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Racisme institutionnel des forces de l’ordre à l’encontre des Roms et des Gens du voyage

Rapport | Doc. 15856 | 10 novembre 2023

Commission
Commission sur l'égalité et la non-discrimination
Rapporteur :
M. Jean-Pierre GRIN, Suisse, ADLE
Origine
Renvoi en commission: Doc. 15561, Renvoi 4667 du 10 octobre 2022. 2023 - Commission permanente de novembre (Vaduz)

Résumé

Des brutalités policières à l’encontre des Roms et des Gens du voyage, caractérisées par des traitements inhumains ou dégradants, la torture, l’usage excessif de la force et des violences entraînant dans certains cas le décès de la victime, sont encore trop souvent commises en Europe. La violence, le profilage ethnique, le harcèlement, la marginalisation et la provocation sont le lot quotidien d’un trop grand nombre de Roms et de Gens du voyage et font partie de leur expérience commune des forces de l’ordre.

Dans ce rapport, les États membres sont appelés à veiller à ce que le droit pénal s’applique aux infractions motivées par l’antitsiganisme et l’antinomadisme et que la législation en matière de lutte contre la discrimination s’applique aux forces de l’ordre. Des recours efficaces pour les victimes de violences policières et des mécanismes indépendants dotés de ressources suffisantes pour enquêter efficacement sur les plaintes et pour sanctionner les contrevenant·e·s sont nécessaires. La composition des forces de l’ordre doit refléter la diversité sociale, et leurs membres doivent suivre des formations aux droits humains. L’action des organisations non-gouvernementales œuvrant pour promouvoir l’accès des Roms et des Gens du voyage à la justice doit être soutenue.

Des cadres permettant le dialogue et la coopération entre les forces de l’ordre et les Roms et Gens du voyage devraient être mis en place, les stéréotypes et les préjugés au sein de la communauté au sens large devrait être surmontés, et la lutte contre l’antitsiganisme et l’antinomadisme devrait être renforcée par la reconnaissance de ces phénomènes comme des formes de racisme qui doivent être sanctionnées. Les parlements nationaux sont invités à soutenir l’Alliance parlementaire contre la haine.

A Projet de résolutionNote

1. Depuis plusieurs décennies, la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme tout comme les travaux de suivi de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI) et du Comité consultatif de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales (STE no 157) font état d’atteintes graves aux droits humains commis par des agents des forces de l’ordre à l’encontre des Roms et des Gens du voyage, dans l’ensemble des États membres du Conseil de l'Europe.
2. Malgré ces constatations répétées et les recommandations adressées aux États pour mettre fin aux pratiques en cause et prévenir de nouveaux cas similaires, des brutalités policières sont encore trop souvent commises à l’encontre des Roms et des Gens du voyage en Europe. Elles vont des traitements inhumains ou dégradants à la torture, de l’usage excessif de la force à des violences entraînant dans certains cas le décès de la victime,
3. Des attaques et raids violents contre les villages et campements roms et les lieux où sont installés des Gens du voyage continuent également à se produire – parfois commis par des membres des forces de l’ordre eux-mêmes, parfois par d’autres membres de la population sans que les forces de l’ordre interviennent pour protéger les victimes. Ces violences, tout comme le profilage ethnique, le harcèlement, la marginalisation et la provocation, sont le lot quotidien d’un trop grand nombre de Roms et de Gens du voyage sur notre continent, et font partie de leur expérience commune des forces de l’ordre.
4. Les contrôles systématiques des caravanes et la criminalisation de la mendicité ou de l’occupation illégale de terrains sanctionnent par ailleurs des personnes déjà victimes de discrimination et créent des conditions dans lesquelles les Roms et les Gens du voyage ont affaire de manière disproportionnée aux forces de l’ordre; de plus, ces pratiques alimentent leur méfiance à l’égard des autorités.
5. L’Assemblée parlementaire déplore le fait que les Roms et les Gens du voyage fassent ainsi très souvent l’objet d’une surveillance, de contrôles voire d’un usage de la force excessifs par les membres des forces de l’ordre, en violation de leurs droits, tandis que les réponses apportées sont souvent inadéquates lorsque ces populations sont victimes d’infractions pénales commises par des personnes détentrices de l’autorité publique ou par des particuliers. En effet, trop souvent, lorsque des faits susceptibles de constituer de telles infractions sont commis à l’encontre de Roms ou de Gens du voyage, aucune enquête effective permettant d’élucider ces faits n’est menée, là aussi en violation de leurs droits.
6. Ces violations des droits humains détruisent la confiance des Roms et des Gens du voyage dans les forces de l’ordre, alors que celles-ci devraient protéger leur sûreté et leur sécurité comme pour l’ensemble des citoyennes et des citoyens. De surcroît, des discriminations en matière d’accès à la justice aggravent cette situation et privent les victimes d’abus de recours adéquats.
7. Cette situation peut être qualifiée de racisme institutionnel, ou racisme systémique, des forces de l’ordre à l’encontre des Roms et des Gens du voyage. L’Assemblée souligne que ces termes ne sous-entendent pas que chaque individu travaillant au sein de l’institution en question est raciste mais font référence aux effets discriminatoires du fonctionnement de l’institution dans son ensemble, qui sont avant tout le résultat des politiques et pratiques que celle-ci applique.
8. L’Assemblée déplore cette situation et souligne qu’il incombe aux États de prévenir et de combattre ces atteintes graves aux droits humains. Elle note que pour ce faire, il est essentiel de bien comprendre les dysfonctionnements structurels à l’œuvre afin de trouver des réponses efficaces.
9. Dans ce contexte, l’Assemblée rappelle sa Résolution 2364 (2021) «Le profilage ethnique en Europe: une question très préoccupante» ainsi que sa Résolution 2413 (2021) «Discrimination à l’encontre des Roms et des Gens du voyage dans le domaine du logement», qui abordaient déjà certaines de ces préoccupations et recommandaient aux États de prendre une série de mesures visant à y remédier.
10. L’Assemblée attire par ailleurs l’attention des États membres sur les préconisations formulées par l’ECRI dans ce domaine, notamment dans le cadre de ses recommandations de politique générale no 11 «La lutte contre le racisme et la discrimination raciale dans les activités de la police» et no 13 «La lutte contre l'antitsiganisme et les discriminations envers les Roms». Elle souligne en outre que lutter contre l’antitsiganisme et la discrimination et favoriser l’égalité réelle et effective figurent parmi les priorités approuvées par le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe dans le cadre de son Plan d’action stratégique sur l’intégration des Roms et des Gens du voyage (2020-2025).
11. À la lumière de ces considérations, l’Assemblée appelle les États membres du Conseil de l’Europe,
11.1 en ce qui concerne le cadre législatif:
11.1.1 à veiller à ce que les dispositions de droit pénal applicables aux infractions motivées par la haine couvrent les actes motivés par l’antitsiganisme et l’antinomadisme;
11.1.2 à veiller à ce que la législation nationale en matière de lutte contre la discrimination s’applique aux actions des membres des forces de l’ordre et à faire en sorte que les actes de discrimination commis envers les Roms et les Gens du voyage soient dûment sanctionnés par la loi;
11.1.3 à s’abstenir d’ériger en infractions pénales des comportements tels que la mendicité ou l’occupation illégale de terrains, lorsque d’autres mesures, notamment de droit administratif, de mise en place d’aires d’accueil adéquates ou de politiques sociales sont mieux adaptées pour résoudre les problèmes à l’origine de ces comportements;
11.1 en ce qui concerne la lutte contre l’impunité et l’obligation de mener une enquête effective:
11.1.1 à offrir des recours rapides et efficaces aux victimes de violences policières, en privilégiant des procédures simples, souples et accessibles;
11.1.2 à créer des mécanismes d’enquête indépendants, exempts de toute pression politique et dotés de ressources et de pouvoirs suffisants pour enquêter efficacement sur les plaintes contre des membres des forces de l’ordre et pour sanctionner les contrevenantes et contrevenants;
11.1.3 à améliorer les procédures internes de signalement d’abus au sein des forces de l’ordre, notamment par l’adoption de mesures de protection pour les lanceurs d’alerte;
11.1.4 à protéger les victimes contre les intimidations, les représailles et le harcèlement policiers – autant de comportements que le sentiment d’impunité encourage – et à prévoir des sanctions contre les contrevenantes et contrevenants qui soient à la hauteur de la gravité de leurs agissements et qui soient dissuasives;
11.1.5 à soutenir l’action des organisations non gouvernementales œuvrant pour promouvoir l’accès des Roms et des Gens du voyage à la justice;
11.1 en ce qui concerne la prévention de nouvelles violations similaires des droits humains:
11.1.1 à mettre en place des procédures de recrutement visant à promouvoir une composition des forces de l’ordre qui reflète la diversité de la population;
11.1.2 à former l’ensemble des membres des forces de l’ordre à appliquer en toutes circonstances des méthodes pleinement respectueuses des droits humains; de telles formations devraient par ailleurs être dispensées à intervalles réguliers;
11.1 en ce qui concerne le renforcement de la confiance mutuelle entre les Roms et les Gens du voyage, d’une part, et les forces de l’ordre, d’autre part:
11.1.1 à privilégier des politiques et des pratiques permettant d’éviter le recours aux forces de l’ordre;
11.1.2 à mettre à disposition des aires d’accueil et autres sites de stationnement en nombre suffisant et adaptés aux besoins des Gens du voyage, et à privilégier l’accueil des Gens du voyage par des médiatrices ou médiateurs formés à cet effet et non par des membres des forces de l’ordre;
11.1.3 à mettre en place des cadres permettant le dialogue et la coopération entre les forces de l’ordre et les Roms et Gens du voyage;
11.1.4 à assurer un soutien sans faille aux Roms et Gens du voyage victimes ou témoins de comportements abusifs commis par les membres des forces de l’ordre.
12. L’Assemblée encourage les États membres à renforcer la lutte contre l’antitsiganisme et l’antinomadisme, en reconnaissant ces phénomènes comme des formes de racisme qui doivent être couvertes par des dispositions de droit pénal et de droit civil interdisant le racisme et la discrimination raciale, et en œuvrant avec les Roms et les Gens du voyage à surmonter les stéréotypes et les préjugés au sein de la communauté au sens large, ainsi que la méfiance mutuelle.
13. L’Assemblée encourage les États membres à promouvoir activement la sensibilisation à l’histoire et la culture des Roms et des Gens du voyage et leur enseignement, comme parties intégrantes de la lutte contre l’antitsiganisme et l’antinomadisme.
14. L’Assemblée invite en outre les parlements nationaux à soutenir l’Alliance parlementaire contre la haine, son mandat et son fonctionnement.

