B Exposé des motifs
préparés par M. Liddell-Grainger et Mme Christoffersen,
corapporteurs
1 Introduction
1. Le 11 octobre 2017, l’Assemblée
parlementaire a adopté la
Résolution 2184 (2017) «Le fonctionnement des institutions démocratiques en
Azerbaïdjan»
Note,
dans laquelle elle soulevait un certain nombre de préoccupations
sérieuses concernant la séparation des pouvoirs, l’indépendance
du système judiciaire et la situation des droits humains dans le
pays.
2. Nous avons été désignés le 24 mai 2022 (M. Ian Liddell‑Grainger)
et le 12 octobre 2022 (Mme Lise Christoffersen)
pour remplacer respectivement M. Richard Bacon (Royaume‑Uni, CE/DA)
et M. Stefan Schennach (Autriche, SOC).
3. Depuis l’adoption de la
Résolution 2184 (2017), nous avons, ainsi que les précédents corapporteurs, publié
plusieurs déclarations concernant l’évolution de la situation en
Azerbaïdjan
Note.
En outre, le précédent corapporteur, M. Schennach, a effectué une
visite d’information à Bakou du 4 au 6 juillet 2019, dont les résultats
sont résumés dans sa note d’information de septembre 2019
Note.
4. Nous avons effectué une visite dans ce pays du 3 au 7 juin 2023
pour évaluer les progrès réalisés par l’Azerbaïdjan en ce qui concerne
le respect des obligations et engagements lui incombant en qualité
d’État membre du Conseil de l’Europe. Au cours de notre visite,
nous avons rencontré les ministres des Affaires étrangères, de l’Intérieur
et de la Justice, le vice‑président de la Cour suprême, le procureur
général et la médiatrice, les chefs des partis politiques représentés
au parlement et la délégation azerbaïdjanaise à l’Assemblée. Nous
nous sommes également entretenus avec des représentants de l’ordre
des avocats, de la société civile et de l’opposition extraparlementaire,
ainsi qu’avec des proches de personnes qui seraient détenues pour
des motifs politiques («prisonniers politiques»), et nous nous sommes
rendus dans la ville d’Aghdam, qui a été restituée à l’Azerbaïdjan
après la guerre de 2020 avec l’Arménie, en vertu de la Déclaration
trilatérale signée le 9 novembre 2020 par Ilham Aliyev, Président
de la République d’Azerbaïdjan, Nikol Pashinyan, Premier ministre
de la République d’Arménie, et Vladimir Poutine, Président de la
Fédération de Russie (la «Déclaration trilatérale»). Après notre
visite, le 13 juin 2023, nous avons fait une déclaration reflétant
nos conclusions et nos préoccupations
Note.
5. Nous tenons à remercier la délégation azerbaïdjanaise pour
son hospitalité et l’excellente organisation de cette visite et
en particulier pour le voyage jusqu’à Aghdam, qui s’est déroulé
en une journée malgré la distance de 300 km entre Bakou et Aghdam.
Nous avons eu un dialogue fructueux avec les autorités et nous leur
sommes reconnaissants de leur volonté de nous fournir des informations
sur les questions en jeu, y compris celles qui sont politiquement
sensibles ou juridiquement complexes.
6. Les 20 et 21 novembre 2023, une autre visite à Bakou a eu
lieu (avec la participation d’une seule corapporteure, Mme Christoffersen).
Le programme comprenait trois réunions: avec des fonctionnaires
du ministère de la Justice, avec des fonctionnaires et des procureurs
du Bureau du Procureur général et avec la délégation azerbaïdjanaise
auprès de l’Assemblée. Malheureusement, les rencontres prévues avec
certaines personnes détenues prétendument pour des motifs politiques
n’ont pas eu lieu faute d’autorisation des autorités exécutives.
2 Questions
en jeu
7. La République d’Azerbaïdjan
est devenue le 43e État membre du Conseil
de l’Europe le 25 janvier 2001. Au moment de son adhésion, le pays
a pris un certain nombre d’engagements spécifiques qu’il est convenu d’honorer.
Ces engagements sont énoncés dans l’
Avis 222 (2000) de l’Assemblée. Elle a ainsi accepté les obligations
qui incombent à tous les États membres en vertu de l’article 3 du
Statut du Conseil de l’Europe (STE no 1),
à savoir le respect des principes d’une démocratie pluraliste et
de l’État de droit ainsi que le principe en vertu duquel toute personne
placée sous sa juridiction doit jouir des droits humains et des
libertés fondamentales.
8. L’Azerbaïdjan est actuellement partie à 67 conventions du
Conseil de l’Europe
Note. Il a récemment ratifié le quatrième
Protocole additionnel à la Convention européenne d’extradition (
STCE n° 212), entré en vigueur le 1er mai 2023. Le 30 octobre 2023,
l’Azerbaïdjan a signé la Convention du Conseil de l’Europe contre
le trafic d’organes humains (
STCE
no 216).
9. Le
Plan d’action pour
l’Azerbaïdjan 2022‑2025 a été adopté par le Comité des Ministres du Conseil
de l’Europe le 16 février 2022. Il vise à soutenir les efforts du
pays pour honorer ses obligations en tant qu’État membre du Conseil
de l’Europe et à harmoniser la législation avec les normes européennes
et internationales, à renforcer les capacités des institutions,
à instaurer de bonnes pratiques et, en fin de compte, à améliorer
la qualité de vie des citoyens de l’Azerbaïdjan. Dans le cadre de
ce Plan d’action, le Conseil de l’Europe et les autorités azerbaïdjanaises
sont convenus de continuer à mener conjointement, par le biais de
programmes de coopération, des réformes visant, entre autres, à
promouvoir l’application de la jurisprudence de la Cour européenne
des droits de l’homme, à améliorer le système de justice pénale
et à garantir les libertés fondamentales. Les parties prenantes
ont identifié de nombreux domaines de coopération. Le budget global de
ce plan d’action s’élève à 9,6 millions d’euros.
10. La dernière résolution de l’Assemblée adoptée dans le cadre
du suivi du pays, la
Résolution 2184 (2017), évoquait un certain nombre de préoccupations sérieuses
concernant les freins et contrepoids (en particulier la séparation
des pouvoirs et le contrôle parlementaire insuffisant sur l’exécutif), l’indépendance
du pouvoir judiciaire et la situation des droits humains, en mettant
l’accent sur la liberté des médias et la liberté d’expression, la
liberté d’association et la liberté politique, ainsi que les conditions
de détention et les allégations de torture et de mauvais traitements
de la part des forces de l’ordre. Elle appelait également les autorités
azerbaïdjanaises à «mettre fin à la répression systémique des défenseurs
des droits humains, des médias et des personnes qui critiquent le
gouvernement», à «examiner les affaires desdits “prisonniers politiques”/”prisonniers
d’opinion” placés en détention du chef d’une infraction pénale à
la suite de procès dont la conformité avec les normes relatives
aux droits humains a été contestée par la Cour européenne des droits
de l’homme, la société civile et la communauté internationale»,
et à «utiliser tous les moyens possibles pour libérer les détenus
dont l’incarcération soulève des doutes justifiés et des préoccupations
légitimes». Elle appelait également les autorités azerbaïdjanaises
à garantir rapidement la pleine exécution des arrêts de la Cour
européenne des droits de l’homme, et à coopérer plus étroitement
avec le Comité des Ministres et le Service de l’exécution des arrêts
de la Cour européenne des droits de l’homme.
11. L’adoption de la
Résolution 2184 (2017) s’est accompagnée de celle de la
Résolution 2185 (2017) «Présidence azerbaïdjanaise du Conseil de l’Europe:
quelles sont les suites à donner en matière de respect des droits
de l’homme?», fondée sur un rapport de la commission des questions
juridiques et des droits de l’homme
Note qui
exprimait des préoccupations similaires à celles des corapporteurs
de la commission de suivi.
12. Depuis lors, sur la base de rapports d’autres commissions,
l’Assemblée a également adopté d’autres textes relatifs à la situation
des droits humains et de l’État de droit en Azerbaïdjan: la
Résolution 2509 (2023) «La répression transnationale, une menace croissante
pour l’État de droit et les droits de l’homme» (concernant les restitutions
et les enlèvements transfrontaliers)
Note,
la
Résolution 2494 (2023) «Mise en œuvre des arrêts de la Cour européenne des
droits de l’homme»
Note,
la
Résolution 2418 (2022) «Violations alléguées des droits des personnes LGBTI
dans le Caucase du Sud»
Note,
la
Résolution 2362 (2021) «Restrictions des activités des ONG dans les États membres
du Conseil de l’Europe»
Note,
la
Résolution 2322 (2020) «Cas signalés de prisonniers politiques en Azerbaïdjan»
Note et la
Résolution 2279 (2019) «Lessiveuses: faire face aux nouveaux défis de la lutte
internationale contre la criminalité organisée, la corruption et
le blanchiment des capitaux» (sur le phénomène de «lessiveuse» azerbaïdjanaise)
Note.
L’Assemblée a également examiné de plus près la situation et le
conflit au Haut-Karabakh
Note dans
ses récentes
Résolution
2517 (2023) et
Recommandation
2260 (2023) «Situation humanitaire dans le Haut-Karabakh»
Note, la
Résolution 2508 (2023) «Assurer un accès libre et sûr par le corridor de Latchine»
Note et
la
Résolution 2391 (2021) «Conséquences humanitaires du conflit entre l’Arménie
et l’Azerbaïdjan/le conflit du Haut-Karabakh»
Note.
13. Les résolutions susmentionnées de l’Assemblée illustrent bien
le fait que la majorité des préoccupations soulevées dans sa
Résolution 2184 (2017) restent valables et que certains nouveaux développements inquiétants
doivent être examinés, malgré quelques évolutions positives. Les
questions non résolues liées au conflit du Haut-Karabakh ajoutent
un autre niveau de complexité au tableau. Bien que nous soyons généralement
satisfaits du dialogue mené avec les autorités et de leur volonté
de nous fournir des informations, nous ne pouvons pas fermer les
yeux sur les nombreuses questions très préoccupantes qui affectent
l’état de la démocratie, l’État de droit et la protection des droits
humains. Par conséquent, le présent rapport fera le point sur les
développements concernant les questions soulevées dans la
Résolution 2184 (2017), qui concernent principalement la situation des droits
humains dans le pays. D’autres – et nouveaux – sujets seront également
examinés.
3 Questions
liées au conflit du Haut-Karabakh
14. Depuis plus de 30 ans, l’Arménie
et l’Azerbaïdjan sont en conflit au sujet du Haut-Karabakh et des régions
voisines, qui étaient occupées par les forces arméniennes et séparatistes
après le conflit de 1992-1994 et ce malgré les Résolutions 822 (1993), 853
(1993), 874 (1993) et 884 (1993) du Conseil de sécurité des Nations
Unies les appelant à se retirer des territoires occupés. À l’automne 2020,
l’Azerbaïdjan a repris le contrôle de certaines parties de son territoire
après une guerre de 44 jours qui a causé la perte de plus de 6500 vies
humaines et s’est achevée avec la Déclaration trilatérale. Bien
que les deux pays aient reconnu leur intégrité territoriale, aucun
accord de paix n’a encore été signé et de nombreuses questions humanitaires
et relatives aux droits humains restent en suspens, principalement
en raison de la présence d’une population arménienne en Azerbaïdjan
et du retour, sur leurs terres d’origine, de personnes azerbaïdjanaises
déplacées à l’intérieur du pays. Le conflit des années 1990 a eu
pour conséquences le déplacement d’environ 700 000 personnes et
la disparition d’environ 3 890 personnes en Azerbaïdjan et d’un
millier en Arménie
Note. Après la reprise des hostilités
en 2020, le nombre de personnes disparues a augmenté des deux côtés
Note.
15. La région du Haut-Karabakh et de ses environs fait partie
des zones les plus contaminées par les mines dans le monde. La plupart
des mines ont été posées pendant le conflit au début des années
1990
Note. Selon les autorités azerbaïdjanaises,
elles ont été posées par les forces arméniennes et les cartes fournies
par l’Arménie ne sont pas fiables (seulement 25 % des indications
seraient exactes). Il est possible que l’Arménie, qui était responsable
de l’exécution de travaux de génie civil et de fortification pendant
l’occupation de cette zone, soit toujours en possession de cartes
désignant précisément l’emplacement des mines. Des personnes sont encore
aujourd’hui tuées et blessées par les mines
Note. Entre le
10 novembre 2020 et le 15 octobre 2023, 194 accidents provoqués
par des explosions de mines terrestres ont eu lieu en Azerbaïdjan,
faisant 65 morts et 268 blessés graves. Le nombre de victimes de
mines terrestres et d’armes à sous-munitions au cours des 30 dernières
années s’élève à 3 412. La présence de mines et d’armes à sous-munitions
représente une grave menace pour la vie et la sécurité des personnes
et entrave sérieusement le retour des personnes déplacées. Le Programme
des Nations Unies pour le développement (PNUD) soutient l’Agence
nationale azerbaïdjanaise de lutte contre les mines (ANAMA) en lui
apportant une expertise technique, des équipements, un développement
des capacités et un financement. Le chef des opérations de l’ANAMA
a estimé qu’il faudra peut-être jusqu’à 10 ans pour déminer complètement
le territoire
Note.
Ni l’Arménie ni l’Azerbaïdjan n’ont ratifié la
Convention
des Nations Unies sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi
de certaines armes classiques qui peuvent être considérées comme
produisant des effets traumatiques excessifs ou comme frappant sans discrimination et ses protocoles pertinents (II et V), qui interdisent
ou limitent l’emploi de certaines armes classiques, telles que les
mines antipersonnel ou les bombes à sous‑munitions.
16. Des violations du droit international humanitaire continuent
d’être signalées et aucun progrès notable n’a été constaté dans
les enquêtes sur les allégations de crimes de guerre et autres violations
du droit international humanitaire commis pendant le conflit entre
l’Arménie et l’Azerbaïdjan en 2020 et dans la période qui a suivi
immédiatement. Il est très important de faire traduire en justice
les auteurs de ces crimes pour mettre fin à l’impunité et assurer
une paix et une réconciliation durables dans la région. La Commissaire
aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe a reçu des témoignages
crédibles d’ONG, de victimes et de leurs familles concernant des
violations du droit international humanitaire ainsi que de graves
violations des droits humains par les parties au conflit (mauvais
traitements, torture, décapitation, mutilation ou autres formes
de spoliation des cadavres, usage indiscriminé ou disproportionné
de la force, exécutions extrajudiciaires sommaires ou arbitraires)
Note.
La Commissaire se dit également préoccupée par la question des prisonniers,
en particulier des prisonniers arméniens en Azerbaïdjan. Selon les
autorités azerbaïdjanaises, onze procédures pénales ont été ouvertes
en lien avec les infractions qui auraient été commises par les forces
armées de la République d’Azerbaïdjan pendant la guerre de 2020,
au titre desquelles quatre militaires ont été traduits en justice
et condamnés pour des crimes commis contre des Arméniens lors du
conflit armé. Par ailleurs, le 29 juillet 2023, Vagif Khachatryan,
Arménien de 68 ans résidant au Haut-Karabakh, a été arrêté au poste
de contrôle du corridor de Latchine par des gardes-frontières azerbaïdjanais
au moment de son évacuation médicale par le Comité international
de la Croix-Rouge (CICR). Étant donné qu’il figurait sur une liste
de personnes recherchées depuis novembre 2013, il a ensuite été
placé en détention provisoire dans une prison azerbaïdjanaise et
accusé de crimes de guerre qui auraient été commis en 1991 lors
de la première guerre du Karabakh. Début novembre 2023, il a été
condamné à 15 ans de prison.
17. L’Azerbaïdjan et l’Arménie ont déposé des requêtes interétatiques
devant la Cour européenne des droits de l’homme contenant des allégations
de violations généralisées de la Convention européenne des droits
de l’homme, concernant notamment des exécutions, des mauvais traitements
et des mutilations de combattants et de civils. Sept affaires interétatiques
sont actuellement pendantes devant la Cour en lien avec la guerre de 2020
Note. Les deux pays
ont également engagé des procédures devant la Cour internationale
de justice relatives à des violations présumées de la Convention
internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination
raciale. L’Azerbaïdjan n’est pas Partie au Statut de Rome de la
Cour pénale internationale, tandis que l’Arménie l’a ratifié le
13 octobre 2023.
