B Exposé des motifs
par Mme Yevheniia Kravchuk, rapporteureNote
1 Les
stéréotypes de genre: ampleur, nature et effets
1. Les stéréotypes de genre et
les rôles traditionnels des hommes et des femmes sont profondément ancrés
dans la société et se reflètent dans les médias. Les stéréotypes
ont un impact négatif sur la société. Ils perpétuent des normes
sociales néfastes, normalisent les inégalités et alimentent la discrimination
fondée sur le genre. En conséquence, les disparités de genre s’aggravent,
entravant davantage les progrès vers l’égalité.
2. Les médias, sous toutes leurs formes, contribuent de manière
significative à façonner les mentalités et la culture. Bien qu’ils
constituent un élément essentiel de la démocratie, ils peuvent devenir
un terrain fertile pour les stéréotypes et la propagation de préjugés
à l’encontre de divers groupes. Les stéréotypes de genre dans les
médias dépeignent les hommes comme dominants, forts et occupant
des postes de direction, tandis qu’ils présentent les femmes comme
passives, émotionnelles et responsables des tâches domestiques.
Outre leur influence sur les perceptions de la société, ils affectent
la participation égale des hommes et des femmes à la vie politique
et publique, limitant par conséquent la capacité des femmes à s’engager
pleinement dans la prise de décision et à assumer des rôles de direction.
3. Malgré les progrès réalisés au cours des dernières décennies,
on observe un recul mondial des droits des femmes et de l’égalité
de genre, ce qui est très préoccupant et nécessite des mesures de
lutte énergiques. Ce recul en matière d’égalité de genre se reflète
dans les médias, y compris sur les plateformes en ligne et les réseaux
sociaux.
4. Outre l’impact globalement négatif sur la perception et les
mentalités des personnes, déjà mentionné, les stéréotypes de genre
dans la communication peuvent dégénérer en sexisme, par exemple
sous la forme de discours de haine sexistes, visant des personnes
spécifiques ou des groupes entiers. Le risque de produire et de
propager le sexisme est une raison supplémentaire de prévenir et
de lutter contre les stéréotypes en priorité.
5. Les femmes sont considérablement sous-représentées dans les
médias, ce qui tend à limiter la diversité des rôles qu’elles jouent.
Cela vaut aussi bien pour le divertissement que pour l’information.
Les femmes sont également sous-représentées parmi le personnel des
industries culturelles. Cette disproportion est particulièrement
évidente aux échelons supérieurs: dans l’industrie cinématographique,
par exemple, les réalisatrices et productrices sont relativement
peu nombreuses.
6. Les stéréotypes de genre dans les médias sont à la fois une
cause et une manifestation de l’inégalité de genre. Promouvoir une
représentation exacte et positive tant des hommes que des femmes
contribuerait à façonner une société plus égalitaire et plus inclusive.
7. L’Assemblée parlementaire a déjà pris clairement position
sur cette question par le passé, notamment avec la
Résolution 1751 (2010) et la
Recommandation
1931 (2010) «Combattre les stéréotypes sexistes dans les médias»,
affirmant que les stéréotypes de genre constituent un obstacle à
l’égalité de genre et qu’ils sont trop souvent banalisés et tolérés
au nom de la liberté d’expression. Depuis lors, les stéréotypes
n’ont pas été éradiqués, le paysage médiatique a évolué, les réseaux
sociaux ont accru leur influence et l’impact négatif des stéréotypes
de genre est devenu potentiellement encore plus fort.
8. Rappelant la Recommandation CM/Rec(2011)7 du Comité des Ministres
aux États membres sur une nouvelle conception des médias et la Recommandation
CM/Rec(2022)11 sur les principes de gouvernance des médias et de
la communication, la définition des «médias» utilisée dans le présent
rapport englobe tous les acteurs impliqués dans la diffusion et
la production de services et de contenus imprimés, audiovisuels,
en ligne, audio et vidéo en streaming. Cela inclut le cinéma, un
média qui s’est historiquement révélé extrêmement influent dans
la formation de la vision du monde des personnes. Outre les médias
traditionnels, le présent rapport couvre les réseaux sociaux, compte
tenu de leur fort impact, en particulier sur les jeunes. Des études montrent
que les jeunes et les adolescent·es passent des heures chaque jour
sur les réseaux sociaux et qu’un lien étroit est établi entre l’utilisation
de ces réseaux et la perception des rôles de genre.
9. Les stéréotypes de genre sont omniprésents sur les réseaux
sociaux, qui sont utilisés par une grande partie de la population
et ont donc un impact considérable. La visite d'étude en Irlande
a fourni des informations intéressantes sur la manière dont les
principales plateformes régulent leurs contenus.
10. L'autorégulation par les médias et les organisations de journalistes
a un rôle à jouer pour lutter contre la propagation des stéréotypes
de genre, grâce à des outils réglementaires tels que des codes de
déontologie et des normes professionnelles. Ceux-ci peuvent contribuer
à créer un environnement médiatique qui favorise l'égalité de genre,
la diversité et l'inclusion, ce qui, à son tour, contribuerait à
l'empouvoirement des femmes.
11. Les personnes transgenres font l’objet de multiples stéréotypes
négatifs, qui les présentent comme des personnes atteintes de troubles
mentaux ou comme une menace pour la liberté et la sécurité d’autrui.
Elles sont nettement sous-représentées dans les rôles positifs au
sein des médias grand public. De plus, ces dernières années, on
a constaté une recrudescence significative de cette représentation
préjudiciable dans les médias, notamment dans les émissions de télévision
et de radio, dans les médias en ligne, ainsi que lors d’événements
publics. Le rapport annuel 2024 de l’ILGA-Europe fournit des informations
inquiétantes à cet égard. Les femmes transgenres, en particulier,
sont dépeintes, sans aucun fondement, comme des menaces pour la
sécurité des autres femmes et des enfants, et comme des prédatrices.
Cela a des conséquences réelles pour la sécurité des personnes transgenres,
qui constituent déjà l’un des groupes les plus vulnérables aux agressions
physiques et en ligne.
12. Je considère les normes et les stéréotypes de genre comme
un produit et une manifestation du patriarcat. Ils sont l’expression
de visions patriarcales traditionnelles des personnes et de la société,
et ils contribuent à perpétuer les inégalités qui en découlent.
Outre les mesures adoptées pour lutter contre le «symptôme», il
est donc nécessaire de s’attaquer à la cause profonde du problème,
à savoir le système patriarcal.
2 Élaboration du rapport
13. Pour préparer ce rapport, j’ai
mené des recherches sur les différentes formes de stéréotypes que
l’on peut trouver dans tous les types de médias, sur leur impact,
ainsi que sur les mesures adoptées par les organisations de médias
et les pouvoirs publics pour les prévenir et les combattre.
14. La Commission pour l’égalité de genre (GEC) du Conseil de
l’Europe, le Comité directeur sur les médias et la société de l’information
(CDMSI) et le Comité directeur de l’éducation (CDEDU) ont élaboré
des documents pertinents, tels que la Recommandation CM/Rec(2013)1
du Comité des ministres aux États membres sur l’égalité entre les
femmes et les hommes et les médias.
15. En mai 2025, j’ai effectué une visite d’information en Irlande,
qui s’est avérée pertinente et intéressante non seulement en raison
de la présence à Dublin du siège européen ou de bureaux importants
de sociétés de réseaux sociaux telles que Meta et TikTok, mais aussi
grâce au rôle important joué par les régulateurs et les organisations
de la société civile actives dans les domaines de l’égalité de genre
et de la violence à l’égard des femmes. Je consacre une partie importante
du présent rapport aux conclusions de cette visite, sous la forme d’une
sorte d’étude de cas qui me permet d’aborder, entre autres, les
stéréotypes de genre dans les médias en ligne.
16. Le 2 octobre 2025, une audition a été organisée conjointement
par la commission sur l’égalité et la non-discrimination et la commission
de la culture, de la science, de l’éducation et des médias, avec
la participation de M. Gilles Fontaine et de Mme Agnes
Schneeberger de l’Observatoire européen de l’audiovisuel du Conseil de
l’Europe, ainsi que de Mme Anne Richardson
de l’Union européenne de radio-télévision (UER). Leurs exposés et
l’échange de vues ont mis en lumière les stéréotypes de genre dans
l’industrie culturelle, certaines de leurs causes profondes et les
initiatives possibles pour y remédier.