B Exposé des motifs par M. Jean-Pierre Grin, rapporteur

1 Introduction

1. Le présent rapport porte sur des atteintes graves aux droits humains, dont les descentes policières violentes et d’autres brutalités policières commises à l’encontre des Roms et des Gens du voyage en Europe, ainsi que le profilage ethnique. Ces pratiques délétères, tout comme le harcèlement, la marginalisation et la provocation, sont le lot quotidien d’un trop grand nombre de Roms et de Gens du voyage sur notre continent, et font partie de leur expérience commune des forces de l’ordre.
2. Les contrôles systématiques des caravanes, la criminalisation de la mendicité ou de l’occupation illégale de terrains sont par ailleurs autant de mesures qui sanctionnent des personnes déjà victimes de discrimination et créent des conditions dans lesquelles les Roms et les Gens du voyage ont affaire de manière disproportionnée aux forces de l’ordre; de plus, elles alimentent leur méfiance à l’égard des autorités.
3. Ces violations manifestes des droits humains détruisent la confiance des Roms et des Gens du voyage dans les forces de l’ordre, alors que celles-ci devraient protéger leur sûreté et leur sécurité comme pour l’ensemble des citoyen·ne·s. De surcroît, des discriminations en matière d’accès à la justice aggravent cette situation et privent les victimes d’abus de recours adéquats.
4. Il incombe aux États de prévenir et de combattre ces violations des droits humains. Or, la Commission européenne contre le racisme et l'intolérance (ECRI) a récemment estimé, s’appuyant sur les constatations faites dans le cadre de ses travaux de monitoring par pays, que le racisme dans les rangs de la police et les comportements racistes qui s’expriment dans les rapports entre la police et le grand public sont un problème continu, soulignant par ailleurs que ce phénomène a des effets négatifs non seulement sur ses victimes directes mais aussi sur les communautés concernées dans leur ensembleNote.
5. En ce qui concerne spécifiquement les Roms et les Gens du voyage, aussi bien les travaux de suivi de l’ECRI et du Comité consultatif de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales (STE n° 157) que les arrêts de la Cour européenne des droits de l'homme mettent régulièrement en lumière des violations des droits humains commises à leur encontre par des membres des forces de l'ordre dans l’ensemble des États membres du Conseil de l'Europe. Les organes de protection des droits humains des Nations Unies constatent eux aussi depuis des décennies des violations des droits des Roms et des Gens du voyage et formulent des recommandations à l’intention des États, les enjoignant à prendre des mesures décisives pour mettre fin à ces formes de racisme.
6. Malgré ces constatations répétées et les recommandations adressées aux États pour mettre fin aux pratiques en cause et prévenir de nouveaux cas similaires, de nouvelles violations graves continuent à se produire.
7. C’est parce que l’Assemblée parlementaire a reconnu la nécessité de prendre des mesures efficaces pour mettre fin à cette situation intolérable qu’elle a renvoyé à la commission sur l’égalité et la non-discrimination, pour rapport, la proposition de résolution qui est à l’origine de mes travaux.
8. J’ai l’honneur d’avoir été désigné rapporteur par la commission lors de sa réunion du 1er décembre 2022. Lors d’un déplacement à Strasbourg en janvier 2023, j’ai pu m’entretenir avec les chef·fe·s et des membres des secrétariats de l’ECRI et de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales ainsi que de l’équipe Roms et Gens du voyage du Conseil de l’Europe, qui ont ainsi pu me présenter les principales conclusions et axes de travail des organes pour lesquels elles et ils travaillent. J’ai également mené des recherches documentaires dans ce contexte et j’ai présenté à la commission une note introductive détaillée le 24 mars 2023. Par ailleurs, au sein de la commission, nous avons tenu trois échanges de vues dans le cadre de la préparation de ce rapport: d’abord le 26 janvier 2023, avec Mme Oana Taba, chargée de projets principale, équipe Roms et Gens du Voyage, Direction générale de la démocratie et de la dignité humaine (DGII), Conseil de l’Europe; ensuite, le 24 mars 2023 avec M. Bernard Rorke, responsable des politiques et du plaidoyer, Centre européen pour les droits des Roms (European Roma Rights Centre, ERRC), et en troisième lieu le 20 juin 2023 avec Mme Sarah Mann, directrice de l’association Friends, Families and Travellers, Royaume-Uni. Je tiens à remercier ces trois intervenant·e·s ainsi que mes interlocutrices et interlocuteurs du secrétariat du Conseil de l’Europe, pour leurs contributions cruciales à mes travaux. Je tiens aussi à remercier les membres de la commission pour les différentes contributions apportées lors de nos échanges sur la préparation de ce rapport.

2 Terminologie et approche globale suivie dans le rapport

9. Comme cela est le cas dans tous les documents du Conseil de l’Europe portant sur ce thème, je tiens tout d’abord à préciser que les termes «Roms et Gens du voyage» utilisés au Conseil de l’Europe englobent la grande diversité des groupes concernés par les travaux de l’Organisation dans ce domaine: d’une part, a) les Roms, les Sintés/Manouches, les Calés/Gitans, les Kaalés, les Romanichels, les Béash/Rudars; b) les Égyptiens des Balkans (Egyptiens et Ashkali); c) les branches orientales (Doms, Loms et Abdal); d’autre part, les groupes tels que les Travellers, les Yéniches et les personnes que l’on désigne par le terme administratif de «Gens du voyage» ainsi que celles qui s’auto-identifient comme Tsiganes. Il s’agit là d’une indication à vocation explicative, qui ne prétend pas constituer une définition des Roms et/ou des Gens du voyage.
10. Il est également important de clarifier d’emblée que si les forces de l’ordre sont à l’image de la société et sont par conséquent, malheureusement, susceptibles de compter des personnes racistes dans leurs rangs, l’emploi du terme «racisme institutionnel» ne sous-entend en aucun cas que chaque individu travaillant au sein de l’institution en question est raciste. Au contraire, ce terme fait référence en premier lieu aux effets discriminatoires du fonctionnement d’une institution dans son ensemble. Ces effets sont avant tout le résultat des politiques et pratiques appliquées par l’institution concernée, indépendamment des convictions personnelles de ses employé·e·s. C’est pourquoi j’insiste sur le fait que parler de racisme institutionnel – ou, à l’instar de l’ECRI, de racisme systémiqueNote – des forces de l’ordre ne signifie pas que toutes et tous les fonctionnaires sont racistes, et ne vise pas à stigmatiser les membres des forces de l’ordre. Ce terme permet en revanche de mieux comprendre certains dysfonctionnements structurels, et ainsi de trouver des réponses efficaces.
11. Il me semble par ailleurs crucial d’examiner ces questions de façon holistique. Ainsi, une toute première question est celle de savoir dans quelles circonstances les Roms et les Gens du voyage entrent en contact avec les forces de l’ordre, par exemple: contrôles excessifs, sources de craintes et de tensions; pénalisation de la mendicité, alors que des mesures insuffisantes sont prises pour lutter contre la pauvreté; ciblage de villages roms lors des confinements mis en place pour lutter contre la pandémie de covid-19Note; poursuites ou amendes au motif de l’occupation illégale de terrains, alors que les municipalités n’ont pas respecté leur obligation de prévoir des aires d’accueil adéquates, ce qui ne dispense pas les Gens du voyage d’annoncer leur arrivée et de se conformer aux prescriptions municipales.
12. Ces questions sont examinées de manière plus approfondie dans les prochains chapitres de mon rapport. Je tiens toutefois à souligner d’emblée que la pénalisation ou non de certains comportements, l’affectation de ressources à des mesures sociales ou au contraire répressives, ne sont pas une fatalité mais relèvent de choix politiques. En tant que parlementaires, nous devons en être conscients.