18. La sécurité le long de la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan
reste fragile, en raison de l’absence de démarcation et de violations
fréquentes du cessez‑le‑feu. À la suite d’un accord avec l’Azerbaïdjan
et l’Arménie, l’Union européenne a déployé, en février 2023, une
mission civile en Arménie.
19. Le 19 septembre 2023, l’Azerbaïdjan a lancé des «activités
locales de lutte contre le terrorisme dans la région économique
du Karabakh» en réaction à la mort de deux civils et de quatre policiers
lors d’accidents provoqués par des mines terrestres qui auraient
été posées par les forces armées arméniennes. L’opération militaire
aurait fait plus de 200 morts et de 400 blessés, dont des civils
et des enfants. Les forces russes de maintien de la paix, qui ne
sont pas intervenues pour empêcher ce recours à la force, ont évacué
vers leur base plusieurs villages situés sur le front (environ 13 400
personnes, dont plusieurs centaines d’enfants). Le 20 septembre
2023, un accord a été conclu sur une cessation complète des hostilités
et semble avoir été respecté. Le 28 septembre 2023, les autorités
autoproclamées de la République du Haut-Karabakh ont annoncé qu’elles
se dissoudraient et qu’elles cesseraient d’exister au 1er janvier
2024
Note.
20. Cette action militaire, condamnée par l’Assemblée dans sa
Résolution 2517 (2023), a eu lieu après une période de tension de
dix mois au cours de laquelle la population arménienne de la région
s’était vu refuser un accès libre et sûr au corridor de Latchine,
où se trouve la seule route lui permettant de rejoindre l’Arménie
Note, au
mépris manifeste de la Déclaration trilatérale
Note et des mesures provisoires de la Cour
internationale de justice
Note et
de la Cour européenne des droits de l’homme
Note.
Le blocus du corridor de Latchine a perturbé de manière prolongée
la circulation des personnes, l’accès aux biens, services et approvisionnements
en énergie essentiels, entraînant le risque d’affamer lentement
la population arménienne locale (environ 120 000 personnes). Le
Conseil de l’Europe
Note et les institutions
de l’Union européenne
Note ont condamné ce blocus, qui a fait
l’objet de discussions au Conseil de sécurité des Nations Unies
en août 2023
Note.
21. En conséquence de cette situation et de l’action militaire
des 19 et 20 septembre 2023, plus de 100 600 Arméniens du Haut-Karabakh,
représentant près de 99 % des habitants de la région, ont fui en Arménie
en l’espace de quelques jours seulement à la fin du mois de septembre,
ce qui a fait naître des soupçons (principalement chez les autorités
arméniennes, mais pas seulement
Note) quant à une situation s’apparentant
à de nombreux égards à du nettoyage ethnique. À l’issue de sa visite
dans la région en octobre 2023, la Commissaire aux droits de l’homme
du Conseil de l’Europe s’est dite «choquée» de constater que la ville
de Khankendi (Stepanakert, en arménien), capitale de la région,
était quasiment déserte après le départ de sa population
Note. La question des
droits humains, la situation humanitaire des Arméniens du Karabakh
et les obligations internationales de l’Azerbaïdjan ont fait l’objet
d’une audition conjointe le 12 octobre 2023 de la commission de
suivi avec la commission des questions juridiques et des droits
de l’homme et la commission des migrations, des réfugiés et des
personnes déplacées
Note. Dans la Résolution 2517
(2023) susmentionné, l’Assemblée n’a pas exclu l’ouverture d’une
procédure complémentaire conjointe entre le Comité des Ministres et
elle-même. Le 19 novembre 2023, la Cour internationale de Justice
a rendu une ordonnance stipulant que l'Azerbaïdjan devait veiller
à ce que les personnes ayant quitté le Haut-Karabakh après le 19
septembre et qui souhaitent y retourner puissent le faire de manière
sûre, sans entrave et rapidement (dans l'affaire
Arménie c. Azerbaïdjan, concernant
l'application de la Convention internationale sur l'élimination
de toutes les formes de discrimination raciale).
22. Nous avons discuté de la situation au Haut-Karabakh lors de
notre visite à Aghdam et de nos réunions au parlement et avec le
ministre des Affaires étrangères. Nous avons été informés des récentes
mesures prises par l’Azerbaïdjan et l’Arménie pour parvenir à un
accord de paix et espérons que les deux gouvernements intensifieront
leurs négociations bilatérales à cet égard. Nous avons également
été informés des projets des autorités azerbaïdjanaises visant à
déminer la région du Haut-Karabakh et ses environs et à reconstruire
toutes les infrastructures détruites dans cette zone, ainsi que
de la situation dans le corridor de Latchine. Les autorités nous
ont fait part en outre des mesures envisagées pour l’intégration
de la population arménienne, notamment l’octroi de la nationalité;
malheureusement, ces mesures semblent aujourd’hui présenter moins
d’intérêt après l’exode massif vers l’Arménie. Les autorités azerbaïdjanaises
soulignent toutefois qu’elles sont prêtes à accepter de réintégrer
les personnes qui souhaitent retourner dans le pays et qui acceptent
la compétence de l’Azerbaïdjan, et qu’elles ont mis en place un
système d’enregistrement spécial à cette fin.
4 Contexte
politique
23. La République d’Azerbaïdjan
est dotée d’un système de gouvernement présidentiel dans lequel
le président exerce des pouvoirs constitutionnels étendus vis‑à‑vis
des autres branches du pouvoir, y compris le parlement (Milli Majlis).
Depuis 2016, le président peut dissoudre le parlement, ce qui rend
ce dernier inefficace en tant que contre‑pouvoir
Note.
La Commission européenne pour la démocratie par le droit (Commission
de Venise), dans son avis sur les amendements constitutionnels de 2016,
a conclu qu’ils étaient incompatibles avec les normes démocratiques
européennes
Note. Le président soumet en
outre des propositions au Milli Majlis concernant la nomination
des juges de la Cour constitutionnelle, de la Cour suprême et des
cours d’appel. Il nomme les juges d’autres juridictions et nomme
et révoque le procureur général, avec l’accord du parlement. En
sa qualité de chef de l’exécutif, il désigne également les vice‑présidents
de la République et nomme et préside le cabinet des ministres, ainsi
que les autorités exécutives centrales et régionales
Note.
Force est donc de constater que la question de l’équilibre des pouvoirs
en Azerbaïdjan reste très problématique, bien que la séparation
des pouvoirs soit inscrite dans la Constitution et que le parlement
exerce un contrôle très limité sur l’exécutif (possibilité, notamment,
de déposer une motion de censure visant le gouvernement et de rejeter
le véto du Président).
24. L’élection présidentielle anticipée la plus récente a eu lieu
le 11 avril 2018 et a été convoquée par le président (bien que la
Commission de Venise ait estimé que la disposition permettant au
président sortant de convoquer une élection présidentielle anticipée
est incompatible avec les normes démocratiques). Le Président Ilham
Aliyev (au pouvoir depuis 2003 – et qui est également le président
du Parti du nouvel Azerbaïdjan, le YAP) s’est présenté et a remporté
un quatrième mandat consécutif avec 86,02 % des suffrages valablement
exprimés. Les amendements constitutionnels de 2016 ont porté le
mandat présidentiel à 7 ans, de sorte que les prochaines élections
devraient avoir lieu en 2025.
25. Le taux de participation à cette élection a été de 74,3 %.
Certains partis d’opposition ont tenté de la boycotter, en raison
des restrictions touchant aux libertés politiques et qui rendaient
impossible une véritable concurrence. D’autres, qui avaient présenté
leurs candidats, se sont plaints du peu de temps dont ils disposaient
pour faire campagne et des conditions inéquitables qui leur étaient
imposées. Une figure importante de l’opposition, Ilgar Mammadov,
n’a pas pu se présenter car il a été maintenu en prison malgré les arrêts
de la Cour européenne des droits de l’homme (voir ci‑dessous)
Note.
26. La mission internationale d’observation des élections (qui
comprenait des représentants de l’Assemblée) a conclu que l’élection
avait été organisée dans un contexte politique restrictif et selon
des lois portant atteinte aux libertés et droits fondamentaux. Dans
ces circonstances et en l’absence de pluralisme, y compris dans
les médias, l’élection a manqué de véritable concurrence
Note.
27. Les dernières élections législatives (anticipées) ont eu lieu
le 9 février 2020. Elles devaient initialement avoir lieu en novembre 2020,
mais ont été avancées après la dissolution du parlement en décembre 2019.
Les partis d’opposition ont accusé le Président Ilham Aliyev de
limiter leur capacité à faire campagne et ont appelé au boycott
de ces élections. Par conséquent, les principaux partis d’opposition
les ont boycottées. À l’époque, Ilgar Mammadov avait été libéré
de prison mais sa condamnation n’avait pas encore été annulée malgré
les appels du Comité des Ministres aux autorités (dans le cadre
de la mise en œuvre de l’arrêt à cet effet de la Cour européenne
des droits de l’homme). Le taux de participation à ces élections
a été de 46,8 %. Les prochaines élections législatives sont prévues
pour 2025. Le système électoral prévoit des circonscriptions uninominales
au scrutin uninominal à un tour.
28. Le parti au pouvoir, le YAP, a conservé sa majorité, remportant
72 des 125 sièges, chiffre ensuite ramené à 70 en raison de l’invalidation
des résultats dans deux circonscriptions. Le deuxième parti du pays
(le Parti de la solidarité civique) n’a obtenu que trois sièges.
Plusieurs autres partis mineurs ont obtenu un siège. 41 sièges reviennent
à des indépendants. La mission internationale d’observation des
élections (comprenant des membres de l’Assemblée) a conclu à l’absence
d’un choix authentique, malgré le grand nombre de candidats. L’utilisation
des réseaux sociaux par de nombreux candidats n’a pas compensé l’absence
de couverture de la campagne
Note.
29. Les principaux partis d’opposition ne sont donc pas représentés
au parlement. Il s’agit des partis suivants: le Parti du Front populaire
(présidé par Ali Kerimli), le Parti libéral (présidé par Avaz Temirkhan),
le Parti Musavat (présidé par Arif Hajili) et le Conseil national
des forces démocratiques (présidé par Jamil Hasanli). Le parti REAL
(présidé par Ilgar Mammadov) a obtenu un siège au parlement.
30. La nouvelle loi sur les partis politiques a été adoptée par
le parlement le 16 décembre 2022 et signée par le président le 11 janvier 2023.
À la demande de la commission de suivi, la Commission de Venise
a adopté son avis le 10 mars 2023
Note.
L’avis était critique et soulignait que la nouvelle loi avait instauré
de nouvelles dispositions très problématiques qui risquaient d’avoir
d’autres effets préjudiciables sur le pluralisme dans le pays. Les
plus graves d’entre elles sont les suivantes:
- l’augmentation du nombre minimum de membres qu’un parti
doit compter pour qu’il soit enregistré (de 1 000 à 5 000);
- la nécessité pour les partis politiques déjà enregistrés
de se soumettre à un nouvel enregistrementNote;
- la longueur des délais et la lourdeur de la procédure
prévue pour la création et l’enregistrement des partis politiques;
- l’interdiction de faire fonctionner un parti politique
sans être enregistré auprès de l’État;
- les contraintes réglementaires trop lourdes qui pèsent
sur les structures et le fonctionnement interne des partis;
- le contrôle excessif exercé par le ministère de la Justice
sur les activités des partis et sur les registres des membres des
partis politiques;
- la possibilité de suspendre les activités d’un parti politique,
voire de le dissoudre, dans des situations n’impliquant pas de violations
graves de la législation par ce partiNote.
31. La Commission de Venise a souligné que ces nouvelles réglementations
suscitaient de sérieuses inquiétudes quant au respect du droit à
la liberté d’association. Elle y a répondu par un certain nombre
de recommandations, notamment sur la nécessité de définir plus précisément
l’objectif qui sous‑tend les restrictions imposées à la création
et au fonctionnement d’un parti, de supprimer la terminologie floue
ou vague et de faciliter la création et l’enregistrement des partis
politiques, entre autres en revenant – comme mesure minimale – au
nombre initial de membres requis pour l’enregistrement d’un parti
politique qui figurait dans la loi de 1992 (1 000 membres), ou en
remplaçant l’exigence d’adhésion par d’autres exigences moins rigoureuses
pour établir l’existence d’une base de sympathisants minimum.
32. Lors de notre visite à Bakou, nous avons discuté de la loi
du 16 décembre 2022 sur les partis politiques et en particulier
de l’augmentation – de 1 000 à 5 000 – du nombre minimum de membres
qu’un parti doit compter pour être enregistré. Nos collègues du
parlement nous ont informés du projet de passer d’un système majoritaire
à un système proportionnel pour les élections parlementaires, ce
qui nécessiterait une nouvelle approbation lors d’un référendum
national. Nous avons également rencontré Ilgar Mammadov et des représentants
de l’opposition extraparlementaire. Ils se sont plaints du contexte
restrictif, des restrictions à la liberté d’expression, d’association
et de réunion, des menaces et du harcèlement continus et des détentions arbitraires
répétées. Ils s’inquiétaient également de la nécessité pour les
partis politiques déjà enregistrés de se soumettre à un nouvel enregistrement
et de l’application d’autres dispositions controversées de la loi
sur les partis politiques. Bien que certains partis d’opposition,
dont le parti REAL, aient rencontré des difficultés pour se faire
réenregistrer, le 9 septembre 2023, leurs registres de membres ont
finalement été approuvés.
5 État
de droit
5.1 Lutte
contre la corruption et le blanchiment d’argent
33. Selon l’indice de perception
de la corruption de
Transparency
International (qui offre un indicateur annuel de la corruption dans
le secteur public), en 2022, l’Azerbaïdjan se classait au 157e rang
sur les 180 pays examinés par cette organisation.
34. Selon Transparency International et
Freedom
House, la corruption est généralisée, le pouvoir étant fortement
concentré entre les mains du Président Ilham Aliyev et de sa famille
élargie, et l’opposition politique officielle affaiblie par des
années de persécution. Les rapports d’enquête publiés par des médias
étrangers ces dernières années (le
Consortium
international des journalistes d’investigation au travers des «Panama Papers» et des «Pandora Papers»)
ont révélé des preuves que la famille Aliyev et des personnes qui
lui sont proches ont utilisé leur position pour amasser d’importantes
fortunes privées et transférer l’argent à l’étranger. Dans le système
de la «lessiveuse azerbaïdjanaise»
Note, l’argent passait par l’intermédiaire
de sociétés‑écrans établies principalement au Royaume‑Uni ou dans
ses territoires d’outre‑mer. La lessiveuse azerbaïdjanaise a également
servi pour corrompre certains membres de l’Assemblée parlementaire,
comme le décrit le rapport du Groupe d’enquête indépendant concernant
les allégations de corruption au sein de l’Assemblée parlementaire (GIAC)
datant du 15 avril 2018. Malgré ces mauvaises pratiques, les réformes
et les activités de l’Azerbaïdjan dans le domaine de la lutte contre
le financement du terrorisme et le blanchiment d’argent ont été
évaluées positivement par le Comité d’experts sur l’évaluation des
mesures de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement
du terrorisme (MONEYVAL) à la fin de l’année 2018
Note. En mars 2023, des experts de MONEYVAL
se sont rendus dans le pays pour le cinquième cycle d’évaluation.
Les autorités font savoir qu’elles ont entrepris des activités de
recherche et d’analyse afin d’aligner la législation sur les recommandations
du Groupe d’action financière (GAFI) et les normes internationales.