17. Au cours de la phase finale de la préparation du présent rapport,
j’ai eu l’occasion de coopérer avec le secteur de la jeunesse du
Conseil de l’Europe et de tirer parti des précieuses ressources
qu’il a mises à ma disposition. J’ai pris en compte bon nombre de
ses suggestions. Entre autres, la vaste expérience du secteur de
la jeunesse en matière de discours de haine, acquise grâce à la
gestion de la campagne «Le Mouvement contre le discours de haine»,
m’a aidée à me concentrer sur les discours de haine sexistes, qui
peuvent avoir des effets particulièrement néfastes sur les filles
et les jeunes femmes. Cette coopération a également renforcé la
perspective des jeunes dans l’ensemble du rapport et du projet de
résolution, en accordant une attention accrue à l’impact que les
médias, y compris les réseaux sociaux, ont sur les jeunes.
3 Normes internationales
18. Dès 1979, l’article 5 a) de
la Convention des Nations Unies sur l’élimination de toutes les
formes de discrimination à l’égard des femmes imposait aux États
parties de «modifier les schémas et modèles de comportement socioculturel
de l’homme et de la femme, en vue de parvenir à l’élimination des
préjugés et des pratiques coutumières ou de tout autre type qui
sont fondés sur l’idée de l’infériorité ou de la supériorité de
l’un ou l’autre des sexes ou sur des rôles stéréotypés de l’homme
et de la femme». En d’autres termes, la Convention exige de toutes
les branches de l’État qu’elles adoptent des mesures appropriées
pour éliminer les schémas, préjugés et pratiques fondés sur les
stéréotypes de genre.
19. Début 2026, le Comité pour l’élimination de la discrimination
à l’égard des femmes (CEDAW), chargé de surveiller l’application
de la Convention, a adopté sa Recommandation générale no 41
sur l’élimination des stéréotypes de genre et des rapports de pouvoir
inégaux qui les maintiennent. Cette recommandation générale réaffirme
l’importance d’éradiquer les stéréotypes de genre et offre une interprétation
actualisée de la Convention sur ce point. Elle précise notamment
que les États parties devraient traiter les stéréotypes de genre selon
une approche holistique et intersectionnelle, en tenant compte des
identités multiples des femmes et de leur diversité.»
20. La Recommandation générale no 41
appelle les États parties à mener des recherches afin d’évaluer
la prévalence des stéréotypes de genre et, surtout, d’identifier
les formes sous lesquelles ils se manifestent, lesquelles peuvent
se retrouver dans les constitutions, les lois, les politiques, les
institutions, les systèmes, les services et les pratiques. Elle
indique également que les États devraient encourager l’engagement
des hommes et des garçons dans le démantèlement des stéréotypes
de genre, car ceux-ci sont eux aussi touchés négativement par ces
stéréotypes et jouent un rôle essentiel dans leur remise en cause
et leur prévention. Cette orientation constitue un signal important,
un pas dans la bonne direction, et elle s’inscrit pleinement dans la
position défendue dans plusieurs textes de l’Assemblée parlementaire.
4 Irlande: réseaux sociaux, militantisme
de la société civile et rôle des pouvoirs publics
21. Les 19 et 20 mai 2025, j’ai
effectué une visite d’information en Irlande. Dublin s’est imposée
comme une plaque tournante majeure pour les entreprises technologiques
en Europe et un lieu propice à l’observation des tendances actuelles
dans les médias en ligne. Une autre raison d’avoir choisi l’Irlande
pour cette visite réside dans les récentes évolutions en matière
de droits des femmes et de questions de genre en général, fortement influencées
par l’activisme de la société civile. Deux référendums clés, respectivement
sur le mariage pour tous et l’avortement, ont démontré que la société
civile peut jouer un rôle important dans la promotion du changement
social. Des groupes et des militant∙es individuels en Irlande se
sont engagés dans un travail qui va au-delà du plaidoyer politique,
en incluant une réflexion sur les normes culturelles, les stéréotypes
de genre et les stratégies de communication efficaces pour promouvoir
l’égalité de genre.
22. L'essor de Dublin en tant que pôle technologique majeur a
commencé au début des années 2000. En 2004, Google a établi son
siège européen dans le quartier de Grand Canal Dock à Dublin, ce
qui a déclenché de nouveaux investissements de la part d'autres
grandes entreprises technologiques. Aujourd'hui, Dublin accueille
le siège européen ou des bureaux importants de nombreuses entreprises
de premier plan telles que Meta (Facebook, Instagram et WhatsApp),
TikTok, Amazon, Microsoft et X (anciennement Twitter). Outre ces géants
de la technologie, Dublin soutient un secteur florissant de start-ups
et de nombreuses autres entreprises technologiques mondiales et
régionales.
23. Les réseaux sociaux jouent un rôle puissant et complexe dans
la perception des rôles et des identités de genre. D’une part, les
plateformes de réseaux sociaux permettent aux personnes de s’exprimer
librement et de remettre en question les normes traditionnelles.
D’autre part, elles renforcent souvent les stéréotypes de genre
traditionnels, par exemple à travers l’utilisation généralisée d’images
corporelles conformes aux normes de genre, la représentation de
rôles de genre conventionnels et des algorithmes publicitaires ciblés
qui amplifient les représentations stéréotypées.
24. Les contenus visuels, notamment les photos et les vidéos retouchées,
véhiculent souvent des images idéalisées de la masculinité et de
la féminité, ce qui a un impact sur l’estime de soi et les attitudes
des spectateurs. De plus, les réseaux sociaux peuvent exposer les
utilisateurs et les utilisatrices, en particulier les femmes et
les filles, à des discours de haine sexistes et à des contenus misogynes.
25. Des recherches montrent qu’une utilisation plus intensive
des réseaux sociaux est corrélée à des opinions plus conventionnelles
sur les rôles de genre. Cependant, la relation avec ces médias est
complexe: certains utilisateurs font également preuve d’autonomie,
par exemple en utilisant ces plateformes pour expérimenter des identités
non stéréotypées. D’un autre côté, les environnements des réseaux
sociaux ont tendance à créer des «chambres d’écho» qui renforcent
les croyances existantes. En d’autres termes, les stéréotypes peuvent
être remis en question ou renforcés, selon l’utilisateur ou l’utilisatrice
et le contexte.
26. En 2024, une étude menée par Centre anti-harcèlement de l’université
de Dublin a révélé que les algorithmes utilisés par les plateformes
de réseaux sociaux amplifiaient rapidement les contenus misogynes et
prônant la suprématie masculine. Cette étude, axée sur YouTube et
TikTok, a été menée en créant de nouveaux comptes sur des smartphones
vierges. Tous les comptes identifiés comme masculins ont reçu des contenus
masculinistes, antiféministes et suprémacistes masculins dans les
23 premières minutes.
27. La visite en Irlande m'a permis d'acquérir des connaissances
intéressantes sur la représentation des genres dans les médias irlandais.
Ce fut également l'occasion d'examiner comment le contexte culturel
et historique de l'Irlande, notamment l'influence de l'héritage
catholique du pays et des valeurs familiales traditionnelles, a
contribué à façonner les images liées au genre. Il m'a en outre
permis d'approfondir mes connaissances sur les interactions entre
la représentation des genres et des facteurs tels que l'âge, la
classe sociale, l'origine ethnique, le handicap, l'orientation sexuelle
et le parcours migratoire.
4.1 Les plateformes de réseaux sociaux:
défis et avantages potentiels
28. Selon Susan Moss, responsable
des affaires publiques et des relations gouvernementales chez TikTok Irlande,
les directives communautaires de cette entreprise «reflètent nos
valeurs et définissent le type de comportement que nous attendons
sur notre plateforme. TikTok recherche et supprime de manière proactive les
contenus qui enfreignent ces directives. Nous appliquons ces règles
en combinant technologie et expertise en matière de sécurité à travers
le monde. Afin de garantir un examen équitable et cohérent des contenus potentiellement
contraires aux règles, les modérateurs et modératrices travaillent
en tandem avec nos systèmes de modération automatisés et prennent
en compte des contextes et des nuances supplémentaires qui ne sont
pas toujours détectés par la technologie». Elle a ajouté que TikTok
publiait un rapport de transparence trimestriel, en plus de se conformer
aux obligations de déclaration prévues par la législation sur les
services numériques de l’Union Européenne et le code de bonnes pratiques
de l’Union Européenne en matière de désinformation.