3 Brutalités policières et usage excessif de la force par des membres des forces de l’ordre

13. La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme laisse apparaître un portrait accablant des relations des forces de l’ordre avec les Roms et les Gens du voyage. Certes, les affaires qui parviennent jusqu’à Strasbourg sont a priori celles qui posent le plus de problèmes en matière de droits humains et qui n’ont pu être résolues au niveau national; il serait bien sûr erroné de penser que tous les contacts entre forces de l’ordre et Roms et Gens du voyage y ressemblent. En même temps, l’on sait pertinemment que seule une petite proportion des cas problématiques arrive jusqu’à la Cour.
14. De ce point de vue, le nombre d’affaires concernant le traitement des Roms ou des Gens du voyage par les forces de l’ordre, dans lesquelles des violations du volet matériel et/ou procédural des articles 2 (droit à la vie) et/ou 3 (interdiction de la torture) de la Convention européenne des droits de l’homme (STE n° 5, “la Convention”) sont constatées, et la répétition d’affaires similaires à travers l’ensemble du continent, sont très préoccupants.
15. Malgré ces constatations répétées, des cas similaires continuent à se produire.
16. Je souhaite attirer l’attention, dans le présent chapitre, sur les tendances les plus inquiétantes qui ressortent de la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme et d’autres sources, ainsi que sur des affaires plus récentes, qui sont en cours au niveau national.

3.1 Torture et traitements inhumains ou dégradants

17. De nombreux États ont été condamnés par la Cour européenne des droits de l’homme pour des cas de mauvais traitements, voire de torture, de Roms et de Gens du voyage alors que les victimes se trouvaient entre les mains de membres des forces de l’ordre. La Bulgarie, la Grèce, la Hongrie, la Macédoine du Nord, la Roumanie et la République slovaque sont toutes concernées par au moins deux arrêts similaires, parfois beaucoup plusNote.
18. Les faits décrits sont souvent choquants. Selon les cas, il s’agit d’emploi sans justification de force potentiellement meurtrière (usage d’armes à feu contre des personnes non armées); de brutalités commises contre des personnes en garde à vue, entraînant des blessures graves nécessitant dans certains cas leur hospitalisation, voire entraînant le décès; d’autres graves dommages corporels; ou de violences commises contre une personne déjà immobilisée et n’opposant pas de résistance. De tels faits, lorsqu’ils sont confirmés, représentent une violation claire du volet matériel de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme (et parfois aussi de son article 2).
19. Dans la très grande majorité de ces affaires, la Cour a constaté une violation du volet procédural de l’article 3 de la Convention, en raison du manquement des autorités concernées à mener une enquête effective sur les allégations de mauvais traitements. Dans certains cas, la Cour a en outre souligné que c’est principalement en raison de l’inaction des autorités nationales et de leur réticence à mener une enquête effective sur les allégations de mauvais traitements formulées par le ou la requérant·e que la Cour s’est trouvée dans l’incapacité de déterminer s’il y avait eu ou non une violation de l’interdiction de la torture et des traitements inhumains et dégradants dans son volet matériel. A titre d’exemple, dans l’affaire X. et Y. c. Macédoine du Nord, le procureur public a attendu deux ans avant d’ouvrir une enquête, qui s’est finalement avérée insuffisante; il s’agissait de la troisième affaire où de tels manquements avaient été constatésNote. Or, il est clairement établi qu’une telle inaction de la part des autorités est contraire à la Convention, car tolérer le contraire priverait de son effet l’interdiction de la torture et des traitements inhumains et dégradants et reviendrait à accepter l’impunitéNote.
20. Dans la plupart des cas mentionnés ci-dessus, les requérant·e·s ont également soulevé des griefs sous l’angle de l’article 14 de la Convention (interdiction de la discrimination), soutenant par exemple qu’au moment des faits les agent·e·s des forces de l’ordre concerné·e·s avaient tenu des propos racistes à leur égard en raison de préjugés qu’ils entretenaient à l’encontre des Roms et/ou des Gens du voyage. Ici encore, les violations constatées par la Cour concernent principalement le volet procédural de l’article 14 en combinaison avec l’article 3 de la Convention, et non son volet matériel. Autrement dit, dans la plupart des cas, les autorités n’ont tout simplement pas mené d’enquête effective permettant d’établir si des attitudes racistes avaient ou non été à l’origine des faits en cause.
21. Ces schémas continuent à se répéter, encore et encore. Depuis 2019 plusieurs autres affaires, concernant notamment la Grèce et la République slovaque, ont été communiquées par la Cour aux autorités nationales concernéesNote, et de nouveaux faits continuent à être rapportés par la presse.
22. Ainsi, depuis début 2023, plusieurs cas d’abus policiers contre des Roms ont été signalés en Türkiye. Fin juin, à Çerkezköy, des fonctionnaires de police sont intervenus lors d’un mariage rom, insultant puis matraquant des participant·e·s; certaines des personnes violentées ont dû avoir recours à des soins médicaux. Dans un autre incident, à Hendek, de nombreux Roms ont été tabassés à la matraque par des agent·e·s de police et des gardien·ne·s de sécurité. Avant ces incidents, deux Roms qui avaient porté plainte contre des membres des forces de l’ordre pour torture et violences racistes commises lors de leur détention en mai 2022 dans les environs d’Istanbul ont été poursuivis au pénal pour diffamation et refus d’obtempérerNote.
23. Au-delà de ces faits individuels, choquants en soi, un tableau global très préoccupant se dessine. Pour ne citer qu’un pays pour lequel des chiffres sont disponibles, en Bulgarie, les Roms ont deux fois plus de risques d’être victimes de brutalités policières que les non-Roms et représentent 50 % des détenu·e·s alors que cette minorité ne constitue que 10 % de la population. Par ailleurs, deux tiers des mineur·e·s roms interrogé·e·s dans le cadre de l’étude sur les brutalités policières publiée par l’ERRC ont dit avoir subi des violences physiques lors de leur arrestationNote. Ce chiffre accablant est malheureusement tout à fait en concordance avec la jurisprudence de la Cour, car dans un nombre frappant de ses arrêts, les violences ont été commises à l’encontre de personnes mineures.
24. Comme l’a souligné l’ERRC, commentant un arrêt condamnant la Macédoine du Nord, tout laisse à penser que la répétition d’affaires similaires serait le produit d’un racisme institutionnel – même si, malheureusement, la Cour européenne des droits de l’homme ne se penche que très rarement sur cet aspect des affaires dont elle est amenée à connaîtreNote.
25. La persistance, à travers l’Europe, des brutalités policières contre les Roms et les Gens du voyage est d’autant plus intolérable que certains arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme concernent des faits très anciens, remontant jusqu’au milieu des années 1990. Il est tout simplement inacceptable que des problèmes identifiés depuis si longtemps n’aient pas été résolus. Au sein de chaque État membre du Conseil de l’Europe, nous pouvons et nous devons faire mieux.