De nouvelles lois, à savoir la loi sur la lutte contre le blanchiment
de capitaux et le financement du terrorisme et la loi sur les sanctions
financières ciblées, ont ainsi été adoptées, et d’autres lois pertinentes
ont été modifiées afin de s’assurer de la conformité et de l’efficacité
de la législation et des politiques de lutte contre le blanchiment d’argent
et le terrorisme.
35. D’après le Baromètre mondial de la corruption de Transparency
International, 15 % des usagers des services publics ont versé un
pot‑de‑vin au cours des douze mois précédents. Dans son rapport
faisant suite à sa visite dans le pays en 2017, le Comité européen
pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains
ou dégradants (CPT) s’est dit préoccupé par l’absence de progrès
dans la lutte contre la corruption au sein de l’établissement de
détention provisoire n° 2 de Ganja, où les détenus continuaient d’être
obligés de payer pour une majorité de services de base (tels que
les visites, les appels téléphoniques, la réception de colis et
la réception de nourriture au magasin de la prison) auxquels ils
ont droit en vertu de la loi
Note. Les autorités
font savoir qu’elles ont pris des mesures pour suivre les recommandations
figurant dans le rapport du CPT. Une enquête interne a été menée
sur les manquements constatés par le CPT dans certains établissements
pénitentiaires et des mesures de nature disciplinaire ou autre ont
été prises à l’encontre des employés responsables de ces manquements.
Un centre d’appel ((012) 889) a été mis en place au sein du Service
pénitentiaire afin d’assurer la transparence et l’examen rapide
des différentes plaintes.
36. Selon le
rapport 2022 du Département d’État américain sur les pratiques en
matière de droits humains en Azerbaïdjan
Note,
des rapports crédibles font également état de pots‑de‑vin versés
pour obtenir une dispense de service militaire ou des affectations
à des tâches militaires plus faciles. D’après les autorités, une
affaire pénale liée à ce type de corruption a été close et transmise
aux tribunaux compétents pour examen en 2021, tandis que deux autres
affaires similaires ont été closes et transmises aux tribunaux compétents
en 2023. Actuellement, une enquête pénale est en cours dans cinq
affaires similaires. Il semble que le gouvernement ait fait quelques
progrès dans la lutte contre la corruption à l’échelon local. Selon
le département anticorruption du ministère public, en 2022, plus
de 600 affaires pénales ont fait l’objet d’une enquête, 186 ont
été portées devant les tribunaux et 255 personnes ont été condamnées
(mais aucun fonctionnaire de haut rang). Pour ce qui concerne la
prévention et la lutte contre les cas de corruption à haut niveau,
les autorités affirment qu’il s’agit d’une de leurs priorités de
ces dernières années, ce qui leur a permis d’identifier et de poursuivre
des hauts fonctionnaires soupçonnés d’infractions liées à de la
corruption. Des fonctionnaires de rang ministériel, des vice-ministres
et d’autres hauts fonctionnaires ont été poursuivis. Entre 2019
et 2020, des poursuites pénales pour malversation et d’autres infractions
liées ont été engagées contre dix maires. Neuf de ces affaires ont
été transmises aux tribunaux compétents, tandis qu’une affaire est
au stade de l’instruction préliminaire. Dans le cadre des neuf affaires
examinées par les tribunaux, trois maires ont été condamnés à des
peines d’emprisonnement de durée variable et un maire à des travaux
d’intérêt général (les cinq autres affaires sont toujours pendantes).
De plus, des centres de services «ASAN» ont été créés sous l’égide
de l’Agence nationale pour les services publics et l’innovation
sociale afin de veiller à ce que les organismes publics assurent
une prestation de services (au nombre de plus de 300) à la fois
transparente, unifiée et coordonnée.
37. En 2020, le Groupe d’États contre la corruption (GRECO) a
de nouveau évalué la question de la prévention de la corruption
des parlementaires, des juges et des procureurs dans le cadre de
son Quatrième Cycle d’Évaluation. Il a conclu que «seuls des progrès
modestes» pouvaient être constatés dans la mise en œuvre des recommandations
adressées à l’Azerbaïdjan, puisque 14 de ses 21 recommandations
avaient été mises en œuvre de manière satisfaisante et quatre de
manière partielle. À ce moment-là, trois recommandations n’avaient
toujours pas été mises en œuvre, notamment en ce qui concerne la
composition du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) et son
rôle accru dans les nominations judiciaires, la réduction de l’influence
de l’exécutif sur le ministère public et l’amélioration de la transparence
de la déclaration des patrimoines des membres du parlement, des
juges et des procureurs
Note.
Le GRECO a noté des avancées positives en matière de prévention
de la corruption au sein du parlement, en raison de certains progrès accomplis
concernant le cadre des consultations publiques sur les projets
de loi et de l’adoption de la loi sur les règles de conduite éthique
des députés.
38. Lors de notre visite à Bakou, nous avons pris note des différentes
mesures prises par les autorités pour lutter contre la corruption
ainsi que de la mise en œuvre des recommandations du GRECO, notamment
de celles figurant dans son rapport d’évaluation de 2022, adopté
dans le cadre du Cinquième Cycle d’Évaluation sur la «Prévention
de la corruption et promotion de l’intégrité au sein des gouvernements
centraux (hautes fonctions de l’exécutif) et des services répressifs»
(non encore publié). Nous avons discuté de ces questions en particulier
avec le procureur général et le ministre de la Justice. Nous avons
souligné qu’elles devaient être abordées à chaque niveau de l’État,
conformément aux recommandations du GRECO.
39. Les autorités ont fait savoir que les recommandations du GRECO
concernant le CSM avaient été mises en œuvre dernièrement (voir
ci-dessous). Pour ce qui concerne les recommandations visant à accroître
la transparence en matière de déclaration de patrimoine des parlementaires,
des juges et des procureurs, le format de communication des informations
financières (déclaration) et les conditions de communication, ainsi que
les fonctionnaires qui communiquent ces informations financières,
les autorités qui les réceptionnent et les règles de vérification
de celles-ci ont été établis dans la loi du 24 juin 2005 «Règles
relatives à la soumission d’informations financières par les fonctionnaires».
D’autres mesures sont envisagées dans le cadre du «Plan d’action
national visant à renforcer la lutte contre la corruption pour 2022-2026»
(notamment la création d’un système d’échange électronique d’informations
permettant de vérifier la compatibilité des informations financières
communiquées par les fonctionnaires dans leurs déclarations avec
les informations contenues dans les bases de données pertinentes).
5.2 Indépendance
du pouvoir judiciaire
40. Selon des informations crédibles,
des juges et des procureurs ont reçu des instructions de l’administration
présidentielle et du ministère de la Justice, en particulier dans
des affaires politiquement sensibles, et des juges ont régulièrement
accepté des pots‑de‑vin
Note. L’indépendance du système
judiciaire et des procureurs reste problématique, comme le montre
le nombre de détentions arbitraires et d’affaires forgées de toutes
pièces ou entachées d’irrégularités qui ont été portées contre des
opposants, des journalistes critiques et des militants de la société
civile (voir ci‑dessous). Les personnes accusées au pénal se voient souvent
refuser le droit à la présomption d’innocence, à un procès équitable
et public, à la possibilité de communiquer avec un avocat de leur
choix, de préparer correctement leur défense, de confronter les
témoins ou de présenter leurs propres témoins et preuves
Note.
41. Les juges des tribunaux de première instance sont nommés par
le président sur proposition du CSM. Les juges de cours d’appel
et les juges de la Cour suprême sont nommés par le parlement sur
demande soumise par le président, après proposition du CSM. Le CSM
est responsable des nominations, des transferts et de l’évaluation
des juges ainsi que des mesures disciplinaires à leur encontre.
Durant de nombreuses années, sa composition a suscité des inquiétudes
quant à son indépendance, car une minorité seulement de ses membres
juges étaient nommés ou élus par leurs pairs et il était présidé
par le ministre de la Justice. Le GRECO a émis des critiques, notamment
dans son rapport de 2020, au sujet de cette composition non conforme
à la Recommandation
CM/Rec(2010)12 du Comité des Ministres aux États membres sur «Les juges: indépendance,
efficacité et responsabilités»
Note.
42. Dans son rapport de 2020, le GRECO a noté également que des
mesures ont été prises pour accroître le rôle du CSM dans la sélection
des juges, pour mettre en place une formation sur les questions
liées à l’intégrité et fournir des conseils en matière d’éthique
ainsi que, semble‑t‑il, une méthodologie pour les nominations judiciaires.
Le CSM devrait être associé à la nomination de toutes les catégories
de juges.
43. Lors de notre visite à Bakou, nous avons noté avec satisfaction
que le parlement examinait un projet de loi visant à réformer le CSM
et qu’il avait tenu compte des recommandations du Conseil de l’Europe concernant
sa composition. Cette loi a finalement été adoptée le 9 juin 2023.
D’après ses dispositions, le CSM est composé de 15 membres: trois
juges de la Cour suprême élus par la Conférence des juges, trois
juges des cours d’appel élus par la Conférence des juges, trois
juges des tribunaux de première instance élus par la Conférence
des juges, un juge nommé par la Cour constitutionnelle, une personne
nommée par le parlement, une personne nommée par l’autorité exécutive
compétente (ministère de la Justice), une personne nommée par l’Ordre
des avocats, un expert juridique nommé par l’Académie nationale
des sciences de l’Azerbaïdjan et un représentant de la communauté
des juristes élu par la Conférence des juges. Par conséquent, 10
des 15 membres du CSM sont des juges élus par leurs pairs. Il n’y
a qu’un seul représentant du pouvoir exécutif parmi les cinq autres
membres. Le président du CSM est élu parmi les membres juges. Conformément
à la nouvelle législation, les membres juges du CSM et les représentants
de la communauté des juristes ont été élus à l’issue d’un vote ouvert
lors d’une conférence qui s’est tenue cette année et à laquelle
130 juges représentant toutes les juridictions du pays ont participé.
Le CSM a débuté ses travaux dans sa nouvelle composition et a élu
son président (le président de la Cour suprême) lors de sa première
réunion. D’après les autorités, l’indépendance du CSM est garantie
par le fait que toutes ses décisions sont soumises au vote, que
toutes les voix ont chacune le même poids et que les décisions sur
les questions importantes relatives aux juges, y compris leur responsabilité
disciplinaire et leur immunité, ne sont prises que par ses membres
juges. Les décisions du CSM peuvent faire l’objet de recours devant
l’assemblée plénière de la Cour suprême. Les activités du CSM sont
financées directement par le budget de l’État et le montant des
dépenses courantes prévues pour son fonctionnement ne peut être
inférieur à celui de l’exercice précédent.
44. Quant aux procureurs, les principales préoccupations concernent
l’influence indue de l’exécutif sur le ministère public et l’absence
de régime de déclaration de patrimoine; les recommandations du GRECO
à cet égard n’ont pas encore été mises en œuvre. Le GRECO a néanmoins
noté des progrès en ce qui concerne les infractions disciplinaires,
le code de conduite éthique et le système d’évaluation périodique.
En outre, une nouvelle série de critères a été introduite pour le
recrutement des agents des services répressifs, les règles de la
sélection des procureurs par voie de concours ont été étendues aux
postes de procureurs de haut rang et de nouvelles lignes directrices
ont été adoptées sur les activités accessoires. Des améliorations
ont également été apportées en ce qui concerne la formation sur
les questions liées à l’intégrité
Note.
45. Les questions relatives à la réforme du CSM, à la formation
des procureurs et à la lutte contre la corruption sont également
examinées par le Comité des Ministres dans le cadre de l’exécution
des arrêts de la Cour concernant des arrestations et détentions
arbitraires et autres abus du droit pénal à l’encontre de détracteurs
du gouvernement, de militants de la société civile et de défenseurs
des droits humains (groupe Mammadli, voir ci‑dessous). Concernant
l’examen de ce groupe d’affaires, le Comité des Ministres s’est récemment
félicité des informations fournies par les autorités concernant
le retrait de toutes les cages métalliques des salles d’audience
en Azerbaïdjan
Note.
6 Questions
relatives aux droits humains
6.1 Convention
européenne des droits de l’homme
46. L’Azerbaïdjan a ratifié la
Convention européenne des droits de l’homme en 2002. Il a récemment
ratifié le Protocole n° 16 à la Convention (
STCE n° 214)
Note.
Le 8 mars 2023, l’Azerbaïdjan a également signé le Protocole n° 13
à la Convention relatif à l’abolition de la peine de mort en toutes
circonstances (
STE n° 187), mais ne l’a pas encore ratifié.
47. Depuis l’entrée en vigueur de la Convention en Azerbaïdjan
le 15 avril 2002 et jusqu’au 31 décembre 2022, la Cour européenne
des droits de l’homme a rendu 274 arrêts concernant ce pays, dont 263
au moins relatifs à une violation (notamment violation du droit
à un procès équitable, du droit à la liberté et à la sûreté, de
la protection de la propriété et du droit à la liberté de réunion
et d’association)
Note. La Cour n’a conclu à la non‑violation
de la Convention que dans trois de ces 274 arrêts.
48. En 2022, la Cour a traité 320 requêtes concernant l’Azerbaïdjan,
dont 269 qu’elle a déclarées irrecevables ou dont elle n’a pas poursuivi
l’examen. La Cour a prononcé 23 arrêts (portant sur 51 requêtes), dont
22 ont conclu à au moins une violation de la Convention
Note.
49. Selon les dernières statistiques, sur les 74 050 requêtes
pendantes devant la Cour au 31 octobre 2023, 2 050 – soit 2,8 %
– concernaient l’Azerbaïdjan, ce qui place le pays au huitième rang
parmi les États ayant le plus grand nombre de requêtes pendantes
devant la Cour européenne des droits de l’homme
Note.
6.2 Mise
en œuvre des arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme
50. L’Azerbaïdjan fait partie des
dix États membres du Conseil de l’Europe qui ont le plus grand nombre d’arrêts
de la Cour européenne des droits de l’homme non exécutés (c’est‑à‑dire
des arrêts pendants devant le Comité des Ministres, qui surveille
leur exécution conformément à l’article 46, paragraphe 2, de la Convention).
Selon le 16e et dernier Rapport annuel
du Comité des Ministres sur la surveillance de l
‘exécution des
arrêts et décisions de la Cour européenne des droits de l’homme
(Rapport annuel du Comité des Ministres – 2022), le pays se classe
au 4e rang, avec 285 arrêts pendants
devant le Comité des Ministres au 31 décembre 2022 (après l’Ukraine,
la Roumanie et la Türkiye)
Note.
En 2022, le Comité des Ministres a clos l’examen de 35 affaires
concernant l’Azerbaïdjan, dont 32 «affaires de référence» (affaires
ayant été identifiées comme révélant un problème en droit et/ou
en pratique, au niveau national, nécessitant souvent l’adoption
par l’État défendeur de nouvelles mesures à caractère général afin
de prévenir d’éventuelles violations de la Convention similaires
à l’avenir)
Note.
51. Au 22 septembre 2023, 323 affaires étaient pendantes devant
le Comité des Ministres, dont 50 «affaires de référence» et 273
«affaires répétitives» (affaires relatives à un problème structurel
et/ou général déjà soulevé devant le Comité des Ministres dans le
cadre d’une ou plusieurs affaires de référence). Au total, à ce jour,
436 affaires ont été transmises au Comité des Ministres pour supervision,
dont 113 closes par des résolutions finales. Alors que 14 «affaires
de référence» ont été closes, 64 sont toujours pendantes
Note. Beaucoup d’entre elles, concernant
des problèmes structurels, le sont depuis plus de 10 ans
Note.