29. J’ai visité les bureaux de TikTok et rencontré Mme Moss
ainsi que M. Adam Stairs, responsable des relations extérieures
et des partenariats. Ce fut l’occasion d’aborder plusieurs questions
cruciales liées aux stéréotypes de genre, aux contenus préjudiciables
et à la modération des contenus sur les plateformes de réseaux sociaux.
Je pense que les stéréotypes de genre se situent dans une «zone
grise»: ils font partie de la vie quotidienne et sont souvent subtils,
mais ils sont également liés à des formes d’expression plus extrêmes, comme
les discours de haine, en particulier lorsqu’ils visent des personnalités
politiques. En tant que femme politique, je suis particulièrement
préoccupée par le fait que les résultats des moteurs de recherche
semblent souvent donner la priorité à des contenus préjudiciables
tels que les deepfakes à caractère
sexuel qui peuvent avoir un effet dissuasif sur les femmes dans
la vie publique.
30. Les représentant·es de TikTok m’ont montré la technologie
utilisée pour filtrer les contenus et détecter ceux qui enfreignent
les directives. Des outils d’intelligence artificielle sont utilisés
pour identifier automatiquement les signes de violence dans les
contenus, par exemple la présence d’armes à l’écran.
31. Mme Moss a reconnu que les contenus
potentiellement préjudiciables constituaient un défi pour l’ensemble
du secteur. Par exemple, TikTok a tenté de bloquer l’accès au hashtag
«skinnytok», qui renvoie à des contenus «idolâtrant la maigreur
extrême», en raison de préoccupations liées à l’image corporelle
ou aux stéréotypes préjudiciables. Le blocage a été rapidement contourné
et le contenu a refait surface en quelques heures. Elle a souligné
l’importance de disposer de politiques cohérentes à l’échelle mondiale,
plutôt que de règles régionales fragmentées. TikTok coopère à l’échelle
mondiale avec plusieurs partenaires, tels que l’organisation allemande
Violence Prevention Network, afin d’améliorer la sécurité. Selon
Mme Moss, le véritable défi réside dans
le «contenu en attente», c’est-à-dire les contenus qui ne répondent
pas aux critères de suppression mais qui peuvent orienter les utilisateurs
vers des contenus préjudiciables.
32. Pour lutter contre les contenus préjudiciables ou stéréotypés,
TikTok adopte une approche à plusieurs niveaux. Certains contenus
sont totalement empêchés d’apparaître dans les fils d’actualité
des utilisateurs et utilisatrices. Dans d’autres cas, les utilisateurs
et utilisatrices sont redirigés vers des résultats plus sûrs à partir des
contenus potentiellement préjudiciables. Parfois, des contenus sans
rapport avec le sujet leur sont présentés afin de perturber les
schémas de consommation préjudiciables. Le moment où ces interventions
ont lieu varie: la suppression des contenus préjudiciables peut
être immédiate, mais peut parfois prendre jusqu’à 24 heures, en
particulier lorsqu’une vérification des faits est nécessaire.
33. J'ai posé des questions sur les discours de haine visant les
personnalités politiques, qui sont souvent sexistes. Les femmes
en politique sont confrontées à un nombre impressionnant de cas
de harcèlement et d'intimidation en ligne. Mme Moss
a expliqué que TikTok surveille activement les élections et vérifie
les comptes des personnalités politiques, en appliquant des restrictions
spécifiques tout en autorisant un seuil de critique plus élevé.
34. En ce qui concerne les deepfakes,
selon mon interlocutrice, ils sont rares sur TikTok, mais le problème reste
important sur d’autres plateformes. J'ai mentionné que des vidéos
fabriquées de toutes pièces liées à la guerre d'agression contre
l'Ukraine étaient diffusées par la Fédération de Russie. Mme Moss
a expliqué que TikTok collabore avec des vérificateurs et vérificatrices
de faits dotés d'une expertise journalistique pour vérifier les
contenus douteux. Afin d'empêcher l'utilisation de cette plateforme
à des fins de propagande, TikTok limite la diffusion des contenus
publiés sur le compte d'un État en dehors du pays concerné. De plus, TikTok
s'est retiré du marché russe.
35. Nous avons abordé la loi sur les services numériques (Digital
Service Act, DSA), le règlement de l’UE qui vise à réduire la diffusion
de contenus illégaux et à améliorer la transparence entre les plateformes
en ligne et leurs utilisateurs et utilisatrices. TikTok considère
la DSA comme une avancée positive, mais estime que les autorités
de régulation devraient lui laisser le temps de produire ses effets
avant d’élaborer de nouvelles législations. Mme Moss
a fait part de ses inquiétudes quant à la complexité des cadres
juridiques à travers l’Europe, qui rend l’innovation sur notre continent
bien plus difficile qu’aux États-Unis. Un étage entier sur les six
que compte le siège de TikTok à Dublin est réservé aux juristes.
36. Dans les impressionnants locaux de Meta à Dublin, j’ai rencontré
Richard Lappin, membre de l’équipe chargée de déterminer quels contenus
sont autorisés sur les plateformes de Meta (Facebook, Instagram
et Threads). Les politiques de Meta sont mises en œuvre par le biais
des normes communautaires de ses plateformes. Les mêmes règles s’appliquent
à l’échelle mondiale (elles sont disponibles dans plus de 90 langues)
et évoluent constamment. M. Lappin a expliqué que les politiques
de Meta constituent «un document évolutif»: elles ne sont jamais
considérées comme définitives et sont mises à jour quotidiennement. Les
mises à jour sont visibles (à l’instar du «suivi des modifications»
dans un document).
37. Les questions liées au genre posent un défi particulier, a
expliqué M. Lappin. D’une manière générale, les politiques de Meta
s’appliquent à tous les genres. Par exemple, la politique en matière
de harcèlement s’applique de la même manière aux hommes et aux femmes,
bien que les femmes en soient plus souvent la cible. Il existe toutefois
certaines politiques spécifiques concernant les contenus liés au
genre. Par exemple, des lacunes ont été identifiées dans les politiques
contre la violence et l’incitation à la violence, qui ne couvraient
pas la violence entre partenaires intimes ni les crimes dits d’honneur.
Cela a conduit à l’adoption de nouvelles politiques spécifiques
pour couvrir l’incitation à la violence. Les comportements misogynes
sont également traités de manière spécifique dans les politiques.
38. Les règles relatives aux contenus haineux interdisent les
attaques fondées sur la religion ou l'origine ethnique, ainsi que
les propos déshumanisants (comme le fait de comparer des personnes
à des animaux). Les appels à l'exclusion, par exemple «les femmes
ne devraient pas voter», sont également interdits. Les groupes terroristes
et haineux sont bannis par Meta. Certaines personnes sont bannies,
comme Andrew Tate, mais cette interdiction n'est pas rendue publique
afin d'éviter tout contournement.
39. Certaines modifications apportées aux politiques en janvier
2025 concernent les questions de genre: certaines formes d’exclusion
fondée sur le genre sont désormais autorisées (par exemple en matière
de recrutement militaire), et l’exclusion fondée sur le genre est
autorisée dans certains espaces (par exemple les toilettes). Je
pense que les changements de politique dans ce domaine doivent être
abordés avec prudence. L’exclusion fondée sur le genre a été interdite
pour une raison, car elle peut nuire à l’égalité de genre, et cette raison
est toujours valable. La levée de l’interdiction de l’exclusion
fondée sur le genre en ce qui concerne les toilettes ressemble à
une concession à la rhétorique anti-trans de plus en plus populaire
dans les milieux conservateurs, mais qui n’a pas besoin de notre
soutien.
40. M. Lappin a convenu que les deepfakes touchent
de manière disproportionnée les femmes politiques et les personnalités
publiques féminines. Il a expliqué que les mêmes politiques s’appliquent
de la même manière aux contenus créés par des humains ou par l’intelligence
artificielle, et que la plupart des utilisations abusives de l’IA
concernent des escroqueries et des fraudes, visant par exemple des
anciens combattants aux États-Unis. Malgré cela, je pense que l’utilisation
de l’intelligence artificielle à des fins sexistes reste un sujet
de préoccupation majeur. Meta a envisagé d’étiqueter les contenus
générés par l’IA, mais a ralenti ses efforts dans ce domaine en
raison de la complexité liée à l’étiquetage d’une quantité considérable
de contenus. Les utilisateurs et utilisatrices peuvent cliquer sur
les «trois points» pour obtenir plus d’informations sur un contenu.