3.2 Violences ou mauvais traitements ayant entraîné la mort

26. Les pires instances de brutalités policières sont celles ayant entraîné la mort de la victime. En ce qui concerne les Roms et les Gens du voyage, la Cour européenne des droits de l’homme a eu à connaître de tels faits dans plusieurs affaires concernant notamment la Bulgarie (Anguelova et Iliev c. Bulgarie, requête n° 55523/00, arrêt du 26 juillet 2007; Natchova et autres c. Bulgarie, requêtes n° 43577/98 et 43579/98, arrêt du 6 juillet 2005 (Grande Chambre)), la Roumanie (Carabulea c. Roumanie, requête n° 45661/99, arrêt du 13 juillet 2010), ainsi que la France (Guerdner et autres c. France, requête n° 68780/10, arrêt du 17 avril 2014).
27. Ces affaires concernent notamment l’usage excessif de la force par des membres des forces de l’ordre, ayant entraîné la mort; dans un cas, la torture du requérant par des membres des forces de l’ordre, ayant entraîné la mort; des manquements par les autorités à l’obligation de mener une enquête effective; et/ou l’absence d’une enquête effective permettant d’établir si des attitudes racistes avaient joué un rôle dans ces décès.
28. Malheureusement, de nouveaux cas qui soulèvent des questionnements similaires continuent à se produire. L’ERRC a recensé, au cours des 20 dernières années, dans une carte interactive (non exhaustive) disponible en ligne, des dizaines de décès de Roms et de Gens du voyage survenus lors de leurs contacts avec la police, dans 14 pays (Albanie, Bulgarie, République tchèque, France, Grèce, Hongrie, Italie, Macédoine du Nord, Portugal, Roumanie, République slovaque, Espagne, Türkiye, Ukraine)Note. Il m’est malheureusement impossible de citer individuellement tous ces cas dans le cadre de ce rapport. Je tiens toutefois à évoquer au moins certains cas très récents ou qui ont été médiatisés dans le pays concerné, voire à l’international.
29. Le 30 mars 2017, Angelo Garand, un homme appartenant à la communauté des Gens du voyage, a été abattu de cinq balles dans le torse par des gendarmes, au domicile de ses parents à Seur, France. Il n’était pas retourné en prison (où il purgeait une peine à la suite d’une condamnation pour vol et conduite sans permis) six mois plus tôt à l’issue d’une permission de sortie. Les deux gendarmes mis en cause ont bénéficié de non-lieux, et le pourvoi de sa famille devant la Cour de cassation a été rejeté; les membres de sa famille ont annoncé leur intention de saisir la Cour européenne des droits de l’hommeNote.
30. En juin 2021, Stanislav Tomáš est décédé en République tchèque, après avoir été immobilisé par la force par des agents de police au moment de son arrestation. Plusieurs membres de la délégation tchèque auprès de l’Assemblée ont souligné, dans une lettre en date du 7 juillet 2022 adressée à la présidente de la commission sur l'égalité et la non-discrimination, que les faits de l’espèce ne révélaient aucun élément raciste. Par ailleurs, l’enquête officielle dirigée par l’inspection générale des services de police a conclu que l’arrestation avait été menée conformément à la loi et qu’aucun lien de causalité entre l’emploi de la force et le décès n’avait été établi. Le bureau du procureur général a également estimé que différentes décisions de ne pas ouvrir d’instruction étaient conformes à la loi. Toutefois, un rapport de la Défenseure des droits adjointe a conclu à des violations du principe de proportionnalité ainsi que du devoir de veiller à ce que les méthodes d’immobilisation employées soient proportionnées à la dangerosité du comportement de la personne immobilisée et a identifié des manquements dans les procédures susmentionnées. A la suite du rejet de l’affaire par la Cour constitutionnelle, la famille de la victime a saisi la Cour européenne des droits de l’homme. La société civile a souligné que ces décisions risquaient de miner la confiance des Roms dans le système judiciaire en République tchèqueNote.
31. En octobre 2021, à Pirée, des membres de la police grecque ont tué un jeune Rom de 18 ans et grièvement blessé un adolescent lors d’une course-poursuite au cours de laquelle pas moins de sept policiers ont tiré des dizaines de coups de feu. Dans un communiqué de presse publié le lendemain des faits, la police a affirmé que tous les policiers impliqués avaient été blessés, que le jeune homme décédé avait 20 ans et un casier judiciaire chargé, et que le mineur touché par balle n’avait été que légèrement blessé. D’après la société civile toutefois, aucun policier n’avait été blessé, la victime avait 18 ans et un casier judiciaire vierge, et l’adolescent de 16 ans avait été grièvement blessé. Par la suite, des enregistrements audio ont également révélé que les policiers impliqués savaient que les occupants de la voiture étaient des RomsNote. Un an plus tard, en décembre 2022, un jeune Rom âgé de 16 ans est décédé, abattu d’une balle dans la tête par un fonctionnaire de police grec, après avoir, d’après la police, pris 20€ d’essence sans payerNote.
32. Le 11 mai 2023, un Rom a été tué par balle par un officier de police alors qu’il se tenait sur le balcon d’une maison à Konak, dans le district d’Izmir. Son épouse (dont il vivait séparé), craignant des violences, avait appelé la police lorsqu’il s’était rendu chez elle; d’après la société civile, rien ne semble toutefois justifier l’usage d’armes à feu dans ce casNote.
33. Le 7 août 2023, la mère et la sœur d’un Rom décédé lors de sa détention au commissariat à Arad, Roumanie, ont déposé une plainte pénale contre des agents de police roumains impliqués dans les faits, alléguant que la victime avait été battue à mortNote.
34. S’il est important de garder à l’esprit que chacun de ces cas s’est produit dans des circonstances spécifiques, dont seul un examen approfondi permettrait de déterminer s’il y a eu ou non des violations des droits humains, je souhaite souligner la nature particulièrement grave de ce type d’incident, qui se reproduit encore beaucoup trop souvent à travers notre continent. Pour éviter que de tels faits se reproduisent, nous devons reconnaître que la problématique en jeu va bien au-delà de cas apparemment isolés et interroger la nature systémique de ces violences, comme l’a fait la Cour européenne des droits de l’homme dans l’affaire Lingurar et autres c. Roumanie mentionnée plus haut.

3.3 Attaques et raids violents contre des villages et campements roms et des lieux où sont installés des Gens du voyage

35. Les raids violents menés contre des villages et campements roms ainsi que contre des lieux où sont installés des Gens du voyage constituent également un problème grave, reflété entre autres dans des arrêts de la Cour européenne des droits de l’hommeNote. Cette question a été examinée pour l’Assemblée par notre ancien collègue František Kopřiva (République tchèque, ADLE), dans le cadre d’un rapport, sous l’angle du respect du droit au logement des Roms et des Gens du voyage; M. Kopřiva avait déjà attiré l’attention sur plusieurs cas préoccupants survenus en Bulgarie, Irlande et Ukraine au cours des dernières annéesNote.
36. Comme l’Assemblée l’a déjà souligné, lorsque les Roms ne disposent pas de titre de propriété de leurs logements ou des terrains sur lesquels ils sont construits, ils sont fortement exposés aux expulsions forcées et à la démolition et la destruction de leurs biens. De même, dans de nombreux pays, le nombre insuffisant d’aires d’accueil pour les Gens du voyage qui souhaitent garder un mode de vie itinérant oblige ceux-ci à faire halte dans des lieux non autorisés, que ce soit sur des propriétés publiques ou privées, et les expose à en être violemment expulsés et déplacés, sans qu’ils aient nulle part où aller. Ces expulsions s’accompagnent souvent d’une forte médiatisation négative, ce qui attise les stéréotypes et l’hostilité antitsiganistes et antinomades. L’absence de solutions à long terme à ces problèmes fait non seulement perdurer les violations des droits humains dont sont victimes les Roms et les Gens du voyage, mais accroît aussi les tensions et les sources de conflit au sein des communautésNote. De telles expulsions sont menées par les forces de l’ordre et créent des situations supplémentaires de contacts tendus, voire violents, entre ces acteurs et les Roms et les Gens du voyage.
37. Parfois, des attaques racistes violentes, voire des pogroms sont perpétrés par des concitoyen·ne·s contre des villages, des campements, des aires d’accueil, des maisons, des logements, des caravanes et d’autres lieux où vivent des Roms et des Gens du voyage, sans que les forces de l’ordre interviennent de manière adéquate pour empêcher ces attaques ou y mettre fin.
38. L’Assemblée a déjà condamné fermement ces attaques, soulignant par ailleurs que des conditions de vie marginalisées pouvaient aggraver les risques de tels actes criminels en faisant de ces zones des cibles faciles à attaquerNote.

3.4 L’obligation de mener une enquête effective

39. Le manquement des autorités à mener une enquête effective sur les allégations d’infractions commises par des membres des forces de l’ordre contre les Roms et les Gens du voyage a souvent été épinglée par la Cour européenne des droits de l’homme (voir plus haut les violations du volet procédural des articles 2 et 3 de la Convention européenne des droits de l’homme, la plupart du temps pris isolément, parfois lu en combinaison avec l’article 14).
40. On peut résumer comme suit les principes qui doivent être respectés dans la conduite de telles enquêtes: indépendance, pertinence, diligence, transparence et participation de la victime.
41. Le non-respect de ces principes prive les victimes de recours effectifs, se traduit par une absence d’obligation pour les autorités de rendre des comptes et sape la confiance des victimes dans le système de justice pénale.
42. Ces questions ont souvent été examinées par l’ECRI dans le cadre de ses activités de monitoring par pays. En Irlande, par exemple, l’ECRI s’est inquiétée du manque de compétences de la police, qui aurait mal interprété des incidents racistes perpétrés contre des Travellers et aurait expressément refusé de prendre les dépositions des victimes de telles infractions. Dans le cas de la République slovaque, l’ECRI a relevé en 2020 qu’en dépit du nombre important de plaintes portant sur des actes de violence graves commis par la police à l’encontre de Roms, aucune des enquêtes qui avaient suivi n’avait abouti à des condamnations ou à des sanctions disciplinaires.
43. En Hongrie, la réticence des autorités à exécuter les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme en vue de mettre fin aux mauvais traitements infligés par la police et de faire en sorte que toutes les plaintes fassent l’objet d’une enquête a également fait l’objet de critiques de la part de la communauté internationale. Comme le Comité Helsinki hongrois l’a souligné, les violations des droits humains qui restent sans recours risquent de se reproduire.
44. En ce qui concerne l’Italie, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies a relevé que la police italienne n’avait pas mis en place de procédure d’enquête sur les infractions motivées par la haine et que les victimes ne bénéficiaient d’aucun soutien particulier. Concernant le signalement et le suivi de ce type d’infractions, les difficultés d’accès à un·e avocat·e et le refus d’enregistrer les infractions et d’enquêter sur celles-ci, sauf si les faits sont particulièrement graves, sont également sources de préoccupations.
45. Il résulte de cette situation un niveau élevé de méfiance parmi les Roms et les Gens du voyage quant à la capacité du système de les protéger au même titre que le reste de la population.