52. Les affaires/groupes d’affaires placés sous «procédure de
surveillance soutenue» (procédure conçue pour les affaires complexes
ou urgentes et visant à permettre au Comité des Ministres de suivre
de près l’exécution d’un arrêt) concernent:
- les arrestations et les détentions dont la Cour estime
qu’elles constituent un détournement du droit pénal dans l’intention
de punir les requérants et de les réduire au silence (groupe Mammadli)Note;
- les violations du droit à la liberté d’expression (groupe
d’affaires Mahmudov et Agazade concernant des condamnations injustifiées
et des peines d’emprisonnement de journalistes en guise de sanction
pour diffamationNote et l’arrêt Khadija IsmayilovaNote concernant également
une violation du droit au respect de la vie privée et de la réputation
d’une journaliste d’investigation renommée);
- les violations du droit à la liberté de réunion liées
à la dispersion de manifestations pacifiques non autorisées et qui
ne présentaient aucune menace pour l’ordre public (groupe Gafgaz
Mammadov)Note;
- le recours à l’usage excessif de la force par les forces
de sécurité et l’ineffectivité des enquêtes s’y rapportant (groupes
Muradova, Mammadov (Jalaloglou) et Mikayil Mammadov)Note;
- les affaires concernant la non‑exécution de décisions
finales de tribunaux nationaux, notamment les ordonnances d’expulsion
de personnes déplacées à l’intérieur du pays occupant illégalement
des maisons ou des appartements (groupe MirzayevNote, qui représentent
une part importante des affaires non exécutées en Azerbaïdjan),
les décisions relatives à d’autres types de droits de propriété,
tels que le droit d’utiliser un terrain (groupe HumbatovNote) et des décisions
ordonnant la réintégration des requérants dans leurs postes précédents
(groupe TarverdiyevNote);
- l’arrêt Sargsyan concernant l’impossibilité pour les personnes
déplacées pendant la phase militaire active du conflit du Haut-Karabakh
d’accéder à leur domicile ou à leurs biens dans la régionNote;
- les violations du droit à des élections libres et équitables
en raison de l’application arbitraire de la législation électorale
dans le cadre des élections législatives de 2005 et 2010 (groupe
Namat Aliev)Note;
- les conditions de détention inhumaines et dégradantes
ainsi que l’iniquité des procédures civiles et pénales (groupe des
deux affaires: Insanov c. AzerbaïdjanNote et Rzakhanov c. Azerbaïdjan)Note;
- les violations du droit au respect de la vie privée et
du droit à un procès équitable en raison de la radiation d’avocats
(groupe Namazov)Note;
- l’arrêt Makuchyan et MinasyanNote concernant l’absence d’action
efficace de la part de l’État azerbaïdjanais pour dissuader la commission
d’infractions contre la vie des personnes, en raison de l’impunité
accordée à un officier azerbaïdjanais ayant assassiné deux officiers
arméniens lors d’un événement de l’OTAN à Budapest en 2004;
- le transfert extrajudiciaire de requérants par l’État
azerbaïdjanais vers la Türkiye et le déni des garanties effectives
de protection contre l’arbitraire (Shenturk
et autres c. Azerbaïdjan)Note;
- deux affaires concernant des violations de la liberté
de religion des Témoins de Jéhovah, en raison de l’absence d’un
système de service alternatif pour les objecteurs de conscienceNote et d’un refus d’autoriser
l’importation de livres religieuxNote.
53. En outre, le Comité des Ministres supervise, dans le cadre
de la «surveillance standard» (c’est‑à‑dire la surveillance appliquée
à toutes les affaires, principalement effectuée par le Service de
l’exécution des arrêts), l’exécution de plus de 140 affaires (arrêts
et règlements amiables), y compris des arrêts concernant l’extradition
(groupe Garayev
Note),
des procédures pénales inéquitables à l’encontre de certains opposants (groupe
Huseyn et autres
Note),
des violations du droit à la liberté d’association en raison d’obstacles
à l’enregistrement des associations (groupe Ramazanova
Note),
des affaires concernant des expulsions illégales et d’autres violations
du droit à la protection de la propriété (
Akhverdiyev
c. AzerbaïdjanNote) et des affaires de détention
provisoire sans décision judiciaire (
Farhad
Aliev c. Azerbaïdjan)
Note.
54. En ce qui concerne la satisfaction équitable accordée par
la Cour dans les affaires contre l’Azerbaïdjan, elle s’est élevée
à 890 490 euros en 2021, 986 152 euros en 2022 et 407 035 euros
au premier semestre 2023 (jusqu’au 8 juin 2023)
Note.
En 2022, la satisfaction équitable a été payée dans les délais dans
13 cas et hors délais dans 25 cas. Au 31 décembre 2022, la confirmation
du paiement de la satisfaction équitable était attendue dans 73 cas
(dont 45 cas attendaient depuis plus de six mois, c’est‑à‑dire hors
du délai de paiement) et 3 cas n’attendaient que des intérêts moratoires
Note.
55. Selon le Rapport annuel du Comité des Ministres
Note, en 2022, les autorités azerbaïdjanaises
ont soumis un total de 47 plans d’action
Note,
bilans d’action
Note et communications.
Fin 2022, le Service de l’exécution des arrêts de la Cour européenne
des droits de l’homme attendait toujours des plans/bilans d’action
initiaux pour 17 groupes/affaires (malgré l’expiration du délai
prolongé à cet égard). Des plans/bilans d’action mis à jour ou des
communications contenant des informations supplémentaires étaient
attendus pour six affaires.
56. En ce qui concerne les progrès dans l’exécution des arrêts
contre l’Azerbaïdjan en 2022, le Rapport annuel du Comité des Ministres
souligne la clôture des affaires Azizov et Novruzlu (voir le groupe
Mammadli ci‑dessous), l’arrêt
Sargsyan
c. Azerbaïdjan (dans lequel le Comité des Ministres s’est
félicité de la volonté des autorités azerbaïdjanaises de procéder
au paiement de la satisfaction équitable octroyée par la Cour, moyennant
la volonté réciproque des autorités arméniennes d’effectuer le paiement
de la satisfaction équitable dans le cadre de l’affaire
Chiragov et autres c. Arménie),
des affaires du groupe Namazov (voir ci‑dessous) et des affaires
concernant la liberté d’expression (voir ci‑dessous)
Note.
57. En 2022 et 2023, le Service de l’exécution des arrêts de la
Cour européenne des droits de l’homme a effectué des visites à Bakou
pour discuter de la mise en œuvre des arrêts de la Cour et renforcer
sa coopération avec les autorités azerbaïdjanaises. Parallèlement,
un nouveau projet du Conseil de l’Europe «Soutien à l’amélioration
de l’exécution des arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme
par l’Azerbaïdjan» a été lancé, dans le cadre du Plan d’action du
Conseil de l’Europe pour l’Azerbaïdjan (2022‑2025). Le projet, qui
a débuté en septembre 2022, est financé par le Fonds fiduciaire
pour les droits de l’homme du Conseil de l’Europe et vise à soutenir
la révision des pratiques nationales afin d’assurer la prévention
– et la réparation – des violations des droits humains qui se produisent
dans les affaires les plus fréquentes déposés auprès de la Cour
Note.
58. La mise en œuvre des arrêts de la Cour européenne des droits
de l’homme contre l’Azerbaïdjan a été récemment examinée par l’Assemblée
dans sa
Résolution 2494 (2023). L’Assemblée note que l’Azerbaïdjan est l’un des États
membres du Conseil de l’Europe qui compte le plus grand nombre d’arrêts
de la Cour non exécutés et qui est confronté à de graves problèmes
structurels ou complexes dont certains ne sont pas réglés depuis
plus de dix ans. Le rapporteur de la commission des questions juridiques
et des droits de l’homme, M. Constantinos Efstathiou (Chypre, SOC),
a abordé cette question lors de la visite d’information effectuée
à Bakou du 20 au 23 novembre 2022
Note. Dans son rapport final, M. Efstathiou
a pris note d’informations concernant certaines mesures positives
telles que la création, début 2022, d’un groupe de travail sur l’exécution
des arrêts au sein de l’administration présidentielle, comprenant
les organes les plus pertinents (telles que le ministère de la Justice,
le ministère de l’Intérieur, le parquet et la Cour suprême), le
paiement rapide de la satisfaction équitable dans de nombreuses
affaires et un certain nombre de réformes législatives et pratiques
adoptées, en particulier dans le domaine de la justice. Toutefois,
il a également noté que le groupe de travail était confronté à un
arriéré d’affaires et que les autorités tardaient à prendre des
mesures individuelles et générales pour mettre en œuvre les arrêts
de la Cour européenne des droits de l’homme. Il a recommandé «[…] d’améliorer
la responsabilité interne du gouvernement en matière de traitement
des arrêts de la Cour en temps utile, que ce soit par un rôle plus
important conféré à la société civile, au parlement ou au médiateur,
peut‑être pour que le mandat du médiateur englobe la surveillance
de l’exécution des arrêts relatifs aux droits humains, voire pour
qu’il dispose d’un droit d’initiative législative lui permettant
de contribuer au règlement des problèmes touchant à ces droits
Note».
Il a également encouragé les autorités azerbaïdjanaises, notamment
la Cour suprême, à agir rapidement pour régler les affaires en suspens
dans les meilleurs délais, en particulier en promouvant l’indépendance
de la justice ainsi que la liberté d’expression et d’association.
59. Lors de notre visite à Bakou, nous avons soulevé la question
de la mise en œuvre des arrêts de la Cour européenne des droits
de l’homme, en particulier avec le vice‑président de la Cour suprême,
M. Çingiz Əsgerov. Nous avons souligné que l’une des questions les
plus importantes était l’exécution des arrêts concernant les violations
de la Convention qui découlent de l’arrestation et de la détention
arbitraires d’opposants politiques, de militants de la société civile,
de défenseurs des droits humains et de journalistes critiques du
gouvernement. Le vice‑président de la Cour suprême nous a déclaré
que son assemblée plénière intensifiait ses efforts en vue de faire
appliquer les arrêts de la Cour, en se prononçant sur des mesures individuelles
(telles que la réouverture de procédures), en particulier dans les
affaires de procès inéquitables, de torture ou de mauvais traitements.
La Cour suprême a également pris certaines initiatives législatives,
en ce qui concerne la réforme du droit pénal et civil ou la ratification
du Protocole n° 16 à la Convention. En outre, elle s’efforce d’harmoniser
la jurisprudence nationale et d’éviter les divergences entre les
jurisprudences des juridictions inférieures, conformément aux exigences
découlant de la Convention.
6.3 Liberté d’expression et liberté des
médias
6.3.1 Situation générale
60. Depuis l’adoption de la
Résolution 2184 (2017), non seulement les vives préoccupations suscitées par les
restrictions au droit à la liberté d’expression restent d’actualité,
mais la situation s’est encore aggravée, comme l’ont souligné divers
organes du Conseil de l’Europe (notamment l’Assemblée, le Comité
des Ministres et la Commissaire aux droits de l’homme), le Département
d’État américain et des ONG de défense des droits humains renommées
telles qu’Amnesty International, Human Rights Watch et Reporters
sans frontières.
61. Le 27 avril 2023, la commission de suivi a tenu une audition
conjointe avec la commission des questions juridiques et des droits
de l’homme et la commission de la culture, de la science, de l’éducation
et des médias, dans le cadre de la préparation d’un rapport de la
commission des questions juridiques et des droits de l’homme intitulé
«Menaces d’atteinte à la vie et à la sécurité des journalistes et
des défenseurs des droits humains en Azerbaïdjan» (rapporteure:
Mme Hannah Bardell, Royaume‑Uni, NI)
Note. Les questions
relatives à la liberté des médias en Azerbaïdjan sont également
suivies à la commission de la culture, de la science, de l’éducation
et des médias par le Rapporteur général sur la liberté des médias
et la sécurité des journalistes, M. Mogens Jensen (Danemark, SOC).
62. D’après les autorités, plus de 5 100 sociétés de médias exercent
leurs activités librement en Azerbaïdjan et le nombre total d’utilisateurs
d’internet dépasse 80 % de la population. Cependant, le classement
mondial de la liberté de la presse établi par
Reporters sans
frontières en 2022 place l’Azerbaïdjan au 154e rang sur 180 pays.
Selon Reporters sans frontières, depuis 2014, tout type de pluralisme
a été anéanti. La quasi‑totalité de l’espace médiatique est sous
le contrôle des autorités, qui décident des nominations politiques
des régulateurs des médias concernés et de la dissolution des médias
indépendants. Des sites d’information indépendants comme Azadliq
ou Meydan TV sont basés à l’étranger. Les médias gouvernementaux
sont instrumentalisés pour salir la réputation des journalistes
indépendants, et n’hésitent pas à publier des informations personnelles
susceptibles de les compromettre. Reporters sans frontières souligne
également que l’accès des journalistes à l’information est restreint,
les agences gouvernementales refusant de répondre à leurs questions.
Les tensions avec l’Arménie au sujet de la région contestée du Haut-Karabakh
constituent un prétexte supplémentaire pour censurer les médias;
seuls les journalistes azerbaïdjanais des médias d’État ou pro-gouvernementaux
peuvent couvrir les événements dans le corridor de Latchine
Note. Généralement surveillés
par les forces de sécurité, les journalistes ne peuvent garantir
la protection de leurs sources.
63. Les médias restent soumis à de sévères restrictions; de nombreux
organes médiatiques pratiquent l’autocensure et évitent les sujets
qui pourraient être politiquement sensibles par crainte de représailles
de la part du gouvernement. De nombreux sites internet publiant
des opinions dissidentes (notamment le projet de signalement de
la criminalité organisée et de la corruption, ou encore des médias
azerbaïdjanais tels que Azadliq et Meydan TV ou Xural.com, Bastainfo.com
ou Criminal.az) ont été bloqués. Les médias étrangers, notamment
Voice of America et Radio Free Liberty (RFE/RL), ont été interdits
en 2009. En juin 2022, les autorités azerbaïdjanaises ont également
bloqué l’agence de presse russe RIA Novosti. Malgré ces restrictions,
internet reste le principal moyen pour les citoyens d’accéder aux
médias indépendants. Par exemple, alors que Meydan, Azadliq et d’autres
médias étaient bloqués, les informations qu’ils publiaient restaient
accessibles sur les réseaux sociaux tels que Facebook ou YouTube
Note.
6.3.2 Situation des journalistes et des
blogueurs
64. Les journalistes et autres
personnes qui critiquent publiquement le gouvernement font l’objet d’arrestations,
de détentions et d’autres formes de harcèlement. De nombreux journalistes
sont toujours en détention provisoire ou ont été condamnés sur la
base de divers chefs d’inculpation fallacieux. La Plateforme du
Conseil de l’Europe pour renforcer la protection du journalisme
et la sécurité des journalistes suit actuellement plusieurs affaires
de ce type, dont celles de Nurlan Gahramanli, d’Avaz Zeynali (et
de son avocat Elchin Sadigov), d’Elnur Shukurov, d’Osman Narimanoglou
Rzayev, de Rashad Ramazanov, de Polad Aslanov, d’Aslan Gurbanov,
et Vugar Mammadov
Note.
65. En septembre 2023, Nurlan Gahrmanli, journaliste freelance
et blogueur connu pour ses publications contre la guerre, a été
arrêté et condamné à 30 jours de détention administrative pour «diffusion
d’informations interdites». En septembre 2022, Avaz Zeynali, rédacteur
en chef du journal indépendant Xural TV, et Elchin Sadigov, avocat
spécialisé dans la défense des droits humains et connu pour représenter
des personnalités de l’opposition, ont été arrêtés pour des motifs
politiques présumés et accusés respectivement d’avoir accepté et
facilité des pots‑de‑vin. Leur cas est lié à celui d’Elnur Shukurov,
propriétaire de la chaîne internet Sada TV. Il a également été arrêté
pour corruption active en septembre 2022. Osman Narimanoglu Rzayev,
journaliste et propriétaire du site d’information Demokratik.az,
a été arrêté le 5 juillet 2022 pour extorsion ou demande de transfert
de biens ou de droits. En mai 2022, le blogueur Rashad Ramazanov
(qui avait déjà passé six ans en prison à la suite d’une condamnation
pour possession présumée de drogue) a été arrêté à nouveau et est détenu
pour trafic de drogue à grande échelle. Il estime que ces accusations
ont été fabriquées de toutes pièces en raison de ses critiques à
l’égard des autorités sur les réseaux sociaux et a déclaré au tribunal
qu’il avait fait des aveux sous la torture.