41. En matière de modération, Meta applique le même principe que
TikTok: l’apprentissage automatique gère de nombreuses tâches, mais
les contenus nécessitant un jugement contextuel, tels que les discours politiques
de haine, reposent davantage sur des modérateurs et modératrices
humains. Une transition vers une modération communautaire, similaire
à celle de Wikipédia, avec un processus de vérification remplaçant les
vérificateurs et vérificatrices de faits tiers, est à l’étude. Dans
le même ordre d’idées, Meta réduit les suppressions proactives et
s’appuie davantage sur les signalements des utilisateurs et utilisatrices.
42. Si j’ai trouvé que, d’une manière générale, les politiques
de Meta sont sensées et bien pensées, leur application semble présenter
des lacunes. Le délai de suppression des contenus, par exemple,
n’est pas clair. D’après les informations que j’ai obtenues lors
de la réunion, il n’y a pas de délai, en raison du volume et de
la viralité. Malgré les «rapports d’intégrité» publiés régulièrement
par Meta, il est difficile de savoir exactement ce qu’il advient
des normes communautaires dans les coulisses de l’entreprise. L’observation
empirique suggère, par exemple, que les signalements de propos ouvertement
stigmatisants et déshumanisants ne conduisent souvent pas à la suppression
du contenu.
43. À la suite de ma visite à Dublin, j’ai tenu une réunion en
ligne avec Claire Dilé, une représentante de X, anciennement connu
sous le nom de Twitter. Basée à Paris, Mme Dilé
travaille au sein de l’équipe chargée des politiques publiques,
où elle se concentre sur la sécurité et les droits. Bien que X ne
soit pas comparable à des plateformes comme Meta en termes d’envergure
et qu’il ne propose qu’un seul produit, sa visibilité et son influence,
en particulier dans le discours public et politique, sont remarquables.
44. En ce qui concerne les stéréotypes de genre, Mme Dilé
a souligné que la liberté d’expression reste un engagement central
pour X, ce qui exige que les utilisateurs et utilisatrices se sentent
en sécurité pour participer à la conversation. X vise à créer un
espace où toutes les personnes peuvent s’exprimer à condition que
le contenu soit légal et respecte les règles de la plateforme. Pour
soutenir cet objectif, X propose divers outils de sécurité, et s’efforce
d’améliorer l’accès des utilisateurs à ces fonctionnalités.
45. Trouver le juste équilibre entre la liberté d’expression et
la modération des contenus est un défi. X dispose d’un ensemble
de règles publiques, actuellement disponibles dans plus de 50 langues,
qui définissent ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas sur la
plateforme. Ces règles interdisent notamment les abus et le harcèlement,
y compris les attaques fondées sur des caractéristiques personnelles,
telles que le genre. Les discours de haine sont explicitement interdits,
et les violations, telles que le fait de cibler des utilisateurs
et utilisatrices avec des menaces ou un langage dégradant, peuvent
entraîner la suspension immédiate du compte.
46. Mme Dilé a confirmé que les femmes
sont touchées de manière disproportionnée par des comportements
préjudiciables tels que le doxing et
les abus par le biais d’images (communément appelés «revenge porn»). Le contenu pornographique
est interdit sur le fil d’actualité de X, car il enfreint la législation de
nombreux pays. Les utilisateurs et utilisatrices sont encouragés
à signaler ce type de contenu.
47. X partage avec toutes les autres plateformes le dilemme «détection
ou signalement». Dans certains cas, tels que les cas évidents d’activité
criminelle, X peut agir de manière proactive. Cependant, dans des
scénarios plus nuancés, la plateforme s’appuie toujours sur les
signalements des utilisateurs et utilisatrices. Je n’ai pas obtenu
d’informations précises sur le délai de suppression des contenus,
ni sur la capacité des outils d’IA à détecter l’utilisation de stéréotypes
de genre. Cependant, Mme Dilé a indiqué
que les utilisateurs et utilisatrices sont encouragés à signaler
les fausses informations et la manipulation des faits, y compris
lorsque ces contenus sont liés à des questions de genre.
48. X continue d’investir dans l’automatisation, en particulier
dans des domaines tels que la lutte contre l’exploitation des enfants.
Alors que beaucoup estiment que la modération sur X a diminué, selon
Mme Dilé, elle reste en réalité bien
présente. Il convient de noter que, tout comme TikTok et Meta, X
publie un rapport de transparence public, qui fournit des données
sur l’application des règles et les mises à jour des politiques.
De plus, la plateforme s’efforce de sensibiliser les utilisateurs
et utilisatrices à ses règles et à ses mécanismes d’application.
49. À la lumière des discussions menées avec les représentant·es
des plateformes de réseaux sociaux, je peux confirmer que ces acteurs
présentent de multiples facettes. Ils peuvent potentiellement jouer
un rôle positif en facilitant l’expression et la communication au
sein de la société, mais ils peuvent également amplifier des discours
et des attitudes préjudiciables. De plus, ils sont très autonomes,
s’appuyant sur l’autorégulation, et difficiles à superviser. Leur
nature transnationale rend difficile l’application des normes juridiques
nationales aux géants de la technologie. Néanmoins, les efforts
de coopération avec ces acteurs doivent se poursuivre.
4.2 Les organisations de la société civile
et leur rôle crucial dans la promotion de l’égalité de genre
50. Le Conseil national des femmes
d’Irlande (National Women’s Council, NWC), créé en 1973, est une organisation
nationale de premier plan qui représente les femmes et les groupes
de femmes à travers l’Irlande. Il regroupe plus de 190 groupes membres
et dispose d’une communauté importante et croissante de personnes
sympathysantes.
51. Son rôle consiste notamment à faire entendre la voix des femmes
et à dialoguer avec les responsables politiques sur toute une série
de questions telles que la représentation politique, les obstacles
à la participation (y compris les discours de haine visant les femmes
politiques), la santé, la santé mentale, ainsi que la santé et les
droits sexuels et reproductifs (SDSR).
52. Le NWC a publié «Through the Looking Glass: A Guide to Empowering
Young People to Become Advocates for Gender Equality» (À travers
le miroir: guide pour donner aux jeunes les moyens de devenir des défenseurs
de l’égalité de genre). Ce guide met en évidence l’impact significatif
des médias et du marketing – à la télévision grand public, sur les
réseaux sociaux, dans les journaux et les magazines – sur la perception des
femmes. Il souligne que les femmes sont souvent représentées principalement
en fonction de leur apparence, de leur beauté ou de leur «sex-appeal»,
tandis que d’autres qualités et compétences importantes sont fréquemment
négligées. Cette représentation biaisée affecte profondément la
façon dont les garçons, les filles, les femmes et les hommes se
perçoivent eux-mêmes et se perçoivent les uns les autres.
53. J'ai eu l'occasion de rencontrer des représentant·es du NWC
et d'aborder divers sujets, notamment les médias. Parmi ces derniers,
les émissions de radio-débat restent très populaires en Irlande.
Le NWC a mené une étude sur la présence des femmes dans les émissions
de radio-débat, en examinant le temps d’antenne qui leur est accordé
et les types de profils mis en avant (qu’il s’agisse d’expertes,
de commentatrices ou d’autres rôles). Il a également commandé une
étude sur la représentation des femmes dans la musique. Il est important
de savoir que, malgré des preuves anecdotiques d’une certaine amélioration
de la visibilité des femmes à la télévision et dans la publicité,
la situation générale s’est détériorée, ce qui suggère un retour
en arrière sous-jacent.
54. La violence politique est également un sujet de préoccupation:
lors des trois élections organisées en 2024 (locales et européennes),
une augmentation notable de la violence à l’encontre des femmes
politiques a été constatée. Le groupe de travail de l’Oireachtas
sur la participation a publié un rapport soulignant ces défis en
2022.
