien, le suivi
et l’adaptation afin d’atténuer les effets du changement climatique
sur les biens du patrimoine culturel. Le fait qu’au Royaume-Uni,
un taux de TVA de 20 % soit appliqué sur les travaux de réparation
et d’entretien des bâtiments historiques, mais pas sur les démolitions
ou les nouvelles constructions, est absurde et inéquitable, puisque
cela induit «une incitation perverse à démolir les vieux bâtiments
plutôt qu’à les réparer et à les réutiliser»
Note.
77. Nous devons prendre des mesures pour garantir, par l’intermédiaire
des autorités locales chargées de l’aménagement du territoire et
des organismes responsables des bâtiments historiques, que les propriétaires sont
bien informés des nombreuses solutions qui s’offrent à eux, éventuellement
avec des incitations financières ou des allègements fiscaux, pour
adapter leurs bâtiments au changement climatique.
78. La collaboration est la clé du succès. Les accords de Cancún
(COP 16, 2010) conviennent que l’adaptation est un défi qui nécessite
d’urgence «une action renforcée et une coopération internationale
pour permettre et appuyer la mise en œuvre de mesures d’adaptation
visant à réduire la vulnérabilité et à accroître la résilience [...]»
(II, 11). Ils ont inspiré les recommandations de l’Accord de Paris
(Nations Unies, 2015). Parmi ces recommandations figurent l’échange
de renseignements, de bonnes pratiques, d’expériences et d’enseignements;
le renforcement des dispositifs institutionnels; l’amélioration
des connaissances scientifiques, y compris la recherche et l’observation
systématique; l’assistance à d’autres pays pour recenser les pratiques
efficaces en matière d’adaptation; et l’amélioration de l’efficacité
et la pérennité des mesures d’adaptation (article 7.7).
79. Les décisions prises de façon collaborative doivent faire
l’objet d’un suivi jusqu’à leur mise en œuvre. Bien qu’une collaboration
existe déjà au niveau international et que des accords soient régulièrement
conclus lors des réunions annuelles de la COP, ceux-ci ne sont pas
toujours respectés une fois que les responsables politiques rentrent
chez eux et se retrouvent face à une perte de voix potentielle en
s’opposant à ceux qui ont des intérêts particuliers et qui pourraient
empêcher ou ralentir la mise en œuvre: «donne-moi la chasteté et
la continence, mais ne le fais pas tout de suite»
Note.
80. Les décideurs politiques peuvent également être gênés par
la dilution des responsabilités entre différentes autorités, sans
que l’on sache toujours de manière suffisamment transparente où
se situent ces responsabilités. La logique de bunker qui caractérise
la vie institutionnelle et politique, dans laquelle les services
ministériels sont en concurrence les uns avec les autres pour le
financement et l’influence, empêche la collaboration nécessaire
pour lutter contre le changement climatique.
81. Tous les ministères et autorités devraient pouvoir créer un
forum dans chaque pays pour coopérer régulièrement, apprendre les
uns des autres, planifier, élaborer des stratégies d’atténuation,
assurer leur application concrète, et documenter et partager les
résultats. Les services ministériels devraient mettre de côté leurs
différences afin de travailler ensemble dans un but commun, en dépassant
les lignes de démarcation traditionnelles qui ont tendance à décréter
(par exemple) que le ministère de la Culture donne son avis sur
la protection du patrimoine bâti et déconseille le remplacement
des fenêtres, tandis que le ministère de l’Environnement recommande
d’économiser de la chaleur et de réduire les coûts en installant
du double vitrage.
82. Le patrimoine culturel dans son sens le plus large, à la fois
matériel et immatériel, est affecté par les actions de nombreux
ministères et agences différents, et pas seulement par ceux dont
le titre comporte la mention «patrimoine culturel». Nous devons
donc mettre en évidence les préoccupations liées au patrimoine culturel
dont tous les ministères doivent avoir connaissance puisqu’ils partagent
une responsabilité commune. Plus précisément, dans la plupart des
pays, l’administration spécifique relative au patrimoine culturel
et au changement climatique relève généralement de la responsabilité
d’institutions distinctes, sous la direction de ministères distincts
Note.