66. En février 2022, Polad Aslanov, rédacteur en chef des sites
d’information indépendants Xeberman et Press‑az, qui menait une
enquête sur des allégations de corruption dans le secteur du tourisme
impliquant de hauts fonctionnaires, a finalement été condamné par
la Cour suprême à 13 ans d’emprisonnement pour «haute trahison».
En janvier 2022, il a entamé une grève de la faim de 20 jours en
raison de la pression physique et mentale qu’il subissait en prison.
67. En avril 2021, le blogueur Talysh Aslan Gurbanov a été condamné
à sept ans de prison pour «incitation publique contre l’État» et
«incitation à la haine et à l’hostilité nationale, raciale, sociale
et religieuse par le biais des médias». Il est resté quelques mois
à la prison de Gobustan (où les conditions de détention sont très dures).
En juin 2022, la Cour suprême a réduit sa peine dans cette prison
de deux ans à un an. En juillet 2023, Vugar Mammadov, rédacteur
en chef du quotidien Hurriyyet, de la chaîne Youtube Hurriyyet TV
et du portail d’information Hurriyyet.az, a été condamné à un mois
de détention administrative pour «publication ou non-empêchement
de publication d’informations confidentielles sur internet» après
avoir diffusé une interview critique sur le ministère de la Défense.
68. Par ailleurs, lors de l’audition d’avril 2023, Ulvi Hasanli
a indiqué qu’en 2017 il avait été arrêté après s’être rendu à l’hôpital
et «condamné» à un an de service militaire au Karabakh malgré les
problèmes de santé qui y faisaient obstacle. Il estime que son incorporation
est due au fait qu’il est militant et journaliste. Au cours de son
service militaire et après son retour, AbzasMedia (dont il avait
été le rédacteur en chef) a subi des cyberattaques, plusieurs interruptions
de son site internet et son domaine a été interdit. Les 20 et 21
novembre 2023, M. Hasanli et ses deux collaborateurs, Sevinc Vaqifqizi
et Mahammad Kekalov, ont été arrêtés par la police et sont actuellement
en détention provisoire pour avoir apporté illégalement de l'argent
dans le pays. Ils encourent une peine pouvant aller jusqu’à 8 ans
de prison. M. Hasanli et M. Kekalov affirment également avoir été
maltraités par la police lors de leur arrestation le 20 novembre.
69. Plus récemment, depuis le 22 juin 2023, la police a détenu,
battu et menacé au moins six journalistes (ou fait d’autres façons
obstacle à leur travail) pour avoir rendu compte des manifestations
contre une mine d’or dans le village de Soyudlu
Note.
70. Comme cela a été souligné lors de l’audition d’avril 2023,
les journalistes en Azerbaïdjan sont également confrontés à des
menaces physiques qui peuvent déboucher sur des meurtres – meurtres
qui restent impunis et/ou font l’objet d’enquêtes insatisfaisantes.
Au cours des 20 dernières années, aucun fonctionnaire ou agent de
police n’a été sanctionné pour avoir frappé ou insulté un journaliste.
En février 2022, Avaz Hafizli, journaliste et militant LGBTI, a
été brutalement assassiné par son cousin. Ce dernier a été condamné
à neuf ans et six mois de prison, une peine qui pourrait passer
pour relativement clémente
Note.
En mai 2022, la journaliste Aytan Mammadova a été suivie chez elle
et agressée dans un ascenseur, un couteau sous la gorge; l’auteur
est toujours en fuite. Mme Mammadova
pense que la menace visait à l’empêcher d’enquêter sur un procès
pour meurtre d’enfant très médiatisé. Auparavant, en février 2022,
la police avait arrêté, frappé et insulté deux autres femmes journalistes,
Fatima Movlamli et Sevinj Sadigova, qui couvraient les manifestations
des mères de militaires azerbaïdjanais décédés
Note.
71. Les personnes emprisonnées ou qui ont quitté le pays, ainsi
que leurs proches, continuent de voir leur sécurité menacée. Lors
de l’audition d’avril 2023, Arzu Geybullayeva a fait part de son
expérience et expliqué qu’elle avait elle‑même été prise pour cible
et humiliée et que sa réputation avait été ternie, même en tant
que journaliste vivant à l’extérieur du pays.
72. Le cas de Mahammad Mirzali montre que la persécution se poursuit,
même lorsque les journalistes quittent l’Azerbaïdjan. Ce blogueur
influent, arrêté et torturé en 2013, puis constamment menacé, a
quitté l’Azerbaïdjan en 2016. Il vit désormais en France, où il
a obtenu l’asile politique. En mars 2021, il subit une attaque au
couteau dans le centre de Nantes. En juin 2022, il fait l’objet
d’une autre tentative d’assassinat à un péage autoroutier à Angers
Note.
Reporters sans frontières estime que les tentatives d’assassinat
contre M. Mirzali ont été commanditées au plus haut niveau de l’État.
Par ailleurs, un ancien vice‑ministre azerbaïdjanais de l’économie
a porté plainte pour diffamation contre M. Mirzali devant un tribunal
français, qui l’a jugée irrecevable
Note. La famille du blogueur
a également fait l’objet de diverses formes de harcèlement: en 2018,
son père et son beau‑frère ont été arrêtés et, en 2021, sa sœur
a fait l’objet de menaces anonymes de divulgation de photos intimes
Note.
73. Les journalistes étrangers basés à l’étranger sont également
pris pour cible, comme le journaliste suédois Rasmus Canbäck, qui
a fait un reportage sur le Haut-Karabakh et a été harcelé sur Twitter
par des trolls azerbaïdjanais et des membres de la diaspora
Note.
74. La Plateforme du Conseil de l’Europe pour renforcer le journalisme
et la sécurité des journalistes suit également la situation d’Emin
Huseynov, fondateur de l’Institut pour la liberté et la sécurité
des reporters, une ONG qui surveille les violations des droits humains
à l’encontre des journalistes, dont les activités ont été interrompues
par les autorités en août 2014. M. Huseynov, qui vit aujourd’hui
en Suisse, a été accusé de fraude fiscale et d’abus de pouvoir et
risque jusqu’à 12 ans de prison s’il est reconnu coupable
Note.
Avant son départ pour la Suisse, il a résidé clandestinement pendant
plusieurs mois à l’ambassade de Suisse à Bakou. Au cours de cette
période, il a renoncé à sa citoyenneté azerbaïdjanaise, sous la
pression. Le 13 juillet 2023, la Cour européenne des droits de l’homme
a estimé que la déchéance de la nationalité de M. Huseynov, qui l’a
rendu apatride, était arbitraire et constituait une ingérence dans
son droit au respect de la vie privée (violation de l’article 8
de la Convention)
Note.
75. Comme l’ont souligné les experts lors de l’audition d’avril,
les institutions de l’État filment la vie privée des journalistes
et des militants au moyen de caméras cachées et de dispositifs d’écoute.
Elles les discréditent ensuite en diffusant leur vie privée à la
télévision et sur les réseaux sociaux. La carrière d’Azer Ahmadov, rédacteur
en chef du journal Azadlig, journal d’opposition, a pris fin à la
suite de la diffusion d’une vidéo personnelle à la télévision pro-gouvernementale
aux heures de grande écoute. Un dispositif d’écoute a été découvert
dans le bureau du militant emprisonné Bakhtiyar Hajiyev.
76. On soupçonne les autorités azerbaïdjanaises d’avoir utilisé
des outils informatiques pour cibler les journalistes. En 2021,
dans le cadre des révélations Pegasus, il est apparu que plus de
1 000 numéros de téléphone de ressortissants azerbaïdjanais avaient
été ciblés par le gouvernement
Note. Parmi ces ressortissants
figuraient 48 journalistes d’Azerbaïdjan, notamment Sevinc Vaqifqizi,
journaliste freelance pour le média indépendant Meydan TV, dont
le téléphone avait été infecté pendant deux ans jusqu’en mai 2021; Khadija
Ismayilova, journaliste d’investigation pour le projet de signalement
de la criminalité organisée et de la corruption et dont le téléphone
était régulièrement infecté depuis près de trois ans, et Jasur Sumerinli, journaliste
basé en Allemagne et couvrant des affaires militaires
Note.
Dans sa
Résolution 2513
(2023) «Le logiciel espion Pegasus et autres types de logiciels
similaires et la surveillance secrète opérée par l’État», l’Assemblée
souligne qu’il existe des «preuves solides» que l’Azerbaïdjan a
utilisé le logiciel espion Pegasus à l’encontre de journalistes
et de militants de la société civile, y compris lors du conflit
avec l’Arménie
Note.
77. Il convient de noter que le Comité des Ministres examine la
question de la protection des journalistes et de la mise en place
d’un environnement susceptible de garantir leur sécurité contre
les menaces, les attaques, les abus et le harcèlement de la part
d’acteurs étatiques et/ou non étatiques dans le contexte de la mise
en œuvre de l’arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme
du groupe
Khadija Ismayilova c. Azerbaïdjan. À
l’occasion du dernier examen de cette affaire, le Comité des Ministres
a souligné «l’importance de veiller à ce que les autorités d’enquête
soient clairement tenues d’examiner tout lien éventuel entre les
infractions commises contre les journalistes et leurs activités
professionnelles en gardant à l’esprit l’importance d’enquêtes rigoureuses
et de sanctions adéquates pour la lutte contre l’impunité». Il a
également invité les autorités azerbaïdjanaises «à considérer des
mesures visant à améliorer la pratique des tribunaux nationaux en
ce qui concerne la mise en balance entre le droit au respect de
la vie privée et de la réputation et le droit à la liberté d’expression»
Note.
6.3.3 Cadre juridique
6.3.3.1 Sanctions pénales pour diffamation
78. Les journalistes travaillent
dans un cadre juridique très restrictif, et qui l’est devenu de
plus en plus au cours des 20 dernières années.
79. Malgré les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme
critiquant l’application de sanctions pénales pour délit de diffamation,
les dispositions pénales sont souvent utilisées pour réduire au
silence les critiques du gouvernement. Selon Media Rights Institute,
groupe indépendant de surveillance des médias, en 2022, au moins
quatre personnes ont été condamnées à l’issue de procédures privées
Note. Ali Aliev, le président du Parti
du citoyen et du développement (VİP), parti d’opposition, a été
condamné à un an de prison à la suite de poursuites intentées par
un garde‑frontière pour diffamation (M. Aliev avait commenté un
accident d’hélicoptère dans lequel le garde avait survécu); le journaliste
Jamil Mammadli a été condamné à un an et six mois de travail correctionnel
pour calomnie et insulte en raison d’allégations de corruption formulées
à l’encontre du chef de l’autorité exécutive d’un district régional;
l’avocat Ilham Aslanoglu a été condamné à six mois de prison pour
insulte en raison de commentaires qu’il aurait formulés au sujet
de l’affaire Terter (enquête militaire à grande échelle menée en 2017
qui a fait état de la torture systématique de plus de 400 soldats
et civils, voir ci‑dessous)
Note; le militant
Abid Gafarov a été condamné à un an de prison pour diffamation présumée
d’anciens combattants du Haut-Karabakh (il semblerait que cela soit
lié au fait qu’il a mis en évidence la torture dans l’affaire Terter)
Note.
80. Il convient de rappeler que le Comité des Ministres examine
toujours la mise en œuvre de l’arrêt du groupe d’affaires Mahmudov
et Agazade concernant les condamnations et les peines de prison
injustifiées prononcées à l’encontre de journalistes comme sanction
pour diffamation (voir ci‑dessus). Selon la jurisprudence de la
Cour, si le recours à des sanctions pénales dans les affaires de
diffamation n’est pas en soi disproportionné, une condamnation pénale
est une sanction grave, eu égard à l’existence d’autres moyens d’intervention
et de réfutation, notamment par les voies de droit civiles. Elle
ne peut être utilisée que dans des circonstances exceptionnelles,
notamment lorsqu’il existe une atteinte grave à d’autres droits
fondamentaux, par exemple en cas de diffusion d’un discours de haine
ou d’incitation à la violence
Note.
Le Comité des Ministres note qu’il n’y a pas eu de progrès en ce
qui concerne la réduction des peines de prison pour diffamation (article 147
du Code pénal) ni pour insulte (article 148 du Code pénal) et que
les réformes législatives se font toujours attendre
Note.
Il a récemment reçu des informations sur les mesures prises par
le parquet relativement au recours à des sanctions pénales pour
diffamation ainsi que des statistiques à cet égard. Cependant, le Comité
des Ministres attend toujours de se voir notifier d’éventuels projets
d’amendements à la législation relative à la diffamation susceptibles
d’abolir les longues peines d’emprisonnement, ainsi qu’aux dispositions du
Code pénal limitant la liberté d’expression
Note. Lors de notre visite
à Bakou, M. Əsgerov nous a affirmé qu’aucune affaire n’était plus
portée devant la Cour suprême concernant des sanctions pénales contre
des journalistes pour diffamation.
6.3.3.2 La loi sur les médias du 30 décembre 2021
81. Une nouvelle loi sur les médias
a été adoptée le 30 décembre 2021 et est entrée en vigueur le 8 février 2022.
Selon son préambule, elle détermine «les fondements organisationnels,
juridiques et économiques de l’activité dans le domaine des médias,
ainsi que les règles générales d’acquisition, de préparation, de
transmission, de production et de diffusion des informations de
masse». Elle impose aux journalistes et aux médias de s’enregistrer
auprès de l’Agence de développement des médias
Note avant le 25 mars 2023.
Elle autorise également cette dernière à collecter les informations
personnelles des personnes enregistrées, interdit aux non‑résidents
de posséder des médias et exige des journalistes qu’ils aient fait
des études supérieures, qu’ils soient en possession d’un contrat
de travail officiel et qu’ils justifient de trois ans d’expérience
pour avoir droit à leur accréditation.
82. À la demande de la commission de suivi, la Commission de Venise
a émis un avis sur cette loi le 20 juin 2022. Elle a conclu que
«dans le contexte d’un espace déjà extrêmement restreint pour le
journalisme et les médias indépendants en Azerbaïdjan, la loi aura
un nouvel «effet paralysant». De nombreuses dispositions ne sont
pas conformes aux normes européennes en matière de liberté d’expression
et de liberté des médias et ne permettent pas aux médias d’exercer
efficacement leur rôle de “chien de garde du public”
Note».
La Commission de Venise a recommandé de ne pas mettre en œuvre la
loi et a exprimé plusieurs préoccupations. En particulier, elle
a invité les autorités azerbaïdjanaises à abroger les restrictions
excessives à la création d’entités médiatiques (notamment en ce
qui concerne les participations étrangères et le financement par
des sources étrangères) afin de favoriser le pluralisme des médias;
à abolir le registre des médias ou à abroger les conditions excessivement
restrictives imposées aux journalistes et aux entités médiatiques
pour figurer dans le registre des médias (en particulier l’obligation
de fournir des données personnelles détaillées); à abroger le système
d’accréditation des journalistes, à modifier les dispositions offrant
une protection insuffisante du droit des journalistes à ne pas divulguer
leurs sources et à élargir la définition du journaliste de façon
à ce qu’elle inclue le rôle de «chien de garde du public» de la
profession. Des préoccupations similaires ont également été exprimées
par la Commissaire aux droits de l’homme dans une lettre adressée
aux autorités de l’Azerbaïdjan en janvier 2022
Note. En décembre 2022,
le Comité des Ministres, dans le cadre de la surveillance de l’exécution
de l’arrêt
Khadiya Ismayilova c. Azerbaïdjan,
a appelé les autorités à harmoniser pleinement la loi sur les médias
avec les normes du Conseil de l’Europe, à tirer profit de l’expertise
de l’Organisation et à fournir des informations sur la composition
et les pratiques de l’Agence de développement des médias
Note.
83. Selon les journalistes que nous avons rencontrés à Bakou,
cette loi vise à étouffer les médias électroniques indépendants.
Jusqu’à présent, en l’espace d’une année d’activité de l’Agence
de développement des médias, une quarantaine de journalistes et
d’organes de presse se sont vu refuser l’enregistrement, et une
vingtaine d’entre eux ont porté l’affaire devant les tribunaux.