3.5 L’impunité, une violation des droits humains

46. Tolérer la persistance des manquements des autorités à leur obligation de mener une enquête effective sur des allégations telles que celles décrites ci-dessus reviendrait à cautionner l’impunité pour des violations graves de la Convention européenne des droits de l’homme, ce qui serait clairement inacceptableNote.
47. L’un des facteurs susceptibles de favoriser une telle impunité est le fait que les policiers et policières opèrent souvent en groupe. C’est ce qui s’est passé en République slovaque lorsque cinq jeunes Roms ont été placés en garde à vue, déshabillés, battus et forcés de se gifler entre eux sous la menace de chiens. Portée devant la Cour européenne des droits de l’homme, cette affaire a donné lieu à une série de constatations de violations des droits humains – mais, comme dans toutes les affaires précitées, la justice aurait dû être rendue au niveau nationalNote.
48. Lors de l’échange de vues tenu le 24 mars 2023, M. Fourat Ben Chikha (Belgique, SOC) a posé à juste titre la question de savoir comment briser l’omerta au sein même des forces de police et protéger les lanceurs d’alerte. En effet, si la majorité des fonctionnaires de police font leur travail sans faire montre de racisme, il peut s’avérer extrêmement difficile pour ces personnes de lancer l’alerte lorsqu’elles sont témoins d’agissements racistes, sous peine de subir des représailles voire de n’avoir d’autre choix que de démissionner. Cela peut constituer un frein majeur à la conduite d’une enquête effective et contribuer à une culture d’impunité
49. Répondant à cette interrogation, M. Bernard Rorke a fait valoir que la culture du silence qui règne au sein de la police n’est malheureusement pas l’apanage d’un seul pays. Si des organisations de la société civile restent mobilisées pour poursuivre les auteur·e·s de tels faits devant les tribunaux, l’essentiel reste l’action que doivent engager les responsables hiérarchiques au sein des autorités concernées. Dans ce domaine, comme l’a relevé M. Rorke, la tâche est infinie et exige un travail constant.

4 Profilage ethnique et opérations de contrôle et d’interpellation

50. Dans sa Résolution 2364 (2021) «Le profilage ethnique en Europe: une question très préoccupante», l’Assemblée a défini cette pratique comme suit: «Le profilage ethnique ou racial désigne toute situation où des personnes sont arrêtées, contrôlées ou font l'objet d'une enquête sans aucun motif raisonnable et objectif, en raison de leur couleur, de leur apparence ou de la perception de leur nationalité, de leur appartenance ethnique, de leur origine ou de leur religion.»
51. Il ne s’agit toutefois pas d’un concept purement abstrait, mais d’une pratique qui a des conséquences négatives dans la vie quotidienne. Ainsi, pour les Gens du voyage qui mènent une vie itinérante, le côtoiement avec les forces de l’ordre est permanent, et ce dès le plus jeune âge, car «le camion et la caravane signalent [les Gens du voyage] comme des individus à contrôler». Sur un trajet de quelques centaines de kilomètres, une caravane peut se voir contrôler 19 foisNote.
52. L’Assemblée a souligné que le profilage ethnique est susceptible d’avoir «une incidence négative à la fois sur les personnes contrôlées et sur la société en général», qu’il «contribue à produire une vision déformée et une stigmatisation de certaines parties de la population» et qu’il «peut en outre témoigner d’un racisme profondément enraciné». Elle a également relevé que, malheureusement: «En dépit de son caractère discriminatoire, et par conséquent illicite (…) le profilage ethnique constitue une pratique courante en Europe.»
53. D’après les conclusions d’une enquête publiée en 2021 par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, les minorités ethniques, et notamment les Roms et les Gens du voyage, continuent à subir les effets du profilage ethnique. Au cours des 12 mois précédant la réalisation de l’enquête, 22% des personnes s’auto-identifiant comme appartenant à une minorité ethnique avaient fait l’objet d’une opération de contrôle, contre 13% des personnes ne s’auto-identifiant pas ainsi. Dans plusieurs pays, la proportion de Roms et/ou de Gens du voyage ayant fait l’objet d’un tel contrôle était très nettement au-dessus de la proportion pertinente de la population générale. Ce contraste était particulièrement saisissant en Croatie (33% contre 19% respectivement), Grèce (33% contre 18%), Hongrie (22% contre 10%), et Espagne (32% contre 4%), ainsi qu’au Royaume-Uni (10% des Gens du voyage (Gypsies and Travellers) contre 3% de la population générale) et aux Pays-Bas (29% des Roms contre 10% de la population générale)Note.
54. Dans 13 des 15 pays pour lesquels les chiffres ventilés selon l’origine ethnique incluaient des données distinctes pour les Roms et les Gens du voyage, la proportion de personnes contrôlées alors qu’elles étaient à pied étaient nettement plus élevée que pour la population générale. L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne soulignait à cet égard que ces contrôles étaient souvent perçus de manière bien plus négative par les personnes concernées que les contrôles de véhicules. Par ailleurs, 34% des personnes appartenant à une minorité ethnique qui avaient fait l’objet d’un contrôle alors qu’elles étaient à pied avaient été fouillées, contre 14% de la population généraleNote.
55. Dans plusieurs pays, les Roms et les Gens du voyage faisaient aussi état bien moins souvent que la population générale d’un comportement respectueux à leur égard de la part de la police. Ce constat était particulièrement frappant aux Pays-Bas (3% des Roms ou Gens du voyage contre 76% de la population globale), au Portugal (10% contre 92%) et en Suède (30% contre 84%). Or, le niveau de confiance en la police que peuvent avoir les personnes appartenant à une minorité ethnique est étroitement lié à leur expérience des opérations de contrôle et leur perception (ou non) de ces contrôles comme une forme de profilage ethnique. Parmi les différentes minorités sondées dans le cadre de l’enquête, le niveau de confiance était au plus bas chez les Roms et les Gens du voyage, atteignant seulement 4,7 (sur une échelle de 0 à 10) chez les personnes n’ayant pas été contrôlées au cours des 5 années précédant l’enquête et descendant au niveau déplorable de 2,8 chez les personnes ayant été contrôlées dans un contexte de profilage ethniqueNote.
56. Je ne puis que me faire l’écho à cet égard de la position claire déjà prise par l’Assemblée, selon laquelle «[l]’attitude des fonctionnaires de police envers la population et les méthodes employées pour mener à bien leur mission [de protection de la population et de facilitation d’une cohabitation pacifique] sont de la plus haute importance pour obtenir la confiance et l’appui du public»Note. Les fonctionnaires doivent non seulement être exemplaires mais aussi être tenus responsables de leurs actes – car même au-delà des droits humains en jeu dans chaque contact spécifique entre des citoyen·ne·s et des membres des forces de l’ordre, le niveau de confiance dans ces autorités que peuvent avoir des personnes appartenant à des minorités, comme notamment les Roms et les Gens du voyage, influe très fortement sur la propension de celles-ci de se tourner vers ces institutions lorsqu’elles sont victimes d’infractions pénales (voir aussi plus loin, Accès à la justice).

5 Pénalisation de la mendicité et du sans-abrisme

57. Certains choix politiques ont pour conséquence de multiplier les situations tendues, voire conflictuelles, dans lesquelles les forces de l’ordre entrent en contact avec les Roms et les Gens du voyage – en particulier celles et ceux parmi ces minorités qui vivent dans la pauvreté –, tout en épargnant la majorité de la population. Cela est notamment le cas lorsque les autorités concernées font le choix de pénaliser des comportements ou situations qui se produisent le plus souvent en raison de la marginalisation, de l’exclusion sociale ou de la situation socio-économique défavorable que connaissent encore trop de Roms et de Gens du voyage, au lieu de s’attaquer aux causes des comportements ou des situations en question.