55. Un autre rapport, intitulé «Women Beyond the Doll» (Des Femmes
derrière les poupées), a analysé quelles femmes envisageraient de
se présenter à nouveau aux élections; les abus, ainsi que le manque
de structures d’accueil pour les enfants et d’autres obstacles pratiques,
ont souvent été cités comme des facteurs dissuasifs. Le sentiment
général de menace s’est accru par rapport à il y a 10 à 15 ans,
les femmes issues de milieux divers étant confrontées à des réactions
particulièrement virulentes. Le rôle du NWC consiste notamment à
mettre en évidence ces obstacles auprès du gouvernement et à soutenir
les candidates. Cependant, bien que les autorités reconnaissent
le problème, peu de mesures concrètes sont prises. Selon les représentant·es
du NWC, le discours du gouvernement fait référence aux «femmes en
politique», mais néglige l’importance de la diversité et des défis
intersectionnels.
56. Le NWC inclut explicitement les plateformes de réseaux sociaux
dans la définition des médias. En ce qui concerne la représentation
des femmes, l’accent mis par les réseaux sociaux sur les «corps
parfaits» est lié à l’augmentation des troubles alimentaires et
des problèmes de santé mentale. L’impact de la pornographie dans
le contexte des réseaux sociaux mérite également une attention particulière.
Il n’est pas certain que les géants de la technologie soient disposés
à écouter la société civile sur les moyens de relever ces défis.
D’autre part, on ne sait pas non plus quelles interventions sont
techniquement possibles.
57. Le climat politique en Irlande autour des questions d’égalité
devient de plus en plus tendu. Le Conseil s’appuyait auparavant
fortement sur X (anciennement Twitter) comme plateforme clé pour
le débat politique, mais s’en est depuis éloigné en raison de l’évolution
du climat et de la dynamique de la plateforme. Le NWC a dû renforcer
les fenêtres de ses bureaux par crainte d’attaques, ce qui reflète
une détérioration de l’environnement sécuritaire.
58. Le référendum «Care and Family», visant à modifier la référence
obsolète à la «vie de la femme au sein du foyer» figurant à l’article
41.2 de la Constitution irlandaise, n’a pas été adopté. Beaucoup
ont estimé que la communication autour de ce référendum n’a pas
été couronné de succès. En revanche, le référendum sur l’avortement
a suscité une large prise de conscience et une bonne compréhension
des questions constitutionnelles en jeu, grâce à une campagne claire
expliquant les implications d’un vote «pour».
59. La rencontre avec les représentant·es du NWC a confirmé le
rôle important que jouent les organisations de la société civile
dans la promotion de l’égalité en Irlande. Les organisations de
la société civile sont des partenaires essentiels pour les législateur·es
et les responsables politiques, et ce rôle devrait être systématiquement
reconnu dans les États membres du Conseil de l’Europe.
60. La mission du Dublin Rape Crisis Centre (DRCC) est de prévenir
les dommages et de guérir les traumatismes liés à toutes les formes
de violence sexuelle. Actif depuis plus de 40 ans, il travaille
avec et soutient les personnes directement touchées par la violence
sexuelle, y compris les abus en ligne. Le DRCC s’engage à éliminer
la tolérance par l’éducation, la sensibilisation, le plaidoyer et
l’analyse des politiques. L’organisation a publié un rapport parallèle
sur la mise en œuvre de la Convention d’Istanbul en Irlande, soumis au
GREVIO.
61. Le DRCC est une organisation non gouvernementale qui se consacre
à la prévention de la violence sexuelle et au soutien des victimes
en Irlande. Malgré les progrès accomplis, la suprématie masculine
et les attitudes misogynes restent des défis persistants à l’échelle
mondiale et locale.
62. J'ai rencontré Rachel Morrogh, la directrice générale du centre.
Elle a indiqué que la sous-déclaration des violences sexuelles est
un problème majeur en Irlande: seul un faible pourcentage des cas
est signalé, principalement à cause de la peur, de la honte et de
la culpabilisation des victimes. Lorsqu'il s'agit de briser le silence,
«les médias sont à la fois un ami et un ennemi», a déclaré Mme Morrogh.
En d’autres termes, les médias jouent un rôle complexe. D’un côté,
ils offrent une plateforme aux victimes pour partager leurs histoires et,
de l’autre, ils peuvent perpétuer la stigmatisation. Il y a 30 ans,
le geste historique d’une victime qui a renoncé publiquement à son
anonymat a contribué à amorcer le changement.
63. Les progrès réalisés dans la lutte contre la violence à l’égard
des femmes en Irlande sont considérables, mais la rhétorique de
culpabilisation des victimes, qui consiste par exemple à se focaliser
sur la tenue vestimentaire des victimes, continue de freiner cette
avancée. Ce combat a connu des revers au cours des 15 dernières
années. Les contenus en ligne et les réseaux sociaux normalisent
de plus en plus la violence sexuelle et diffusent des discours préjudiciables,
notamment en glorifiant les «hommes forts» d’une manière qui renforce
la misogynie.
64. Le contexte social et économique de l’Irlande est historiquement
difficile. Autrefois, les Irlandaises étaient censées quitter leur
emploi lorsqu’elles se mariaient. Le récent référendum, qui a échoué,
sur «la place de la femme au foyer» visait à abolir les derniers
vestiges formels de ce principe. C’est pourquoi il est prioritaire de
faire évoluer la culture, et une éducation complète à la sexualité
est essentielle à cette fin, a déclaré Mme Morrogh.
Il y a des années, l’interdiction du tabac a été un succès. Cette
leçon sur la manière de limiter le tabagisme au sein de la population
pourrait également servir à encourager et à mettre en place des
mesures visant à limiter la consommation d’alcool, qui fait partie
de la culture du pays mais nuit à la santé et à la sécurité publiques,
notamment en augmentant le risque de violences sexuelles et domestiques.
Le bien-être public devrait primer sur les intérêts économiques.
65. Nous avons discuté des défis posés par les réseaux sociaux:
les plateformes sont situées en dehors de l’Union européenne, notamment
aux États-Unis, en Chine et en Russie, ce qui retarde la réglementation
et rend difficile leur responsabilisation. La loi européenne sur
les services numériques offre des outils pour faire respecter la
réglementation, mais le courage et l’engagement nécessaires pour
lutter contre la misogynie et la violence sexuelle en ligne restent
limités. Nous avons convenu que les deepfakes constituent
un véritable défi pour les femmes occupant des fonctions publiques
et dissuadent la participation politique. La pornographie violente
est également problématique, comme le confirment les nombreuses
femmes ayant signalé des actes de violence, en particulier des strangulations,
qui semblent inspirés par des contenus pornographiques.
4.3 Autorités nationales: la Commission
de protection des données et l'autorité de régulation des médias
Coimisiún na Meán
66. La Commission de protection
des données (Data Protection Commission, DPC) est l'autorité nationale indépendante
irlandaise chargée de garantir le droit fondamental des personnes
physiques au sein de l'Union européenne (UE) à la protection de
leurs données à caractère personnel. La DPC supervise la mise en
œuvre et l'application du Règlement général sur la protection des
données (RGPD) en Irlande. Elle veille également au respect des
cadres réglementaires connexes, telles que le règlement irlandais
sur la protection de la vie privée dans les communications électroniques
(ePrivacy) (2011) et la directive européenne «Police-Justice» (Law
Enforcement Directive, LED).
67. Les pouvoirs, devoirs et fonctions statutaires de la DPC sont
définis dans la loi de 2018 sur la protection des données, qui renforce
le RGPD et transpose la LED dans le droit irlandais.
68. À Dublin, j'ai rencontré Cathal Ryan, nommé commissaire adjoint
chargé de la consultation et de la supervision en janvier 2023,
qui est un avocat qualifié possédant une vaste expertise en matière réglementation
et de protection des données. Ayant précédemment occupé le poste
de commissaire adjoint au sein de la DPC, il a occupé des fonctions
de haut niveau dans divers organismes publics. Il représente la DPC
au niveau national et européen et a dirigé l'élaboration des lignes
directrices des codes de conduite de l'Union Européenne. Dans le
cadre de ses fonctions actuelles, M. Ryan supervise des secteurs
critiques, notamment les multinationales technologiques, les transferts
internationaux de données, les secteurs privé et financier, les
assurances, les communications, les transports, les règles d’entreprise
contraignantes (BCR), la certification et les codes de conduite.