Les médias et les journalistes non enregistrés ne sont pas autorisés
à assister aux séances publiques du parlement. Le registre des médias
semble avoir été essentiellement créé pour jouer le rôle de fournisseur
de licences et d’autorisations, ce qui est contraire à la Constitution
de l’Azerbaïdjan. Lors de notre visite à Bakou, nous avons soulevé
la question de la liberté d’expression et de l’accès à l’information
au cours de notre discussion avec nos collègues du parlement. Nous
avons été informés qu’alors que les médias classiques tels que la
télévision d’État perdaient leur public, il n’y avait pas de problèmes
d’accès aux médias électroniques, y compris les réseaux sociaux.
Selon les autorités, le projet de loi sur les médias a fait l’objet
de discussions avec plus de 800 journalistes et représentants des
médias. La loi restreint le droit des organes étatiques de créer
des structures de médias, ce qui représente une avancée majeure
en matière de prévention de la concurrence déloyale et ouvre de
larges perspectives pour que les médias puissent poursuivre leurs
activités dans un environnement libre, indépendant et pluraliste.
La loi ne s’applique pas aux réseaux sociaux, aux plateformes de
partage de vidéos, aux blogueurs ou à d’autres activités menées
sur ces plateformes, ni ne vise à réglementer ou à restreindre leurs
activités de quelque manière que ce soit. Pour ce qui concerne les journalistes,
la loi prévoit l’obtention d’une carte pour ceux qui s’inscrivent
volontairement sur le registre des médias. Il ne s’agit pas d’une
carte de presse professionnelle, mais d’une carte attestant l’inscription
de son titulaire sur le registre des médias.
6.4 Liberté d’association et de réunion
pacifique
6.4.1 Droit à la liberté d’association
6.4.1.1 Cadre législatif
84. De graves préoccupations subsistent
en ce qui concerne les restrictions actuelles au droit à la liberté d’association
et de réunion et la situation générale des ONG et des militants
de la société civile, qui continuent de travailler dans un environnement
très restrictif.
85. En ce qui concerne le droit à la liberté d’association, l’Assemblée
a déjà proposé une évaluation critique de la situation en Azerbaïdjan
dans la
Résolution 2226 (2018) «Nouvelles restrictions des activités des ONG dans les
États membres du Conseil de l’Europe»
Note, la
Résolution 2362 (2021) «Restrictions des activités des ONG dans les États membres
du Conseil de l’Europe»
Note et
la
Résolution 2225 (2018) «Assurer la protection des défenseurs des droits de
l’homme dans les États membres du Conseil de l’Europe»
Note
86. Le cadre législatif restrictif modifié en 2014, toujours en
vigueur, reste également très restrictif dans son application. Le
processus d’enregistrement des ONG souhaitant obtenir le statut
de personnalité juridique (auprès du ministère de la Justice) est
extrêmement lourd. Bien que certaines règles aient été simplifiées (grâce
à la procédure de «guichet unique» pour l’enregistrement des subventions),
l’accès des ONG au financement est très limité, notamment de la
part de donateurs étrangers, en raison de l’autorisation qu’ils doivent
obtenir au préalable du ministère de la Justice. Ce dernier surveille
les activités des ONG et procède à des inspections. Les comptes
bancaires de certaines organisations ou de leurs dirigeants (par
exemple, Intigam Aliev et Asabali Mustafayev) sont toujours gelés
Note. Il est donc
très difficile pour les ONG de fonctionner.
87. En 2021, la Cour européenne des droits de l’homme a rendu
sa décision dans l’affaire
Centre de ressources
sur la démocratie et les droits humains et Mustafayev c. AzerbaïdjanNote, qui concernait
des ordonnances judiciaires prises à l’encontre des requérants,
une ONG de défense des droits humains et son président (un avocat
des droits humains), dans l’attente de l’issue de l’enquête menée
dans le cadre de la procédure pénale engagée contre un certain nombre
d’ONG en 2014 pour des prétendues irrégularités financières. La
Cour a notamment constaté une violation du droit à la protection
de la propriété (article 1 du Protocole n° 1 de la Convention, STE
no 9) à l’égard des deux requérants en
ce qui concerne le gel de leurs comptes bancaires, ainsi qu’une
violation de leur droit à la liberté de circulation (article 2 du
Protocole n° 4 de la Convention, STE n° 46) en raison des interdictions
de voyager imposées à M. Mustafayev par les autorités de poursuite
et par les tribunaux nationaux. En outre, elle a considéré que ces
restrictions imposées aux droits des requérants avaient eu pour
but de les punir de leur action menée dans le domaine des droits
humains et de les empêcher de poursuivre leurs activités (violation
de l’article 18 combiné avec l’article 1 du Protocole n° 1 à l’égard
des deux requérants et combiné avec l’article 2 du Protocole n° 4
à l’égard de M. Mustafayev). Le Comité des Ministres examine actuellement
cette affaire, placée sous surveillance standard, parallèlement
à d’autres concernant des violations du droit à la liberté d’association
(groupe d’affaires
Ramazanova et Autres c. AzerbaïdjanNote).
Les questions relatives au cadre législatif régissant l’enregistrement
et le fonctionnement des ONG sont examinées dans le cadre de l’exécution
de ce groupe d’arrêts. Les autorités ont fait savoir que le gel
de comptes bancaires et d’autres restrictions concernant M. Mustafayev
et son ONG avaient été levés à la suite de l’arrêt de la Cour européenne
des droits de l’homme.
88. Dans une communication au Comité des Ministres en mai 2023,
un groupe d’ONG (la Fondation de la Maison des droits de l’homme,
European Human Rights Advocacy Centre, le Centre pour l’observation
des élections et l’étude de la démocratie, Legal Education Society
et Independent Lawyers Network) a déclaré qu’aucune des lacunes
systémiques n’avait été corrigée de manière adéquate. La procédure
arbitraire d’enregistrement des ONG s’accompagne de lourdes exigences
en matière de rapports et de pouvoirs excessifs du ministère de
la Justice en matière de surveillance et de contrôle. Presque toutes
les ONG travaillant dans le domaine des droits humains sont contraintes
d’opérer dans une zone grise, car leurs comptes bancaires ont été
gelés ou leurs bureaux perquisitionnés, et elles ne peuvent pas
recevoir de subventions de l’Union européenne
Note.
6.4.1.2 Représailles contre les défenseurs
des droits humains et d’autres militants de la société civile
89. Comme les journalistes et les
blogueurs, les militants de la société civile qui expriment des
opinions critiques à l’égard du gouvernement sont menacés, persécutés
et harcelés (y compris physiquement). Le recours à la détention
administrative et à l’emprisonnement au chef d’infractions pénales
est courant. Les militants des droits de l’homme sont particulièrement
ciblés. Leur situation est suivie en permanence par le rapporteur
général de l’Assemblée sur la situation des défenseurs des droits
humains et des lanceurs d’alerte
Note.
90. Dans ce contexte, la Commissaire aux droits de l’homme du
Conseil de l’Europe et nous‑mêmes avons fait part de nos préoccupations
concernant l’arrestation et la détention de Bakhtiyar Hajiyev, militant
civil azerbaïdjanais reconnu et ancien «prisonnier d’opinion». Arrêté
le 9 décembre 2022 pour hooliganisme et outrage à magistrat
Note, il a fait l’objet en juin 2023
de nouvelles accusations en lien avec des subventions reçues du
Fonds européen pour la démocratie. Lors de notre visite à Bakou,
nous avons soulevé cette question lors de nos entretiens avec différentes
autorités, qui ont répondu à chaque fois que M. Hajiyev avait été
placé en détention suite à un litige d’ordre privé. En décembre 2021,
nos prédécesseurs, MM. Schennach et Bacon, s’inquiétaient également
de l’état de santé de Saleh Rustamov, militant du Parti du Front
populaire d’Azerbaïdjan condamné à sept ans et trois mois de prison
en 2018 à l’issue d’un procès considéré par les militants des droits
humains comme inéquitable et reposant sur des motifs infondés
Note.
Bien que libéré en mai 2022, M. Rustamov est aujourd’hui harcelé
par des médias pro-gouvernementaux (selon sa famille). La Commissaire
aux droits de l’homme a également souligné le cas de l’avocat des
droits humains Elchin Sadigov et du journaliste Avaz Zeynalli, poursuivis
pour des motifs manquant de crédibilité (voir ci‑dessus)
Note. Autre sujet d’inquiétude, l’arrestation
et la condamnation d’Elchin Mammad, fervent défenseur des droits
humains et président de l’Union Sociale pour l’éducation juridique
de la jeunesse de Sumgait (SULESY – Social Union of Legal Education
of Sumgait Youth) suite à la publication d’un rapport critique sur
la situation des droits humains en Azerbaïdjan. En octobre 2021,
M. Mammad a été condamné à quatre ans d’emprisonnement pour «vol ayant
causé un grave dommage» et pour «achat et détention illégaux d’accessoires
d’armes à feu», la police ayant apparemment trouvé des bijoux et
des munitions dans son bureau
Note. Plus récemment, le 23 juillet 2023,
Gubad Ibadoghlu, universitaire azerbaïdjanais et président du parti
Mouvement pour la démocratie et la prospérité, a été arrêté de manière
violente et placé en détention provisoire pendant quatre mois. Il
est maintenant accusé de production, acquisition ou vente de fausse
monnaie en bande organisée et de préparation, possession ou distribution
de matériel extrémiste religieux. On pense que les charges retenues contre
lui résultent de son militantisme et sont motivées par des considérations
politiques en raison de ses activités visant à dénoncer et à combattre
la corruption
Note. Selon sa famille,
les conditions de détention de M. Ibadoghlu sont également très
préoccupantes, car il ne bénéficie pas de soins médicaux appropriés. D’après
les autorités, M. Ibadoghlu a accès en permanence à des soins médicaux.
Il n’a donné au personnel médical aucune information sur le fait
d’avoir été torturé et ne présente aucun signe de «torture mentale
et physique». Il se trouve actuellement dans une cellule conforme
aux «exigences en matière de détention et de conditions de vie,
y compris pour ce qui est de la température des lieux».
91. Au cours des dernières années, la Cour européenne des droits
de l’homme a conclu à des violations de la Convention dans plusieurs
affaires concernant l’arrestation et la détention arbitraires d’opposants
politiques, de militants de la société civile, de défenseurs des
droits humains et de journalistes critiques entre 2013 et 2016,
souvent assorties de violations de leurs droits et libertés fondamentaux.
Dans 10 arrêts, elle a également conclu à des violations de l’article 18
associé à l’article 5 de la Convention fondées sur l’utilisation abusive
par les autorités des dispositions de droit pénal relatives à l’arrestation
et à la détention à des fins non autorisées par la Convention
Note. Dans l’un de ces arrêts
(
Aliev c. AzerbaïdjanNote), la Cour
a indiqué qu’il existait «une troublante tendance marquée à l’arrestation
et à la détention arbitraires de personnes critiques à l’égard du
gouvernement, de militants de la société civile et de défenseurs
des droits humains au moyen de poursuites engagées en guise de représailles
et d’un détournement du droit pénal au mépris de la prééminence
du droit». La Cour a donc appelé l’Azerbaïdjan à prendre des mesures
générales portant «en priorité, sur la protection de ceux qui critiquent
le gouvernement, les militants de la société civile et les défenseurs
des droits humains contre les arrestations et les détentions arbitraires.
Les mesures à prendre doivent aussi assurer l’abandon des poursuites
engagées en guise de représailles et du détournement du droit pénal
contre ce groupe d’individus et la non‑répétition de pratiques similaires
à l’avenir». L’annulation des condamnations pénales d’Ilgar Mammadov
Note, de Rasul
Jafarov et des requérants dans les affaires Rashad Hasanov et autres
et Azizov et Novrozlu par l’assemblée plénière de la Cour Suprême
constitue un pas dans la bonne direction. Néanmoins, les condamnations
des autres requérants détenus pour des motifs similaires restent
en vigueur, et le Comité des Ministres continue à examiner cette
question dans le cadre de la surveillance de l’exécution des cinq
arrêts de la Cour concernant neuf requérants (voir le groupe d’affaires Mammadli
mentionné ci‑dessus)
Note. Ces arrêts ont également été examinés
en détail dans le rapport sur les «cas signalés de prisonniers politiques
en Azerbaïdjan» et, dans sa
Résolution 2322 (2020), l’Assemblée a appelé les autorités azerbaïdjanaises
à les mettre rapidement en œuvre
Note.
92. Le Comité des Ministres examine également l’exécution de trois
arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme concernant la
radiation d’avocats des droits humains entre 2011 et 2015 (le groupe
Namazov)
Note. Certaines
mesures individuelles et générales ont déjà été prises pour mettre
en œuvre ces arrêts: en avril 2022, le requérant Aslan Ismayilov
a été réintégré à l’ordre des avocats azerbaïdjanais à la suite
d’une réouverture de procédure ordonnée par l’assemblée plénière
de la Cour suprême; le nombre d’affaires disciplinaires au sein
de l’ordre des avocats a diminué ces dernières années et les autorités
ont indiqué que des projets d’amendements à la loi sur les avocats
et les activités des avocats ont été préparés par le Cabinet des
ministres. Toutefois, le Comité des Ministres attend toujours des
mesures individuelles dans les affaires des deux autres requérants
(MM. Namazov et Bagirov) ainsi que des mesures générales visant
à mettre en place des garanties suffisantes pour prévenir les actions
disciplinaires injustifiées à l’encontre des avocats dans l’exercice
de leurs fonctions
Note. Récemment, le
présidium de l’ordre des avocats a suspendu la licence de l’avocat
Elchin Sadigov.
93. Lors de notre visite à Bakou, nous avons rencontré M. Anar
Bagirov, bâtonnier de l’ordre des avocats, et ses collègues. La
possibilité de réintégrer les avocats radiés (en application d’un
arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme) a été évoquée,
si l’assemblée plénière de la Cour suprême décidait de rouvrir l’affaire
et de la renvoyer à la juridiction inférieure pour réexamen. Par
ailleurs, nous avons été informés de l’adoption par l’ordre des
avocats d’un nouveau code de déontologie en décembre 2020, de ce
que les avocats sont trop peu nombreux (par rapport à d’autres pays)
et de l’insuffisance des honoraires versés par l’État aux avocats
qui fournissent une aide juridique gratuite. En conséquence des
examens organisés par l’ordre des avocats azerbaïdjanais, le nombre
total de ses membres a augmenté progressivement, atteignant 2 334
(en août 2023), alors que ce nombre était de 370 avant sa création,
en novembre 2004.
6.4.2 Droit à la liberté de réunion
94. Si le droit à la liberté de
réunion est garanti par la Constitution, les restrictions qui lui
sont imposées le rendent illusoire. La législation, qui prévoit
un système de notification préalable, a été remplacée dans la pratique
par un système d’autorisation préalable qui est contraire au droit
national
Note. Toute manifestation de l’opposition
a pour consigne de se tenir dans la lointaine périphérie de Bakou,
alors qu’il n’existe pas de transports publics vers le centre. La
dernière manifestation qui a eu lieu dans le centre de Bakou s’est
déroulée en janvier 2019. Les ONG indépendantes et les partis politiques
ont également des difficultés à louer des lieux privés pour organiser
leurs événements
Note.
95. Les autorités réagissent souvent aux rassemblements pacifiques
en recourant à la force contre les manifestants, en plaçant ces
derniers en détention (la loi autorise la détention administrative
pour une durée maximale d’un mois en cas de résistance à la police,
mesure couramment appliquée aux manifestants pacifiques) ou en les
éloignant de la zone de la manifestation
Note (très souvent, les
personnes qui manifestent ou notifient les autorités de leur intention
de manifester dans la capitale sont conduits hors de la ville, parfois à
plusieurs centaines de kilomètres, par des bus spéciaux, avant ou
après la manifestation). Par exemple, en mai 2022, un groupe de
militants de la société civile a vu sa manifestation pacifique réprimée
sur la place de la fontaine de Bakou; plus de 40 militants ont été
arrêtés et placés en détention pendant et après la manifestation
Note. Les
autorités considèrent que les mesures qu’elles prennent à l’égard
des rassemblements pacifiques sont conformes à la législation nationale.