5.1 Mendicité

58. Dans mon pays, la Suisse, l’article 11A de la loi pénale genevoise interdit le fait de mendier sur la voie publique et prévoit une peine d’amende ou une peine privative de liberté en cas de non-paiement de l’amende. L’application de cette disposition à une femme rom, condamnée à une peine d’amende de 500 CHF puis placée en détention pendant cinq jours pour non-paiement de l’amende, a été considérée par la Cour européenne des droits de l’homme comme une violation de l’article 8 de la Convention. La Cour a estimé que la sanction infligée n’était proportionnée ni au but poursuivi de lutte contre la criminalité organisée, ni à celui visant la protection des droits des passants, résidents et propriétaires des commerces. Par ailleurs, compte tenu du fait que la requérante n’avait très vraisemblablement pas d’autres moyens de subsistance et, dès lors, pas d’autres choix que la mendicité pour survivre, cette sanction avait porté atteinte à sa dignité humaine et à l’essence même des droits protégés par l’article 8 de la ConventionNote.
59. Les mesures prises par les autorités suisses pour exécuter cet arrêt de la Cour sont en cours d’examen par le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe, et il ne m’appartient pas de me substituer à ce processus.
60. Je tiens toutefois à attirer l’attention des États sur le fait que rien ne les oblige à ériger la mendicité en infraction pénale. En effet, comme l’a souligné la Cour européenne des droits de l’homme dans l’arrêt cité ci-dessus, lorsque les États ou les autorités locales règlementent la mendicité, ils n’en interdisent dans la plupart des cas que ses formes agressives ou intrusives, et se contentent de protéger l’ordre public par de simples mesures administrativesNote.
61. Je ne puis qu’appuyer à cet égard l’analyse de l’ancienne Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté. En effet, comme l’a souligné celle-ci dès 2011, les mesures pénales ou réglementaires qui rendent la mendicité illégale ont un impact disproportionné sur les personnes vivant dans la pauvreté sans appui ou aide suffisants de la part de l’État, car ces personnes n’ont d’autre choix que la mendicité pour rester en vie. Elles contribuent en outre à perpétuer les attitudes sociales discriminatoires envers les personnes les plus pauvres et les plus vulnérables, au lieu de combattre ces attitudes. Par ailleurs, en dotant les agents de police d’un vaste pouvoir discrétionnaire dans l’application des lois et en rendant les personnes vivant dans la pauvreté plus vulnérables au harcèlement et à la violence, l’interdiction de la mendicité viole les principes d’égalité et de non-discriminationNote.
62. La question pourrait aussi se poser ainsi: au lieu de mobiliser l’ensemble du système pénal (membres des forces de l’ordre, procureurs, juridictions pénales) contre des individus vivant dans l’extrême pauvreté, et ainsi de marginaliser encore plus ces personnes, ne serait-ce pas plus judicieux de consacrer davantage de ressources à leur inclusion sociale?

5.2 Sans-abrisme

63. J’ai mentionné plus haut des violences commises à l’encontre de Roms et de Gens du voyage par des membres des forces de l’ordre dans le cadre d’expulsions forcées, ainsi que des cas où les forces de l’ordre n’ont pas protégé leurs villages ou campements contre des attaques violentes de la part d’autres citoyen·ne·s.
64. Toutefois, je souhaite également attirer l’attention ici sur l’impact négatif de certaines autres politiques et pratiques mises en œuvre dans le domaine de l’accès au logement, et qui ont pour conséquence d’exposer régulièrement les Roms et les Gens du voyage à des contacts tendus avec les forces de l’ordre. En effet, comme l’Assemblée l’a déjà signalé, dans de nombreux pays, les aires d’accueil sont en nombre insuffisant pour les Gens du voyage qui souhaitent garder un mode de vie itinérant. Cela les oblige à faire halte dans des lieux non autorisés et les expose à des poursuites, sans qu’ils aient nulle part où allerNote. Les problèmes sont bien évidemment plus aigus lorsque ces haltes font l’objet d’une interdiction pénale.
65. A titre d’exemple, et comme nous l’a expliqué Mme Sarah Mann lors de l’échange de vues tenu le 20 juin 2023, environ un tiers de la population des Tsiganes et Travellers au Royaume-Uni, c’est-à-dire 100 000 personnes, vivent dans des caravanes. Or, au sein de ce dernier groupe, 25 000 personnes environ n’ont nulle part où s’arrêter, en raison d’une pénurie chronique, au niveau national, de terrains et d’aires d’accueil pour les Tsiganes et les Travellers et d’un manque de volonté des autorités locales de trouver des terrains à cette fin. Le gouvernement national ne parvient pas à contraindre les autorités locales à respecter leurs obligations juridiques en la matière et, du fait de la discrimination existant au sein du système de planification, les demandes de construction de sites privés ou familiaux déposées par des Tsiganes ou des Travellers sont régulièrement rejetées au niveau local. Cela crée un cercle vicieux où le non-respect, par les autorités, du droit au logement des Tsiganes et des Travellers expose les personnes concernées à des contacts négatifs, voire violents, avec les forces de l’ordre, et à des poursuites judiciaires. Les personnes se trouvant dans cette situation deviennent souvent le point de mire des services de police ainsi que d’une certaine rhétorique politique et médiatique, ce qui exacerbe les préjugés au sein de la population, car le grand public a l’impression que l’ensemble des Tsiganes et des Travellers se trouve dans cette situation.
66. Des amendements à la loi sur la justice pénale et l’ordre public (Criminal Justice and Public Order Act 1994), adoptés en 2022, ont aggravé cette situation en conférant de nouveaux pouvoirs permettant de confisquer le véhicule (c’est-à-dire le domicile) d’une famille s’arrêtant sur un terrain sans autorisation, d’emprisonner le ou la chef·fe de famille pendant une période pouvant aller jusqu’à trois mois et d’infliger une amende pouvant atteindre 2 500 GBPNote. En d’autres termes, à la suite de l’adoption de ces dispositions, les 25 000 personnes vivant dans des caravanes au Royaume-Uni et n’ayant nulle part où s’arrêter sont devenues passibles de poursuites pénales parce que les politiques de logement menées par les autorités locales et nationales les laissent sans abri.
67. Je note avec intérêt que d’après Friends, Families and Travellers, certaines forces de police se seraient opposées à l’adoption de cette législation (jugée disproportionnée) et que pour l’instant, elle aurait été peu appliquée. Toutefois, certaines forces de police locales subiraient des pressions de la part des autorités locales pour appliquer la loi. Par ailleurs, si le gouvernement a débloqué des fonds pour rénover des sites existants – une mesure bienvenue – de telles rénovations ne sont pas aptes à régler le manque d’aires de stationnement. La conséquence directe de cette situation est d’exposer les Tsiganes et les Travellers à des poursuites pénales alors qu’ils ne sont aucunement responsables de l’absence d’aires de stationnement et ne disposent d’aucun levier pour améliorer la situation.

6 Les Roms et les Gens du voyage victimes d’infractions pénales

68. Si le profilage ethnique et la pénalisation de la mendicité et du sans-abrisme conduisent à des interventions policières excessives contre des Roms et des Gens du voyage et à leur surveillance également excessive par la police, à l’inverse, les réponses de celles-ci sont souvent insuffisantes lorsque des personnes appartenant à ces communautés sont victimes d’infractions pénales.
69. Ainsi, comme l’a fait observer Mme Mann lors l’échange de vues tenu le 20 juin 2023, au Royaume-Uni, les Tsiganes et les Travellers sont moins susceptibles d’être pris au sérieux ou considérés comme des victimes de racisme ou de discrimination lorsque des infractions sont commises à leur encontre. D’une part, les actes à caractère raciste et haineux contre les Tsiganes, les Roms et les Travellers sont fréquents, mais ces infractions ne sont pas suffisamment signalées en raison du manque de confiance dans les forces de police. D’autre part, il est souvent difficile d’analyser la façon dont les infractions pénales contre cette population sont traitées, car la police n’enregistre pas l’origine ethnique des victimes et ne sait pas toujours comment traiter ces infractions.
70. Le Comité consultatif de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales a formulé des constatations similaires dans un avis récent sur la Norvège. Les Roms et les Romani/Tatars continuent d’y être victimes de discriminations en raison de leur mode de vie itinérant et font état d’un degré élevé d’hostilité et de violences à leur égard. Ils indiquent hésiter à signaler des infractions motivées par la haine à la police, par manque de confiance en celle-ci, et soulignent que la police abandonne souvent les poursuites dans de tels cas, faute de preuves suffisantesNote.
71. Le Comité consultatif a constaté une réticence similaire parmi les Roms et les Gens du voyage lorsqu’il s’agit de signaler les infractions motivées par la haine commises à leur encontre, ainsi que des réponses insuffisantes de la part des forces de l’ordre lorsque de tels signalements sont faits, dans des avis récents sur la Macédoine du Nord, la République slovaque, la Croatie et la BulgarieNote.
72. Nous nous devons de prendre des mesures efficaces pour mettre fin à cette situation déséquilibrée et discriminatoire, où, d’une part, les Roms et les Gens du voyage font l’objet d’une surveillance policière excessive et, d’autre part, les réponses sont insuffisantes lorsque des personnes appartenant à ces minorités sont victimes d’infractions pénales.