69. La rencontre avec M. Ryan a permis d'obtenir des informations
précieuses sur les défis en constante évolution et le paysage réglementaire
de la protection des données en Irlande et en Europe, en particulier
en ce qui concerne les technologies émergentes et les plateformes
numériques. La DPC exerce un rôle de supervision qui se concentre
sur la surveillance des multinationales technologiques, les transferts internationaux
de données et des secteurs tels que l'assurance, les communications
et les transports. Son mandat couvre également les règles d'entreprise
contraignantes, la certification et les codes de conduite. La Commission
de protection des données joue également un rôle dans la réglementation
des grandes plateformes numériques telles que TikTok, Meta et Google,
qui ont désigné la DPC comme leur autorité de contrôle principale
pour l’Europe. Cette position permet à la commission de faire respecter
des politiques éthiques et de veiller à ce que les cultures internes
de ces entreprises soient conformes à leurs obligations réglementaires.
70. La législation sur la protection des données tente de trouver
un équilibre entre les droits individuels à la vie privée et les
exceptions où l'intérêt public justifie la diffusion d'informations.
Si le RGPD consacre la protection des données comme un droit fondamental,
il reconnaît des exceptions pour les questions d'intérêt public.
M. Ryan a toutefois fait remarquer que la Commission ne dispose
pas de tous les outils nécessaires pour intervenir de manière exhaustive
dans toutes les situations.
71. La DPC œuvre activement à renforcer la protection des enfants
en ligne, dans le but d’apporter une valeur ajoutée au-delà de la
législation sur les services numériques (DSA). La commission coordonne également
ses efforts avec ses homologues européens pour traiter efficacement
les plaintes, ce qui permet un retrait rapide des contenus (souvent
en quelques heures) grâce à des mécanismes de coopération bien établis.
72. La discussion a notamment porté sur la réglementation de la
publicité politique et des plateformes de services numériques. M. Ryan
a cité l’action récente de l’autorité italienne de protection des
données à l’encontre de Meta comme exemple de nouvelle mesure réglementaire.
Il a souligné la complexité de la réglementation des contenus et
de la publicité, d’autant plus que les algorithmes proposent aux
utilisateurs et utilisatrices des contenus adaptés à leurs intérêts,
créant ainsi des chambres d’écho. Les campagnes politiques et la
diffusion d’informations liées aux élections sur les plateformes
posent également des défis.
73. Les plateformes de réseaux sociaux appliquent des politiques
d’autorégulation, mais affirment en même temps que leur capacité
à contrôler l’ensemble des contenus est limitée. L’intelligence
artificielle peut également poser des problèmes en matière de protection
des données et de régulation des contenus. Un autre défi dans ce
domaine réside dans le secret et la concurrence entre les géants
de la technologie: des entreprises comme Google, Meta et d’autres
ne partagent pas souvent leurs connaissances entre elles pour des
raisons de concurrence, ce qui complique les efforts de régulation.
74. J’ai été heureuse d’apprendre que la commission bénéficie
d’un soutien croissant: elle s’est développée ces dernières années
tant en termes de budget (passant de 4 à 30 millions d’euros) que
d’effectifs (passant de 30 à 280 personnes). La mission vaste et
complexe de cet organisme nécessite des ressources adéquates.
75. Coimisiún na Meán est l’agence irlandaise chargée de développer
et de réglementer un «paysage médiatique prospère, diversifié, créatif,
sûr et fiable». En tant qu’autorité indépendante de régulation des médias,
elle est responsable de la réglementation des organismes de radiodiffusion,
des prestataires de vidéo à la demande et des plateformes en ligne
établis en Irlande. J'ai eu un échange très intéressant avec Sinéad Crowley,
directrice du développement des médias. Elle m'a expliqué que la
commission réglemente à la fois les médias traditionnels et les
médias en ligne, qui ne sont pas formellement réglementés par la
législation en vigueur, mais sont encouragés à signer des protocoles
de coopération. Les médias évoluent et la notion de «journalisme
en ligne» se transforme en «journalisme multimédia».
76. Une commission sur «l'avenir des médias» a été créée en 2020
et a formulé 50 recommandations, dont l'une porte sur la lutte contre
les stéréotypes de genre. Mme Crowley
a souligné l'importance d'impliquer des personnes d'horizons divers
et de les laisser s'exprimer. La commission a mené une étude sur
les femmes dans la musique, qui a confirmé une situation de sous-représentation.
77. Un aspect particulièrement intéressant des activités de la
commission est le financement et le soutien à la diversité des médias.
Des programmes de longue date, tels que «Sound and Vision», financent
des émissions de télévision indépendantes, des films et des spectacles
indépendants. De nouveaux programmes de financement ont été mis
en place pour soutenir les femmes dans le cinéma et la télévision,
ainsi que les festivals. Les entreprises privées bénéficient désormais
également de financements. Les programmes de transformation numérique
soutiennent l’éducation aux médias et l’innovation, y compris les
podcasts.
78. La commission mène et soutient des recherches sur l’éducation
aux médias. Elle promeut des programmes d’éducation aux médias dans
les écoles, notamment des séminaires destinés aux chef.fes d’établissement
et des ressources sur YouTube. Ce type d’éducation vise principalement
à lutter contre la désinformation et les discours de haine, ce qui
est particulièrement pertinent pour les femmes journalistes et les
autres femmes travaillant dans les médias, qui sont souvent victimes
d’abus en ligne de manière disproportionnée.
79. Les propos de Mme Crowley sur les
stéréotypes de genre dans les médias irlandais étaient en partie rassurants.
La situation évolue, bien que lentement. Les rôles de genre dans
les médias évoluent progressivement mais ont tendance à persister.
Alors que la commission a soutenu des personnes issues de milieux
divers, le secteur des médias n’est plus aussi attractif qu’auparavant
en termes de salaires. C’est pourquoi elle finance des stages afin
d’aider les jeunes femmes à rejoindre ce secteur. En outre, les
abus à l’encontre des journalistes, en particulier des femmes, ont
augmenté.
80. J’ai trouvé très positive l’approche holistique et évolutive
de la Coimisiún na Meán en matière de régulation et de soutien du
paysage médiatique irlandais. Son engagement en faveur de la diversité
et de l’inclusion dans la production, les contenus et la culture
d’entreprise, ainsi que le soutien apporté par le biais de programmes
de financement et de développement destinés aux groupes marginalisés
et aux nouveaux talents, constituent de véritables bonnes pratiques
qui devraient inspirer les politiques des autres États membres.
Cela vaut également pour l’engagement en faveur de l’éducation aux
médias, en particulier dans les écoles, qui devrait s’avérer efficace
pour prévenir et lutter contre les abus en ligne, qui visent souvent
les femmes. L'accent mis sur l'autorégulation, combiné à des cadres
juridiques visant à lutter contre le sexisme et le racisme, semble
également constituer une approche réaliste et efficace.
81. La visite en Irlande a été une occasion précieuse d’observer
les tendances et les évolutions actuelles en matière d’égalité de
genre, la manière dont celles-ci sont représentées dans les médias
et la manière dont les médias, à leur tour, influencent les mentalités
et le progrès de la société. Les réunions ont mis en évidence les
différents rôles joués par divers acteurs – notamment les agences
publiques, les acteurs du secteur privé et les entreprises technologiques
telles que les plateformes de réseaux sociaux – dans la promotion
de l’égalité de genre. Je suis convaincue qu’une coopération efficace
entre ces parties prenantes est essentielle et devrait être activement
soutenue par les législateur·es et les responsables politiques afin
de garantir de réels progrès dans ce domaine. Bien que cette conclusion
s’inspire de l’expérience irlandaise, elle s’applique à l’ensemble des
États membres du Conseil de l’Europe.
5 Une perspective à l'échelle du continent:
l'Union européenne de radio-télévision et l'Observatoire européen
de l'audiovisuel
82. L'audition du 2 octobre 2025
a mis en lumière le rôle que les acteurs européens des médias peuvent jouer
dans la prévention et la lutte contre les stéréotypes de genre,
mais aussi certaines de leurs causes profondes. Le président a souhaité
la bienvenue à M. Gilles Fontaine, responsable du Département Informations
sur les marchés, à Mme Agnes Schneeberger,
analyste TV et marchés VOD au Département Information sur les marchés
de l’Observatoire européen de l’audiovisuel du Conseil de l’Europe,
et à Mme Anne Richardson, responsable
de projet senior sur la diversité, l’équité et l’inclusion à l’Union
Européenne de Radio-Télévision (UER) (en ligne).