96. Le problème ne concerne pas seulement les manifestations politiques
à Bakou. De nombreux rassemblements organisés pour des raisons sociales
ou économiques sont également interdits. Le 13 mars 2023, à Saatli,
de nombreux habitants ont protesté contre les pénuries d’eau. La
police a fait un usage excessif de la force, notamment en tirant
des balles en caoutchouc et en utilisant du gaz poivre. Trois manifestants
ont été blessés et huit arrêtés par la police (cinq d’entre eux
ont été libérés par la suite et trois condamnés à une détention
administrative)
Note. Les 20
et 21 juin 2023, la police a dispersé une manifestation dans le
village de Soyudlu (dans la région de Gadabay), où des dizaines
d’habitants s’étaient rassemblés pour exprimer leurs préoccupations
concernant la construction d’un réservoir d’élimination des déchets
chimiques à proximité de leur village, qui, selon eux, représenterait
un risque grave pour leur santé. Les policiers auraient fait usage
d’une force disproportionnée, se servant de matraques en caoutchouc,
de gaz lacrymogène et de gaz poivre contre les manifestants pacifiques,
parmi lesquels se trouvaient de nombreuses personnes âgées. Une
douzaine de manifestants ont été blessés et l’accès des non‑résidents
au village a été restreint
Note. Selon les
autorités, l’ordre public a été troublé dans le village, plusieurs
policiers et personnes travaillant sur le chantier ont été blessés,
des biens appartenant à la société de construction ont été endommagés
et des photos de ces évènements ont été publiées sur les réseaux
sociaux. Les personnes qui ont refusé d’obtempérer et ont blessé
des policiers en leur lançant des projectiles n’ont fait l’objet
que de sanctions administratives. Le gaz poivre a été utilisé de
façon très limitée.
97. Depuis 2016, le Comité des Ministres examine l’exécution de
plus de 30 arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme concernant
des violations du droit à la liberté de réunion où des manifestations pacifiques
non autorisées ne présentant aucune menace pour l’ordre public avaient
été dispersées et des manifestants arrêtés, condamnés à des peines
administratives inéquitables et placés en détention (voir groupe d’affaires
Gafgaz Mammadov susmentionné). Dans sa dernière décision de mars 2023,
il regrette que les autorités n’aient pas présenté, dans un délai
approprié, un plan d’action sur les mesures prévues en vue de remédier
aux problèmes structurels identifiés et souligne que des réformes
législatives sont nécessaires dans ce groupe d’affaires
Note.
6.5 La question des «prisonniers politiques»
98. Depuis l’adhésion de l’Azerbaïdjan
au Conseil de l’Europe, diverses instances internationales ont fait part
de leurs inquiétudes au sujet du recours arbitraire à l’arrestation
et à la détention et au sujet de personnes qui seraient détenues
pour des motifs politiques
NoteNoteNoteNoteNoteNoteNote.
99. Dans sa dernière résolution sur cette question, la
Résolution 2322 (2020) «Cas signalés de prisonniers politiques en Azerbaïdjan»,
l’Assemblée a condamné le phénomène persistant de l’emprisonnement
de personnes pour des raisons politiques et son déni par les autorités.
Elle a souligné que la position des autorités azerbaïdjanaises n’était
plus tenable au vu des nombreux arrêts récents de la Cour européenne
des droits de l’homme, notamment ceux constatant des violations
de l’article 18 de la Convention (voir le groupe d’affaires Mammadli
ci‑dessus). Bien que l’Assemblée ait salué les réformes entreprises
par les autorités en ce qui concerne les systèmes judiciaire et
pénitentiaire (telles que celles fondées sur le décret‑loi de 2017
et le décret présidentiel de 2019), elle a conclu qu’«il ne fait
plus aucun doute que l’Azerbaïdjan est confronté à un problème de
prisonniers politiques et que ce problème découle de causes structurelles
et systémiques» et qu’«il reste encore beaucoup à faire si l’on
veut résoudre ce problème de façon totale et définitive». Dans un rapport
de suivi de juin 2021, la rapporteure de la commission des questions
juridiques et des droits de l’homme, Mme Thórhildur
Sunna Ævarsdóttir (Islande, SOC), a déploré que la plupart des dispositions
de la
Résolution 2322 (2020) n’aient pas été mises en œuvre par les autorités azerbaïdjanaises,
et que le problème des prisonniers politiques en Azerbaïdjan n’ait
pas été «dûment reconnu ni traité de manière satisfaisante par les
autorités, et encore moins résolu»
Note.
100. Il existe plusieurs listes de «prisonniers politiques» établies
par diverses organisations nationales et internationales de défense
des droits humains. La liste la plus fiable est celle établie par
l’Union pour la liberté des prisonniers politiques en Azerbaïdjan,
et plus précisément par les militants et anciens «prisonniers d’opinion»
Leyla Yunus et Elshan Hasanov. Elle s’appuie sur la définition de
ce qu’est un «prisonnier politique» telle qu’énoncée dans la
Résolution 1900 (2012) de l’Assemblée. La
liste
actualisée publiée le 19 avril 2023 faisait mention de 182 personnes,
à savoir: 6 journalistes et blogueurs (dont Polad Aslanov, Aslan
Gurbanov, Rashad Ramazanov et Bakhtiar Hajiyev précités), 6 membres
de partis et mouvements d’opposition, 5 «émigrés politiques» expulsés
d’Allemagne, 120 «croyants pacifiques» (principalement des militants
chiites, dont des membres du Mouvement de l’unité musulmane et des
personnes condamnées dans l’affaire Nardaran), 8 personnes condamnées
dans l’affaire Terter (voir ci‑dessous), 26 personnes condamnées
dans l’affaire Ganja et 11 condamnés à perpétuité (six anciens officiers
de l’unité spéciale de la police condamnés dans le cadre de la mutinerie
de 1995, 3 anciens membres de l’unité Garangush qui a combattu en 1992‑1993 au
Karabakh, et 5 condamnés dans l’affaire de l’ancien premier ministre
Suret Huseynov). Au 31 juillet 2023, le nombre de «prisonniers politiques»
est passé à 204, le plus élevé de ces dernières années
Note. Le 4 octobre 2023, des organisations
de défense des droits humains ont publié une liste actualisée de
235 personnes, dont 2 défenseurs des droits humains, 6 journalistes
et blogueurs, 11 militants de l’opposition, 5 anciens émigrés politiques
rapatriés d’Allemagne et plus de 170 croyants
Note. Les autorités refusent de reconnaître
la liste, car, selon elles, 12 personnes y figurant n’existent pas,
9 ont été libérées à l’expiration de leur peine avant l’établissement
de la liste et 9 ont été graciées. Des enquêtes sont en cours pour
plus de 120 autres personnes figurant sur la liste. Les autorités
soulignent en outre que les personnes détenues à perpétuité y figurant
ont été condamnées pour des infractions pénales graves, notamment
des homicides avec circonstances aggravantes et des actes de terrorisme.
101. Chaque année, généralement pendant les vacances de Navruz,
un certain nombre de prisonniers, y compris des prisonniers politiques,
sont libérés par grâce présidentielle. Cette année, le 8 mai, 801 condamnés
ont été graciés à l’occasion du centenaire de l’ancien Président
Heydar Aliyev. Cependant, seules deux personnes considérées comme
des «prisonniers politiques» – le journaliste Elchin Mammadov et le
dirigeant d’un parti d’opposition, Ali Aliev – ont été libérées.
Selon les autorités, au moins 10 personnes dont les noms figuraient
sur diverses listes établies par des militants ou des organisations
de défense des droits humains ont été graciées le 8 mai 2023. Si
toute libération d’une personne détenue de manière injustifiée est la
bienvenue, elle ne peut remplacer une réforme structurelle qui empêcherait
leur détention en premier lieu.
102. Nous avons soulevé cette question lors de presque toutes les
réunions officielles que nous avons eues à Bakou. La plupart de
nos interlocuteurs nous ont répondu qu’en l’absence de définition
juridiquement contraignante de l’expression, il n’y avait pas de
«prisonniers politiques» en Azerbaïdjan, et que certaines personnes
figurant sur la liste de l’Union pour la liberté des prisonniers
politiques en Azerbaïdjan étaient des terroristes liés à l’Iran
ou à la Fédération de Russie. Nous avons posé des questions spécifiques
sur les cas de Polad Aslanov, Bakhtiyar Hajiyev (qui figurent tous
deux sur la liste de l’Union pour la liberté des prisonniers politiques
d’Azerbaïdjan), Elchin Sadykov, Avaz Zeynali et Huseyn Abdullayev.
Le ministre de la Justice nous a informés des accusations retenues
contre eux ou pour lesquelles ils ont été condamnés. Par ailleurs,
nous avons demandé l’autorisation de rendre visite à des personnes
qui seraient détenues pour des motifs politiques, mais notre requête
n’a pas abouti. Néanmoins, le ministre de la Justice nous a promis
que de telles visites pourraient être organisées lors de notre prochaine
visite dans le pays, mais cela n’a pas été possible en novembre
2023 (voir paragraphe 6 ci-dessus). Lors de notre visite à la Cour
suprême, nous avons également été informés du fait que cette juridiction
était en contact avec la commission parlementaire qui conseille
le Président de la République en matière de grâce. Nous restons
très préoccupés par cette question et continuerons à l’examiner
de près.
6.6 Allégations de torture et de mauvais
traitements et conditions de détention
103. Le CPT s’est rendu en Azerbaïdjan
en janvier 2023 pour une visite
ad hoc et
en décembre 2020 pour sa cinquième visite périodique. Toutefois,
les rapports de ces visites n’ont pas encore été publiés. Le dernier rapport
du CPT concernant l’Azerbaïdjan a été publié en 2018 et concerne
sa visite d’octobre 2017. Il y explique avoir eu globalement l’impression
que la torture et d’autres formes de mauvais traitements physiques par
la police et d’autres services répressifs (le Comité national des
douanes, le Service national des frontières et les forces armées),
ainsi que l’impunité, restent «systémiques et endémiques» et laissent
entrevoir l’existence d’une «culture généralisée de violence à l’égard
des personnes privées de liberté parmi les agents des divers services
des forces de l’ordre
Note.
Il a également conclu que les garanties juridiques contre les mauvais
traitements, en particulier la notification de la garde à vue, l’accès
à un avocat, l’accès à un médecin et l’information sur les droits,
sont pour la plupart inopérantes dans la pratique. En ce qui concerne
les mauvais traitements dans les prisons, la délégation du CPT a
recueilli, comme lors des visites précédentes, un certain nombre
d’allégations de mauvais traitements physiques infligés délibérément
par le personnel pénitentiaire (à Ganja).
104. Le CPT renvoie spécifiquement à «l’affaire Terter» dans laquelle
20 soldats de la caserne de la ville de Terter, arrêtés fin avril 2017
au chef d’espionnage, ont été emmenés dans une base militaire désaffectée
près de la localité, les mains menottées et les jambes ligotées.
Ils ont ensuite été obligés de retirer leurs vêtements, à l’exception
de leurs sous‑vêtements, puis ont été brutalement interrogés pendant
des périodes allant de deux à douze jours, au moyen de différentes
méthodes de torture (décharges électriques, arrachage d’ongles, brûlures,
simulacres de noyade, privation de sommeil, privation de nourriture
et d’eau)
Note.
Le rapporteur de l’Assemblée sur les allégations de torture systémique
et de peines ou traitements inhumains ou dégradants dans les lieux
de détention en Europe, M. Constantinos Efstathiou (Chypre, SOC),
a été particulièrement choqué par cette affaire (voir
communiqué). Dans son rapport, il note que 11 décès confirmés sont
survenus à la suite de ces tortures. Si certaines des personnes
détenues et initialement condamnées ont été acquittées et libérées,
d’autres sont toujours en prison. Alors que le rapporteur conclut
qu’aucun fonctionnaire de haut rang n’a eu à rendre compte de l’usage
de la torture dans ces affaires
Note, les autorités font savoir que le
tribunal militaire de Bakou examine actuellement quatre affaires
pénales concernant 19 militaires, dont certains de haut grade, accusés
entre autres d’actes de torture, d’incitation au suicide, de privation
illégale de liberté et de graves atteintes à la santé d’autrui commises
avec préméditation. Les autorités soulignent en outre que des mesures
ont été prises pour suivre les recommandations du CPT concernant
la prévention de la torture
Note.
105. Selon le rapport de M. Efstathiou, la torture et d’autres
formes de mauvais traitements ont été utilisés contre des opposants
politiques, des journalistes et des défenseurs des droits humains.
C’est notamment le cas des membres du Parti du front populaire d’Azerbaïdjan,
Saleh Rustamov, Agil Maharramov et Babek Hasanov en 2019 et Alizamin
Salayev et Seymour Ahmadov en 2020 et 2021. En 2021, le chef de
l’opposition, Tofig Yagublu, a subi de multiples blessures lors
de sa garde à vue, dont on ne sait pas clairement si elles ont fait
l’objet d’une enquête effective.
106. La Cour européenne des droits de l’homme a rendu de nombreux
arrêts concernant l’usage excessif de la force par les autorités
de police lors de l’arrestation ou de la garde à vue et concernant
l’absence d’enquête effective à cet égard. La mise en œuvre de ces
arrêts est actuellement examinée par le Comité des Ministres dans
le cadre du groupe d’affaires
Mikayil
Mammadov c. Azerbaïdjan. En décembre 2021, le Comité des Ministres
a rappelé que «les mauvais traitements infligés par les forces de
l’ordre constituent un problème répétitif et non résolu» et a noté
avec une profonde préoccupation que ces affaires étaient pendantes
devant le Comité des Ministres depuis plus de dix ans, alors que
plus de 70 nouvelles requêtes similaires étaient actuellement en
instance devant la Cour
Note.
Il a également pris note de certaines mesures prises par les autorités
pour prévenir les mauvais traitements des personnes privées de liberté,
telles que l’accès à un rapide examen médical, l’autorisation de
s’entretenir régulièrement et sans restrictions avec leurs avocats,
l’envoi de lettres non censurées et la possibilité de contacter
le médiateur. Il a également invité les autorités à étendre l’utilisation
d’enregistrements audio et vidéo pendant les interrogatoires. En
ce qui concerne les mesures visant à renforcer l’efficacité des
enquêtes, il a pris note avec intérêt des projets de modification
du code de procédure pénale visant à garantir l’ouverture immédiate
d’une procédure pénale en cas d’allégations de mauvais traitements,
ainsi que de l’augmentation des amendes imposées dans de tels cas.
107. En ce qui concerne les conditions de détention, après sa visite
de 2017 en Azerbaïdjan, le CPT a conclu que les conditions matérielles
dans les établissements de police étaient «dans l’ensemble acceptables»
pour la période de garde à vue de 72 heures et «même très bonnes
dans certains établissements»
Note.
En ce qui concerne la situation dans les établissements pénitentiaires,
la délégation du CPT a noté certains résultats positifs du décret
du Président de la République d’Azerbaïdjan sur «l’amélioration
du fonctionnement du système pénitentiaire, l’humanisation des politiques
pénales et l’extension de l’application des peines de substitution
et des mesures préventives non privatives de liberté», principalement
en ce qui concerne la réduction de la surpopulation carcérale. Elle
a toutefois déploré que les normes nationales et internationales de
4 m² d’espace de vie par détenu n’étaient toujours pas respectées
dans les établissements de détention provisoire visités (en particulier
à Shuvalan et à Ganja). Les autorités font savoir que lors de sa
dernière visite
ad hoc, du
12 au 19 décembre 2022, la délégation du CPT s’est rendue au centre
de détention provisoire de Bakou et n’a pas exprimé d’objections
concernant les conditions de détention et la prise en charge médicale des
détenus.