7 Accès à la justice

73. Les Roms et Gens du voyage victimes d’abus policiers et d’autres violations de leurs droits font également face à de multiples formes de discrimination dans l’accès à la justice et sont confrontés aux préjugés et attitudes négatives à leur égard existant parmi les professionnel·le·s travaillant au sein du système judiciaire. Cette situation aggrave le niveau de méfiance déjà élevé parmi les Roms et les Gens du voyage vis-à-vis du système pénal, mais aussi plus largement vis-à-vis du système judiciaire dans son ensemble.
74. Dans sa Recommandation CM/Rec(2017)10 aux États membres sur l’amélioration de l’accès des Roms et des Gens du voyage à la justice en Europe, le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe préconisait déjà une série de mesures très détaillées dans ce domaine, appelant les États à faciliter l’égalité d’accès des Roms et des Gens du voyage à l’aide juridictionnelle et à d’autres services juridiques, gratuits ou non gratuits, ainsi qu’aux modes parajudiciaires de résolution des conflits et aux tribunaux, et à assurer vis-à-vis des Roms et des Gens du voyage l’effectivité des voies de recours judiciaires, en tenant pleinement compte des discriminations intersectionnelles pouvant entrer en jeu dans ce domaine.
75. D’autres leviers d’action très concrets existent aussi pour renverser cette situation. Nous avons eu l’opportunité d’examiner une de ces pistes – la série de programmes JUSTROM cofinancés par l’Union européenne et le Conseil de l’Europe et mis en œuvre par le Conseil de l’Europe entre 2016 et 2022 – lors de l’échange de vues tenu le 26 janvier 2023 avec Mme Oana Taba.
76. Ce programme avait pour objectif spécifique de promouvoir l’accès des femmes roms à la justice. Outre le manque de confiance dans le système judiciaire, le programme visait à surmonter les principaux obstacles entravant l’accès des femmes roms à la justice, à savoir l’absence d’information sur les mécanismes de réparation et d’aide judiciaire, l’illettrisme, la barrière de la langue et, parfois, la perception des coûts associés.
77. Je note avec intérêt que, reposant sur trois piliers – l’empouvoirement des femmes roms, le renforcement des ressources professionnelles et l’intensification des synergies et des partenariats – le programme, qui a pris fin en 2022, a pu bénéficier directement à plus de 10 000 femmes roms dans quatre pays (Bulgarie, Grèce, Italie et Roumanie) pendant la période de sa mise en œuvre. Il a permis de porter devant la justice des centaines d’affaires dans des domaines allant de la discrimination et du droit civil aux violences fondées sur le genre, tout en apportant aux femmes roms une meilleure connaissance des moyens de dénoncer les discriminations et en leur apprenant à utiliser les mécanismes existants et à solliciter une assistance judiciaire. Il pourra également – et c’est important – avoir un impact positif à plus long terme, car il a conduit à l’élaboration d’outils qui pourront continuer à être utilisés à l’avenir, ainsi qu’à la création de nouvelles organisations non-gouvernementales en Grèce et en Roumanie.
78. Je note aussi avec intérêt que le programme ne s’est pas limité à renforcer les capacités des avocat·e·s de l’assistance judiciaire en matière de lutte contre les discriminations, mais qu’il a aussi contribué à former des professionnel·le·s du droit, afin de remédier aux attitudes négatives envers les femmes roms.
79. S’agissant de ce dernier point, nous avons échangé lors de l’audition du 26 janvier 2023 sur le manque de confiance dans les institutions comme obstacle à l’accès des femmes roms à la justice, spécifiquement dans le domaine de la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique. Mme Taba a relevé que les femmes roms qui ont subi des violences sexistes ont souvent encore moins confiance dans la police et dans le système judiciaire. En effet, la police répond encore bien trop souvent à des femmes roms venues dénoncer de telles infractions que de telles pratiques font tout simplement partie de leur culture et que la police ne s’en occupe pas.
80. Cet exemple montre clairement que la responsabilité de surmonter les problèmes ne doit pas incomber uniquement aux groupes les plus marginalisés: l’empouvoirement des femmes roms – et plus largement de l’ensemble des Roms et des Gens du voyage dans leurs contacts avec le système judiciaire – doit aller de pair avec une formation visant à remédier aux attitudes négatives des autorités répressives et du système judiciaire. Ce dernier point est crucial car si on ne peut pas briser les préjugés qui existent au sein du système judiciaire, les efforts consacrés à promouvoir l’accès des Roms et des Gens du voyage à ce système, aussi considérables qu’ils soient, resteront vains.

8 Persistance de la marginalisation, de l’antitsiganisme et de l’antinomadisme

81. Comme l’Assemblée l’a récemment notéNote, l’antitsiganisme et l’antinomadisme sont fréquemment à l’origine d’atteintes graves aux droits humains des Roms et des Gens du voyage. Trop souvent encore, les autorités se servent de l’ampleur de ces phénomènes au sein de la population générale comme d’un prétexte pour ne prendre aucune mesure pour remédier aux violations des droits des Roms et des Gens du voyage, faisant perdurer leur marginalisation et alimentant le cercle vicieux des contacts tendus avec les forces de l’ordre.
82. Parallèlement, les médias et les réseaux sociaux alimentent la haine, et certains responsables politiques normalisent les propos incendiaires. Ces acteurs exploitent souvent des images de Roms et de Gens du voyage vivant dans des conditions précaires pour attiser davantage les sentiments racistes au sein de la population, et il s’avère souvent difficile de faire supprimer les propos haineux en ligne.
83. L’absence de solutions à long terme à ces problèmes a en outre pour effet d’augmenter les tensions et sources de conflits au sein de nos sociétés. Autrement dit, pour reprendre les mots de notre collègue Fourat Ben Chikha lors de l’audition du 24 mars 2023, si les Roms et les Gens du voyage étaient moins marginalisés, la police s’en prendrait moins souvent à eux.
84. Comme l’a souligné dans un autre contexte notre ancien collègue František Kopřiva: «l’inertie, l’indifférence, l’inaction, la négligence, la résistance ou l’hostilité ouverte, que ce soit au sein du grand public ou des autorités elles-mêmes, sont autant d’expressions de l’antitsiganisme et de l’antinomadisme»Note. Tout comme dans le domaine du logement qui faisait l’objet de son rapport, il est essentiel de venir à bout de ces sentiments, et des préjudices directs ou indirects qu’ils causent, pour réussir à combattre le racisme institutionnel à l’égard des Roms et des Gens du voyage qui perdure au sein des forces de l’ordre. Je partage pleinement l’avis de M. Kopřiva – qui correspond aux positions prises de longue date par l’ECRI, le Comité consultatif de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales et d’autres instances internationales – selon lequel la lutte contre l’antitsiganisme et l’antinomadisme doit faire partie intégrante de toutes les stratégies visant à combattre les discriminations à l’encontre des Roms et des Gens du voyage, y compris lorsqu’elles sont commises par des membres des forces de l’ordre.

9 Bonnes pratiques et solutions possibles

85. Mon rapport ne vise pas seulement à mettre en lumière les violations des droits humains, mais aussi à identifier des moyens d’action efficaces pour les prévenir et pour y remédier lorsqu’elles se produisent. J’ai déjà mis en avant un programme très prometteur qui a permis d’améliorer l’accès à la justice des femmes roms dans les pays où il a été mis en œuvre, et qui pourrait servir d’inspiration dans d’autres pays. Dans le présent chapitre, je souhaite évoquer brièvement d’autres pistes d’action potentiellement utiles.

9.1 Collecte de données fiables

86. En premier lieu, la collecte de données fiables permettant de comprendre l’étendue du problème est une piste sensible mais importante. Cela fait partie des recommandations régulières de l’Assemblée lorsqu’il s’agit de lutter contre la discrimination.
87. Concernant spécifiquement le profilage ethnique, dans sa recommandation de politique générale n° 11 sur la lutte contre le racisme et la discrimination raciale dans les activités de police, l’ECRI a recommandé aux États de faire des recherches sur le profilage racial et d’assurer un suivi des activités de police afin d’identifier d’éventuelles pratiques de profilage racial, y compris en recueillant des données ventilées en fonction de motifs tels que l’origine nationale ou ethnique, la langue, la religion et la nationalité concernant les activités de police pertinentes. Ces dernières peuvent comprendre par exemple les contrôles d’identité, les inspections de véhicules, les fouilles corporelles, les perquisitions de domicile ou d’autres locaux et les descentes de police.
88. Cette recommandation fait partie du besoin plus global de données permettant de suivre la situation des minorités et d’identifier les discriminations directes ou indirectes qu’elles peuvent rencontrer. Le fait de recueillir de telles données relatives aux activités de police et au système de justice pénal encourage la responsabilisation des autorités concernées et fournit une base de connaissances nécessaires à la prise de décisions politiques. Comme pour toutes les données personnelles sensibles, ces données doivent être collectées conformément aux principes de confidentialité, de consentement éclairé et d'auto-identification volontaire des personnes comme appartenant à un groupe particulier.