83. Anne Richardson, responsable de projet senior sur la diversité,
l'équité et l'inclusion à l'UER, a expliqué que la diversité, l'équité
et l'inclusion (DEI) étaient considérées comme une valeur fondamentale
et une priorité stratégique pour les médias de service public (PSM),
ou les sociétés de radiodiffusion nationales, dans l'ensemble de
ses 55 pays membres. Cela inclut des dimensions telles que l'égalité
de genre, la diversité raciale et ethnique, l'inclusion des personnes
en situation de handicap, la diversité des âges et la représentation
des personnes LGBTQI+. Presque toutes les organisations de PSM reconnaissent
l'importance de la diversité et de l'inclusion, et nombre d'entre
elles disposent de stratégies formelles et de personnel dédié.
84. Des progrès significatifs ont été réalisés en matière d’équité
de genre au sein des médias de service public, les femmes étant
de plus en plus représentées parmi le personnel et aux postes de
direction, même si des écarts subsistent, notamment dans les départements
des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques
(STEM) et dans les départements sportifs. Les organisations de médias
de service public s’efforcent de produire des contenus inclusifs,
reflétant la diversité des sociétés qu’elles desservent, et d’intégrer
l’inclusion dans le recrutement, le développement de carrière et
la fidélisation du personnel.
85. La collecte de données et le suivi permettent d’apporter des
améliorations continues, tandis que des objectifs et des quotas
sont utilisés pour promouvoir la diversité du personnel et des contenus.
Parmi les initiatives spécifiques des membres de l’UER (les radiodiffuseurs
nationaux), on peut citer des programmes de mentorat, des formations
aux médias pour les femmes expertes, des réseaux de soutien pour
les femmes dans les STEM, et une visibilité accrue des sports féminins
grâce à une couverture médiatique renforcée.
86. L'UER a élaboré une série de recommandations sous la forme
d'une feuille de route adaptable à divers contextes et visant à
lutter contre la discrimination tout en instaurant des cultures
inclusives au sein des médias de service public. Dans l'ensemble,
la stratégie DEI de l'UER représente une approche globale, fondée
sur les données et impliquant la communauté, visant à renforcer
l'égalité et à promouvoir la valeur de la diversité dans les médias
de service public européens.
87. Les représentant·es de l’Observatoire européen de l’audiovisuel,
un organisme créé il y a 30 ans au sein du Conseil de l’Europe,
ont souligné que les stéréotypes de genre ne sont pas seulement
présents à l’écran, mais résultent également d’une inégalité de
genre au sein de l’équipe de production. La structure et la diversité de
l’équipe de production ont influencé la manière dont le genre est
représenté, soulignant que pour parvenir à l’égalité de genre, il
fallait s’attaquer à la fois à la représentation dans le contenu
et à la composition du personnel qui le produit.
88. En tant qu’ancienne journaliste et productrice de documentaires,
je ne peux que reconnaître qu’il existe un lien entre la représentation
à l’écran et la dynamique de l’industrie en coulisses. Cela signifie
également que la sous-représentation des femmes dans les médias
et les stéréotypes de genre omniprésents sont des problèmes systémiques,
qui nécessitent des interventions structurelles. Les réunions tardives,
par exemple, peuvent être plus difficiles à honorer pour les femmes,
qui assument souvent une plus grande part des responsabilités familiales.
Bien sûr, cela met en évidence la nécessité d’un partage plus équilibré
des tâches domestiques entre les genres et d’un meilleur équilibre
entre vie professionnelle et vie privée à tous les niveaux.
89. Parmi les observations et recommandations pertinentes issues
de l’audition, on peut citer les disparités de financement entre
les films réalisés par des femmes et ceux réalisés par des hommes,
ce qui montre que les ressources financières constituent un facteur
critique (là encore, un problème systémique), ainsi que les différences
dans les sujets attribués aux journalistes et aux personnalités
de la télévision, les femmes traitant plus souvent de sujets sociaux
tandis que les hommes dominent la couverture économique et politique.
Les stratégies d’égalité et d’inclusion doivent être intégrées dans
les structures des entreprises.
6 Une perspective jeunesse
6.1 Les travaux du secteur jeunesse du
Conseil de l’Europe sur les stéréotypes de genre et les médias
90. Le Département de la jeunesse,
qui fait partie de la Direction générale de la démocratie et de
la dignité humaine du Conseil de l’Europe, a développé un ensemble
de ressources pédagogiques traitant des stéréotypes de genre dans
les médias et les contextes numériques dans le cadre de son travail
plus large d’éducation aux droits humains. Ces ressources sont largement
utilisées par les animateurs et animatrices jeunesse, les organisations
de jeunesse ainsi que les programmes et activités des Centres européens
de la jeunesse. Il s'agit notamment d'un manuel sur la violence
fondée sur le genre proposant des méthodes pratiques d'éducation
non formelle aux animateurs et animatrices jeunesse, du kit de formation
sur l'égalité de genre dans le travail avec les jeunes, et du manuel
Bookmarks, conçu pour les éducateurs et éducatrices travaillant
avec des jeunes de 13 à 18 ans sur les discours de haine en ligne,
y compris les discours de haine sexistes et les contenus misogynes
dans les médias numériques.
91. Compass et Compasito, les manuels phares du Conseil de l’Europe
en matière d’éducation aux droits humains destinés respectivement
aux jeunes et aux enfants, traitent de l’égalité de genre et des
médias. La boîte à outils sur l’égalité de genre de la Fondation
européenne pour la jeunesse prodigue des conseils aux ONG de jeunesse
sur l’intégration d’une perspective de genre dans leurs activités,
y compris la représentation visuelle des rôles de genre.
92. Les Lignes directrices de 2017 sur l’intégration des questions
d’égalité entre les femmes et les hommes dans les activités interculturelles
de jeunesse du Conseil de l’Europe et de ses partenaires, adoptées
par le Conseil mixte sur la jeunesse, établissent des normes opérationnelles
pour toutes les activités menées dans les Centres européens de la
jeunesse et pour les organisations financées par la Fondation européenne
pour la jeunesse. Celles-ci exigent que toutes les représentations
visuelles utilisées dans le cadre des activités de jeunesse, y compris
sur les réseaux sociaux, dans les supports événementiels et les
rapports d’activité, ne véhiculent ni ne renforcent de points de
vue stéréotypés ou discriminatoires sur le genre, et qu’un langage
non sexiste soit utilisé de manière cohérente dans toutes les communications.
93. La campagne jeunesse «Le Mouvement contre le discours de haine»
(2013-2018), lancée à l’initiative des représentants de la jeunesse
du Conseil mixte sur la jeunesse, a mobilisé des centaines de milliers
de jeunes contre les discours de haine en ligne, en mettant l’accent
sur les discours de haine sexistes.
94. En 2016, le Département de la jeunesse et l'Unité de l'égalité
de genre ont coorganisé un Séminaire sur la lutte contre le discours
de haine sexiste au Centre européen de la jeunesse à Strasbourg,
réunissant des jeunes militants, des expert·es et des journalistes
de plus de 30 pays. Parmi les mesures avancées, plusieurs s'adressaient
directement aux médias: proposer des formations sur l'égalité de
genre aux professionnel·les des médias et aux rédacteurs et rédactrices
en chef, soutenir les médias indépendants et féministes, et surveiller
les discours de haine sexistes dans les médias et la publicité.
Le séminaire a également attiré l'attention sur la vulnérabilité
particulière des femmes journalistes et des femmes occupant des
fonctions publiques face aux discours de haine sexistes en ligne.
95. Le Partenariat Conseil de l’Europe-UE dans le domaine de la
jeunesse renforce activement les capacités dans ce domaine. Un séminaire
sur le soutien des jeunes à la pensée critique à l'ère numérique,
qui s'est tenu en avril 2026 dans le cadre du programme de développement
professionnel du Partenariat destiné aux animateurs et animatrices
socio-éducatifs, explore la manière dont l'animation socio-éducative
peut donner aux jeunes les moyens de s'engager de manière critique
dans les environnements médiatiques numériques, y compris la conception
algorithmique et l'intelligence artificielle. Un outil de soutien
destiné aux animateurs socio-éducatifs est en cours d'élaboration
en tant que résultat concret. Les recherches du Partenariat Jeunesse
sur la numérisation, notamment Le Travail de jeunesse et le TECHLASH
(2022) et Regards sur l’intelligence artificielle et ses effets
sur le secteur de la jeunesse (2024), fournissent une base factuelle
à ce travail.