108. Selon les statistiques pénales annuelles du Conseil de l’Europe
sur la population carcérale – voir Rapport SPACE I (2022) – l’Azerbaïdjan
a l’un des taux d’incarcération les plus élevés parmi les États membres
du Conseil de l’Europe (217 détenus pour 100 000 habitants), après
la Türkiye et la Géorgie. Les prisons totalisent une capacité d’hébergement
de 25 471 places et elles sont occupées à 87,7 %. Le coût de l’emprisonnement
par jour et par détenu est d’environ 8 euros, ce qui est le chiffre
le plus bas après l’Ukraine (la moyenne européenne est de 81 euros)
Note.
109. Depuis 2013, les conditions de détention sont examinées dans
le cadre de la mise en œuvre du groupe d’affaires
Insanov c. Azerbaïdjan. En mars 2019,
le Comité des Ministres s’est félicité que les autorités aient accepté
de publier tous les rapports précédents établis par le CPT à la
suite de ses visites dans le pays, ainsi que les réponses des autorités,
et les a vivement encouragées à autoriser également la publication
de tous les futurs rapports. Le Comité des Ministres a également
«souligné avec force la nécessité urgente de poursuivre les efforts
visant à améliorer les conditions de détention en général et a invité
les autorités à fournir des informations sur les mesures concrètes
prises ou prévues pour améliorer la situation dans la prison de Gobustan,
qui accueille des détenus condamnés à perpétuité et à l’égard de
laquelle la Cour a spécifiquement critiqué l’insuffisance du temps
hors cellule et d’activités récréatives et éducatives»
Note.
6.7 Autres questions
6.7.1 Répression transnationale
110. Dans sa
Résolution 2509 (2023) «La répression transnationale, une menace croissante
pour l’État de droit et les droits humains», l’Assemblée a pris
note et condamné l’utilisation par les autorités azerbaïdjanaises de
certaines techniques de répression transnationales telles que les
restitutions et les enlèvements transfrontaliers, principalement
à l’encontre de journalistes. Le rapport de Sir Christopher Chope (Royaume‑Uni, CE/AD)
sur lequel se fonde cette résolution fait référence à cinq restitutions,
en Ukraine, en Géorgie et en Türkiye. Il se concentre sur les cas
d’Afgan Mukhtarli, un journaliste d’investigation azerbaïdjanais,
disparu en mai 2017 de Tbilissi et réapparu en garde à vue à Bakou,
après ce qui semblait être un enlèvement transfrontalier éprouvant,
et de Fikret Huseynli, un autre journaliste azerbaïdjanais, qui
a affirmé que les autorités ukrainiennes ne l’avaient pas protégé
contre l’attaque et la tentative d’enlèvement par des agents infiltrés
de l’État azerbaïdjanais qui le traquaient à Kiev en mars 2018
Note.
La Cour européenne des droits de l’homme a récemment conclu que
l’Azerbaïdjan était responsable d’un transfert extrajudiciaire vers la
Türkiye, au mépris des garanties du droit national et international
(voir
Shenturk et autres c. Azerbaïdjan).
111. Lors de notre visite à Bakou, nous nous sommes enquis du cas
de Huseyn Abdullayev, entrepreneur et ancien membre du parlement (2005‑2007).
Il a été arrêté en avril 2018 par la police antiterroriste dans
le centre d’Istanbul, puis transféré en Azerbaïdjan dans les 24 heures,
alors qu’il avait obtenu l’asile politique en Allemagne. En octobre 2019,
il a été condamné à six ans de prison pour fraude fiscale, accusation
forgée de toutes pièces selon son avocat. Il purge actuellement
sa peine et ses demandes de libération anticipée ont été rejetées
par les tribunaux, bien que, selon ses proches, sa santé soit fragile.
En août 2020, le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention
arbitraire (UNWGAD) a demandé sa libération immédiate, estimant
que sa privation de liberté en Türkiye et en Azerbaïdjan était arbitraire
et contraire aux normes du droit international
Note. Précédemment, en mai 2019,
la Cour européenne des droits de l’homme avait conclu à une violation
du droit à un procès équitable (article 6, paragraphe 1, de la Convention)
en raison du refus des tribunaux nationaux d’examiner certains éléments
de preuve dans une affaire pénale déposée contre M. Abdullayev suite
à ses critiques ouvertes envers le gouvernement, formulées en sa
qualité de membre du parlement
Note.
112. Le rapport de Sir Christopher Chope note également que des
incidents de répression transnationale commis par des États étrangers
ont également été signalés en Azerbaïdjan. Outre les restitutions
à la Türkiye, des meurtres, ou des tentatives de meurtre, de journalistes
et de responsables politiques azerbaïdjanais ont eu lieu, avec la
participation présumée de l’Iran. En mars 2023, Fazil Mustafa, homme
politique connu pour ses déclarations hostiles à l’Iran, a été blessé
par balle à Bakou.
6.7.2 Liberté de pensée, de conscience et
de religion
113. L’Azerbaïdjan est un pays où
la majorité chiite (65 %) coexiste en parfaite harmonie avec une
minorité sunnite très importante (35 %), ainsi qu’avec d’autres
confessions beaucoup moins nombreuses (divers groupes chrétiens,
Témoins de Jéhovah, juifs, etc.). Bien que la Constitution de l’Azerbaïdjan
garantisse la laïcité et la liberté de religion, des cas documentés
de prisonniers de conscience incarcérés et torturés pour avoir exercé
leur liberté de religion ont été recensés; lorsque l’État n’exerce
pas une censure stricte, il crée des obstacles au niveau de l’enregistrement
des associations religieuses. Selon le rapport 2022 sur la liberté religieuse
internationale, publié le 15 mai 2023 par le Département d’État
américain, 22 personnes étaient emprisonnées à la fin de l’année 2022
en raison de leurs croyances religieuses. Deux groupes religieux,
les témoins de Jéhovah et le Mouvement de l’unité musulmane, qui
s’est vu refuser l’enregistrement, sont particulièrement concernés.
114. Les Témoins de Jéhovah se plaignent qu’il n’existe toujours
pas d’alternative civile au service militaire pour les objecteurs
de conscience, malgré un arrêt de la Cour européenne des droits
de l’homme appelant clairement à une action législative dans ce
domaine (voir Mushfig Mammadov et autres
c. Azerbaïdjan). Par conséquent, ils continuent d’être
menacés de poursuites pénales et de subir des restrictions de déplacement. En
outre, les autorités azerbaïdjanaises ont refusé de reconnaître
et d’enregistrer la communauté des Témoins de Jéhovah en tant qu’association
religieuse dans toute ville ou région en dehors de Bakou. L’accès
aux publications religieuses est également préoccupant: bien que,
depuis 2015, toutes les demandes d’importation d’ouvrages religieux
des Témoins de Jéhovah aient été acceptées, certaines exigences
bureaucratiques en retardent la mise à disposition. Il convient
de noter que l’interdiction qui frappait ces importations auparavant a
été critiquée par la Cour européenne des droits de l’homme en 2020
(voir Communauté religieuse des témoins
de Jéhovah c. Azerbaïdjan). Selon les autorités, la communauté
des Témoins de Jéhovah en Azerbaïdjan ne fait face à aucune restriction
de ses activités ni d’importations d’ouvrages religieux.
115. Le Mouvement de l’unité musulmane est considéré par le gouvernement
comme un groupe extrémiste et accusé de recevoir des fonds de l’Iran.
Nombre de ses membres ont fait état de sévices pendant leur détention.
C’est notamment le cas d’Abbas Huseyn, qui a été arrêté lors des
incidents de Nardaran (une opération de police qui a entraîné la
mort de six personnes en 2015). Il a été condamné à 20 ans de prison pour
de lourds et nombreux chefs d’accusation, notamment tentative de
meurtre, incitation au terrorisme et tentative de coup d’État, mais
estime ces accusations motivées par des considérations politiques.
6.7.3 Liberté de circulation et droit de
quitter le pays
116. Bien que la loi prévoie ces
droits, les autorités continuent d’empêcher un certain nombre de personnalités
de l’opposition, de militants de la société civile et de journalistes
de voyager en dehors du pays. Par exemple, Ali Kerimli, Président
du Parti du front populaire d’Azerbaïdjan, n’a pas le droit de voyager depuis 2006.
Des restrictions s’appliquent également aux personnes qui ont été
accusées ou reconnues coupables d’infractions pénales ou condamnées
à des peines avec sursis
Note (voir
ci‑dessus). En outre, les frontières terrestres intérieures sont
fermées aux individus depuis l’apparition de la pandémie de covid‑19 en 2020,
officiellement en raison du «risque de propagation des infections
virales». Cela complique la vie de nombreux Azerbaïdjanais qui vivent
à l’étranger et souhaitent rentrer chez eux
Note.
6.7.4 Lutte contre les discriminations et
situation des minorités
6.7.4.1 Lutte contre le racisme et l’intolérance
117. Selon le dernier rapport de
la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (ECRI)
de mars 2023
Note, au cours des sept dernières
années, l’Azerbaïdjan a développé de bonnes pratiques en matière d’éducation
et d’intégration des migrants. Dans le domaine de l’éducation, les
questions relatives aux droits humains sont intégrées dans les programmes
scolaires. Dans le domaine de l’intégration des migrants, des efforts
importants sont déployés, notamment pour garantir leur accès aux
services publics et aux avantages qui leur sont offerts et pour
faciliter la délivrance de permis de travail et de séjour. Des mesures
ont également été prises en faveur de la régularisation du statut
juridique des migrants en situation irrégulière présents sur le territoire
azerbaïdjanais. En outre, la loi sur l’information et la protection
de l’information interdit désormais aux fournisseurs d’accès à internet
et aux particuliers de diffuser des informations prônant la violence
et l’extrémisme religieux ou incitant à la haine et les oblige à
supprimer ces contenus illicites dans un délai de huit heures.
118. Toutefois, certaines questions suscitent des inquiétudes.
Il reste encore beaucoup à faire dans les domaines de la législation
et de la lutte contre les propos incendiaires et le discours de
haine, y compris au plus haut niveau politique. Les autorités devraient
adopter une législation générale efficace de lutte contre la discrimination
couvrant l’ensemble des motifs et des domaines de la vie. En ce
qui concerne la lutte contre le discours de haine, l’ECRI est préoccupée
par l’utilisation, dans la sphère publique, d’un langage qui propage des
stéréotypes racistes et perpétue les animosités, notamment à l’encontre
de l’Arménie, dont les racines puisent dans le long conflit et les
affrontements du Haut-Karabakh
Note.
119. Selon l’ECRI, les autorités devraient également prendre des
mesures supplémentaires pour garantir l’indépendance institutionnelle
du médiateur et accroître son efficacité. À cette fin, il convient
i) de veiller à la transparence de la procédure de sélection et
de nomination du médiateur; ii) de doter l’institution du médiateur d’un
service ou d’un département distinct chargé de traiter les questions
relatives à l’égalité et la non‑discrimination et les plaintes en
la matière; iii) de renforcer les capacités des agents du bureau
du médiateur, y compris ceux des bureaux régionaux, en leur donnant
accès à une formation continue et en développant des activités de
sensibilisation sur la non‑discrimination et l’égalité.
120. Lors de notre visite à Bakou, nous avons rencontré la médiatrice,
Mme Sabina Alieva, qui nous a informés
d’une prochaine réforme visant à élargir les attributions de cette
institution. Elle nous a également expliqué les mesures prises par
son bureau pour protéger les droits des individus, notamment les
droits des personnes les plus vulnérables telles que les enfants,
les personnes handicapées et les personnes déplacées à l’intérieur
du pays. Nous avons salué les efforts déployés par son bureau pour
assurer la protection des droits humains. Après notre visite, le
9 juin 2023, la loi constitutionnelle sur le médiateur a été modifiée
et les compétences de cette institution ont été étendues. Elles
englobent désormais également un mécanisme de suivi et de promotion
visant à garantir l’égalité et l’élimination de la discrimination.
Selon les autorités, ces modifications ont permis d’aligner la procédure
de sélection et de nomination du médiateur sur les recommandations
des organisations internationales.
6.7.4.2 Situation des personnes appartenant
à des minorités nationales
121. Selon l’avis de 2017 du Comité
consultatif de la Convention‑cadre pour la protection des minorités nationales
(STE no 157), la société azerbaïdjanaise
se caractérise globalement par un climat de tolérance interculturelle
et interreligieuse
Note. Il existe une longue tradition
de «vivre ensemble» dans une société multiculturelle et les autorités
promeuvent le concept de «multiculturalisme azerbaïdjanais». La
plupart des minorités
Note reçoivent un soutien
des autorités pour exprimer leur identité culturelle, et l’enseignement
des langues minoritaires est relativement bien développé pour les
langues russe et géorgienne. Néanmoins, les restrictions générales
imposées à la démocratie, aux droits humains et à l’État de droit
dans le pays entraînent également des conséquences négatives pour
les personnes appartenant à des minorités nationales, notamment
en ce qui concerne leurs droits à la liberté d’expression et à la
liberté d’association. Certaines d’entre elles ont également fait
l’objet d’intimidations, d’arrestations arbitraires et d’emprisonnements.
Dans sa Résolution sur la mise en œuvre de la Convention‑cadre pour
la protection des minorités nationales par l’Azerbaïdjan, adoptée
le 3 février 2021 (
CM/ResCMN(2021)7), le Comité des Ministres a notamment recommandé aux
autorités azerbaïdjanaises d’adopter sans délai «un cadre juridique
adéquat pour la protection des minorités nationales et une législation
antidiscriminatoire complète», d’établir «un organe spécialisé chargé
de coordonner les questions liées à la protection des minorités
nationales» et de «donner la possibilité aux représentants des minorités
nationales de participer effectivement aux processus décisionnels qui
les concernent». En octobre 2022, les autorités ont soumis un nouveau
rapport, actuellement évalué par le Comité consultatif, en vue de
préparer son cinquième avis sur la mise en œuvre de la Convention‑cadre.
Le Comité consultatif a effectué une visite dans le pays du 23 au
27 octobre 2023. L’Azerbaïdjan n’est pas partie à la Charte européenne
des langues régionales ou minoritaires (
STE n° 148).
6.7.4.3 Situation des personnes LGBTI
122. La situation des personnes LGBTI
est particulièrement préoccupante et a été récemment décrite en détail
dans un rapport de la commission sur l’égalité et la non‑discrimination
Note.
Les personnes LGBTI sont souvent victimes de harcèlement, de violence
et de discours de haine, en toute impunité. De plus, la majorité de
la population a une opinion négative à leur égard. Le cas susmentionné
d’Avaz Hafizli, militant LGBTI assassiné par son cousin, est emblématique
à cet égard. Récemment, M. Lacroix, qui est également rapporteur
général de l’Assemblée sur les droits des personnes LGBTI, a condamné
la détention et les mauvais traitements infligés par la police à
des manifestants et militants LGBTI à la suite d’un rassemblement qui
avait eu lieu à Bakou le 23 mai 2023 en lien avec la détention de
plusieurs femmes transgenres
Note. Lors de notre visite
à Bakou, les autorités nous ont fait savoir qu’elles n’étaient pas
d’accord avec les allégations de M. Lacroix.
123. Dans sa
Résolution 2418 (2022) fondée sur le rapport de M. Lacroix, l’Assemblée a déclaré
que l’Azerbaïdjan devrait adopter «des mesures législatives et des
politiques efficaces pour renforcer la lutte contre la discrimination
fondée sur l’orientation sexuelle, l’identité de genre, l’expression
de genre et les caractéristiques sexuelles» et a adressé un certain
nombre de recommandations concrètes aux autorités. L’invitation
à prendre ces mesures a été réitérée par l’ECRI dans son dernier
rapport sur l’Azerbaïdjan
Note. En outre,
l’ECRI a recommandé aux autorités azerbaïdjanaises de renforcer
leur action face au discours de haine en chargeant un groupe de
travail interinstitutionnel, créé à cet effet, d’élaborer une stratégie
globale pour lutter efficacement contre le discours de haine LGBTIphobe,
et de mettre en place un système de collecte de données sur le nombre
de crimes et d’infractions signalés dans ce domaine.