9.2 Dialogue et mesures de confiance

89. Des mesures visant à (r)établir la confiance entre les Roms et les Gens du voyage, d’une part, et les forces de l’ordre, d’autre part, sont également cruciales, ainsi que des mesures permettant de surmonter le phénomène du «sous-signalement» des infractions pénales commises à l’encontre de ces personnes.
90. Le maintien de l’ordre ne doit jamais se résumer à la seule répression; les relations entre la police et l’ensemble de population, y compris les Roms et les Gens du voyage, doivent reposer en premier lieu sur la confiance mutuelle. Cela commence par le fait de reconnaître les problèmes qui peuvent exister. En Irlande, la volonté des autorités d’accepter les conclusions d’un rapport de la médiatrice portant sur le racisme pouvant exister au sein des forces de l’ordre, de reconnaître les manquements et de suivre ses recommandations est par exemple considérée comme positive.
91. Le dialogue aussi est essentiel, notamment entre les Roms et les Gens du voyage, d’une part, et la police, d’autre part. Il ne faut pas faire abstraction du vécu quotidien des policiers et policières, dont une proportion importante n’a de contact avec ces communautés que dans le cadre d’opérations de contrôle ou de répression policières. De même, il ne faut pas ignorer ce que ressentent les personnes ciblées par le profilage ethnique et des contrôles excessifs, pratiques qui alimentent la méfiance et sont susceptibles de conduire à des relations tendues, voire à des affrontements violents. Par ailleurs, lorsque les préjugés de classe (contre les personnes marginalisées) se conjuguent à l’antitsignanisme et/ou à l’antinomadisme, le chemin à parcourir pour (r)établir la confiance peut s’avérer long.
92. Certaines initiatives positives ont été prises. A titre d’exemple, au Royaume-Uni, une association des policiers et policières issus des communautés tsigane, rom et Travellers a été créée avec l’appui de hauts fonctionnaires de police, et souhaite s’attaquer à ces problèmes. Des villes comme Derby et Sheffield, où les arrivées de Roms sont plus récentes, comptent pour leur part des agent·e·s de liaison spécialisés. Dans d’autres pays, des efforts sont déployés pour recruter davantage de Roms et de Gens du voyage au sein des forces de l’ordre.
93. Des médiatrices et médiateurs peuvent aussi être nommés pour établir le dialogue là où l’uniforme est susceptible de créer des barrières et d’attiser des tensions. Dans le canton de Vaud en Suisse, par exemple, les policiers et policières étaient dans le passé généralement les premières personnes auxquelles les Gens du voyage avaient affaire lorsqu’ils arrivaient dans un village ou une ville. Aujourd’hui, la présence de médiateurs et médiatrices permet d’établir une relation de confiance dès le départ et d’éviter de nombreuses sources de conflit.
94. La halte négociée à l’avance sur des parcelles déterminées peut également prévenir les tensions. Ainsi, à Yverdon, toujours dans le canton de Vaud, un camp de Yéniches a pu s’installer sur un terrain agricole communal pendant plusieurs semaines au printemps 2023, sur proposition de la villeNote.
95. Des programmes de médiation plus larges sont aussi mis en place par des autorités locales dans certains pays, et peuvent jouer un rôle important pour renforcer la confiance mutuelle. Lors l’échange de vues du 24 mars 2023, M. Rorke a souligné toutefois certains points à respecter afin que ces initiatives portent des fruits. Ainsi, les médiateurs et médiatrices doivent être rémunérés correctement, être qualifiés et ne pas être réduits au silence dès que leurs propos dérangent. Leur rôle doit être considéré comme temporaire et les autorités locales ne doivent pas s’en servir comme alibi pour ne pas résoudre les problèmes à long terme.

9.3 Mécanisme indépendant habilité à traiter les plaintes contre les membres des forces de l’ordre

96. Au-delà de ces efforts, des mécanismes indépendants et efficaces de signalement d’abus policiers doivent également être en place, et doivent pouvoir recueillir la confiance des Roms et des Gens du voyage. La mise en place d’un organe indépendant de la police et du parquet, chargé d’enquêter sur les allégations de discrimination raciale et de comportements abusifs à motivation raciste de la police fait ainsi partie intégrante des mesures préconisées par l’ECRI dans sa recommandation de politique générale n° 11 précitée.

9.4 Formations

97. Il va de soi qu’il ne sera pas possible de lutter contre le racisme dans les activités de la police sans impliquer la police dans cet effort. La mise en place de formations, basées sur des modèles performants déjà existants, est nécessaire.
98. Je note toutefois la mise en garde de M. Rorke à cet égard, selon lequel une approche «thérapeutique» individuelle ne suffira pas à venir à bout du racisme institutionnel, car aucune formation ne peut empêcher les individus d’être racistes. Il faut en revanche former les membres des forces de l’ordre à exercer leurs prérogatives et leurs fonctions dans le plein respect de l’ensemble des droits humains. Cette formation devrait être obligatoire pour toutes celles et tous ceux qui exercent une fonction publique et disposent de moyens de coercition.
99. Les personnes appartenant aux communautés racialisées doivent également bénéficier de formations ou de campagnes de sensibilisation, de manière à ce qu’elles puissent défendre leurs droits et qu’elles aient les moyens de les faire respecter. Le programme JUSTROM mentionné plus haut est un exemple très intéressant de ce type d’initiative.

9.5 Connaissance de l’histoire et de la culture des Roms et des Gens du voyage

100. Enfin, dans le cadre de la lutte contre l’antitsiganisme et l’antinomadisme existant plus généralement au sein de nos sociétés, l’enseignement de l’histoire et la sensibilisation à la culture des Roms et des Gens du voyage sont des axes d’action à ne pas négliger.

10 Conclusions

101. Le racisme institutionnel des forces de l’ordre à l’égard des Roms et des Gens du voyage peut être résumé, dans sa formulation la plus simple, à un déséquilibre discriminatoire terrible: d’une part, les Roms et les Gens du voyage font très souvent l’objet d’une surveillance, de contrôles et d’un usage de la force excessifs par les membres des forces de l’ordre, en violation de leurs droits; d’autre part, lorsque ces populations sont victimes d’infractions pénales (que celles-ci soient commises par des personnes détentrices de l’autorité publique ou par des particuliers), les réponses apportées sont très souvent inadéquates.
102. La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme à cet égard confirme que cette situation peut mener à des violations graves des droits humains – notamment du droit à la vie, de l’interdiction de la torture, et de l’interdiction de la discrimination. Trop souvent, lorsque des faits susceptibles de constituer de telles infractions sont commis à l’encontre de Roms ou de Gens du voyage, aucune enquête effective permettant d’élucider ces faits n’est menée, laissant les victimes sans recours et sans remède, en violation aussi de leurs droits.
103. Nous ne pourrons lutter efficacement contre ces problèmes que si nous reconnaissons que le racisme contre les Roms et les Gens du voyage va bien au-delà de cas isolés de brutalités policières. L’antitsiganisme et l’antinomadisme sont en effet manifestes dans la manière dont les Roms et les Gens du voyage sont contrôlés par les forces de l’ordre et dans la culture de l’impunité qui prévaut encore trop souvent à l’égard de ces pratiques.
104. D’autres politiques – comme par exemple la pénalisation de la mendicité ou du sans-abrisme – ainsi que le profilage racial ont pour effet d’aggraver cette situation, en multipliant les situations dans lesquelles les Roms et les Gens du voyage, notamment les membres de ces communautés qui vivent marginalisés et/ou dans la pauvreté, entrent en contact avec les forces de l’ordre.
105. Les États membres du Conseil de l'Europe doivent redoubler d'efforts pour prévenir ces violations des droits humains, et pour y apporter des réponses adéquates lorsqu’elles se produisent. Ils doivent demander des comptes à toutes celles et tous ceux qui les commettent et démanteler les systèmes et cultures institutionnels et le climat d'antitsiganisme et d’antinomadisme dominant qui permettent à ces pratiques de perdurer. Ils doivent aussi tirer des enseignements des bonnes pratiques élaborées et mises en œuvre dans certains États et s'appuyer sur celles-ci.