96. Le Conseil consultatif sur la jeunesse a également contribué,
grâce à sa collaboration continue avec la Commission pour l’égalité
de genre (GEC), à deux instruments présentant un intérêt direct
pour le présent rapport: la Recommandation sur l’obligation de rendre
des comptes en matière de violence à l’égard des femmes et des filles
facilitée par la technologie, et la Recommandation sur l’égalité
et l’intelligence artificielle, toutes deux approuvées par la GEC
et soumises au Comité des ministres pour adoption fin 2025. La GEC
a explicitement reconnu l’importance d’intégrer la perspective des
jeunes dans ses travaux dans ces domaines, notamment à travers un
événement conjoint avec le CCJ en mai 2025, dont le document final
a défini des stratégies clés et concrètes à intégrer dans les futurs
travaux thématiques et politiques de la GEC.
6.2 La voie à suivre
97. Le Cadre de référence sur la
perspective de la jeunesse, adopté lors de la10e Conférence
ministérielle de La Valette en octobre 2025, fournit une méthodologie
concrète pour intégrer les besoins et les perspectives des jeunes
dans les instruments politiques.
98. Ses principales recommandations sont les suivantes: reconnaître
les jeunes comme des titulaires de droits dans la politique des
médias (les jeunes comptent non seulement parmi les personnes les
plus touchées par les stéréotypes de genre dans les médias, mais
aussi parmi les plus actives pour les remettre en cause); demander
des données ventilées par âge sur le genre et les médias (les données
ventilées par genre sur les contenus médiatiques, les discours de
haine en ligne et la violence facilitée par la technologie sont
rarement ventilées par âge, ce qui rend la situation spécifique
des jeunes largement invisible dans la recherche et le suivi); et
investir dans l’éducation non formelle et l’animation socio-éducative
en tant que mécanismes de diffusion de l’éducation aux médias.
99. Le cadre de référence préconise également une éducation qui
donne aux jeunes les moyens de s’engager de manière critique face
aux stéréotypes de genre dans les médias numériques. Cela est également possible
grâce à l’éducation non formelle. Ces approches touchent les jeunes
en dehors du système scolaire formel et permettent aux animateurs
et animatrices jeunesse d’agir en tant que multiplicateurs.
100. J'ai apprécié que la contribution du secteur de la jeunesse
soit tout à fait en phase avec ma position sur l'intersectionnalité,
car elle souligne que la discrimination fondée sur le genre dans
les médias recoupe l'âge, l'origine ethnique, le handicap, l'orientation
sexuelle et l'identité de genre, et ajoute que les jeunes transgenres et
non binaires sont confrontés à des formes distinctes et souvent
graves de stéréotypes dans les médias.
101. Enfin, elle appelle à soutenir la société civile, les organisations
de jeunesse et les jeunes travaillant dans les médias, en faisant
valoir que les groupes de la société civile, les jeunes femmes journalistes
et les jeunes actifs dans la production médiatique, en particulier
ceux qui œuvrent pour l’égalité de genre, ont besoin d’un soutien
institutionnel durable. Une fois encore, sur la base de mon expérience
professionnelle, je ne peux que soutenir cette recommandation.
7 L'expérience de l'Ukraine en matière
d'abus des plateformes pendant les conflits armés
102. L'ONG ukrainienne Women in
Media, avec laquelle j'ai eu des échanges, a analysé les spécificités
des stéréotypes de genre et de l'utilisation abusive des réseaux
sociaux par la Fédération de Russie dans le contexte de la guerre
d'agression contre l'Ukraine. Cette organisation a documenté la
manière dont des plateformes telles que TikTok et Meta ont été utilisées
comme armes dans le cadre de campagnes ciblées contre des femmes
journalistes, des militantes et des personnalités publiques, en
particulier celles qui rendent compte des atrocités commises par
la Russie, des problèmes de corruption ou des violations des droits humains.
Parmi les principales tactiques, on peut citer les deepfakes non pornographiques sexualisant
les femmes journalistes afin de discréditer leur travail et de les
dissuader de participer; l’usurpation systématique de comptes vérifiés
par de faux profils diffusant de la propagande russe et de la désinformation;
le doxing de femmes reporters et d’organisations LGBT+ pour permettre
le harcèlement, les menaces et la persécution physique; et les fausses
réclamations de droits d’auteur ou les signalements pour «engagement inauthentique»
qui suppriment rapidement les reportages de guerre urgents tout
en laissant intacts pendant des semaines des contenus malveillants.
103. Ces pratiques révèlent comment la violence numérique fondée
sur le genre amplifie la désinformation en temps de guerre, les
algorithmes échouant souvent à détecter la misogynie, l’usurpation
d’identité ou les insultes spécifiques au contexte en ukrainien,
tout en priorisant les restrictions automatisées sur le journalisme légitime
montrant des armes ou des preuves de conflit. Women in Media a appelé
à la mise en place de canaux d’intervention rapide pour les journalistes,
de programmes de signalement par des personnes de confiance permettant
à la société civile de contribuer aux politiques de contenu locales,
et d’exemptions contextuelles aux règles sur les «biens soumis à
restriction» afin de préserver la documentation des atrocités. Leur expérience
démontre que les stéréotypes de genre dans les zones de conflit
ne sont pas simplement culturels, mais sont stratégiquement déployés
pour faire taire la voix des femmes, soulignant l’urgence de la responsabilité
des plateformes et des partenariats avec la société civile pour
contrer les menaces hybrides pesant sur la démocratie et l’égalité.
104. Des données provenant de sources ukrainiennes et internationales
indiquent que les stéréotypes de genre et les discours misogynes
sont délibérément instrumentalisés par la Fédération de Russie dans
le cadre de stratégies plus larges de désinformation et de guerre
hybride. Ces discours sont utilisés pour présenter les femmes dans
la vie publique comme peu fiables, immorales ou inaptes à exercer
des fonctions de direction, dans le but de saper la confiance dans
les institutions et d’affaiblir la résilience démocratique.
105. Ces schémas démontrent que, dans les situations de conflit
armé, les stéréotypes de genre peuvent être stratégiquement utilisés
comme un outil de pression psychologique et de guerre de l’information,
contribuant à l’intimidation, à la polarisation et à l’exclusion
des femmes de la participation publique et politique
Note.
8 Conclusions
106. La rédaction de ce rapport
m'a amenée à aborder un large éventail de questions et à analyser
le rôle d'une grande diversité d'acteurs, notamment les journalistes,
les rédactions, les autorités de régulation des médias, les grandes
plateformes numériques et les réseaux sociaux.
107. Malgré les progrès réalisés en matière de législation et de
politiques sur l’égalité de genre, et malgré une prise de conscience
accrue des droits des femmes, je pense qu’il reste encore beaucoup
à faire, tant en termes d’analyse que de sensibilisation, pour lutter
contre les stéréotypes de genre dans les médias. Les échanges et
les recherches menés dans le cadre de ce rapport suggèrent que tout
le monde ne comprend pas à quel point ces stéréotypes sont répandus
dans les médias, ni à quel point ils sont préjudiciables aux femmes et
à la société dans son ensemble. Partant de ce constat, lors de la
rédaction des recommandations contenues dans le projet de résolution,
j’ai accordé une attention particulière aux mesures culturelles,
telles que celles concernant l’éducation complète à la sexualité,
l’éducation aux médias, ainsi que la collecte et le traitement des
données. Une autre partie importante des recommandations concerne
le rôle des organisations médiatiques elles-mêmes et des réseaux
sociaux, ainsi que la nécessité de coopérer avec elles.
108. Outre tous les acteurs que j’ai déjà mentionnés, les responsables
politiques assument une grande responsabilité et ont un rôle important
à jouer dans ce domaine: d’une part en tant que législateur·es et décideur·ses
politiques, et d’autre part en tant que participant·es actifs à
la communication et aux médias. À ce titre, ils jouissent d’une
grande visibilité et devraient l’utiliser pour démanteler les mythes
et les stéréotypes traditionnels, et non pour les perpétuer.
109. L’Assemblée est la mieux placée pour indiquer la voie à suivre,
en s’appuyant sur son corpus considérable de textes et d’activités
consacrés à l’égalité de genre, à la culture et aux médias, et grâce
à son rôle de forum de discussion sur les droits humains et l’égalité,
ainsi que de laboratoire d’idées nouvelles.