83. The Heritage Alliance a souligné la nécessité de renforcer
«les relations de collaboration entre les autorités de réglementation
en matière d’environnement et les organismes du secteur du patrimoine
[...] afin de comprendre le rôle vital que le patrimoine doit jouer
dans notre réponse aux changements environnementaux». La promotion
de la compréhension et de la collaboration doit être étayée par
une méthode d’évaluation plus engagée des demandes énergétiques
des bâtiments historiques. Si l’on veut atteindre le zéro émission
nette dans un délai acceptable, il faudra trouver des financements
pour rénover les bâtiments historiques en faisant appel à des entrepreneurs
formés et compétents en matière de conservation
Note.
84. La collaboration est toujours source de force, au sein des
pays et entre eux, de même que l’apprentissage par l’expérience
d’autrui, le partage d’exemples de bonnes pratiques dont d’autres
pourraient s’inspirer, la diffusion d’informations et de résultats
expérimentaux et le partage de stratégies afin de ne pas gaspiller
des ressources pour résoudre des problèmes déjà résolus par d’autres.
«En tant que ressources non renouvelables d’une importance capitale
pour notre identité, il est nécessaire d’élaborer des stratégies d’adaptation
et d’atténuation durables plus efficaces et plus efficientes afin
de préserver ces biens culturels inestimables pour l’avenir à long
terme. Des évaluations plus fiables permettront d’améliorer les
modèles de prévision, qui à leur tour favoriseront la prise de mesures
préventives, réduisant ainsi l’énergie et l’utilisation des ressources»
Note.
85. Les musées ont un rôle particulier à jouer car, malgré une
tendance regrettable que certains ont eue, dans le passé, à s’appuyer
sur le mécénat des industries fossiles pour faire de l’écologie
(écoblanchiment), ils n’en demeurent pas moins des institutions
de confiance et sont donc très bien placés pour parler en connaissance
de cause et sensibiliser l’opinion publique, et pour garantir la
place du patrimoine culturel dans tous les plans d’atténuation de
l’action climatique. Les musées concourent déjà à la sensibilisation
en publiant leurs stratégies internes pour parvenir au zéro émission
nette de carbone. Ce type d’éveil de conscience, mis en place sous
une forme concrète, dans un musée de confiance, pourrait bien contribuer
à combattre l’«épuisement climatique» et le sentiment d’impuissance
ressenti par de nombreuses personnes, et les inciter à apporter
des changements dans leur propre vie
Note.
86. La collaboration est cruciale pour obtenir le soutien de la
population. Il a été recommandé à la Commission européenne «[d’]établir
une plateforme européenne commune pour l’échange, la discussion
et le partage de savoir-faire et de connaissances concernant les
conséquences du changement climatique sur le patrimoine culturel
et les contributions de ce dernier à la lutte contre le changement
climatique, fournissant un point d’accès central au patrimoine culturel
dans le contexte du changement climatique»
Note.
87. Le Conseil de l’Europe est l’instance de coordination des
droits humains dans ses États membres. Il existe une symbiose fondamentale
entre les droits humains et la protection et la mise en valeur du
patrimoine culturel, comme l’énonce la Déclaration universelle des
droits de l’homme (Nations Unies, 1948): «toute personne a le droit
de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté»
(article 27). Ce principe est repris dans la Convention de Faro,
dans laquelle les Parties à la Convention conviennent de «reconnaître
que le droit au patrimoine culturel est inhérent au droit de participer
à la vie culturelle, tel que défini dans la Déclaration universelle
des droits de l’homme» (article 1a). Il est recommandé ici que le
Conseil de l’Europe, par l’intermédiaire de l’Assemblée parlementaire,
vienne compléter la plateforme de la Communauté européenne en proposant
un forum de discussion, de sensibilisation, de partage d’informations,
de documentation et de promotion des stratégies et actions d’adaptation
et d’atténuation relatives au patrimoine culturel et au changement
climatique, en tant que fonction des droits humains, qui aura une
influence dans chacun des États membres.
88. Nous sommes tous concernés par notre patrimoine culturel et
nous sommes tous affectés par la progression rapide du changement
climatique. Nous devons y faire face ensemble, en unissant nos forces,
en mettant en place des modèles participatifs et de gouvernance
dans lesquels la société civile et les jeunes sont impliqués de
manière significative pour permettre à chacun de savoir où et comment
agir, y compris contribuer, individuellement et collectivement,
à contrer cette crise mondiale